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Full text of "Revue britannique : revue internationale reproduisant les articles de meilleurs écrits periodiques de l'étranger, compl`etés par des articles originaux, 1834"

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in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/1834revuebritann07saul 


REVUE 


BRITANNIQUE 


ou 

CHOIX  D'ARTICLES 

TRADUITS   DES    MEILLEURS   ECRITS    PERIODIQUES 

SUR  LA  LITTÉRATURE  ,  LES  BEAUX-ARTS  ,  LES  ARTS  INDUSTRIELS  , 
l'agriculture  ,  LA  GÉOGRAPHIE  ,  LE  COMMERCE  ,  l'ÉCONOMIE 
POLITIQUE,     LES    FINANCES,     LA    LEGISLATION,    ETC.,    ETC. 

ParlVDI.  Saulmer,  Directeur  de  la  Redite  Britannique  ;  Dondey-DuprÉ  Fils, 
de  la  Socictc  Asiatique;  Ph.  Giiasles  j  L.  Galibert  ;  Lesourd  ;  Am.  Sé- 
dillot;  Genest;  West,  Docteur  eu  Médecine  (pour  les  articles  relatifs 
aux  sciences  médicales  ) ,  etc. 

TROISIÈME   SÉRIE. 


Éowie    (beptièiiie'. 


|Jitvi5. 


Au  BUREAU   DU    JOURNAL,    Rue   des   Bons-E>fa>îs,    N»    21; 

ET  CHEZ  DO:>^DEY-DUPRÉ  ,  IMP.-LIB. , 

Rue  Richelieu,  IN°  4?  *"^  o^  ^^^  Saint-Louis,  N»  46,  au  Marais. 


183/î. 


IMPRIMERIE  DE  PROfPER  DONDEY-DL'PflE. 


PREFACE 


La  Revue  Britannique  va  entrer  dans  la  neu- 
vième année  de  son  existence.  Son  apparition  et 
ses  premiers  succès  donnèrent  à  la  presse  pério- 
dique une  activité  qu'elle  n'avait  jamais  eue  en 
France,  De  toutes  parts  s'établirent  des  recueils 
qui  maintenaient  leur  existence  éphémère,  moins 
avec  l'argent  de  leurs  souscripteurs  qu'avec  celui 
de  leurs  actionnaires.  Ces  concurrences,  préjudi- 
ciables à  leurs  auteurs ,  tendaient  cependant  à 
nuire  aux  ouvrages  consciencieux,  en  les  privant 
d'une  part  de  leur  légitime  rémunération.  Tou- 
tefois la  Revue  Britannique  a  pu  surmonter  ces 
obstacles,  et  c'est  au  milieu  d'eux  qu'elle  a  grandi 
et  qu'elle  s'est  consolidée. 

C'est  en  modifiant  sa  marche  selon  les  époques 
et  les  circonstances  diverses  qu'elles  faisaient 
naître,  que  notre  recueil  est  parvenu  h  maintenir 
les  droits  qu'il  pouvait  avoir  à  la  bienveillance 
qu'il  avait  acquise.  Lorsque  nous  commençâmes, 
sans  engagemens  avec  le  pouvoir,  mais  calcu- 
lant qu'un  gouvernement  ne  peut  faillir,  sans 
commettre  plus  ou  moins  les  intérêts  de  la 
société  qu'il  régit,  nous  cherchâmes  avec  d'au- 
tres à  le  garer  de  l'abîme  oii  il  s'est  englouti , 
par  une  opposition  prononcée,    sans  être  irri^ 


6  PRÉFACE. 

laiitc.  Des  dangers  d'une  nature  différente  me- 
naçaient  aussi  la  société  de   cette   époque.  Une 
espèce  de  fièvre  indusliielle  s'en  était  emparée, 
et  de  tous  côtés  on  préconisait  la  puissance  de 
Tassociation.  Ces  leurics  tondus  à  l'avidité  pou- 
vaient  faire  hasarder  beaucoup   de  capitaux   et 
compromettre  le  bien-être  d'un  grand  nombre 
de  familles.   Le    premier   article   que  nous   pu- 
bliâmes fît  sentir  qu'avant  de  créer  des  produits  , 
il  fallait  s'assurer  des  déboucbés,  et  il  prémunit 
nos  lecteurs  contre  les  dangers  des  sociétés  ano- 
nymes, en  montrant  combien  de  fois,  en  Angle- 
terre ,  elles  avaient  servi  aux  entreprises  des  fri- 
pons.   Mais,   tout  en    indiquant   les   écueils   où 
pouvait  périr  la  fortune  publique   ou  privée  de 
la  France ,  nous  nous  efforcions  d'en  favoriser  le 
plus  possible  le  développement  et  les  progrès,  en 
signalant  toutes  les  inventions  utiles  que  le  génie 
des  sciences  appliqué  aux  arts  produisait  inces- 
samment en  Angleterre  et  chez  ce  peuple  d'un 
caractère  à  la  fois  ardent  et  opiniâtre  qu'elle  a 
jeté  au-delà  de  l'Atlantique.   L'industrie  fran- 
çaise ne  désavouera  pas  sans  doute  les  services 
que  la  Revue  Britannique  a  pu  lui  rendre  à  cet 
égard.  Nous  nous  appliquions  en  même  tems  à 
en  rendre  d'autres  au  commerce  ,  en  lui  faisant 
connaître  les  mœurs,  les. goûts  et  par  conséquent 
les  besoins  des  nations  avec  lesquelles  il  pouvait 
nouer  des  rapports. 

La  raison  publique  a  bien  voulu  sanctionner  la 
direction  que  nous  avions  prise.  Fait  sans  exemple 


PKÉFACE.  y 

peut-être  dans  les  annales  de  la  presse  périodique  î 
nous  réimprimons  entièrement  la  totalité  des 
cinq  premières  années  de  la  Revue  Britannique, 
quoique  antérieurement  elles  eussent  déjà  été  ti- 
rées en  partie  deux  ou  trois  fois.  Cette  première 
série  est  une  vaste  collection  de  faits  de  tout 
genre,  et  surtout  de  ces  faits  qui  changent  le 
monde  et  dont  cependant  l'histoire  ne  parle  pas; 
qui  provoquent  obscurément  ou  qui  préviennent 
les  plus  grandes  perturbations.  C'est  la  culture 
des  turneps  introduite  en  Angleterre  en  même 
tems  que  la  maison  d'Hanovre^  et  qui  double  les 
produits  de  son  sol;  c'est  Watt,  c'est  Arkwright 
dont  les  admirables  procédés,  quadruplant  la  for- 
tune industrielle  de  la  Grande-Bretagne  ,  fournis- 
sent sans  le  savoir  à  M,  Pitt  des  moyens  de 
combattre  la  république  et  l'empire,  et  maintien- 
nent quarante  ans  de  plus  Faristocratie  anglaise 
dans  la  plénitude  de  ses  prérogatives. 

Dans  les  séries  postérieures ,  notre  marche  a 
éprouvé  quelques  modifications.  Une  grande  ré- 
volution s'était  accomplie,  et  le  sol  en  frémissait 
encore.  La  France  paraissait  menacée  par  des  per- 
turbations nouvelles  et  indéfinies.  Ce  n'était  pas 
seulement  l'ordre  politique  qui  était  exposé, 
mais  l'ordre  social  tout  entier.  Dans  cette  crise, 
garder  la  neutralité  nous  eût  paru  le  fait  d'un 
coupable  égoïsme;  et  nous  avons  porté  nos  faibles 
secours  à  la  société  en  péril.  On  faisait  des  émeutes 
au  nom  du  peuple  ;  appelant  l'arithmétique  po- 
litique à  notre  aide ,  nous  avons  suj)puté  ce  que 


8  PRÉFACE. 

ces  émeutes  lui  faisaient  perdre.  La  société  in- 
quiète avait  suspendu  une  partie  de  ses  travaux 
particuliers  ;  nous  avons  indiqué  des  moyens  d'en 
assurer  aux   classes  laborieuses  sans  augmenter 
les  charges  des  contribuables.  La  plus  lourde  de 
ces  charges  était  dans  le  développement  néces- 
saire donné  à  notre  armée  ;  nous  avons  fait  voir 
la  possibilité  d'en  compenser  le  poids,  en  utili- 
sant ses  bras  comme  l'avaient  fait  un  grand  peuple 
etim  grand  prince,  les  Romains  et  le  czar  Pierre, 
et  comme  le  faisait  encore  la  Suède.  On  tentait 
de  faire  des  chalands  a  la  république  ,  par  l'appât 
du  bon  marché;  nous  avons  fait  voir  que  ce  bon 
marché  n'était  qu'une  illusion.  Un  seul  Améri- 
cain ,  avec  les  égards  que  se  doivent  d'honnêtes 
gens,  a   contesté  nos  calculs;   mais  le  ministre 
des  États-Unis  près  de  notre  gouvernement  au- 
torisa le  président  des  conseils  du  roi  à  se  servir 
de  son  nom  pour  en  soutenir  l'exactitude  devant 
les  Chambres  ;  et  un  autre  homme  d'état  de  l'Union 
écrivit   pour  en  prendre  la  défense ,   en  même 
temsquele  gouvernement  central  de  Washington 
s'empressait  d'accueillir  quelques  vues  que  nous 
lui  avions  soumises  sur  les  moyens  de  se  rendre 
un  compte  plus  rigoureux  des  finances  des  États- 
Unis.  Plus  tard  des  mains  imprudentes  voulaient 
toucher  au  principe  de  notre  force ,  en  démolis- 
sant cet  admirable  système  administratif,  éma- 
nation d'un  grand  siècle,  couvé  pour  ainsi  dire 
parle  génie  d'un  grand  homme.  Nous  nous  sommes 
empressé  daccourir  à  sa  défense,  au  moment  oii 


PRÉFACE.  g 

des  lois  nouvelles  allaient  le  mettre  en  question. 
Enfin ,  en  puisant  dans  le  journal  d'un  observa- 
teur candide  de  notre  première  révolution ,  de 
l'Américain  jMorris ,  nous  avons  fait  voir  quel  ser- 
vage ,  quelle  dure  et  ignoble  dépendance ,  des 
esprits  généreux  avaient  acceptée ,  en  s'engageant 
légèrement  dans  des  partis  qu'ils  paraissaient  con- 
duire et  qui  les  traînaient  misérablement  a  leur 
remorque. 

La  position  oii  se  trouve  la  France  aujourd'hui 
nous  permettra  de  nous  rapprocher  davantage  de 
la  direction  que  nous  avions  adoptée  dans  notre 
première  série.  Après  quatre  ans  de  règne,  Louis- 
Philippe  est  plus  avancé  que  ne  l'était  à  sa  mort 
Guillaume  III,  sur  la  tombe  duquel  un  admira- 
teur sincère  écrivait  :  «  Prince  méconnu;  »  esprit 
haut  et  serein ,  et  qui  cependant  trahi  par  ses 
ministres ,  tourmenté  par  la  turbulence  des  fac- 
tions contraires,  fut  a  deux  reprises  sur  le  point 
de  rejeter  ces  trois  couronnes  qui  gênaient  son 
front  de  leurs  épines,  pour  retourner  en  Hollande. 
En  France ,  la  propriété ,  presque  de  tous  les  de- 
grés, vient  d'être  convoquée  dans  des  comices 
cantonnaux  pour  nommer  des  conseils  purement 
administratifs;  et  par  la  nature  des  exclusions 
qu'elle  a  prononcées,  elle  a  protesté  hautement 
de  sa  répulsion  pour  ceux  qui,  au  lieu  de  tâcher 
d'améliorer  le  bien-être  social  par  des  moyens 
lents,  mais  infaillibles,  n'hésiteraient  pas  à  le  com- 
mettre, en  l'exposant  aux  éventualités  de  révolu^ 
tions  violentes. 


10  PRÉFACE. 

Cet  heureux  état  de  choses  nous  permettra 
de  revenir  plus  souvent  a  des  contemplations 
plus  paisibles;  d'entretenir  davantage  nos  lec- 
teurs du  mouvement  industriel  et  commercial; 
de  celui  de  la  littérature  et  des  arts  ;  de  multi- 
plier ces  tahleaux  de  mœurs  oîi  nos  voisins  ex- 
cellent; car,  comme  l'a  dit  M'"^  de  Staël,  ils 
semblent  avoir  une  fenêtre  intérieure  avec  la- 
quelle ils  s'examinent  eux-mêmes.  Nous  aurons 
d'ailleurs  à  diriger  l'attention  de  nos  lecteurs  sur 
les  plus  hautes  questions  écoi:;)miques  et  en  même 
tems  les  plus  opportunes  :  par  exemple  ,  celle  qui 
concerne  les  moyens  de  transport  intérieur  ;  nous 
examinerons  s'il  faut  donner  la  préférence  aux  ca- 
naux, aux  routes  de  fer  ou  bien  encore  aux  voitures 
conduites  par  la  vapeur  sur  nos  voies  ordinaires, 
ou  admettre  concurremment  ces  trois  moyens, 
selon  la  nature  de  transport  à  opérer  et  la  diver- 
sité des  localités  à  parcourir  :  mais  ces  questions, 
tout  importantes  qu'elles  soient,  ne  nous  dé- 
tourneront pas  entièrement  des  préoccupations 
de  nos  plus  récens  Numéros.  Nous  continuerons 
à  considérer  la  situation  intérieure  de  l'Angle- 
terre, qui  a  pu  sans  glisser  prendre  position  sur 
une  pente.  L'enquête  qu'elle  fait  dans  ce  mo- 
ment sur  son  administration  communale  nous 
fournira  des  rapprochemens  curieux  avec  la 
nôtre;  ce  sera  au  reste  un  moyen  de  plus  de  juger 
la  grande  question  de  la  centralisation  adminis- 
trative. En  un  mot,  nous  nous  garderons  bien 
de  circonscrire  un  cadre  qui  admet  tous  les  sujets 


PRÉFACE.  îl 

susceptibles  d'oftVir  de  ragrément  ou  de  l'instruc- 
tion aux  diverses  classes  de  nos  lecteurs. 

En  finissant,  nous  n'avons  pas  besoin  de  dire 
que  la  rédaction  de  notre  recueil  continuera  a 
être  confiée  aux  plumes  habiles  qui  en  ont  fait 
le  succès  ;  plumes  exercées  et  savantes  qui,  en  re- 
produisant nos  textes,  en  reproduisaient  toujours 
l'énergie  ou  la  grâce;  qui  plus  d'une  fois  les  ont 
même  améliorés  ,  en  les  traduisant  ,  comme 
semble  l'indiquer  la  faveur  que  la  Revue  Bri- 
tannique a  obtenue  en  Angleterre  et  aux  États- 
Unis,  oii  cependant  nous  ne  faisions  le  plus  sou- 
vent que  renvoyer,  sous  les  formes  d'une  autre 
langue,   les  richesses  que  nous  en  avions  tirées. 


JANVIER   1S34. 

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REVEE 

LA  RÉPUBLIQUE  D'ANGLETERRE 

AVANT    LE    PROTECTORAT    DE    CROMWELL. 


<(  Le  principal  devoir  de  Thistorien ,  selon  Burke,  c'est 
»  de  venger  la  vertu  outragée,  de  réparer  les  oublis  du 
»  peuple  et  ceux  des  puissans ,  de  remédier  aux  négli- 
))  gences  et  aux  iniquités  de  Tesprit  de  parti.  »  Il  y  a  telles 
époques  bien  plus  exposées  que  d'autres  à  ces  malheurs  et 
à  ces  injustices.  Quand  le  drame  de  la  politique  se  com- 
plique et  s'assombrit  j  quand  toutes  les  factions  veulent  du 
sang^  quand  l'assassinat ,  la  perfidie  ,  la  lâcheté,  la  vio- 
lence ,  deviennent  des  armes  vulgaires  que  personne  ne  se 
fait  faute  d'employer ,  il  y  a  bien  peu  de  chances  pour  que 
l'histoire  reste  impartiale,  haute,  noble,  calme  et  me- 
surée. 

Voyez  quelle  influence  contagieuse  exercent  sur  les  es- 
prits les  plus  sages  ces  partis  tour  à  tour  écrasés  et  vain- 


lA  LA  RÉPUBLIQUE   u'AJSQLETEKaE 

queurs ,  toujours  enflammés  et  toujours  iniques  !  Quel 
homme  si  obscur  n'est  pas  attaché  par  des  liens  secrets 
et  puissans  à  l'une  des  causes  militantes  !  Quel  est  celui 
dont  le  père  ,  le  frère ,  le  fils  ou  l'aïeul  n'a  pas  été  victime 
et  bourreau  ?  Croyez-vous  que  l'historien  n'intercalera  pas 
dans  les  pages  sévères  de  son  livre  quelque  chose  qui  rap- 
pelle ses  douleurs  intimes  ,  ses  regrels ,  son  besoin  de  ven- 
geance j  ses  pensées  et  ses  sentimens  passionnés  ,  les  pré- 
ventions que  sa  famille  lui  a  transmises  et  qu'il  a  sucées 
pour  ainsi  dire  avec  le  lait  de  sa  nourrice  ?  Où  sont-ils,  les 
génies  assez  grands  et  assez  mdles  pour  s'élever  au-des- 
sus de  tout  ce  qui  est  individuel  ,  pour  planer  dans  les 
hautes  généralités  de  l'histoire  ,  pour  voir  les  masses 
d  hommes  comme  Dieu  les  voit ,  comme  Tacite  les  a  quel- 
quefois aperçues ,  avec  leurs  nombreuses  faiblesses,  leurs 
vices  aux  prises  et  leurs  rares  vertus  ?  Comment  ne  se  préoc- 
cupera-t-il  pas  de  lui-même  et  de  ses  propres  sentimens? 
Est-il  fils  de  royaliste  ?  Comment  ne  serait-il  pas  attaché 
à  l'aristocratie  ?  Son  grand-père  lui  a  légué  un  exemplaire 
de  VEïkonBasilike,  écrit,  dit-on,  par  Charles  I",  le  martyr 
royal.  Il  ne  voit  rien  qu'à  travers  ce  préjugé.  Tel  autre  est 
d'une  famille  dissidente  -,  son  aïeul  a  eu  les  oreilles  cou- 
pées par  ordre  d'un  de  ces  lâches  et  stupides  ministres  , 
exécuteurs  des  volontés  des  Stuarts.  Cromwell  est  pour 
lui  un  Dieu,  et  tout  Anglais  royaliste  lui  fait  horreur: 
il  y  a  des  traces  qui  ne  s'effacent  pas  aisément ,  et  dans 
nulle  histoire  d  Europe,  ces  traces  ne  sont  aussi  vives 
qu'en  Angleterre  ,  pavs  dont  l'histoire  est  dramatique  , 
pathétique,  sanglante.  Aussi,  quelque  remarquables  que 
soient  nos  historiens  sous  le  rapport'  du  talent ,  il  est  dif- 
ficile de  reconnaître  en  général  leur  impartialité.  Hume  , 
Brodie  ,  Lingard ,  avocats  subtils ,  sont  des  annalistes  per- 
fides. Rien  de  plus  rare  qu'une  bonne  page  historique  sur 


AVAJNT  LE  l'IlUTECTOKAT  DE   CROMWELL.  l5 

les  grandes  époques  de  noire  vie  nationale  ^  rien  de  plus 
commun  que  de  brillans  et  iniques  plaidoyers  pour  ou 
contre  notre  liberté,  notre  monarchie,   nos  institutions 
nos  lois  et  nos  rois. 

Avant  la  restauration  de  Charles  II ,  plusieurs  écrivains 
"consignèrent,  soit  dans  leurs  correspondances  privées,  soit 
dans  leurs  mémoires,  le  fruit  de  leurs  observations  per- 
sonnelles sur  l'époque  de  la  république  anglaise  ou  com- 
momvealth.  Parmi  ces  écrivains  ,  les  uns,  sectaires  fana- 
tiques ,  ont  excusé  tout  ce  qui  se  rapporte  à  Cromwell  et  à 
ses  partisans  :  à  les  entendre ,  le  puritanisme  n'aurait  rien 
enfanté  que  de  grand,  de  noble,  de  généreux.  Après  la 
restauration  ,  ce  fut  le  contraire  :  personne  ne  prit  la 
plume  sans  se  croire  obligé  de  marquer  au  front  et  de 
stigmatiser  avec  fureur  tous  ceux  qui  avaient  exercé  le 
pouvoir  pendant  1  interrègne.  Leurs  hautes  qualités,  leur 
puissante  intelligence  furent  oubliées  et  perdues  de  vue.  On 
négligea  même  d'inscrire  dans  les  annales  de  la  nation 
le  nom  des  juges  ,  des  shérifs ,  des  maires  et  des  officiers 
publics  de  cette  époque.  Tous  les  compilateurs  de  tables 
héraldiques  passent  rapidement  sur  les  années  de  la  Ré- 
publique et  oublient  de  propos  délibéré  les  noms  de  ces 
nobles  qui  ont  soutenu  la  cause  de  la  liberté  anglaise.  Duff- 
dale ,  laborieux  jurisconsulte  ,  laisse  dans  son  ouvrage 
des  Origines  fadiciair es  une  grande  lacune ,  un  espace 
vide,  sous  prétexte  que  la  rébellion  était  alors  triom- 
phante et  que  toute  justice  av^ait  cessé. 

Essayons  de  comprendre  l'histoire  de  cette  république 
si  peu  connue  \  et,  pour  y  parvenir,  consultons,  non  les  plai- 
doyers ex-professoy  mais  l'histoire  des  faits,  mais  des  docu- 
mens  certains.  Les  mémoires  ne  manquent  pas.  Les  années 
en  s'écoulant,  ont  mis  au  jour  tous  les  manuscrits,  tous  les 
journaux ,  toutes  les  lettres ,  tous  les  renseignemens  les  plus 


ï6  LA    KÉPLBLK^tL   U  A»GLETEKnE 

secrets.  Nous  avons  la  correspondance  des  régicides  et  les 
mcmoranda  de  l'archevêque  Laud.  Non  seulement  les  rois 
et  les  ministres ,  les  guerriers  et  les  prêtres ,  mais  les  fem- 
mes ,  mais  les  gens  du  peuple  ont  écrit  ce  qu'ils  ont  vu , 
ce  qu'ils  ont  senti.  D'une  part ,  les  crimes  suscités  par  les 
passions  politiques ,  crimes  vainement  palliés  par  l'esprit  de 
faction,  surgissent  à  nos  yeux  :  d'une  autre,  nous  admirons, 
comme  le  dit  très-bien  AVarburton ,  les  hommes  chargés 
de  diriger  les  intérêts  politiques  de  l'Angleterre  ,  jusqu'au 
protectorat  de  Cromwell  :  ce  furent  les  génies  les  plus  re- 
marquables, les  hommes  les  plus  gouvernementaux  dont  la 
Grande-Bretagne  puisse  s'enorgueillir.  Dès  que  Cromwell 
entre  en  scène  ,  tout  disparaît  et  s'absorbe-,  on  ne  voit  plus 
que  lui  seul ,  on  ne  pense  qu'à  lui  -,  l  intérêt  se  fixe  sur  cet 
homme  puissant  :  il  éclipse  les  autres  personnages.  Ainsi, 
Bonaparte  ,  près  duquel  vivaient  cependant  d'assez  beaux 
débris  des  quarante  années  précédentes,  fait  pâlir,  dès  qu'il 
se  montre ,  tous  les  noms ,  tous  les  souvenirs ,  tous  les 
hommes.  Le  règne  de  Cromwell ,  comme  l'empire  de  Bo- 
naparte ,  mérite  une  histoire  à  part. 

Persuadés  que  d'un  coté  on  a  exagéré  l'atrocité,  l'im- 
moralité \  que  d'un  autre  on  a  excusé  ,  pallié,  blanchi  les 
vices  des  hommes  d'état  qui  ont  fondé  et  dirigé  la  répu- 
blique d'Angleterre  \  que  nulle  justice  ne  leur  a  été  ren- 
due, ni  par  Hume,  ni  par  Voltaire  ,  ni  par  Lingard,  qui 
les  présentent  comme  des  fanatiques  atroces  et  des  brigands 
détestables  ,  ni  par  Godwin  qui  les  change  en  demi-dieux; 
c'est  surtout  ce  grand  drame,  commençant  à  la  guerre 
civile  et  finissant  à  l'usurpation  de  Cromwell,  dont  nous 
essaierons  de  soulever  le  voile. 

Mais  à  un  tel  drame  ,  l'avant-scène  est  indispensable,  et 
celte  avant-scène  se  prolonge  bien  loin  dans  le  passé.  Qui- 
conque ne  voit  dans  la  catastrophe  des  Stuarts ,  comme 


ÀVAKT   LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  I  T 

M.  de  Chateaubriand,  qu'un  déplorable  accident  de  l'his- 
toire ,  que  la  chute  sanglante  d'une  tête  royale ,  se  trompe 
singulièrement.  Le  mouvement  des  empires  tient  à  des 
ressorts  plus  profonds  et  plus  cachés. 

Il  y  avait  long-tems  que  le  puritanisme  et  la  liberté  se 
donnaient  la  main,  long-tems  qu'ils  luttaient  contre  le 
catholicisme  et  le  pouvoir  absolu.  Le  combat  qui  s'engagea 
entre  le  roi  et  les  communes  n'était  que  le  combat  du 
droit  divin,  se  rattachant  au  papisme ,  contre  le  droit  d'exa- 
men ou  d'indépendance,  se  rattachant  au  calvinisme.  Telles 
sont  les  deux  nuances  tranchées  que  l'on  aperçoit  dans 
toute  Thisloire  d'Angleterre.  Mais  elles  se  subdivisent 
elles-mêmes  en  mille  nuances  placées  entre  les  deux  points 
extrêmes  de  chaque  opinion.  Le  niveleur  fanatique  , 
Thomme  qui  avait  deviné  la  doctrine  de  Saint-Simon, 
et  qui  voulait  l'égalité  de  tous,  le  partage  des  biens  et  la 
communauté  des  femmes,  occupait  une  des  extrémités 
opposées,  et  formait  comme  le  sommet  du  parti  libéral 
républicain  et  religieux  :  l'homme  du  droit  divin  ,  qui  dé- 
sirait l'abolition  du  Parlement,  qui  regardait  l'église  comme 
supérieure  à  tout,  comme  dominatrice  des  communes 
de  la  loi  et  des  coutumes  antiques ,  occupait  le  faite  du  parti 
opposé.  Pour  être  conséquent  avec  lui-même,  ce  dernier 
devait  être  papiste  j  mais ,  comme  nous  lavons  dit ,  ceux 
qui  poussent  leurs  opinions  jusqu'à  leurs  dernières  consé- 
quences, les  hommes  parfaitement  logiques  et  dont  la  sévé- 
rité rigoureuse  tire  de  leurs  principes  les  déductions  les 
plus  strictes ,  ne  sont  jamais  en  majorité.  Aussi  y  avait-il 
mille  fractions  d'opinions  contradictoires  et  nuancées  ;  le 
partisan  du  pouvoir  absolu  ^  l'anglican  absolutiste  5  l'angli- 
can partisan  du  pouvoir  constitutionnel ,  mais  reconnaissant 
la  prérogative  royale  j  le  membre  des  universités,  dévoué 
au  pouvoir  par  un  mélange  de  pédantisme  et  de  crainte  5 
vu.  2 


l8  LA  RÉPUBLIQUE  D  ANGLETERKE 

le  bour{jcois  protestant  qui  tenait  surtout  aux  libertés  des 
corporalions  ^  le  dissident  plus  prononcé ,  mais  qui  vou- 
lait que  Ton  se  contentai  de  borner  et  de  limiter  la  préro- 
gative royale  -,  le  puritain  fanatique  ayant  le  plus  profond 
mépris  pour  un  roi  environné  d'ennemis  de  sa  croyance  ^  et 
enfin,  l'iiomme  de  la  cinquième  monarcbie,  pour  qui  toutes 
les  autorités  temporelles  étaient  les  symboles  de  Tantécbrist. 
Pendant  le  triste  et  mallieureux  règne  de  Charles  II,  on 
voit  toutes  les  nuances  différentes  se  mêler,  se  croiser,  se 
combattre  j  armées  souvent  confondues ,  souvent  diffi- 
ciles à  discerner,  tant  les  bannières  sous  lesquelles  elles 
marchent  sont  mobiles  et  couvertes  de  symboles  contradic- 
toires ;  tant  il  leur  arrive  souvent  de  prendre  les  couleurs 
de  l'ennemi  et  de  déguiser  leurs  propres  pensées  ,  leurs 
propres  desseins.  Mais  quiconque  jette  sur  le  mouvement 
général  de  la  masse  un  regard  attentif  reconnaît,  au  mi- 
lieu de  ce  chaos ,  un  double  ébranlement ,  deux  courans 
qui  s'entrechoquent,  la  marche  du  pouvoir  soutenue  par 
le  catholicisme  et  battant  en  brèche  la  liberté  j  celui  de  la 
liberté  militante,  appuyée  du  fanatisme  protestant  et  bat- 
tant en  ruine  le  pouvoir. 

Politiquement  parlant ,  tous  les  actes  de  Charles  I"  sont 
des  fautes  ^  moralement  parlant,  ce  sont  des  crimes.  On  Ta 
donné  pour  martyr^  oui,  sans  doute  ,  martyr  de  sa  fai- 
blesse, de  son  obstination  et  de  sa  perfidie.  Depuis  que 
Henri  "VIII  avait  appelé  l'Angleterre  à  la  réforme  reli- 
gieuse, on  s'était  trop  aperçu  que  le  droit  d'examen,  établi 
par  la  réforme ,  n'était  pas  compatible  avec  le  droit  divin  , 
d'après  lequel  les  Stuart  voulaient  régner.  Tout  ce  qui  se 
passa  en  Angleterre,  de  i55o  à  1668  ,  est  le  résultat  du 
conflit  de  ces  deux  élémens  hostiles.  Il  y  avait,  au  fond  de 
la  constitution  anglaise ,  telle  qu'Elisabeth ,  Jacques  P% 
Charles  £«' ,  Charles  II  et  Jacques  II ,  essayèrent  de  la 


AVAWT  LE  PROTECTOKAT  DE  CROMWELL.  JQ 

construire,  un  défaut  de  logique,  équivalant  à  une  impossi- 
bilité :  or,  quoi  que  l'on  en  dise,  la  logique  est  la  reine  du 
monde.  Ces  rois  qui  disaient  aux  peuples  :  «  Laulorité  de 
Rome  est  illusoire,  nous  avons  le  droit  de  reviser  sa  su- 
prématie et  ses  dogmes  ;  »  essayaient  en  vain  d'ajouter  : 
((  Vous  ne  reviserez  pas  nos  actes ,  vous  n'exercerez  pas  sur 
nous  l'examen  que  nous  exerçons  sur  le  pontife,  t)  Une  fois 
le  principe  de  la  critique  sceptique  et  de  l'analyse  rigou- 
reuse introduit  dans  les  matières  de  foi,  ce  même  principe 
fit  son  chemin,  accomplit  sa  destinée  ,  s'inocula  dans  tous 
les  membres  du  corps  social ,  et  devint  lame  dirigeante  de 
la  nation. 

Quand  le  prestige  royal  vivait  encore,  quand  Elisa- 
beth et  Henri  Mil  s'entouraient  de  l'auréole  féodale  qui 
ne  s'était  ni  éteinte  ni  affaiblie  ,  ils  purent  resserrer  dans 
d'étroites  limites  l'esprit  d'examen  qu'ils  avaient  sanc- 
tionné. L'habitude  du  servage  et  de  l'obéissance  hiérar- 
chique du  moyen  âge  était  alors  dans  toute  son  énergie  : 
et  cependant  à  quelle  barbarie,  à  quelle  absurdité  ces  deux 
souverains  furent  obligés  d'avoir  recours  ,  lorsque,  traçant 
à  leurs  sujets  une  voie  étroite  et  rigide  entre  le  puritanisme 
et  la  papauté  ,  ils  leur  commandèrent  de  se  tenir  d'un 
pas  ferme  sur  ce  pont  chancelant  de  leur  église,  sous  peine 
de  mort ,  de  mutilation  ou  de  confiscation  ?  Ce  qui  leur 
avait  réussi  à  grand'peine  devait  tuer  leurs  successeurs. 
Le  principe  protestant  qu'ils  n'avaient  pas  abandonné,  mais 
qu'ils  avaient  essayé  d'étouÊfer  et  de  réduire ,  avait  circulé 
malgré  eux.  Il  s'était  emparé  des  intelligences  les  plus 
fortes,  comme  des  passions  les  plus  vulgaires^  il  était 
devenu  l'ame  sociale.  Jacques  I"  s'en  aperçut ,  et  pédant  ri- 
dicule, il  s'arma  pour  combattre  cet  ennemi  invincible  ;  il 
employa  le  syllogisme  et  l'enthyméme.  Charles  I",  qui  lui 
succéda,  et  qui  voyait  croître  le  danger  ,  s'aperçut  de  Tin- 


20  L^  IIÉPL'BLIQLE  D  ANGLETERRE 

suffisance  des  armes  théologiques  -,  cet  instinct  qui  nous  porte 
à  notre  conservation  lui  fit  protéger  le  papisme  qu  il  n'ai- 
mait pas,  et  quoiqu'il  fût  chaste,  tempérant  et  même  à 
certains  égards  honnête  homme  ,  il  se  servit  sans  scrupule 
de  la  ruse,  du  parjure  et  de  la  violence.  Un  parti  puissant 
l'entourait  *,  ce  parti  eut  ses  héros,  ses  écrivains,  ses  hom- 
mes d'état  ;  les  Strafford ,  les  Clarendon  ,  les  Laud.  Mal- 
heureusement il  essayait  de  combattre  le  mouvement  né- 
cessaire de  rintelligence  en  Angleterre  et  en  Europe.  Après 
beaucoup  de  torts,  de  fautes  ,  de  crimes  qui  éveillèrent , 
sans  les  justifier  ,  les  torts  ,  les  fautes ,  les  crimes  de  ses 
ennemis ,  ce  parti  succomba  ,  essaya  de  relever  la  tête  sous 
Charles  II  ,  tenta  un  dernier  effort  sous  Jacques ,  et  dis- 
parut. 

Malgré  les  palliatifs  de  Hume  et  de  Clarendon ,  il  est 
certain  que  Charles  I",  depuis  1626  jusqu'à  1640,  a  mar- 
ché d'illégalité  en  illégalité,  de  perfidie  en  perfidie.  Les 
Tudor ,  race  despotique  et  qui  régnait  à  une  époque  où 
le  despotisme  était  facile,  n'avaient  jamais  tenu  un  langage 
aussi  insolent  que  celui  des  ministres  et  des  partisans 
de  Charles  I",  au  commencement  de  son  règne.  Le  garde- 
des-sceaux  Coventry  avait  l'audace  de  dire  aux  Commu- 
nes,  dès  la  seconde  session  du  Parlement  : 

((  Que  si  le  roi ,  dont  la  suprême  grandeur  et  la  haute 
majesté  condescendaient  jusqu'à  les  admettre  en  sa  pré- 
sence, avait  daigné  les  inviter  à  prendre  conseil  avec 
lui ,  elles  ne  devaient  pas  s'attendre  à  siéger  long-tems.  » 

Sir  Dudley-Carleton  ,  confident  du  roi ,  avertissait  les 
membres  du  Parlement  : 

<(  Que  s'ils  s'avisaient  d'aucune  turbulence,  on  les  ré- 
duirait facilement  à  la  situation  de  ces  autres  peuples 
d'Europe,  si  misérables,  qu'ils  aidaient  à  peine  des  sabots 
aux  pieds  et  des  chemises  sur  le  corps,  n 


AVANT  LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  21 

Si  VOUS  ajoutez  à  ces  discours  si  ridiculement  menaçans 
les  continuelles  infractions  aux  privilèges  de  la  pairie ,  aux 
droits  des  sujets,  les  essais  tentés  pour  arracher  les  taxes 
au  peuple  sans  les  devoir  aux  votes  du  Parlement  :  on  verra 
que  dès  la  première  année  de  son  règne  ,  Charles  l"  s'é- 
tait placé  en  dehors  de  la  loi  commune,  et  n'avait  rien  ou- 
blié pour  renverser  la  constitution  de  son  pays.  Criminel 
sous  ce  rapport ,  il  était  coupable  d'une  maladresse  non 
moins  bizarre  et  non  moins  surprenante.  Tout  concou- 
rait à  l'avertir  de  la  mauvaise  route  dans  laquelle  il  s'en- 
gageait. Dès  l'origine  de  ces  actes  arbitraires  ,  il  s'était 
aperçu  de  Teffet  qu'ils  avaient  produit.  Quand  les  juges 
siégèrent  à  Westminster  en  1626,  pour  inviter  le  peuple 
à  payer  les  subsides,  les  cinq  mille  percepteurs  de  West- 
minster refusèrent  de  se  charger  de  leur  office  ,  et  tout  le 
peuple  s'écria  :  a  Point  de  subsides  sans  Parlement  !  » 

Charles  P%  auquel  ces  symptômes  ne  pouvaient  échap- 
per, engagea  la  lutte  -,  il  devait  y  périr.  Toutes  ses  tenta- 
tives pour  obtenir  le  droit  d'emprisonner  les  citoyens  sans 
motif  légal ,  pour  gouverner  selon  le  bon  plaisir ,  pour 
modeler  la  religion  à  son  gré  et  rapprocher  le  protestan- 
tisme de  la  foi  catholique  (plus  favorable  au  pouvoir)-,  tous 
ses  triomphes  sur  le  peuple  ,  sur  la  liberté  ,  sur  les  puri- 
tains 5  l'institution  de  la  Chambre  étoilée ,  les  innombra- 
bles agressions  de  ses  serviteurs  contre  l'ancienne  loi  an- 
glaise ,  furent  les  véritables  bases  sur  lesquelles  se  dressa 
plus  tard  l'échafaud  qu'il  devait  teindre  de  son  sang.  Les 
torys  ont  vainement  essayé  de  prouver  que  les  Communes 
ont  empiété  dans  les  premières  années  de  ce  règne  sur  le 
pouvoir  royal.  Bien  loin  de  là  :  pendant  douze  années  de 
lutte  et  de  malheurs,  elles  se  tinrent  constamment  sur  la 
défensive,  tantôt  suppliant  le  roi  par  d'humbles  adresses 
de  vouloir  bien  respecter  ce  qui  leur  restqit  encore  de  ii-» 


IBS  LA   RÉPUBLIQUE  d'ANGLETERRE 

bertés  5  tantôt  plus  irritées  intérieurement  que  violentes 
dans  leurs  discours  ,  et  n'opposant  à  l'usurpation  qu'une 
résistance  presque  passive.  îl  fallut  une  série  incroyable 
d'injustices  successives  pour  Irayor  la  roule  à  la  répu- 
blique d'Angleterre.  Ce  ne  furent  long-tems  que  mo- 
nopoles ,  négociations  perfides  avec  la  cour  de  Rome  ou 
d'Espagne,  empiétement  perpétuel  de  la  prérogative ,  at- 
teintes portées  au  commerce ,  essais  de  maximum ,  restric- 
tions sur  les  manufactures,  sur  l'importation  ou  l'exporta- 
tion de  divers  objets.  La  prérogative ,  comme  si  elle  eût 
prévu  quelle  allait  mourir,  se  mêlait  à  tout,  s'immisçait  à 
toutes  les  affaires  ,  taxait  les  denrées,  circonscrivait  le  com- 
merce, fixait  le  prix  d'un  poulet  à  six  scbellings  huit  de- 
niers la  pièce,  celui  de  trois  œufs  à  un  penny  ,  du  beurre 
frais  à  cinq  deniers  la  livre  en  été  ,  et  à  six  deniers  l'hiver. 
La  masse  énorme  des  griefs  de  la  nation  grossissait  et  s'ac- 
cumulait chaque  jour  :  avalanche  encore  suspendue  qui 
devait  plus  tard  retomber  sur  le  trône  et  l'écraser.  Les 
inquisiteurs  d  état  portèrent  jusqu'au  plus  ridicule  excès 
leurs  prétentions  et  leur  tyrannie-,  ils  déclarèrent  que 
toutes  les  personnes  qui  passeraient  la  mer  seraient  sou- 
mises à  un  long  interrogatoire  et  seraient  même  retenues 
en  Angleterre  ,  si  le  roi  le  jugeait  convenable. 

L'historien  Hullam  ,  si  judicieux  et  si  consciencieux 
d'ordinaire ,  a  dit  quelque  pari  qu  il  ne  fallait  pas  tour- 
ner sur  l'histoire  et  sur  ses  proportions  grandioses  le  mi- 
croscope des  anecdotes  et  des  détails;  mais  sans  ces  détails, 
qui  pourra  comprendre  f  histoire  de  cette  époque  ?  se  fera- 
t-on  une  idée  nette  du  degré  de  tyrannie  que  Charles  P' 
avait  introduit  si  Ton  néglige  de  rapporter  quelques-unes 
des  condamnations  de  la  fameuse  Chambre  éloilée  ?  Insti- 
tuée pour  remplir  les  coffres  du  roi  et  v  verser  largent  des 
sujets,  surtout  pour  les  habituera  un  joug  pesant  et  odieux 


AVANT  LE  PROTFXTOUAT  DE  CROMWELL.  20 

qu'ils  n'avaient  pas  encore  subi,  elle  condamna,  par  exem- 
ple, à  cinq  mille  livres  sterling  d'amende  un  gentilhomme 
qui  avait  provoqué  en  duel  le  duc  deNorlhumberland  j  à 
huit  mille  livres  sterling  un  autre  qui  avait  dit  que  le 
comte  de  Sufiblk  était  méprisable  ^  à  douze  mille  livres 
sterling  Allinglon  ,  qui  avait  épousé  sa  nièce  ^  à  huit  mille 
livres  sterling  Sir  David-F'orbes ,  pour  injures  contre  lord 
Wentworth  ;  à  deux  mille  cinq  cents  livres  sterling  la  cor- 
poration des  fabricans  de  savon,  qui  ne  s'était  pas  soumise 
à  quelques  formalités  nouvelles. 

Ces  iniquités  du  règne  de  Charles  P'  dégénéraient 
quelquefois  en  puérilités  ignobles.  Ainsi,  Ton  préleva 
sur  tous  les  aubergistes  une  nouvelle  taxe  de  quarante 
schellings  par  tonneau  de  vin.  Un  fragment  des  Lettres 
de  Garrat ,  espion  de  Wentworth  ,  et  qui  lui  envoyait 
toutes  les  nouvelles  de  Londres ,  fera  connaître  la  ma- 
nière dont  s'exécutaient  ces  ordres  illégaux.  «  L'avocat- 
général  ,  dit  Garrat,  a  envoyé  dans  toutes  les  tavernes  pour 
défendre  aux  cabaretiers  d'apprêter  à  manger-,  on  a  requis 
d'eux  quelque  chose  au  profit  du  roi;  un  demi-penny 
pour  un  quart  devin  de  France,  un  penny  pour  le  vin 
des  Canaries  et  pour  les  autres  vins  de  liqueur.  Les  caba- 
retiers ont  pris  de  l'humeur  là-dessus,  et  n'ont  pas  voulu 
donner  ce  qu'on  leur  demandait;  aussi  nous  les  recom- 
mandons au  prône.  »  Que  dire  de  ce  malheureux  Prynne, 
qui ,  pour  avoir  avancé  dans  un  livre  de  théologie  que 
toutes  les  actrices  étaient  des  coquines,  fut  mis  au  pilori 
où  il  eut  les  deux  oreilles  coupées  ?  Ce  fut  au  milieu  de  ce 
torrent  de  mesures  arbitraires,  tantôt  puériles,  tantôt 
atroces,  quelquefois  l'un  et  l'autre  ,  qu'un  des  plus  grands 
événemens  de  l'Europe  moderne  reçut  sa  première  im- 
pulsion. Pendant  que  Laud ,  le  plus  violent  des  inquisi- 
teurs et  le  plus  intrigant  des  fanatiques ,  essayait  de  ra- 


i4  LA  RÉPUBLIQUE  D  ANGLETERRE 

mener  violemmenl  à  la  conformité  el  de  faire  rentrer  dans 
le  cercle  de  l'église  anglicane  toutes  les  sectes  dissidentes-, 
pendant  qu'il  tenlait  de  rapprocher  la  liturgie  protestante 
de  la  liturgie  romaine^  les  puritains,  hommes  inexorables 
et  inflexibles,  attaqués  à  la  fois  dans  leur  liberté  d'action 
et  leur  liberté  de  conscience  ,  résolurent  de  s'exiler  volon- 
tairement. Ils  partirent  pour  ces  régions  nouvellement  dé- 
couvertes dans  rOcéan  atlantique ,  et  cherchèrent  dans  la 
baie  de  Massachussets  un  refuge  assuré  contre  la  tyrannie, 
une  perspective  sans  bornes ,  offerte  à  leurs  espérances  de 
liberté  religieuse  et  civile.  Ainsi  fut  préparée  la  grande 
république  fédérale  des  États-Unis-,  et  nul  ne  peut  douter 
que  ces  mêmes  principes  de  liberté  et  d'examen ,  qui , 
éclatant  plus  tard,  se  sont  révélés  par  la  déclaration  de 
l'indépendance  sous  Washington  et  Franklin  ,  n'aient  eu 
pour  source  première  les  doctrines  de  Pym  et  de  Hampden. 
Plus  d'un  demi  million  de  livres  sterUng  sortirent 
d'Angleterre  avec  cette  population  puritaine  dont  les  mœurs 
étaient  en  général  pures  ,  et  qui  à  force  d  économie  était 
devenue  riche  et  puissante,  u  Pourquoi,  demande  farche- 
vêque  Laud  dans  une  de  ses  lettres  à  StrafFord ,  les  An- 
glais sont-ils  aujourd'hui  si  passionnés  pour  fémigration  ? 
L'on  n'entend  parler  que  de  gens  qui  veulent  fuir  leur  pa- 
trie ?»  Pourquoi!  parce  qu'ils  préféraient  l'exil  à  l'affreux 
esclavage  que  Laud  lui-même  leur  imposait.  On  sait  que 
les  principaux  chefs  de  la  république ,  les  grands  moteurs 
du  nouveau  mouvement,  Cromwell  entre  autres,  voulu- 
rent fuir  la  Grande-Bretagne  et  échapper  à  une  tyrannie 
imminente,  et  que  ce  fut  le  conseil-d'état  lui-même  qui 
les  contraignit  à  rester  dans  leur  pays.  Preuve  irrécusable 
que  leur  dessein  n'était  pas  dès  lors ,  comme  1  ont  prétendu 
les  torys ,  d'attaquer  la  constitution  d'Angleterre  ;  mais  que 
fermes  et  inébranlables  dans  leurs  principes  de  liberté,  ils 


AVANT  LE  PROTECTOTIÂT  DE  CROMWELL.  10 

commencèrent  pur  tenter  une  fuite  qu'on  leur  rendit  im- 
possible ,  et  qu  ils  finirent  par  engager  un  combat  à  mort 
dans  l'arène  dont  on  avait  fermé  Tenceinte  pour  .es  y  re- 
tenir prisonniers. 

Les  embarras  de  la  cour  et  la  violence  de  l'indignation 
qu'excitaient  ces  mesures  ne  cessaient  point  de  s'accroître. 
On  vit  les  nonces  du  pape  bien  reçus  et  traités  avec  fa- 
veur par  ie  roi  :  hommes  ouvertement  contraires  au 
protestantisme  anglican ,  odieux  à  la  majorité  de  la  na- 
tion et  dont  la  présence  rendit  plus  probables  encore  les 
intentions  que  l'on  imputait  au  monarque  de  rétablir  le 
catholicisme  dans  la  Grande-Bretagne.  Notez  que  ce  ne 
sont  point  ici  de  vaines  hypothèses.  Le  secrétaire-d'état 
Windebank  entretenait  avec  la  cour  de  Rome  et  ses 
agens  une  correspondance  qui  a  été  enfin  mise  à  jour  , 
et  dont  le  but  n'est  pas  douteux.  On  voit  dans  ces  lettres, 
pubUées  récemment,  par  quelle  pente  douce  et  impercep- 
tible on  voulait  faire  arriver  le  protestantisme  à  reconnaître 
la  suprématie  papale  ^  on  y  voit  surtout  que  chacun  des  pas 
faits  par  Charles  1"  vers  le  pouvoir  absolu  était  considéré 
par  les  catholiques  comme  autant  de  triomphes  pour  leur 
cause.  Le  rapport  du  nonce  Spanzani  au  pape  ,  publié  par 
extraits  dans  les  Mémoires  de  M.  Butler  ,  donne  une 
idée  plus  juste  encore  de  la  situation  morale  et  religieuse 
de  l'Angleterre.  Il  présente  la  majorité  de  l'aristocratie 
comme  prête  et  décidée  à  se  convertir^  le  roi  comme  favo- 
rable à  l'église  romaine  ^  le  protestantisme  proprement  dit 
comme  le  fait  de  la  bourgeoisie  et  des  classes  intermé- 
diaires, et  le  puritanisme  comme  le  partage  d'une  faction 
exagérée,  à  laquelle  peu  de  personnes  se  rattachent. 

Il  s'agissait  donc  à  la  fois  ,  pour  les  Anglais  patriotes ,  de 
défendre  leur  foi  rehgieuse,  leur  liberté  de  citoyens,  et  leur 
indépendauce  de  nation  contre  Içs  empiétemens  de  la  cour 


ft6  LA   RÉPUBLIQUE   d'aNGLETERRE 

de  Rome.  C'était  une  belle  conquête ,  que  celle  dont  le  parti 
catholique  se  flattait  alors  -,  long-tems  écrasé  en  Angleterre  , 
il  releva  la  tétc  ,  et  son  insolence  vint  ajouter  encore  à  l'ani- 
mosité  générale.  Mais  le  roi,  sur  lequel  il  comptait,  était 
bien  faible  en  réalité  ^  et  sous  ce  trône  si  brillant ,  si  puis- 
sant en  apparence  ,  un  vide  immense  était  creusé  depuis 
long-tems.  La  banqueroute  était  inévitable  et  les  bourgeois 
de  Londres  ne  voulaient  rien  prêter.  Telle  était  l'infatua- 
tion  de  ce  monarque ,  destiné  à  périr  en  essayant  de  frapper 
de  mort  les  lois  nationales ,  que  malj^ré  les  prières  de  tous 
ses  ministres  et  de  tous  les  hommes  d  état  qui  lentouraient , 
il  recula  autant  quil  put  la  convocation  d'un  Parlement. 
«  Je  ne  veux  pas,  disait-il,  convoquer  de  Parlement^  mes 
frères  de  France  et  d'Espagne  s'en  passent,  et  je  veux  m'en 
passer.  Le  convoquer  pour  le  dissoudre  aussitôt,  ce  n'est 
pas  la  peine  :  le  laisser  vieillir  serait  dangereux  -,  car  les  Par- 
lemens  sont  comme  les  chats ,  ils  deviennent  méchans  en  de- 
venant vieux.  ))  Il  ne  savait  pas ,  ce  roi  imprudent,  que  dans 
la  vie  des  peuples  comme  dans  celle  des  hommes ,  il  v  a  des 
sentimens  et  des  idées  auxquels  il  ne  faut  pas  toucher,  et 
que  le  devoir  principal  du  gouvernement ,  la  grande  science 
de  la  politique  est  de  distinguer  habilement  ces  points  sen- 
sibles ,  ces  idées  consacrées,  ces  sentimens  et  ces  habitudes 
inviolables  :  ôter  aux  Anglais  leur  Parlement ,  c'était  leur 
ôter  la  vie  civile.  Déjà  Charles  avait  fait  contre  cette  insti- 
tution tout  ce  dont  il  avait  été  capable  :  il  Tavait  outragée, 
bravée  ,  prorogée  ,  mutilée  -,  maintenant  il  voulait  s'en  dé- 
faire tout-à-fait.  Le  mécontentement  éclata  d'une  manière 
formidable,  et  le  Long  Parlement  devint  nécessaire. 

C'est  du  Long  Parlement  que  date  la  guerre  civile.  Ici 
commence  notre  drame,  dont  les  premières  scènes  offrent 
la  lutte  sanglante  des  Communes  avec  le  roi.  Quel  Anglais 
se  rappelle  cette  époque  sans  intérêt?  j'allais  dire  sans  pré- 


AVANT  LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  '!*) 

jugé.  Les  ardentes  passions  de  Tesprit  de  parti  en  ont  jus- 
qu'ici tracé  l'histoire  :  abordons-la ,  si  ce  n'est  avec  plus 
de  IVanchise  ,  du  moins  avec  un  dessein  plus  prononcé 
d  imparlialité  et  de  candeur. 

Ce  fut  en  novembre  i64o,  date  importante  à  laquelle 
se  rapporte  toute  notre  histoire  d  Angleterre ,  pendant  deux 
siècles,  que  cinq  cents  hommes,  témoins  des  illégalités 
obstinées  dont  le  pouvoir  s'était  rendu  coupable ,  vinrent 
former  le  Long  Parlement.  Ils  savaient  tous  que  Tédifice 
de  la  constitution  avait  élé  ébranlé  ,  quil  s'agissait  de  le 
reconstruire,  ou  du  moins  de  l'affermir  sur  ses  bases, 
qu'il  y  avait  nécessité  de  protéger  par  de  nouvelles  et  plus 
efficaces  garanties  les  libertés  et  les  préjugés  nationaux. 
Le  roi  et  sa  cour  avait  donné  plus  d'une  preuve  de  mau- 
vaise foi.  Casuiste  comme  Jacques  P'  l'avait  été  ,  il  ne  man- 
quait jamais  de  bonnes  raisons  pour  mal  agir.  On  com- 
mença donc  ,  et  avec  justice,  par  poser  des  bases  solides 
d'indépendance  -,  on  institua  la  triennalité  du  Parlement  : 
les  clauses  de  l'acte  renfermaient  des  précautions  assez 
strictes  et  assez  bien  combinées  pour  que  les  ministres  du 
pouvoir  reculassent  devant  la  non-exécution  de  la  loi  nou- 
velle. 

Charles  I",  qui  avait  besoin  d'argent  et  qui  en  attendait 
des  Communes,  fut  obligé  de  sanctionner  ce  bill  qui,  à  lui 
seul,  opéra  une  importante  révolution.  Plusieurs  autres  sta- 
tuts ravirent  à  la  couronne  la  faculté  des  taxes  arbitraires  ; 
et  cette  Chambre  étoilëe  qui  avait  usurpé  de  si  énormes 
pouvoirs ,  cette  chambre  qui  établissait  le  jugement  par 
commissaires  et  détruisait  le  jury,  fut  abolie,  x^insi,  toutes 
les  créations  despotiques  des  Tudor ,  tous  les  envahisse- 
mens  successifs  de  Charles,  étaient  frappés,  non  seulement 
de  réprobation  dans  le  passé ,  mais  d'impuissance  dans  l'a- 
venir. Lorsque  ces  statuts  nouveaux  que  nous  nous  contente- 


28  LA  RÉPUBLIQUE  D^ANGLETERîlE 

rons  d'indiquer  en  masse  sans  les  dévelop[>er  tous  déplai- 
saient parliculièremenl  au  monarque,  il  essayait  d'intervenir 
dans  les  discussions  de  la  Chambre ,  comme  cela  était  ar- 
rivé sous  les  rois  précédens  ^  mais  Tesprit  de  la  nation  avait 
changé  :  les  Communes,  enhardies  par  leurs  victoires, 
firent  au  roi  des  remontrances  qu'il  fallut  écouter  et  subir. 

Les  cinq  cents  hommes  qui,  sans  réformer  ni  altérer  la 
constitution  anglaise,  avaient  le  bon  esprit  d'arracher  au 
pouvoir  toutes  les  concessions  utiles ,  et  de  lui  opposer  les 
restrictions  les  plus  efficaces,  offrent  dès  les  premiers  jours 
de  leur  réunion  un  imposant  spectacle.  Ce  n'étaient  point 
des  démagogues  téméraires,  des  aventuriers  de  parti ,  des 
fanatiques  absurdes.  La  plupart  d'entre  eux  étaient  hon- 
nêtes ^  leur  zèle  était  désintéressé.  C'est  ce  que  leurs  pre- 
miers actes  prouvèrent  suffisamment  j  tout  atteste  même 
qu'ils  n'avaient  pas  formé  le  projet  de  démanteler  la  cou- 
ronne et  de  déposséder  le  trône.  Mais  la  pente  dangereuse 
sur  laquelle  ils  étaient  placés  ,  leur  ressentiment  contre  les 
usurpations  de  la  cour  et  la  défiance  que  leur  inspiraient 
ses  promesses ,  les  entraînèrent  à  des  fautes ,  j'allais  dire  à 
des  crimes.  Il  est  rare  qu'une  assemblée  s'arrête  une  fois 
lancée  :  elle  ne  peut  suspendre  son  élan  ^  elle  va  ,  elle  va 
toujours  comme  ces  masses  qui ,  roulant  du  sommet  des 
monts,  écrasent  tout  ce  qui  se  trouve  dans  les  vallées.  Il 
suffit  d'une  faible  impulsion  pour  précipiter  ces  nuages 
gigantesques  :  une  fois  en  mouvement ,  qui  les  arrêtera  ? 

Après  avoir  donné  à  l'Angleterre  les  admirables  garan- 
ties de  liberté  que  nous  avons  signalées ,  le  Long  Parlement 
craignit  que  ces  mesures  ne  fussent  bientôt  paralysées  ou 
détruites  par  quelques  hommes  puissans.  L'objet  principal 
de  sa  terreur  fut  ce  comte  de  Strafford  ,  homme  trop  vanté, 
dont  on  a  fait  un  martyr.  Ses  hautes  qualités,  son  éloquence, 
le  pouvoir  absolu  qu'il  s'était  arrogé ,  le  premier  rôlç  qu'il 


AUANT  LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  20 

jouait  dans  tous  les  actes  illéjifaux  .  la  faveur  du  roi ,  l'as- 
cendant de  son  génie,  faisaient  de  lui  la  garde  avancée  et 
comme  le  rempart  du  pouvoir  arbitraire.  Le  méchant 
comte  ,  comme  on  l'appelait ,  était  universellement  haï , 
et  ses  propres  créatures ,  offensées  de  son  orgueil ,  entre- 
voyaient avec  un  plaisir  secret  la  possibilité,  d'ailleurs 
lointaine  et  équivoque,  de  sa  ruine  définitive. 

Pym ,  un  homme  peu  connu,  dénué  d'éloquence,  mais 
doué  de  cet  instinct  des  révolutions  qui  se  révèle  tout-à- 
coup  dans  les  circonstances  majeures  ,  vit  que  c'était  là 
qu'il  fallait  frapper.  Pour  atteindre  le  pouvoir,  il  accusa 
Strafford  de  haute  trahison.  De  ce  jour,  Charles  P'  fut 
perdu.  On  remarqua  que  ce  ton  impérieux  qu  il  affectait 
de  prendre  devant  les  Communes  avait  fait  place  au  ton  de 
la  prière  et  de  la  remontrance.  Considérée  comme  acte  lé- 
gal, la  motion  dePym  est  difficile  à  défendre.  Disons-le  fran- 
chement ,  la  condamnjition  de  Strafford  ,  fondée  sur  un 
principe  de  lois  rétroactives,  ne  peut  être  justifiée.  Son 
impopularité  extrême  ne  permettait  pas  de  penser  que  ja- 
mais il  revint  au  pouvoir^  il  était  donc  inutile  de  faire 
tomber  cette  noble  et  coupable  tête  ,  et  l'exil  du  comte 
eiit  suffi  pour  garantir  l'Angleterre  contre  son  influence  fa- 
tale. Afin  de  venger  la  loi  qu'il  avait  foulée  aux  pieds  ,  il 
fallut  faire  violence  à  la  loi  elle-même  :  chose  toujours  dan- 
gereuse et  funeste,  même  lorsque  le  but  en  est  louable. 
Une  des  plus  intéressantes  tragédies  de  fhistoire ,  c'est 
cette  m.ort  de  Strafford  :  mort  juste  aux  yeux  de  Dieu  et 
des  hommes ,  si  l'on  considère  ses  atrocités  en  Irlande , 
ses  usurpations  de  pouvoir  et  le  mal  qu'il  fit  au  peuple 
anglais  :  mort  injuste  et  condamnable  ,  si  l'on  s'en  lient 
au  texte  même  des  lois  qu'il  est  si  périlleux  de  blesser. 

Quelle  atteinte  portée  au  trône  !  et  quelle  atteinte  plus 
profonde  encore  lui  porta  la  bassesse  dame  que  le  roi 


3o  LA  RÉPUBLIQUE  d'aNGLETERRE 

montra,  en  livrant  et  sacrifiant  Thommc  qui  mourait 
pour  lui!  Lorsqu'on  a  frappé  de  si  grands  coups  ,  on  ne 
s'arrête  pus  -,  on  les  répète  ^  la  crainte  du  châtiment  donne 
plus  de  violence  à  celui  qui  le  redoute.  Aussi  le  Long  Par- 
lement marcha-t-il  avec  audace  dans  la  route  qu'il  venait 
de  se  frayer.  Il  décréta  qu'on  ne  pourrait  le  dissoudre 
sans  son  propre  consentement,  afin  d'échapper  à  une 
dissolution  soudaine  qui  tût  fourni  des  armes  au  roi  con- 
tre tous  les  memljres  qui  le  composaient.  Ce  qui  est  re- 
marquable, c'est  que  ce  dernier  bill  fut  proposé  par  des 
hommes  très-modérés,  peut-être  timides.  Le  roi  pouvait 
rappeler  son  armée,  cantonnée  dans  le  nord,  et  écraser  les 
Communes.  On  savait  combien  Charles  manquait  de  juge- 
ment dans  les  affaires ,  et  de  bonne  foi  envers  le  peuple  ;  et 
comme  l'on  craignait  tout  de  lui  .  on  osa  tout  contre  lui. 

L'inconstitutionnalité  de  ces  mesures  est  évidente  ,  ainsi 
que  celle  du  bill  qui  exclut  les  évéques  du  Parlement. 
Mais  Tardeur  démocratique  s'augmentait  et  se  grossissait 
du  sentiment  de  tous  les  outrages  que  l'esprit  de  servilité 
avait  faits  à  la  nation.  Bientôt  le  fanatisme  religieux  de- 
manda et  obtint  la  destruction  des  emblèmes  rehgieux  que 
Ton  taxait  de  superstition.  De  belles  croix  antiques  ,  des 
sculptures  précieuses,  d'admirables  tableaux  tombèrent  en 
sacrifice.  Le  fanatisme  des  puritains  et  lesprit  de  liberté, 
comme  deux  courans  électriques,  agissaient  ensemble  et 
confondaient  leur  influence.  On  ne  convenait  pas  encore 
hautement  qu'il  fallût  abolir  la  monarchie,  la  mutiler  ou 
la  réduire  à  1  impuissance  :  mais  comme  tout  le  monde 
était  d'accord  pour  ne  pas  se  fier  au  roi ,  comme  on  avait 
reçu  la  leçon  du  passé ,  on  agis>ait  de  manière  à  parquer  son 
autorité  dans  le  cercle  le  plus  restreint.  Les  remontrances 
des  Communes  étaient  violentes  et  amères.  Pendant  que 
l'irritation  croissait  dans  le  peuple ,  celle  des  courtbans 


AVAWT  LE  PUOTECTOriAT  DE  CUOMWELL.  3l 

qui  entouraient  Charles  P'  se  répandait  en  invectives  et  en 
menaces  qui  aggravaient  la  sitaalioii  du  prince.  Dans  la 
vivacilé  de  son  orgueil,  et  calculant  mal  ses  ressources, 
comme  il  le  Tuisuit  ordinairement,  Charles  I"  jeta  enfin  le 
fourreau  et  se  priva,  par  une  démarche  arbitraire  et  ty- 
rannique ,  de  tout  moyen  de  retraite ,  de  toute  chance  de 
réconciliation.  Les  Communes  ne  s'étaient  armées  que 
pour  défendre  lindépendance  du  Parlement.  A  celte  pen- 
sée elles  avaient  immolé  StrafFord  j  c'était  pour  elle 
qu'elles  avaient  osé  commettre  tant  d'actes  irréguliers  et 
violens.  Eh  bien  !  Charles  qui  avait  tant  souffert  en  pu- 
nition de  sa  folie,  et  qui  se  trouvait  dans  la  crise  la  plus 
déplorable ,  n'imagina  pas  d'autre  moyen  d'en  sortir  que 
de  violer  plus  outrageusement  que  jamais  cette  indépen- 
dance dans  son  privilège  le  plus  sacré.  Ce  qu'il  y  a  de  pis, 
il  échoua.  Les  cinq  membres  qu'il  voulut  arrêter  dans 
la  Chambre  même  des  Communes,  Pvm ,  Hollis,  Hamp- 
den,Haslerig  et  Strod,  bravèrent,  sous  la  garantie  de  leurs 
confrères  et  du  peuple  ,  tous  les  efforts  du  monarque.  Son 
but  avait  été  de  frapper  le  Parlement  de  terreur  j  et , 
comme  le  dit  Machiavel,  rien  n'est  plus  fatal  queces  efforts 
de  tyrannie  sans  succès. 

Le  Parlement  connut  toute  sa  force  et  non  seulement 
toute  la  faiblesse ,  mais  toute  la  mauvaise  foi ,  tous  les  dé- 
sirs de  vengeance  que  Charles  l"  nourrissait.  Cet  acte  de- 
vint le  signal  d'une  guerre  à  mort.  Les  hommes  attaqués 
par  le  roi ,  létes  puissantes  et  politiques ,  qui  disposaient 
de  beaucoup  d'influence  due  à  leur  talent  et  à  leur  éner- 
gie, dirigèrent  tous  leurs  efforts  contre  le  monarque  qui  ve- 
naitde  se  déclarer  leurennemi  personnel.  Les  Communes,  à 
rinsligationde  ces  hommes,  ne  songèrent  plus  qu'à  s'armer. 

Le  bill  pour  l'organisation  de  la  milice ,  bill  qui  aurait 
assuré  à  l'Angleterre  une  véritable  garde  nationale,  fut 


32  LA  RÉPL'BLIQLE  d'aKGLETERKE 

présenté  en  février  164^  et  eut  pour  objet  de  donner  à  la 
population  des  armes  puissantes  et  toujours  prêtes  contre 
le  despotisme.  Charles  I"  en  sentit  la  portée  et  le  rejeta. 
Dès  lors  la  guerre  civile  fut  inévitable.  Dans  Tété  de 
164^  elle  commença.  On  vil  un  roi  tirer  Tépée  contre  son 
peup'e ,  et  une  chambre  représentative  absorber  à  elle 
seule  tous  les  pouvoirs  ,  se  faire  président ,  ministre  ,  roi, 
général  et  sénat  tout  à  la  fois  :  double  abus  monstrueux, 
double  excès  que  les  différens  partis  ont  vainement  essayé 
d'excuser. 

Jetons  en  effet  les  yeux  sur  le  parti  des  cavaliers  et  sur 
celui  des  républicains  ^  des  deux  cotés  il  y  avait  faute ,  il 
y  avait  crime.  Charles  n'avait  rien  oublié  pour  renverser 
le  Parlement  par  la  force   ou   par  la  ruse.  Son  ressenti- 
ment profond ,  son  orgueil  blessé ,  les  instigations  d'une 
femme  hautaine  ,   les  sollicitations  de  ses  favoris  ,  le  ren- 
daient plus  acharné  encore  à  la  destruction  de  nos  liber- 
tés :  s'il  triomphait ,  on  pouvait  s'attendre  à  tous  les  excès 
de  la  prérogative.  Déjà  la  reine  essayait  d'armer  le  dehors 
contre  l'Angleterre  -,    déjà  le   parti  royaliste  se   recrutait 
de  tous  les  papistes  mécontens  ,  de  tous  les  soldats  de 
fortune   étrangers.    D'un   autre   côté  ,    la   Chambre   des 
Communes  levait  des  troupes  sans  autorisation  ,  désarmait 
les  catholiques ,  arrêtait  ses  propres  membres  ,  remplissait 
les  prisons  de  citoyens  qu'elle  frappait  extra-judiciairement, 
intimidait  et  écrasait  la  minorité  ,  incarcérait  quiconque 
lui  présentait  une  pétition  respectueuse  en  faveur  de  l'an- 
cienne monarchie  ,  portail  l'inquisition  dans  les  familles  ^ 
enûn  devenue  souveraine   à   son  tour ,   elle  dépassait  en 
abus  de  pouvoir  tout  ce  que  le  roi  lui-même  avait  tenté. 
Yoilà  ce  que  n  ont  osé  dire  ni  Clarendon  et  Hume  ,   apo- 
logistes des  Stuart ,  ni  Brodie  et  Godwin,  panégyristes  du 
Long  Parlement  et  de  la  république. 


AVANT  I\E  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  33 

Voici  le  roi  et  les  Communes  en  hostilité  ouverte.  La 
liberté  !  tel  est  le  cri  des  principaux  sectateurs  des  Com- 
munes. En  effet ,  criminels  de  lèse-majesté ,  selon  les 
idées  vulgaires  et  les  lois  de  la  monarchie ,  ils  ne  pouvaient 
demander  un  abri  qu'à  la  forme  républicaine  qui  n'avait 
pas  encore  été  essayée  en  Angleterre.  Quiconque  eût  pro- 
phétisé ce  résultat  et  eût  dit,  quinze  années  auparavant ,  à 
Coke,  Selden,  Hampden  etPym,  qu'ils  essaieraient  de 
fonder  une  république  sur  les  ruines  du  trône  renversé, 
les  eût  surpris  autant  qu'indignés  ^  mais  les  hommes  les 
plus  forts  sont  les  jouets  du  destin,  de  leur  propre  carac- 
tère et  des  événemens  extérieurs.  Jamais,  quelle  que 
soit  notre  fermeté d'ame  et  d'esprit,  nous  ne  pouvons  pré- 
voir ni  où  nous  irons ,  ni  ce  que  nous  accomplirons ,  ni 
quel  sera  l'emploi  réel  de  nos  facultés. 

Edouard  Coke,  l'oracle  de  la  loi  anglaise,  s'était  élevé, 
comme  lord  Brougham  ,  des  derniers  degrés  de  la  hiérar- 
chie judiciaire  au  faite  de  sa  profession.  Ses  mains  étaient 
pures  ,  son  courage  civil  était  héroïque.  Sous  Jacques  I", 
il  avait  opposé  l'autorité  de  son  nom ,  de  sa  science  et  de 
son  intégrité  aux  prérogatives  monstrueuses,  aux  incroya- 
bles usurpations  de  la  couronne.  Selden,  que  son  Histoire 
de  la  dime  rendait  odieux  à  la  cour  et  qui  fut  emprisonné 
par  elle  comme  Sir  Edouard  Coke,  avait  une  érudition 
plus  vaste  encore,  plus  brillante,  plus  variée  que  celle 
de  son  confrère  :  il  ne  se  renfermait  pas  dans  la  science 
étroite  et  formaliste  de  la  jurisprudence  anglaise^  c'est 
sans  contredit  le  savant  le  plus  profond  que  TAngleterrc 
ait  possédé  :  quoiqu'il  ait  pris  peu  de  part  aux  événe- 
mens de  la  république  proprement  dite  ,  il  a  contribué  à 
l'extension  des  idées  de  liberté  par  ses  œuvres,  par  les  opi- 
nions qu'il  a  émises,  et  par  sa  résistance  loyale  en  1621  et 
en  1629. 

vif.  3 


34  LA  RÉPUBLIQUE   d'aNGLETERRE 

Ces  deux  personnages  étaient  des  hommes  de  cabinet , 
des  avocats  érudits  :  Hampden  joignait  l'action  à  la  pen- 
sée,  et  l'audace  qui  saisit  l'épée,  au  courage  passif  qui 
résiste  ;  le  caractère  du  héros  antique,  du  héros  populaire, 
dans  sa  pureté  calme  .  modeste  ,  active ,  respirait  chez  cet 
homme  extraordinaire.  Clarendon  lui-même ,  si  partial 
en  faveur  du  roi  et  de  ses  ministres,  lui  rend  une  justice 
presque  complète  -,  il  le  peint,  habile  à  remuer  les  masses, 
courtois  dans  les  discours ,  doux  et  paisible ,  d'une  inté- 
grité exemplaire  ;  «  enfin  le  seul  père  de  la  patrie  vers  lequel 
tous  les  regards  se  tournèrent,  lorsque  le  vaisseau  de 
l'état  s'engagea  si  maladroitement  dans  les  rochers  et  les 
écueils.  )) 

Pvm,  moins  connu  encore,  esprit  singulièrement  propre 
à  diriger  une  révolution  ,  n'agissait  pas  comme  Hampden 
d'après  certains  principes  de  liberté  abstraite  -,  il  marchait 
droit  au  but  qu'il  se  proposait  :  homme  d'affaire  et  d'exé- 
cution ,  qui  voyait  toujours  quelle  était  la  route  la  plus 
courte,  et  comment  le  nœud  gordien  devait  être  tranché. 
Tels  sont  les  premiers  noms  qui  se  présentent  dans  cette 
époque.  Leurs  successeurs  immédiats  furent  Vane ,  Saint- 
John  et  Cromwell^  beaucoup  de  membres  de  la  haute 
aristocratie  s'engagèrent  dans  la  lutte  contre  le  roi  sous  la 
bannière  du  Parlement. 

Le  roi  marcha  vers  le  nord  ,  s'entoura  de  ses  troupes, 
et  déclara  qu'il  ne  remettrait  l'épée  dans  le  fourreau  qu'a- 
près avoir  puni  l'insolence  des  Communes.  De  leur  côté,  les 
Communes  avaient  institué  un  comité  de  sûreté  générale 
et  organisé  leur  défense  avec  ce  talent  et  cette  force  de  com- 
binaison qui  les  distinguaient  toujours.  Un  tiers-parti  es- 
sayait de  travailler  à  la  paLx ,  et  cherchait  à  rapprocher  les 
deux  partis  opposés  par  des  concessions  mutuelles  -,  parti 
faible  comme  l'est  toujours  celui  de  la  raison.  Les  Com- 


AVANT  LE  PROTECTORAT  DE  CllOMWELL.  35 

munes  (toutes  les  assemblées  sont  inexorables)  eussent 
écrasé  sans  pitié  ce  faible  parli ,  si  leurs  propres  affaires 
n'avaient  mal  tourné  dans  l'origine.  Comme  la  défense  et 
le  salut  des  communes  les  avaient  forcées  d'avoir  recours  à 
des  illégalités  nombreuses ,  le  zèle  d'une  aristocratie  géné- 
reuse s'éveilla  en  faveur  de  Cbarles  I"  ^  son  armée  au 
commencement  de  la  campagne  fut  redoutable  et  brillante  : 
il  était  persécuté  ou  semblait  Tétre  ^  c'était  assez  pour  que 
beaucoup  de  nobles  lords  sympathisassent  avec  lui,  et  se 
rattachassent  à  une  cause  que,  dans  d'autres  circonstances 
peut-être ,  ils  eussent  dédaignée  et  sacrifiée.  Le  combat 
d'Edgehill  fut  tout  à  l'avantage  des  royalistes  \  le  nord  pres- 
que entier  devint  l'apanage  du  roi-,  les  premiers  résultats 
militaires  semblèrent  prédire  que  Charles  I"  remonterait 
bientôt  sur  le  trône.  Les  royalistes  modérés  cherchaient  à 
faire  sentir  au  roi  qu'il  devait  profiter  de  cette  veine  de 
bonheur  pour  conclure  une  paix  équitable,  céder  quelques- 
unes  de  ses  prétentions,  et  rabattre  une  partie  de  celles  du 
Parlement  \  mais  Oxford  ,  où  se  trouvait  alors  le  roi  ,  éîait 
plein  de  courtisans  à  vues  étroites,  qui  flattaient  le  trône 
dans  l'espérance  de  le  voir  un  jour  plus  puissant  quil  ne 
l'avait  jamais  été,  de  lui  demander  de  nouvelles  faveurs  ,  et 
de  profiter  de  son  retour.  Charles  avait  promis  d'ailleurs 
à  la  reine,  qui  le  dominait,  de  punir  sévèrement  les  rebelles, 
et  de  donner  aux  peuples  un  exemple  mémorable.  Les 
succès  qu  il  venait  d'obtenir  enivraient  sa  cour  exilée  ;  il 
reprit  le  ton  despotique ,  et  insulta  les  Communes  en  leur 
ôtant  dans  ses  proclamations  le  titre  de  Parlement.  Tou- 
jours, chez  ce  malheureux  roi ,  les  menaces ,  les  violences 
et  les  outrages  compromirent  sa  cause  plus  que  ses  actes 
mêmes.  Il  alla  plus  loin  :  trois  pairs  d'Angleterre  mécon- 
lens  de  la  conduite  des  Communes ,  et  craignant  peut-être 
le  châtiment  rigoureux  qui  les  attendait  en  cas  de  défaite, 


36  LA.   ULPUBLIQLL  DAlNGLliTEIlUE 

désertèrent  la  cause  du  Parlement  et  vinrent  trouver  le 
roi,  sous  les  bannières  duquel  ils  se  réfugièrent.  Mal  ac- 
cueillis par  l'un  des  monarques  les  plus  impolitiques  qui 
aient  jamais  régné ,  raillés  et  insultés  par  les  courtisans , 
traités  avec  hauteur  par  le  roi ,  ils  ne  recueillirent  de  leur 
démarche  que  douleur  et  amertume,  et  revinrent  à  West- 
minster. Le  repentir  dont  ils  se  parèrent ,  ne  désarma  pas 
la  Chambre  qu'ils  avaient  abandonnée  et  qui  leur  fit  un 
accueil  encore  plus  insultant  que  celui  du  roi  n'avait  été. 
Charles  avait  grand  tort  de  rétrécir  la  base  sur  laquelle  il 
s'appuyait  :  peut-être  eût-il  relevé  ses  affaires,  sil  eut 
donné  accès  et  place  loyale  dans  l'amnistie  à  quiconque 
soutiendrait  la  cause  non  seulement  du  trône  ,  mais  de 
l'ancienne  constitution  anglaise.  Il  ne  pensa  qu'à  sa  chimère 
décrépite  du  pouvoir  absolu,  et  perdit  tout  en  s'isolanl.  De 
leur  côté  ,  les  Communes  n'oubliaient  rien  pour  creuser 
encore  rabîme  qui  les  séparait  du  roi;  dont  elles  connaissaient 
Tanimosité ,  la  rancune  et  les  ressources.  Comme  il  arrive 
toujours  dans  les  momens  de  crise,  les  modérés  s'effacèrent, 
le  pouvoir  et  l'influence  appartinrent  aux  hommes  éner- 
giques et  exaltés  -,  et  le  parti  puritain  ,  si  faible  naguère,  fut 
le  seul  qui  décida  désormais  et  emporta  de  vive  force  les 
résolutions  du  Parlement.  Vane  et  ses  amis  dictèrent  le  fa- 
meux covenant,  et  renversèrent  Téglise  anglicane  qui,  selon 
eux ,  favorisait  la  tyrannie.  Une  cruelle  persécution  pesa 
sur  les  anglicans ,  et  prouva  que  les  partis  qui  prennent  la 
défense  de  la  liberté  peuvent  sarmer  aussi  de  tyrannie  et 
de  violence  quand  ils  arrivent  au  pouvoir.  L'archevêque 
Laud  ,  homme  fort  méprisable  sans  doute,  mais  que 
la  loi  ne  pouvait  atteindre  ,  tomba  victime  sur  l'autel 
des  vengeances  parlementaires.  Il  avait  soixante-dix  ans  : 
sa  mort  ne  pouvait  être  d'aucune  utilité  politique  \  s  il  avait 
abusé  du  pouvoir,  comme  on  ne  peut  le  nier,  il  favait  fait 


AVANT  L£  PTIOTECTOKAT  DE  CROMWELL.  3^ 

SOUS  la  sanction  et  avec  rassentiment  du  roi  ]  il  n'était  pas 
ministre  responsable;  et  rien  ne  peut  justifier  les  membres 
des  Communes  qui  devinrent  bourreaux  de  ce  vieillard 
sans  défense. 

L'armée  commandée  par  Charles  I"  renfermait  des 
semences  de  mort  -,  les  Communes  militantes  étaient  au 
contraire  pleines  de  germes  de  vie.  Il  y  avait  une  sympathie 
secrète  entre  la  partie  royaliste  de  la  nation  et  le  Parlement  ; 
il  y  avait  une  répulsion  cachée  mais  active  entre  le  roi  et 
quelques-uns  de  ses  courtisans  en  apparence  les  plus  dé- 
voués :  les  chances  n'étaient  donc  pas  égales  ;  dans  les 
comtés  mêmes  que  le  roi  occupait  militairement ,  la  masse 
n'était  pas  pour  lui  ;  ses  partisans  étaient  froids  et  ses  en- 
nemis ardens.  Les  puritains  n'oubliaient  rien  pour  réussir  ; 
les  cavaliers  voulaient  bien  se  battre ,  mais  peut-être  eus- 
sent-ils été  fâchés  que  le  roi  eût  trop  réussi.  Toute  la 
classe  moyenne  professait  un  respect  que  Clarendon  traite 
de  superstition ,  pour  les  libertés  parlementaires  ;  il  faut 
ajouter  que  le  caractère  personnel  de  Charles  n  inspirant 
aucune  confiance ,  son  armée  sans  paie ,  et  ses  sujets 
qu'il  avait  souvent  outragés ,  formaient  une  double  masse 
d'amis  peu  sûrs  d'une  part  et  d'ennemis  implacables  de 
l'autre. 

Victorieuses ,  les  armes  du  roi  ne  l'eussent  pas  sauvé  ; 
son  pouvoir  se  concentrait  dans  l'espace  mathématique 
occupé  par  son  armée.  La  position  du  Parlement  était 
bien  difîerente  :  il  était  sûr  de  plusieurs  provinces  prêtes 
à  se  lever  comme  un  seul  homme  contre  le  roi  :  par- 
tout où  le  royalisme  avait  quelques  appuis ,  le  Parlement 
établissait  des  garnisons  si  nombreuses  qu'il  leur  eût  été 
impossible  d'agir.  Le  résultat  d'une  telle  lutte  n'était  pas 
douteux.  Malgré  des  succès  passagers  ,  mais  brillans,  les 


38  LA  RÉPUBLIQUE  d'aNGLETETIKE 

affaires  du  roi,  eu  i644î  étaient  si  mauvaises,  que  nulle 
espérance  ne  restait  d'en  réparer  les  échecs. 

C'est  un  spectacle  curijux  et  que  Walter  Scott  lui- 
même  a  négligé  de  peindre,  que  le  Parlement  d'un  coté 
et  le  roi  de  Taulre ,  avec  leurs  mœurs  et  leurs  idées  si 
différentes  ^  l'un  sentouranl  de  formes  légales  pour  com- 
battre des  illégalités  et  même  des  crimes  ^  l  autre  réclamant 
sa  couronne,  s'appuyant  sur  son  droit,  accusant  les  Com- 
munes d'avoir  manqué  à  leurs  sermens,  mais  ne  renonçant 
jamais  à  sa  vieille  habitude  de  fausseté  et  de  parjure.  Les 
cavaliers  qui  s'agitaient  autour  de  lui,  uniques  soutiens 
de  sa  cause,  étaient  partagés  en  factions  incohérentes,  ar- 
dentes, amères  ,  qui  enlevaient  au  parti  du  roi  cette  unité 
de  vues  et  de  pensées,  gage  de  succès.  Ses  soldats  pil- 
laient et  rançonnaient  le  pays ,  irritant  ainsi  leurs  conci- 
toyens avec  très-peu  d'utilité  pour  le  monarque.  Fatigué 
des  voix  discordantes  qui  frappaient  son  oreille  et  met- 
taient sa  patience  à  bout ,  Charles  P'  convoqua  un  Parle- 
ment, celui  qui  se  réunit  à  Oxford  :  nouvelle  faute  poli- 
tique qu  il  paya  bien  cher.  Dès  que  les  hommes  se 
rassemblent  pour  examiner  les  intérêts  et  les  espérances 
d'une  cause  commune ,  il  y  a  nécessairement  diversité 
d'opinions  ,  critique  ,  examen  ;  par  conséquent  liberté. 
Pourquoi  Charles ,  qui  repoussait  la  liberté  partout  où  il 
en  rencontrait  l'ombre ,  avait-il  recours  à  elle  dans  cette 
circonstance?  c'était  s'exposer  à  plus  dun  danger.  Le  roi, 
parmi  ses  partisans ,  fut  étonné  de  trouver  tous  ces  sen- 
timens  d indépendance,  ces  mêmes  défiances,  cette  même 
mutinerie ,  comme  le  disait  la  cour ,  ces  motions  sédi- 
tieuses et  cet  attachement  à  la  charte  d  Angleterre,  que, 
trois  années  auparavant,  il  navait  pu  soufirir  dans  le 
Parlement  véritable.  Au  milieu  des  circonstances  difE- 


AVANT  LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  89 

ciles  qui  pesaient  sur  le  roi ,  il  faut  bien  avouer  qu'on 
ne  peut  guère  montrer  plus  d'incapacité  pour  les  affaires 
politiques.  Le  talent  de  gouverner  les  hommes  lui  était  re- 
fusé ^  il  n'avait  pas  pu  contenir  le  peuple  et  ne  savait  pas 
diriger  sa  propre  cour.  Il  satisfaisait  quelques  favoris  aux- 
quels il  sacrifiait  tout  ;  il  est  même  singulier  que  sa  cause 
se  soit  si  long-tems  soutenue,  et  il  faut  que  la  royauté 
soit  bien  vivace  pour  résister  à  tant  de  principes  de  des- 
truction. Les  négociations  commencèrent  ,  mais  inuti- 
lement ,  mais  follement  5  personne  n  y  apportait  de  bonne 
foi.  Charles  se  réservait  le  droit  et  nourrissait  l'espérance 
de  revenir  au  pouvoir,  plus  terrible  et  plus  dur  que  ja- 
mais. Le  Parlement ,  qui  se  croyait  vainqueur  ,  ne  voulait 
rien  relâcher  de  ses  prétentions  et  devenait  tous  les  jours 
plus  arrogant  à  mesure  que  les  circonstances  étaient  de- 
venues redoutables  et  dangereuses.  La  partie  exaltée  et 
énergique  des  sectes  politiques  et  rehgieuses  s'était  élevée 
au  pouvoir  ;  la  modération  n'est  une  arme  puissante  que 
dans  les  tems  ordinaires.  Les  Vanes ,  les  Cromwell ,  les  Lil- 
burn ,  acquirent  toute  l'autorité  parce  qu'ils  osaient  tout  : 
en  religion ,  ce  furent  les  indépendans  et  les  presbytériens 
qui  dominèrent  5  en  politique,  les  hommes  qui  ne  faisaient 
pas  de  concessions  et  ne  redoutaient  rien  emportèrent  la 
balance  :  telle  était  la  détestable  situation  où  se  trouvait  le 
monarque.  Ses  ennemis  étaient  forls  de  la  faiblesse  de  son 
parti,  qui  lui-même  craignait  de  devenir  trop  fort.  Il  n'y  avait 
peut-être  que  les  catholiques  qui  servissent  le  roi  comme 
il  le  voulait  :  habitués  à  plier  devant  le  protestantisme, 
humiliés  par  une  longue  défaite,  ils  espéraient  acheter 
leur  émancipation  par  la  servitude  du  pays.  Le  parti  vio- 
lent, maître  de  l'Angleterre,  faisait  des  demandes  et  des 
propositions  tellement  absurdes  ,  que  nul  roi  n'aurait  pu 
les  accepter  et  garder  son  trône.  Deux  ans  les  négociations  se 


4o  LA  RÉPUBLIQUE  d'aNGLETEîIRE 

rompirent;  les  deux  partis  le  désiraient  également  :  Charles, 
par  orgueil  et  pour  ne  pas  céder  à  ses  sujets;  et  le  Parle- 
ment ,  par  haine  et  dans  le  désir  d'arriver  à  cette  consti- 
tution républicaine,  dont  l'image  s'était  offerte  si  brillante 
à  Timaginalion  de  quelques  chefs. 

Alors  des  flots  de  sang  coulèrent  :  désespérant  de  leur 
cause  et  sachant  combien  peu  de  pitié  ils  devaient  attendre 
de  leurs  ennemis  ,  les  soldais  de  l'armée  du  roi  se  livrè- 
rent à  toutes  les  violences.  En  vain  Hume  et  Clarendon  , 
avec  leur  partialité  habituelle,  essaient  de  justifier  le  roi 
et  ses  partisans  ;  en  vain  Brodie  et  Godwin  passent  légè- 
rement et  en  courant  sur  les  atrocités  commises  par  les  ar- 
mées puritaines.  A  l'assaut  de  Leicester,  le  roi  vit  égorger 
sous  ses  yeux  des  prisonniers  désarmés.  Les  mesures  vio- 
lentes et  barbares  du  Parlement  furent  plus  légales ,  c'est- 
à-dire  qu'on  les  organisa  par  des  ordonnances  et  des  sta- 
tuts ;  mais  Ihumanité  le  voyait  avec  la  même  horreur. 
Cromwell ,  porté  par  les  indépendans  et  les  républicains  , 
s'élevait  peu  à  peu  de  concert  avec  Fairfax  ;  il  avait  profité 
du  trouble  général  pour  faire  réussir  quelques  mesures 
qui  tendaient  directement  à  la  forme  républicaine  ,  la  ba- 
taille deNaseby  vint  couper  jusqu'à  la  dernière  racine  les 
espérances  royales.  La  mer  était  ouverte  à  Charles.  S'il 
n'avait  été  le  plus  obstiné  et  le  plus  aveugle  des  hommes, 
il  aurait  reconnu  que  toute  chance  de  succès  lui  était  ar- 
rachée :  accepter  le  trône  tel  que  le  Parlement  le  lui  don- 
nait ,  sacrifier  sa  conscience  et  ses  amis  et  régner  esclave , 
il  ne  le  voulait  pas  ,  il  avait  raison  ;  mais  que  pouvait-il 
faire?  que  pouvait-il  tenter  encore?  Le  combat  à  mort 
dans  lequel  il  avait  succombé  ne  lui  laissait  pas  la  plus 
faible  perspective  de  salut.  En  Hollande  et  en  France ,  il 
eût  vécu  libre  quoique  exilé. 

jVIais  l'entêtement  des  Sluarts  le  dominait  ;  opiniâtre  et 


AVANT  LE  Pr.OTECTORAT  DE  CROMWELL.  4^ 

sans  jugement,  dirigé  par  la  reine,  qui,  indifférente  à 
la  vie  et  au  bonheur  de  son  mari ,  lui  donnait  les  con- 
seils les  plus  pernicieux ,  par  cette  Henriette ,  dont  les 
écrivains  français  ont  fait  Téloge  ,  et  dont  f  égoisme  tyran- 
nique  ,  les  mœurs  impures  et  la_  prodigalité  impérieuse , 
ne  méritaient  pas  les  panégyriques  de  Bossuet.  Elle  acheva 
de  le  perdre ,  et  quiconque  lit  avec  attention  les  Mémoires 
de  l'époque  ,  les  Papiers  d'état  de  Thurloe ,  l'Histoire  de 
Clarendon ,  la  Clef  du  cabinet  du  roi  et  le  Supplément  au 
journal  d'Evelyn  ,  reconnaîtra  que  cette  femme  a  conduit 
son  mari  jusqu'à  féchafaud.  On  y  voit  que  Charles  avait 
conçu  des  projets  de  fuite,  seule  chance  qui  lui  restât  ;  que 
la  reine ,  qui  se  consolait  en  France  dans  des  amours  illé- 
gitimes ,  s'opposa  fortement  à  ce  que  son  mari  revint  au- 
près d  elle  5  qu'au  moment  où  Charles  I"  était  prisonnier 
du  Parlement ,  Henriette  se  consolait  avec  lord  Jermyn  , 
et  que  même  elle  avait  déjà  tramé  un  complot  pour  livrer 
nie  de  Jersey  à  la  France. 

On  découvre  autant  de  malheurs  que  de  fautes  dans 
la  position  du  roi.  Il  y  avait  surtout  chez  lui  deux  dé- 
fauts de  caractère,  taches  indélébiles  des  Stuarts  :  la  fai- 
blesse pour  ses  favoris  et  l'entêtement  dans  ses  mauvais 
desseins  j  il  s  imaginait  follement  qu'il  était  nécessaire  à 
l'existence  politique  de  sa  nation ,  et  que  s'il  restait  ferme 
à  sa  place,  le  Parlement  et  les  citoyens  finiraient  par  tom- 
ber à  ses  pieds. 

La  situation  précaire  du  roi ,  l'outrecuidance  du  puri- 
tanisme qui  sentait  sa  force ,  la  désaffection  de  toute  l'An- 
gleterre, le  progrès  continuel  des  indépendans  et  des 
républicains,  mais  surtout  la  perfidie  dont  Charles  n'avait 
pas  cessé  de  donner  des  preuves ,  creusaient  le  tombeau 
du  monarque.  Il  se  livra  aux  Écossais  qui  le  trahirent. 
jRien  ne  pouvait  dessiller  ses  yeux  j  la  irigauderie  qu'il 


ija  LA  HÉPUBLTQUE  d'aNGLETEKRE 

mettait  en  œuvre  avec  tous  les  partis  lui  semblait  un  gage 
de  victoire  ;  il  l'écrivait  à  la  reine  5  il  se  vantait  de  trom- 
per les  Ecossais  et  les  presbytériens  à  la  fois.  Ses  mesures 
étaient  si  mal  prises  que  toutes  ses  lettres  furent  inter- 
ceptées ,  et  la  découverte  de  ses  secrets  intimes  ajouta  en- 
core au  mépris  et  à  la  haine  qu'il  inspirait.  Cromwell  et 
Ireton ,  qui  avaient  noué  des  intrigues  avec  lui  et  auxquels 
le  roi  faisait  de  {jrandes  promesses ,  virent  avec  fureur  de 
quelle  manière  on  se  jouait  d'eux.  Dans  une  lettre  inter- 
ceptée et  que  le  roi  adressait  à  la  reine  ,  il  disait  que 
Cromwell  lui  demandait  la  vice-royauté  d'Irlande ,  l'ordre 
de  la  Jarretière  et  une  armée  sous  ses  ordres  ^  mais  qu  il 
saurait  bien  châtier  cet  insolent ,  (  l  qu  au  lieu  de  la  jarre- 
tière de  soie ,  il  lui  réservait  une  jarretière  de  chanvre. 
En  signant  cette  lettre ,  il  avait  signé  son  arrêt  de  mort. 
Cromwell  la  lut  et  son  parti  fut  pris. 

Ce  traître,  ce  frauduleux,  ce  maladroit  monarque, 
Charles ,  une  fois  fait  prisonnier ,  par  le  cornette  de  cavale- 
rie Joyce,  abandonné  par  ses  amis,  vit  commencer  pour  lui 
une  nouvelle  carrière  dans  laquelle  il  se  réhabilita.  Cent 
fois  il  était  retombé  dans  les  mêmes  pièges,  dans  les  mêmes 
fautes  -,  il  avait  couru  au-devant  de  son  malheur.  Roi 
et  maître ,  il  avait  détaché  sa  couronne  lui-même.  Pri- 
sonnier ,  seul ,  isolé  de  ses  amis ,  il  retrouva  du  cou- 
rage ,  une  fermeté  noble  et  de  la  présence  d'esprit.  Cette 
conduite  de  Charles,  exerçant  de  l'influence  sur  le  peuple, 
ramena  vers  lui  les  Ecossais  mêmes  qui  l'avaient  trahi ,  et 
excita  dans  toute  l'Angleterre  un  affectueux  respect  et  une 
compassion  vive  pour  toutes  ses  infortunes.  Le  duc  d'Ha- 
milton,  à  la  tête  d'une  armée  écossaise,  entra  en  Angleterre. 
Plusieurs  insurrections  bien  concertées  éclatèrent  à  la  fois; 
mais  la  vigilance  de  Fairfax  et  de  Cromwell  les  écrasa  5 
les  Écossais  furent  battus. 


AVANT  LE  PHOTECTORAT  DE  CHOMWELL.  /\'6 

Le  parti  presbytérien,  c'est-à-dire  constitutionnel,  eut 
un  moment  le  dessus ,  malgré  les  efforts  du  parti  indé- 
pendant et  républicain.  Ce  triomphe  passager  coïncidait 
avec  1  expédition  d'Hamilton  et  le  mouvement  de  pitié 
générale  qu'inspirait  la  captivité  du  roi  :  mais  les  choses 
ne  tardèrent  pas  à  reprendre  leur  marche  naturelle. 

Notre  devoir  d'historien  a  été  de  montrer  plus  haut  quel 
mouvement  progressif  et  nécessaire  avait  entraîné  d'abord 
la  lutte  des  Communes  et  du  trône,  ensuite  quelle  impul- 
sion irrésistible  avait  forcé  de  s'entrechoquer  les  vagues 
ennemies  de  ce  double  courant  contraire.  Il  nous  reste 
maintenant  à  examiner  comment  naquit  et  se  développa 
un  parti  qui  semblait  n'avoir  aucune  racine  dans  la  con- 
stitution anglaise ,  le  parti  républicain.  Quelques  esprits 
spéculatifs  admiraient  les  républiques  anciennes ,  celles 
de  Venise  et  la  Hollande  ^  quelques  fanatiques  s'étaient 
enthousiasmés  pour  une  théocratie  judaïque^  mais  c'étaient 
là  des  exceptions,  et  lorsque  le  Long  Parlement  s'établit,  il 
comptait  à  peine  deux  ou  trois  hommes  que  ces  chimères 
dominassent.  Quand  on  vit  que  Charles  mentait  toujours, 
se  parjurait  sans  cesse  ^  surtout  quand  on  découvrit  à  Na- 
seby  sa  correspondance  secrète,  qui  dévoilait  sa  pensée  de 
vengeance ,  plusieurs  hommes  redoutables  se  réunirent 
et  se  liguèrent,  sans  avoir  d'autre  lien  que  la  volonté  com- 
mune et  ferme  de  se  défaire  de  Charles  I".  Auxyeuxdes  fana- 
tiques et  surtout  de  Tarmée ,  le  roi  était  un  tyran  maudit 
qu'on  pouvait  bien  tuer  puisqu'on  avait  pu  le  combattre. 
Fiers  de  leur  victoire ,  les  soldats  de  Cromwell  et  de  Fair- 
fax  réclamèrent  à  grands  cris  la  condamnation  du  mo- 
narque et  trouvèrent  des  échos  dans  le  peuple.  Mais  une 
fois  frappé  de  mort  ou  d'impuissance,  comment  remplacer 
le  monarque  ?  la  pensée  de  la  république  se  présenta  natu- 


/j/j  LA  HÉPUBLIQLE  d'aNGLETEKHE 

rellement ,  non  pas  à  la  nation  elle-même,  mais  à  une 
minorité  d'autant  plus  violente  qu'elle  était  plus  faible  en 
nombre  ,  d'autant  plus  redoutable  qu  elle  était  plus  vio- 
lente. Cromwcll  attendait  l'événement  :  avant  164B,  il 
n'était  pas  républicain  ;  voyant  que  le  pouvoir  appar- 
tiendrait aux  plus  résolus ,  aux  plus  violens  ,  il  se  rap- 
procha du  petit  groupe  qui  seul  poussait  à  la  république 
et  dont  il  pressentait  l'ascendant  rapide. 

On  a  beaucoup  discuté  le  caractère  de  Cromwell^  le  don 
spécial  qu'il  avait  reçu  de  la  nature ,  c'était  la  faculté  ma- 
gique d'attirer  et  pour  ainsi  dire  de  fasciner  la  conscience 
de  quiconque  s'adressait  à  lui.  La  base  de  sa  fortune  inouïe 
se  trouvait  là  ^  sa  pénétration  infinie,  son  coup  d'œil  si 
vaste  et  si  ferme  ,  qui  démêlait  et  débrouillait  le  tissu 
complexe  des  intérêts  et  des  événemens  humains ,  ses  ta- 
lens  militaires  et  son  courage,  ne  furent  que  les  instru- 
mens  de  cette  qualité  supérieure,  de  ce  don  pour  ainsi 
dire  surhumain  ,  de  cette  force  sympathique  ,  de  ce 
prestige  qui  forçait  quiconque  l'écoutait  à  ne  pas  douter 
un  seul  instant  de  la  vérité  de  ses  paroles.  Il  se  servait 
avec  une  égale  facilité ,  avec  un  égal  succès ,  de  la  ru- 
desse ,  de  la  grossièreté  ,  de  la  vulgarité ,  de  lironie ,  de 
la  lenteur  affectée  du  discours,  du  laconisme,  du  ton  mili- 
taire et  de  la  ferveur  dévote  -,  tous  ses  contemporains  affir- 
ment qu  il  a  passé  sa  vie  à  tromper,  et  que  cependant  se  mé- 
fier de  lui  était  impossible.  A  ces  grandes  qualités  de  l'acteur 
politique,  à  cette  incroyable  puissance  sur  ses  semblables, 
il  joignait  des  talens  pratiques  de  premier  ordre  et  qui  ne 
tardèrent  pas  à  l'élever  au-dessus  de  tous  ses  contempo- 
rains. Cromwell  aperçut  les  vagues  de  la  république  qui  se 
soulevaient  peu  à  peu  \  il  essaya  d'abord  de  les  refouler, 
reconnut  l'inutilité  de  ses  efforts .  et  s'élevant  avec  adresse 


AVA»T  LE  PUOTECTORAT  DE    CKOMWELL.  4^ 

au-dessus  des  flots  qu'il  n'avait  pu  vaincre,  il  parut  enfin  à 
la  tête  de  ces  fanatiques  décidés  à  inaugurer  leur  Répu- 
blique dans  les  flots  du  sang  royal. 

La  pensée  de  punir  cette  grande  victime ,  ou ,  si  l'on 
veut,  ce  grand  coupable,  renfermée  d'abord  dans  un  cercle 
fort  étroit,  gagna  bientôt  presque  tous  les  rangs  de  la 
société,  et  rien  n'est  plus  ridicule  que  cette  prétention  des 
historiens  qui  attribuent  le  meurtre  de  Charles  I"  à  quel- 
ques hommes  seulement.  Tous  les  Mémoires  contemporains 
prouvent  que  Fanimosité  contre  Charles  I"  était  extrême 
et  universelle  ;  de  nombreuses  pétitions  demandaient  haute- 
ment cette  mort  comme  un  acte  de  justice.  «  Ce  peuple,  dit 
l'écossais  Baillie  en  parlant  de  la  nation  anglaise ,  ne  né- 
gligea rien  pour  condamner  Charles  I"  et  faire  de  lui  un 
exemple.  Ces  gens  parlent  sans  cesse  d'exécuter  ce  qui  me 
fait  horreur  à  penser.  »  Les  ofhciers-généraux  de  Tarmée 
étaient  unanimes  pour  demander  la  mort  du  roi  *,  le  peuple 
était  passif-,  et,  si  l'on  excepte  quelques  cavaliers  dont  la 
fortune  et  la  vie  étaient  liées  à  celle  du  roi,  tout  le  monde 
pressentait  la  fin  du  monarque  ,  et  comme  on  n'avait  pour 
lui  que  de  l'antipathie ,  on  était  décidé  à  laisser  faire. 

On  détestait  Charles  P' ,  non  seulement  parce  qu'il  avait 
commis  des  actes  arbitraires ,  mais  ,  ce  qui  est  singulier  à 
dire  et  ce  dont  tous  les  hommes  qui  connaissent  le  monde 
apprécieront  la  portée,  parce  que  le  don  de  plaire  lui 
manquait.  Tyran  atroce  ,  bourreau  de  ses  sujets,  Néron 
ou  Cahgula ,  il  n  eût  peut-être  pas  péri  ^  son  sort  était 
d'attirer  la  haine  sans  faire  naître  la  crainte,  et  le  mépris 
sans  exciter  la  sympathie.  Ses  manières  étaient  mauvaises, 
surtout  pour  un  roi  ;  il  s'oublia  un  jour  au  point  de  frapper 
de  sa  canne  Sir  Henry  \ane,  qui  avait  pénétré  dans  une 
salle  du  palais  réservée  à  des  personnes  d'un  rang  plus 
élevé  5  il  maltraitait  les  femmes  en  public ,  et  manquait 


A6  l'A  RÉPUBLIQUE  DANGLETEimE 

de  délicatesse  extérieure  dans  tous  ses  actes  ;  violent  et  léger, 
frivole  et  opiniâtre  ,  sans  douceur  et  sans  humanité,  inca- 
pable de  supporter  même  dans  son  conseil  une  observation 
contraire  à  son  avis^  toujours  de  mauvaise  foi  sans  jamais 
parvenir  à  tromper  personne  -,  adoptant  étourdiment  l'o- 
pinion qu'on  lui  suggérait,  et  ne  voulant  jamais  l'aban- 
donner, alors  même  qu'il  se  voyait  ruiné  par  elle  -,  obstiné 
dans  son  but  et  irrésolu  dans  ses  movens  ;  ne  voulant  se 
plier  à  aucune  des  nécessités  du  tems-,  grand  controver- 
siste  et  théologien  forcené  j  argumentant  quand  il  fallait 
agir  -,  il  fut  coupable  envers  son  peuple  et  surtout  coupable 
envers  lui-même.  Cependant  ses  torts,  nés  de  vues  fausses 
et  d'étroitesse  d'esprit ,  n'eurent  pas  ce  caractère  d'atrocité 
qui  attire  la  vengeance  de  Dieu  et  des  hommes-,  il  gardait 
au  fond  de  son  ame  une  certaine  moralité  que  rien  ne  put 
détruire.  Il  montra  même,  dans  certains  cas,  dans  ses  rap- 
ports avec  sa  femme,  par  exemple,  beaucoup  trop  de  con- 
descendance pour  ceux  qu'il  aimait.  Sa  vie,  au  bonheur  de 
laquelle  ses  défauts  et  ses  qualités  ont  également  nui,  ne 
fut  qu'un  lissu  d'erreurs  et  de  méprises,  que  les  événement 
et  les  hommes  se  chargèrent  de  punir  cruellement. 

Comment  un  tel  homme,  déjà  prisonnier,  déjà  vaincu 
depuis  long-tems,  eût-il  lutté  contre  ses  ennemis  ?  Crom- 
well ,  appuyé  de  Tarmée,  revint  purger  le  Parlement,  comme 
il  le  disait  lui-même ,  en  expulsa  tous  les  presbytériens , 
ne  conserva  qu'une  minorité  misérable ,  remit  le  jugement 
du  roi  entre  ses  mains,  et  fit  instituer  par  ce  fragment 
de  Parlement  la  haute  cour  de  justice  qui  devait  décider 
du  sort  de  Charles  P*.  La  plupart  des  membres  de  cette 
haute  cour  ne  doutaient  pas  de  la  culpabilité  du  roi  -,  ce 
n'étaient  ni  des  assassins,  ni  des  ambitieux  comme  on 
l'a  prétendu.  L'étude  des  livres  juifs,  une  haine  sauvage 
et  fanatique  contre  le  roi,  qui  depuis  si  long-tems  leur  ré- 


AVANT  LK   PUOTECTOllAT   DE   CKOMWELL.  /\n 

sistait,  leur  faisait  regarder  sa  mort  comme  un  devoir 
sacré  devant  Dieu.  Les  Mémoires  de  Ludlow  et  ceux 
de  mistriss  Hutchinson  allestcnt  que  les  régicides  pré- 
voyaient d'avance  ,  non  seulement  les  reproches ,  mais  les 
dangers  auxquels  les  exposaient  la  résolution  terrible  qu'ils 
avaient  prise,  le  grand  sacrifice  dont  ils  se  regardaient 
comme  les  exécuteurs. 

Nous  ne  reproduirons  pas  ici  la  partie  purement  dra- 
matique de  cette  histoire  j  notre  but  est  seulement  de 
dévoiler  les  causes  secrètes  et  les  mobiles  inaperçus. 
Comme  dans  l'obstination  de  Charles  1"  il  v  avait  foi 
aveugle  ,  confiance  en  son  droit ,  et  persuasion  de  la  sain- 
teté de  sa  cause  ,  il  se  montra  grand  en  face  de  la  mort. 

La  véritable  république  d'Angleterre  a  duré  cinq  ans  ; 
elle  commence  à  la  mort  de  Charles  ï"  et  se  termine  au 
protectorat  de  Cromwell  :  curieuse  époque  dont  la  sur- 
face a  été  à  peine  effleurée  par  les  annalistes.  Toutes  les 
vieilles  institutions  avaient  disparu  ,  elles  n'avaient  laissé 
derrière  elles  qu'un  souvenir  formidable  ,  obstacle  qui 
contrariait  les  efforts  des  républicains.  Ces  hommes  éner- 
giques triomphèrent  de  toutes  les  difficultés ,  soumirent 
tous  leurs  ennemis,  se  firent  respecter  et  craindre  de 
toutes  les  nations  étrangères.  Nous  défions  les  historiens 
de  nous  montrer  une  autre  période  dans  la  vie  du  peu- 
ple anglais,  qui  l'emporte  pour  la  vertu  et  le  courage 
des  chefs ,  pour  la  gloire  et  la  grandeur  nationale  ,  sur 
cette  époque  ignorée. 

Les  républicains  abolissent  d'un  même  coup  la  monar- 
chie, la  Chambre  des  Pairs,  et  établissent  un  conseil-d'état, 
véritable  corps  gouvernemental  dans  lequel  on  remarque 
les  noms  de  Pembroke  et  de  SaUsbury  ,  de  Cromwell, 
Haselrig  ,  Mildmay ,  Vane  ,  Harington ,  Martin  Brad- 
shaw   et  Ludlow.  La   silualion  exceptionnelle    dans  la- 


/g  >  LA  RÉPUBLIQUE   U  ANGLETERRE 

quelle  ils  se  trouvaient,  tous  les  souvenirs  monarchiques 
qui  s'élevaient  contre  eux,  le  mécontentement  de  la  no- 
blesse ,  la  rage  profonde  des  royalistes ,  l'animosité  des 
cours  étrangères  les  environnaient  de  périls  ^  ils  ne  pou- 
vaient s'appuyer  ni  sur  la  nation  qui  les  laissait  agir  plutôt 
qu'elle  ne  les  soutenait ,  ni  sur  Taristocratie  qui  les  avait 
en  horreur  -,  que  leur  restait-il  donc  ?  les  fanatiques  et  l'ar- 
mée. Leur  Parlement ,  décimé  par  Cromwell,  n'offrait  pas  , 
certes,  une  masse  imposante  -,  il  fallut  travailler  à  le  recon- 
stituer. Heureusement  les  hommes  qui  menaient  le  char  de 
l'état  étaient  puissans  par  la  pensée.  C'était  Cromwell ,  c'é- 
tait Bradshaw,  c  était Yane,  c'était  Milton.  Vane organisait 
la  marine  anglaise,  dont  la  merveilleuse  supériorité  date  de 
cette  époque.  Milton,  secrétaire-d'état,  était  chargé  des  cor- 
respondances officielles.  L'union  de  ces  hommes  fit  la 
gloire  de  l'Angleterre  ,  pendant  les  cinq  années  de  la  ré- 
publique -,  il  fallut  écraser  les  partis ,  effrayer  les  mécon- 
tens  ,  éteindre  la  sédition  en  Irlande,  étouffer  les  niveleurs, 
d'autant  plus  dangereux,  que  la  source  de  leurs  opinions 
était  celle  même  des  opinions  républicaines  soutenues  par 
le  Parlement.  Fairfax  et  Cromwell  dirigent  l'armée  :  Vane 
et  Milton  s'occupent  des  affaires  civiles  et  intérieures. 

Cependant  les  difficultés  s'accroissent.  Charles  II  dé- 
barque en  Irlande  :  on  doit  le  repousser  par  la  force  ;  il  est 
proclamé  roi ,  et  pendant  que  Cromwell  marche  contre  lui , 
Lilburne ,  un  de  ces  logiciens  métaphysiquement  absurdes 
qui  vont  au  bout  de  toute  chose,  et  traitent  la  vie  comme 
un  syllogisme,  empoisonne  le  peuple  de  ses  pamphlets, 
qui  tous  ont  pour  but  d'armer  la  démocratie  contre  le 
Parlement  démocratique.  Il  faut  à  la  fois  combattre  avec 
Tépée  les  royalistes  ,  et  frapper  les  agitateurs.  Jamais 
hommes  politiques  n'eurent  plus  à  faire  et  ne  se  montrè- 
rent plus  grands  ,  plus  TÎgilans  et   plus  habiles.  Sans 


AVAKT  LE  PROTECTORAT  DE  CROMWELL.  49 

doute  OU  doit  bkimer  leurs  illégalités  nombreuses  •,  mais 
ils  subissaient  la  conséquence  de  leur  naissance  même  , 
rillé[;alilé  ne  peut  produire  que  l'illégalité  :  nous  avons 
vu  les  deux  partis  royaliste  et  républicain  s'accroître 
et  se  combattre  ,  au  milieu  de  leurs  crimes  et  de  leurs 
fautes  mutuelles.  Ce  Parlement  n'était  que  le  résultat  dé- 
finitif de  tant  de  crimes ,  de  tant  de  fixutes  :  sous  le  rapport 
de  la  constitution  et  du  respect  pour  les  institutions  du 
pays,  on  ne  peut  que  le  frapper  de  réprobation ,  mais  il  s"cst 
conservé ,  mais  il  a  vaincu  à  force  de  génie  ,  de  patience  , 
de  persévérance,  de  courage  ,  et  le  blâme  que  le  philoso- 
pbe  et  le  moraliste  doivent  jeter  sur  lui  se  mêle  d'admira- 
tion pour  son  génie.  Il  ne  s'est  point  perpétué,  il  ne  le 
pouvait  pas  ^  il  était  nécessairement  épbémère.  La  crise 
qu'il  avait  produite,  et  dans  laquelle  il  se  soutenait  malgré 
tout,  était  contraire  aux  préjugés,  aux  sentimens,  aux 
souvenirs  du  peuple  ,  il  pouvait  être  grand  ,  mais  non 
durable. 

Dans  ces  mouvemens  tumultueux  ,  les  sauveurs  de  la 
patrie,  ceux  qui  frappèrent  l'imagination  du  peuple  ,  Crom- 
well  et  Fairfax,  cbefs  militaires,  atteignirent  donc  la  plus 
haute  popularité.  Vers  eux  seuls  tous  les  regards  se  tournè- 
rent, et  pendant  que  Milton ,  le  plus  grand,  le  plus  désinté- 
ressé ,  de  ces  bommes  fameux ,  employait  son  éloquence 
à  défendre  la  république  ,  Cromwell  ,  à  force  d  habiles 
hypocrisies  ,  d'intrigues  souterraines  ,  de  manœuvres  bien 
concertées ,  forçait  Fairfiix  son  rival  d'abdiquer  entre  ses 
mains  le  pouvoir  dont  il  disposait,  et  de  lui  frayer  ainsi  la 
route  vers  le  pouvoir  suprême.  Ce  qui  prouve  la  puis- 
sance réelle  de  la  république  ,  c'est  que  Cromwell  ne  put, 
dès  l'origine ,  saisir  ce  pouvoir  qu'il  désirait  si  ardem- 
ment. Dès  lors  il  se  contenta  de  servir  avec  courage,  avec 
adresse  ,  de  dévouer  à  la  république  ses  hautes  et  nom- 
vu.  4 


5o  LA.  RÉPUBLIQUE  d'aNGLETERTIE 

breuses  qualités  \  attendant  le  moment  nécessaire  où  la  cou- 
ronne qu'il  voulait  atteindre,  sans  la  saisir,  serait  prête  à 
se  détacher  et  à  tomber  sur  son  front. 

Ludlow  avait  bien  raison  de  dire  que  Tune  des  plus 
grandes  choses  que  Ton  eût  vues  depuis  la  chute  delà  ré- 
publique romaine  ,  c'était  cette  réunion  d'hommes  «  qui 
avaient  accompli  de  si  magnifiques  desseins,  triomphé  de 
tous  leurs  ennemis,  en  Ecosse,  en  Angleterre  et  en  Irlande, 
établi  sur  des  bases  certaines  la  liberté  du  peuple  ,  humi- 
lié le  Portugal,  créé  une  admirable  flotte,  donné  des  ga- 
ranties au  commerce  et  lutté  avantageusement  contre  le 
pouvoir  de  la  Hollande.  Ces  hommes,  ajoute-t-il,  armés  de 
la  toute-puissance,  pendant  dix  ou  douze  années,  ne  se 
partagèrent  ni  dépouilles  ni  argent,  »  Citons  encore  le 
témoignage  de  Whitlocke  ,  homme  trop  sévère  et  trop  im- 
partial pour  pardonner  une  faute,  même  à  ses  amis. 
((  Le  Long  Parlement ,  dit-il  ,  sera  fameux  à  travers  le 
monde  par  ses  actions ,  ses  succès ,  sa  grandeur.  Après 
avoir  subjugué  tous  ses  ennemis,  il  reçut  le  coup  de  la 
mort  de  ses  propres  créatures.  »  Roger  Coke ,  auteur 
royaliste  de  l'ouvrage  intitulé  :  La  Cour  et  l'État  dévoilés ^ 
rend  justice  à  celte  masse  d'hommes,  si  oubliés,  si  calom- 
niés aujourd'hui.  «  Leurs  hautes  actions  trouveront  à 
peine  croyance  dans  les  générations  futures.  Pour  dire  toute 
la  vérité  ,  c'était  une  race  d'hommes  habiles  et  infatigables 
dans  les  affaires  -,  cherchant  partout  et  employant  les 
hommes  les  plus  capables  \  ne  se  rendant  jamais,  ni  aux 
importunilés,  ni  aux  brigues,  ni  à  la  faveur.  Sous  leur 
rèo-ne,  matelots  et  soldats  remplissaient  leur  devoir  :  pas 
un  murmure ,  pas  une  révolte.  Actifs  à  réformer  les  abus 
nombreux  de  la  loi  civile,  on  doit  leur  rendre  cette  justice  : 
que  jamais  dans  toutes  leurs  guerres  ils  ne  firent  usage  de 
celte  coutume  lyranniquc  de  la  presse ,  qu'ils  excellèrent 


Avant  le  protectorat  de  cromwell.  5i 

en  politique,  et  que  jamais  ils  ne  se  rendirent  coupables 
des  cruautés  fanatiques  auxquelles  on  avait  accoutumé 
rAn{5leterre.  »  Algeraon  Sidney  s'exprimo  en  ces  termes  : 
((  Lorsque  s'engagea  entre  le  célèbre  Van  Tromp  et  Black, 
amiral  de  la  flotte  républicaine ,  le  combat  de  Folkestone, 
Tamiral  anglais  n'avait  à  opposer  aux  plus  célèbres  marins 
de  l'époque  et  à  une  escadre  de  trente  vaisseaux  que 
treize  navires  mal  équipés  et  montés  par  des  hommes  qui 
n'avaient  jamais  servi  sur  mer-,  mais  telle  était  la  puissance 
attachée  à  cette  sagesse ,  à  cette  intégrité  ,  à  cette  énergie , 
qui  dirigeaient  alors  l'Angleterre,  qu'en  moins  de  deux  ans, 
nos  armées  de  terre  et  de  mer  se  firent  respecter  de  l'Eu- 
rope ,  et  que  la  Grande-Bretagne  s'entoura  de  la  même 
considération  et  du  même  éclat  dont  elle  avait  joui  quand 
elle  possédait  la  moitié  de  la  France ,  quand  les  rois  de 
France  et  d'Ecosse  étaient  ses  prisonniers.  »  A  ces  témoi- 
gnages contemporains,  ajoutons  celui  de  mistriss  Hutchin- 
son  ,  femme  puritaine  qui  n'a  jamais  proféré  un  men- 
songe :  ((  Avec  la  volonté  de  Dieu  et  laide  du  Parlement, 
dit-elle  ,  nous  sommes  parvenus  à  une  condition  de  bon- 
heur et  d'abondance  qu'il  était  difficile  d'espérer  ;  quoique 
les  impots  soient  onéreux,  le  peuple  est  assez  riche  pour 
les  payer,  et  les  paie  sans  se  plaindre.  Notre  trésor  a  quel- 
ques millions  de  livres  sterling  à  sa  disposition  5  nous 
avons  battu  les  Hollandais  ,  et  toute  lEurope  nous  res- 
pecte. 

))  Ce  fut  sous  le  règne  de  ce  Long  Parlement  si  méconnu, 
que  furent  jetées  toutes  les  bases  de  notre  prospérité  pen- 
dant deux  siècles.  Ce  fut  lui  qui  corrigea  tout  ce  que  la 
race  des  Tudorset  des  Planlagenets  avaient  mêlé  de  tyran- 
nie à  nos  institutions.  »  Mais  peut-on  déduire  de  ces  pré- 
misses un  argument  favorable  à  l'établissement  définitif  de 
la  forme  républicaine  en  Angleterre  ?  rien  ne  serait  plus 


52  LA  RÉPUBLIQUE  d'aKGLETERRE. 

faux.  Les  membres  des  Communes,  pendant  la  république, 
étaient  les  médecins  d'un  moment  de  crise  :  la  puissance 
dont  ils  s'armaient  était  extra-légale,  et  dès  qu'ils  eurent 
accompli  leur  grand  œuvre,  un  homme  sorti  de  leurs 
rang  les  chassa  et  se  fît  maître  sous  le  nom  de  Prolcclcur. 
Tant  qu'il  y  avait  eu  danger,  combat,  violence,  inquié- 
tude, ils  avaient  su  se  maintenir  ^  mais  perpétuer  leur  usur- 
pation au  milieu  des  royalistes,  des  presbytériens  et  même 
de  la  masse  du  peuple  attaché  à  ses  anciennes  lois ,  cela  était 
impossible.  Il  fallait  que  le  pouvoir  suprême  se  concentrât 
et  se  fit  homme  pour  subsister.  Cromwell  futrincarnalion 
de  ce  nouveau  despotisme^  il  se  fit  Prolecteur.  C'est  à  celle 
épociue  (lue  nous  nous  arrêtons  ,  satisfaits  d'avoir  du  moins 
rendu  une  juslice  tardive  aux  grandes  actions,  à  la  fermeté, 
à  la  prudence  du  gouvernement  républicain,  nécessairement 
passager,  mais  admirable,  auquel  il  succéda.  Pour  que  l'é- 
quilibre se  rétablit  définitivement  entre  la  puissance  exe- 
cutive et  la  liberté  populaire  ,  pour  que  les  droits  de  la  na- 
tion, foulés  aux  pieds  par  Cromwell ,  traités  avec  mépris 
par  Charles  il  et  insultés  par  Jacques  II ,  servissent  de 
contrepoids  à  la  puissance  gouvernementale ,  il  fallut  en- 
core plus  de  trente  années.  Mais  n'oublions  pas  que  1668 
et  ses  grands  résultats  se  trouvaient  déjà  en  germe  ,  dans 
les  tumultueuses  années  qui  s  écoulèrent  de  1649  à  1(35 1. 

(  Pxetrospeclive  lieview.  ) 


SA    CORRESPONDANCE    ET    SES    OUVRAGES. 


Tous  les  membres  de  la  famille  Walpole  ont  été  ingé- 
nieux ,  spirituels ,  recherchés  clans  leurs  goûts  et  brillans 
parmi  les  gens  du  monde.  L'un  d'entre  eux,  l'ainé  des 
Walpole,  a  laissé  des  traces  plus  éclatantes  que  morales 
dans  l'histoire  politique  de  son  pays.  Ce  n'est  pas  de  lui 
qu'il  s'agit  ici ,  mais  d" Horace  Walpole,  correspondant  de 
madame  du  Deffant ,  ami  de  lady  Montaigu  et  véritable 
représentant  de  l'esprit  français  en  Angleterre.  Telle  a  été 
dans  ce  genre  sa  supériorité ,  que  pendant  long-tems  ses 
compatriotes  lui  ont  refusé  les  hautes  facultés  de  l'intelli- 
gence. Aujourd'hui  que  cette  vieille  et  ridicule  haine  contre 
la  France  commence  à  s'éteindre,  on  veut  bien  accorder 
à  cet  homme  remarquable  une  place  qui  lui  a  été  refusée 
jusqu'ici.  Il  y  avait  autrefois  en  Angleterre  quelque  chose 
qui  n'avait  d'analogie  dans  aucune  contrée  d  Europe  ^  c'é- 
tait le  gentleman.  Ne  croyez  pas  qu'un  gentilhomme  fran- 
çais représentât  le  gentleman  anglais  ^  ces  deux  êtres  se  trou- 
vaient séparés  par  une  nuance  bien  prononcée.  Chez  l'un, 
plus  de  l'homme  de  cour,  du  grand  seigneur  ;  chez  l'au- 
tre, plus  d'indépendance,  de  singularité,  de  manies.  L'in- 
vasion  de  la  démocratie  a  détruit  le  gentilhomme  fran- 
çais j  elle  va  éteindre  le  gentleman  anglais,  Il  n'y  a  plus 


54  HO?. ACE    WALPOLE, 

(le  ligne  de  démarcation  possible  entre  le  marchand  de  la 
cité  qui  s'est  enrichi  dans  le  commerce  et  le  pair  d  Angle- 
terre qui  marche  légal  d^s  princes  du  sang  :  même  cos- 
tume,  mêmes  habitudes,  même  luxe.  On  a  des  armoi- 
ries quand  on  veut,  pour  quelques  guinées -,  on  a  des 
laquais  de  même  espèce,  galonnés  sur  toutes  les  coutures. 
Voyez  le  discrédit  où  tombe  maintenant  le  métier  de 
duelliste  -,  voyez  la  décadence  de  ces  beaux  habits  de  satin 
broché ,  symbole  d'aristocratie  ^  remarquez  l'uniformité 
des  costumes  et  la  simplicité  des  manières  qui  tous  les 
jours  gagnent  du  terrain.  Vous  reconnaîtrez  que  le  mé- 
tier de  gentilhomme  est  détruit ,  anéanti ,  et  que  ,  même 
parmi  nous  ,  il  faut  désespérer  de  le  revoir  jamais. 

Horace  Walpole ,  auteur,  virtuose ,  amateur  de  curio- 
sités, historien,  était  avant  tout  gentleman  accompli.  On  est 
charmé  de  le  retrouver  comme  une  chose  disparue,  comme 
ces  beaux  meubles  de  laque  ,  incrustés  d'or  et  d'ivoire, 
que  nos  ébénistes  ne  fabriquent  plus.  J  aime  ces  monu- 
mens  d'un  autre  monde,  ces  fragmens  inconnus  ou  peu  étu- 
diés de  l'ancien  régime,  qui  n'est  déjà  plus  qu'une  ombre. 
L'habit  bleu  et  le  gilet  de  peau  de  daim  de  Charles  Fox  ont 
tué  le  gentleman.  Adieu  aux  longues  manchettes  de  den- 
telle,  à  l'épée  en  sautoir,  à  la  veste  brodée  ,  aux  boucles 
de  diamant,  aux  tabatières  d'or  avec  portraits  ,  aux  habits 
qui  covitaient  plus  qu'une  maison. 

Walpole  s'est  mêlé  de  tout  ;  il  a  tout  fait ,  même  du 
patriotisme,  même  des  tragédies,  comme  lui  classiques 
et  fardées ,  même  des  discours  à  la  Démosthènes  ;  il  a  eu 
dans  tous  les  genres  d'agréables  succès.  Cependant,  vrai  gen- 
tleman, il  méprisait  le  métier  d'auteur.  Pour  amis,  il  choisis- 
sait ,  non  ceux  qu'il  estimait  ou  qui  lui  plaisaient,  mais  les 
hommes  à  la  mode,  le  rang  et  l'élégance.  Partisan  de  la  li- 
berté ,  il  en  faisait  le  sujet  de  quelques  déclamations  fleu- 


SA  COKTIESPONDANCE  ET  SES  OUVRAGES.  55 

ries ,  mais  sa  faihle  et  douce  voix  se  perdait  dans  le  tumulte 
des  partis  :  aussi  ne  voulut-il  jouer  aucun  rôle  marquant 
parmi  les  hommes  politiques.  Jamais  Walpole,  bon  gentle- 
man, n'avait  demandé  une  faveur  à  un  ministre,  et  cepen- 
dant il  jouissait  de  trois  sinécures  lucratives.  Courtois  envers 
tout  le  monde ,  parce  que  la  courtoisie  est  chose  agréable 
et  de  bon  goût ,  mais  peu  généreux,  parce  que  la  généro- 
sité est  preuve  d'enthousiasme  et  ne  sied  pas  au  gentil- 
homme; plein  de  petitesses  et  conservant  toujours  un  cer- 
tain air  comme  il  faut  \  trop  timide  pour  rien  hasarder, 
trop  spirituel  pour  s'exposer  au  ridicule ,  trop  vain  pour 
rester  en  repos,  cherchant  la  gloire  par  de  petits  moyens  : 
n"est-ce  pas  là  le  type  complet  du  gentleman  ? 

Avant  Walter  Scott,  il  avait  essayé  de  faire  revivre 
l'ancienne  poésie  gothique.  Avant  nos  architectes  mo- 
dernes, il  avait  tenté  de  rendre  la  vogue  aux  créneaux  et  aux 
ogives  :  tentatives  assez  habiles,  mais  toutes  sur  une  pe- 
tite échelle.  Il  y  avait  de  petites  chapelles  dans  son  jardin, 
de  magnifiques  imitations  des  cathédrales  gothiques  dans 
ses  galeries.  Son  Château  d! Otrante  est  une  miniature 
caressée  par  le  pinceau  le  plus  fin  :  contraste  bizarre  !  Un 
siècle  de  fer  choisi  pour  théâtre  d'un  drame  si  petit,  si 
mince,  si  léger,  si  frivole  î 

Du  tems  d  Horace  Walpole  vivait  un  homme  alors  cé- 
lèbre et  qui  a  quelques  points  de  ressemblance  avec  lui  , 
l'aldermann  Beckford,  maire  de  Londres  (i).  L'alderman 
était  aussi  pompeux  ,  aussi  glorieux  que  Walpole  était 
vain,  frivole  et  voué  à  la  mode.  Beckford  a  écrit  un  ou- 

(i)  Le  mêoae  dont  il  est  question  dans  le  Stello  de  M.  de  Vigny. 
Cet  homme  de  talent  s'est  étrangement  mépris  sur  le  caractère  de 
Taldernian  Beckford  ,  dont  il  a  fait  fort  gratuitement  un  de  ces  ma- 
gistrats pesans ,  enfoncés  dans  la  matière,  et  occupés  seulement  de 
gastronomie  et  de  formalités  judiciaires. 


56 

vragc  où  respire  loul  le  ^vma  de  la  magnificence  orientale. 
Walpole  n'a  jamais  écrit  qu'en  gentilhomme.  Vous  voyez 
Tauteur  du  Chdleau  cVOtranle  devant  son  bureau  de 
boule,  vêtu  d'une  robe-de-cbambre  à  ramages  et  portant 
talons  rouges.  Beckford  est  étendu  sur  son  divan  ,  il  fume 
sa  cbihouquc  ,  il  v  a  de  la  solennité  dans  son  aspect. 

De  toutes  les  qualités  de  Walpole  la  plus  marquante, 
c'était  le  sentiment  de  la  grâce.  Pour  plaire  à  Walpole  , 
il  ne  suffit  pas  d'être  homme  de  génie ,  il  faut  avoir 
de  la  grâce  :  on  lui  parle  d'un  mauvais  sujet  qu'une  ac- 
tion justiciable  des  lois  vient  d'envover  aux  galères  -,  il  con- 
vient de  l'énormilé  du  fait,  et  il  ajoute  :  «Après  tout,  c'é- 
tait un  gentleman ,  il  avait  de  la  grâce.  »  .Aussi  ,  eut- 
il  grand  soin  de  jeter  dans  tous  ses  écrits  la  trace  visi- 
ble et  la  saveur  ineffaçable  de  son  rang.  Comme  penseur, 
comme  philosophe,  comme  historien  ,  vous  ne  lui  assi- 
gnerez qu'une  place  inférieure  -,  mais  dans  tous  les  ouvra- 
ges qui  réclament  surtout  de  Félégance  et  de  la  grâce ,  il 
est  inimitable.  M"**'  de  Sévigné,  lady  Montaigu  ,  Pline-le- 
Jeune  chez  les  anciens ,  ne  l'emportent  pas  sur  Walpole, 
dans  le  genre  épistolaire  ^  quelquefois ,  il  est  vrai ,  le  gé- 
nie du  gentleman  l'emporte  sur  celui  de  l'homme  d'esprit, 
et  l'élégance  réelle  est  sacrifiée  à  la  grâce  factice.  On  re- 
trouve l'homme  de  cour  aux  dépens  de  l'écrivain  libre  et 
original.  Jamais  ces  deux  qualités  de  l'esprit,  \ élégance  et 
Xdigrâce^  n'ont  été  aussi  exactement  définies  que  par  Ho- 
race Walpole  :  «  Apollon  est  gracieux ,  dit-il ,  et  Mercure 
est  élégant.  »  Ce  trait  suffirait  pour  prouver  la  finesse  et 
la  spirituelle  fraîcheur  de  ses  idées. 

Walpole  ne  voulait  être  vulgaire  en  rien  ;  il  savait  que 
l'apparence  de  l'efTort  et  du  travail  a  quelque  chose  de  ro- 
turier :  lisez  Gibbon  ,  Johnson  ,  Jean-Jacques  Rousseau 
lui-même  j  ces  grands  écrivains  sont  de  grands  ouvriers. 


SA  COUBESPONDANCE  ET  SES  OrVRAGES.  5^ 

Cl  Ton  s'en  aperçoit.  Chaque  période  est  laborieusement 
travaillée  5  vous  sentez  que  l'écrivain  accomplit  sa  lâche. 
Il  y  a  au  conlraire  dans  les  écrits  de  Walpole  un  air  d'ai- 
sance ,  de  négligence  et  de  laisser-aller  qui  trahissent 
l'homme  de  cour.  Ses  phrases  ne  sont  jamais  ni  arrondies, 
ni  systématiquement  balancées  ^  alors  même  que  son  ex- 
pression est  originale  et  sa  pensée  forte,  il  ne  quitte  pas  le 
ton  d'une  conversation  facile  et  de  bon  goût.  Il  serait  désolé 
que  vous  pussiez  croire  quil  étudiât  son  style.  Il  méprise 
profondément  le  style  et  tout  ce  qui  ressemble  à  l'étude. 
((  Tout  le  monde,  dit-il  quelque  part,  sait  bien  écrire^ 
»  c'est  chose  mécanique  et  matérielle  ,  un  talent  de  peu 
))  de  valeur^  le  plus  petit  journal  a  du  style.  Quand  on 
))  me  parle  de  style ,  je  réponds  :  Allez  chez  l'épicier ,  il 
))  ^ous  fera  du  style.  Pour  se  distinguer  du  vulgaire  des 
»  écrivains  à  style,  on  outre  Foriginalité.  En  des  époques 
»  comme  la  nôtre,  les  auteurs  qui  veulent  être  remarqués 
))  se  font  une  originalité  à  part,  les  uns  en  accouplant  des 
))  mots  étranges  ,  les  autres  en  forçant  des  métaphores 
))  bizarres  à  exprimer  des  pensées  fausses.  » 

La  Mère  Mystérieuse ,  tragédie  d'Horace  Walpole  , 
est  peut-être  la  seule  pièce  anglaise  qui  se  rapproche  de 
Racine.  Chez  Racine  comme  chez  Horace  le  héros  ancien 
porte  des  tonnelets  et  le  costume  de  Louis  XIV.  Ce  style 
de  cour  contraste  étrangement  avec  les  mœurs  antiques,  et 
nous  sommes  bien  loin  de  donner  ce  genre  faux  pour  mo- 
dèle. Mais  enfin  on  voit  que  c'est  un  gentilhomme  qui  a 
écrit  ces  vers ,  et  tout  contraires  qu'ils  fussent  au  génie 
anglais,  ils  ont  eu  du  succès  dans  leur  tems.  Du  moins 
l'aisance  et  le  naturel  ne  manquent  jamais  à  Walpole  5 
il  n'exagère  rien  ,  cela  est  bien  rare  aujourd'hui.  Nos  écri- 
vains modernes,  cà  force  de  vouloir  faire  de  l'esprit,  me 
rappellent  trop  les  dandys  de  second  ordre ,  qui  ne   se 


5S  HOÎIACE    WALPOLE  , 

croient  bien  velus  que  lorsque  la  populace  les  regarde  avec 
étonncnient.  Beau-Brummell,  pour  élre remarqué,  portait 
des  gilets  ridicules,  des  clefs  de  montre  gigantesques  et 
d'immenses  lorgnons.  C'est  aussi  pour  être  remarqué  que 
l'on  emploie  les  métaphores  exagérées,  les  phrases  brisées  et 
heurtées,  et  tous  les  ornemens  prétentieux  du  langage.  Que 
les  écrivains  jettent  les  yeux  sur  nos  promenades  publiques, 
et  qu'ils  réfléchissent  à  l'impression  que  leur  laissent  ces 
hommes  d  une  prétentieuse  trivialité  ,  sur  le  front  desquels 
tombe  une  chevelure  partagée  en  boucles  bien  faites,  dont  la 
poitrine  est  chamarrée  de  chaînes  d'or  ,  la  figure  ombragée 
d'immenses  favoris,  les  bottes  armées  d'éperons  bruyans  , 
les  mains  couvertes  de  bagues  :  qu'ils  se  demandent  s'il 
est  possible  de  confondre  ce  faux  dandy  avec  le  véritable 
homme  de  bon  ton  ,  dont  la  cravate  est  négligemment 
nouée  autour  de  son  cou ,  qui  n'a  pour  recherche  qu'une 
propreté  complète ,  dont  les  gants  sont  propres  et  dont 
l'habit  est  simple.  La  perfection  laborieuse ,  la  richesse  af- 
fectée du  costume  sont ,  croyez-moi ,  une  espèce  de  vulga- 
rité cachée  -,  en  dépassant  lélégance ,  on  ne  l'atteint  pas. 
Walpole  n"a  pas  cessé  de  lutter  contre  son  métier  d'au- 
teur. C'est  comme  fils  de  ministre  et  membre  de  l'aristo- 
cratie qu'il  veut  se  montrer  à  nos  veux.  Le  public  et  la 
postérité  ont  pris  Walpole  au  mot.  On  l'a  toujours  jugé 
comme  gentilhomme,  plutôt  que  comme  homme  de  lettres. 
Walpole  est  un  homme  de  cour ,  a-t-on  dit  \  donc  il  n'est 
pas  orateur,  romancier  ou  poète.  J'étais  moi-même  sous 
l'influence  de  cette  illusion  commune  lorsque,  pendant  un 
jour  de  pluie  et  m'ennuyant  à  la  campagne,  je  trouvai  sous 
ma  main  les  œuvres  de  Walpole.  C  était  une  curiosité  lit- 
téraire. J'ouvris  le  premier  volume  d'une  main  négligente 5 
je  m'attendais  à  y  trouver  si  peu  de  chose,  que  mon  éton- 
uement  approcha  de  la  reconnaissance  lorsque  de  belles 


SA  COnHESPONDANCE  ET  SES  OtVllAGES.  5g 

images,  des  pensées  peu  communes  et  harmonieusement 
exprimées ,  non  seulement  de  l'esprit ,  mais  du  bon  sens 
et  de  Térudition,  me  frappèrent  d'admiration  et  d'étonne- 
ment.  Je  finis  par  être  de  Topinion  de  Thomas  Campbell, 
qui  pense  qu  Horace  Walpole  était  un  fat  par  habitude  , 
par  occasion  et  par  nécessité  de  naissance ,  mais  que  la 
nature  l'avait  créé  homme  de  génie. 

Il  Y  a  un  coloris  gracieux  et  frais  dans  ses  anecdotes  sur 
la  peinture,  sur  les  rois  et  sur  les  gentilshommes  qui  ont 
écrit.  Quel  que  soit  le  sujet  dont  il  s'empare,  c'est  toujours 
avec  grâce  qu'il  le  traite;  jamais  il  n'est  froid,  inanimé, 
jamais  emphatique,  jamais  violent  ou  faux  dans  son  ex- 
pression. Quant  à  ses  Lettj'es^eWes  offrent  Ihistoire  anec- 
dotique  la  plus  complète  de  l'époque  où  il  a  vécu ,  et  si 
nous  pouvions  trouver  de  siècle  en  siècle  un  annaliste  aussi 
fidèle ,  un  écrivain  épistolaire  aussi  bon  causeur ,  nous 
n'aurions  plus  besoin  d'historiens. 

Sa  conduite  privée  et  publique  répondait  parfliitement 
à  son  caractère  d'écrivain.  Il  jouait  le  libéral  en  politique 
comme  il  aurait  joué  l'Apollon  dans  un  bal.  Son  seul 
plaisir  était  de  porter  un  costume  qui  allât  bien  et  qui  ne 
parût  point  ridicule  aux  gens  comme  il  faut,  parmi  lesquels 
il  vivait.  D'ailleurs,  quand  il  parlait  des  intérêts  du  peuple, 
il  n'entendait  par  là  que  le  peuple  des  gens  bien  élevés.  Sa 
religion  ressemblait  à  sa  politique  -,  il  détestait  les  philoso- 
phes français,  dont  le  dogmatisme  intolérant  le  fatiguait, 
dont  les  manières  lui  semblaient  triviales  ,  et  qui  n'avaient 
point  de  respect  pour  la  naissance  :  d'ailleurs  ce  n  était 
pas  des  hommes  bien  nés.  u  Comment  voulez-vous  que  je 
))  souffre  de  ces  gens-là  ,  écrivait-il  à  l'un  de  ses  amis , 
))  leur  conversation  est  un  monologue  :  ils  ne  savent  pas 
»  vivre.  » 

L'intolérance  du  clergé  ne  lui  plaisait  pas  davantage  ; 


6o  HORACE    WALPOLE,- 

l'intolérance  csl  de  Irès-mauvais  goût.  Il  a  des  molifs  déli- 
cieux et  des  argumens  sans  réplique  contre  lalhéisme. 
«  C'est,  dit-il,  une  doctrine  sombre  et  inconfortable.))  Il  en 
parle  comme  d'une  chambre  dont  la  cheminée  fumerait, 
et  dont  les  murs  seraient  humides.  «  Je  vais  quelquefois 
»  à  l'église,  dit-il,  pour  que  mes  domestiques  y  aillent  -,  ce 
))  n'est  pas  que  je  sois  hypocrite,  je  leur  donne  l'exemple 
»  non  pas  de  croire,  mais  d'écouter.  )> 

Walpole  n'a  pas  été  généreux  envers  les  gens  de  lettres , 
il  a  été  simplement  convenable.  Son  opinion  sur  les  gens 
de  lettres  était  très-positive-,  il  les  regardait  comme  des 
amuseurs  publics  ,  qui  vendaient  leur  talent  le  plus  cher 
possible  ,  et  avec  lesquels  il  fallait  marchander.  Une  fois 
dans  sa  vie  il  s'est  montré  généreux  ,  ce  fut  en  faveur  du 
maréchal  Cojiwaj  ;  ce  dernier  était  gentilhomme,  et  Wal- 
pole agit  en  gentilhomme  avec  lui. 

Sa  correspondance  avec  Horace  Mann ,  publiée  récem- 
ment ,  est  un  modèle  et  un  monument  complet ,  la  pein- 
ture aristocratique  la  plus  intéressante  et  la  plus  achevée. 
Nous  le  voyons  dans  son  petit  cabinet  d'antiquités  ,  prenant 
sa  lasse  de  thé  dans  de  la  porcelaine  de  Sèvres  ,  répondant 
au  caquetage  de  M'"*'  du  Deffant,  dînant  avec  un  poulet  et 
du  vin  de  Champagne  frappé  de  glace ,  dans  un  salon 
rempli  de  fleurs  odorantes  et  de  parfums  exquis  ;  anti- 
quaire de  bon  goût ,  virtuose  délicat ,  caressant  son  beau 
lévrier,  feuilletant  ses  elzévirs,  lorgnant  ses  tableaux  fla- 
mands de  grands  maîtres,  mais  sans  se  ruiner  ,  ce  qui  eût 
été  absurde.  Que  d'anecdotes  piquantes  ,  et  qu'elles  sont 
bien  racontées  !  Quelle  vivante  histoire  de  l'époque  !  Quelle 
dévotion  et  quel  enthousiasme  pour  la  véritable  porcelaine 
du  Japon ,  pour  les  bureaux  d'ivoire  et  d'ébène  ,  pour 
les  meubles  de  boule,  pour  les  vieilles  sculptures  sur  bois! 
Toutes  ses  frivolités  du  tems  sont  conservées  dans  ses  let- 


SA  CORUESPONDANCE  ET  SES  OUVRAGES.  6l 

très  inimitables,  comme  les  insectes  aux  ailes  d'or  se  con- 
servent dans  leur  éclat ,  lorsque  Tombro  transparente  les 
recouvre  et  les  immortalise.  Quelles  bonnes  bisloires  de  la 
cour  racontées  sans  indignation  ,  et  empreintes  de  la  Ic.j^ère 
ironie  naturelle  de  Walpole  ! 

((  Lady  Sundon  (maîtresse  de  la  garde-robe  de  la  reine 
»  Caro'ine)  vient  de  mourir.  Ladv  M...,  qui  s'était  consli- 
»  tuée  sa  servante  volontaire  ,  est  extrêmement  désappoin- 
))  tée  ;  elle  espérait  tout  obtenir  du  crédit  de  ladv  Sundon. 
))  Cette  dernière  faisait  tout  ce  qu'elle  voulait  de  la  reine, 
))  quoique  celle-ci  affectât  de  la  mépriser.  Il  parait  que 
»  lady  Sundon  s'était  rendue  maitresse  de  quelque  se- 
))  cret  important.  Je  disais,  il  y  a  quelque  teifis  à  ladv  Pom- 
»  fret,  que  je  croyais  que  lady  Sundon  avait  dû  mourir 
))  très-ricbe.  Jamais  elle  n'a  reçu  d'argent,  me  répondit 
»  laconiquement  lady  Pomfret.  Je  rapporîal  ce  mot  à  P\.o- 
»  bert  Walpole  en  rentrant  chez  moi.  Sans  doute,  me  ré- 
))  pondit  Sir  Robert ,  elle  ne  recevait  pas  d'argent ,  elle  ne 
»  prenait  que  des  bijoux.  La  place  de  grand-écuyer  de  la 
»  reine  a  coûté  à  lord  Pomfret  deux  boucles  d'oreilles  en 
))  diamant  de  quatorze  cents  liv.  st.  Un  jour  ladv  Sundon 
))  se  présenta  au  bal  cbez  la  ducbessc  deMariborougb  avec 
))  celte  paire  de  boucles  d'oreilles  :  tout  le  monde  avait  les 
»  yeux  fixés  sur  les  diamans  accusateurs.  Comment  cette 
))  femme,  s'écria  la  vieille  duchesse,  a-t-elle  l'impudence 
))  de  porter  ces  diamans  ?  —  Pour  vendre  son  vin ,  ré- 
»  pondit  lady  Monlaigu ,  il  faut  bien  mellrc  une  enseigne. 
»  Un  jour,  continua  Sir  Robert,  dans  l'enthousiasme  de 
))  son  ambition  satisfaite,  lady  Sundon  me  proposa  de 
»  m'unir  à  elle  pour  gouverner  le  royaume.  J'eus  peur 
»  de  celle  femme  ^  et  je  lui  répondis  que  le  mariage  du 
»  roi  et  de  la  reine  suffisait  pour  cela.» 

Voici  un  trait  assez  original  de  l'économie  écossaise  ,  et 


6a  HORACE    WALPOLE, 

de  cet  amour  du  gain  léf^itime  qui  caractérise  la  plupart 
des  montagnards.  C'est  encore  Walpole  qui  le  rapporte. 

«  J'ai  rencontré  dans  les  landes  de  Wexly  un  soldat  écos- 
sais qui  portait  un  gant  à  sa  main  droite  avec  une  certaine 
solennité.  Je  m  avisai  de  lui  demander  à  quoi  lui  servait 
le  troisième  gant,  assez  sale  d'ailleurs  et  taché  devin.  11 
appartient  ,  me  dit-il,  à  un  officier  de  mon  régiment  qui 
Ta  laissé  l'année  dernière  dans  une  auberge.  Il  sert  main- 
tenant en  Flandre  ^  je  compte  lui  rapporter  son  gant,  et 
j'espère  qu'il  me  donnera  un  peu  d'argent.  » 

On  nous  permettra  de  choisir  au  hasard,  parmi  les  anec- 
dotes curieuses  dont  les  lettres  de  Walpole  fourmillent, 
celles  qui  nous  sembleront  les  plus  piquantes  et  les  moins 
connues. 

«  Pendant  tout  cet  hiver,  dit  Walpole,  le  public  a  livré 
la  guerre  aux  pantomimes  ,  mais  une  guerre  terrible  , 
bruyante,  scandaleuse,  une  guerre  sanglante.  Fleetwood, 
directeur  de  Drurv-Lane ,  que  les  pantomimes  font  vivre, 
a  essayé  de  faire  vivre  les  pantomimes.  Il  y  a  enWron  huit 
jours  ,  il  s'est  avisé  de  garnir  le  parterre  d'une  centaine 
de  gaillards  vigoureux,  chargés  de  rosser  les  siffleurs.  Le 
parterre,  dont  la  liberté  individuelle  était  compromise,  se 
fâcha  cl  lutta  vigoureusement  contre  les  oppresseurs.  J'é- 
tais tranquillement  assis  dans  une  loge  de  côté;  tout-à- 
coup  le  rideau  se  leva  et  découvrit  à  nos  yeux  une  armée 
entière  de  grands  coquins  armés  de  bâtons  qui  couvraient 
la  scène  et  qui  menaçaient  le  parterre.  De  là  un  tumulte 
épouvantable!  Et  qui  entra,  dites-moi,  dans  une  épouvan- 
table colère  ?  votre  ami  le  philosophe. 

))  Voyez  à  quoi  tient  la  philosophie  !  Quand  un  acteur 
s'avançant  près  de  la  rampe  ,  s  écria  : 

—  Le  directeur Un  monsieur  placé  aux  premières 

loges  l'interrompit  d'une  voix  en  colère ,  et  prononça  les 


SA  CORRESPONDANCE  ET  SES  OUVRAGES.  66 

paroles  suivantes  :  u  Le  directeur ,  c'est  un  impudent  co- 
quin. » 

»  Hélas  !  mon  ami,  c  était  moi  :  le  parterre  tout  entier  ré- 
péta ma  courte  harangue,  des  applaudissemens  frénétiques 
jaillirent  de  tous  les  côtés  de  la  salle  ^  jamais  Démoslhènes 
et  Cicéron  n'obtinrent  un  succès  comparable  au  mien  -, 
votre  pauvre  ami ,  cette  fraction  d  homme  que  vous  con- 
naissez devint  un  héros  ;  et  un  grand  gaillard  se  déta- 
chant du  milieu  d  un  groupe  qui  semblait  diriger  la  ré- 
volte, s  avança  vers  moi,m'ôta  son  chapeau,  et  m'appelant 
par  mon  nom  : 

))  M.  Walpole  peut,  dit-il,  commander  :  que  voulez- 
vous  que  nous  fassions  ? 

»  O  merveilleuse  volonté  de  la  fortune  !  me  voici  trans- 
formé en  chef  d'émeute  :  et  il  ne  tient  qu'à  moi  d'avoir  ma 
place  dans  l'histoire  des  révolutions.  Il  m'est  impossible 
de  décrire  létonnement  et  la  confusion  où  celte  apostrophe 
me  jeta.  Depuis  cette  époque  je  n'osai  pas  remettre  le 
pied  dans  un  théâtre  -,  le  lendemain  l'émeute  recommença, 
et  l'on  demanda  de  toutes  parts  :  Où  est  M.  Walpole  ?  où  est 
INI.  Walpole  ?  Je  ne  parais  plus  dans  un  salon  sans  que  l'on 
me  demande  ce  que  je  fais  de  mon  pouvoir,  et  si  je  per- 
mettrai long-tems  encore  au  roi  d'Angleterre  d'occuper 
son  trône.  Le  général  Conwav  m'a  surnommé  Wat-Tvler, 
et  je  crois  que  ce  nom  me  serait  resté  ,  si  le  premier  mi- 
nistre ne  s'était  avisé  de  faire  des  sottises  qui  ont  détourné 
l'attention  publique  et  ont  fait  oublier  votre  pauvre  ami.  » 

Tout  cela  est  bien  raconté ,  dit  avec  grâce  -,  aucune  cail- 
lette ,  pas  même  M""^  de  Sévigné  n'a  rapporté  une  anec- 
dote avec  plus  d  élégance  et  de  bon  ton.  Dans  les  scènes 
qui  demandent  de  la  sensibilité  et  de  la  force,  Horace 
Walpole  est  souvent  supérieur  à  M""^  de  Sévigné  elle- 
même. 


64  HORACE    AVALPOLE, 

Voici  la  description  d'un  singulier  dacl  qui  eut  lieu 
dans  la  Chambre  des  Communes,  entre  l  oncle  de  Walpole 
et  William  Chetwynd -,  il  parait  que  dans  ce  lems  -  là 
MM.  les  membres  du  Parlement  se  disputaient  moins,  et 
se  battaient  plus  facilement  qu'aujourd'hui. 

«  Walpole  avait  parlé  avec  assez  de  vigueur. 

»  Quoi  î  lui  dit  Chelwvnd  en  s'approchanl  de  lui , 
voulez-vous  rouvrir  des  blessures  fermées  ! 

»  Pardieu  non  ,  répondit  mon  oncle  ,  mais  je  me  sou- 
viens (jue,  l  année  dernière ,  il  a  tenu  bien  peu  que  vous 
ne  me  fissiez  pendre,  moi  et  mon  frère,  à  la  porte  de 
votre  salle. 

»  Je  désire  encore  ,  reprit  Chetwvnd,  que  l'un  et 
l'autre  vous  soyez  traités  selon  vos  mérites. 

))  Ils  s'échauffèrent ,  leurs  paroles  devinrent  injurieuses , 
Chetwynd  le  prit  par  le  bras  et  ils  sortirent  dans  le  cou- 
loir -,  Horace  lui  dit  :  On  va  nous  voir,  remettons  la  partie 
à  demain. 

))  jNon ,  non  ,  reprit  Chetwynd ,  maintenant ,  mainte- 
nant. 

))  Ils  descendirent  précipitamment  les  marches. 

))  Je  suis  hors  dhaleine,  s  écria  Walpole,  arrêtons- 
nous  ici. 

))  —  Volontiers. 

»  Ils  tirèrent  leurs  épées,  Chetwynd  touchaWalpole,  mais 
sans  le  blesser  \  il  n'était  pas  assez  près  \  ensuite  Walpole 
lui  donna  un  coup  de  tierce  qu'il  para  avec  la  main.  Ho- 
race avait  déjà  forcé  Chetwynd  à  s'appuyer  sur  un  des 
piliers  du  couloir,  et  il  est  probable  que  son  adversaire 
aurait  été  enfilé ,  si  un  commis  qui  les  avait  vus  passer  en 
se  parlant  bas  et  de  la  manière  la  plus  amicale,  n  avait  eu 
l'esprit  de  deviner  que  cette  intimité  nouvelle  cachait  une 
autre  intention.  Chetwynd,  qui  avait  élé  égratigué  légère- 


SA  COllRESPONDAKCL  Eï  SES  OUVRAGES.  65 

ment ,  monta  dans  un  fiacre  ;  mon  oncle  rentra  et  discuta 
le  bill  sur  les  perkales  ,  comme  si  de  rien  n'eut  été.  » 

Horace  Walpole  parle  beaucoup  d'une  fiimille  de 
beautés,  qui  faisait  à  Londres  un  bruit  extraordinaire: 
c'était  trois  sœurs  qui  se  nommaient  les  Gunnings. 

((  Le  monde  est  fou  des  Gunnings  ,  dit  Horace ,  jamais 
le  docteur  Sacheverel ,  jamais  les  auteurs  à  la  mode  n  ont 
fait  autant  de  bruit.  Sait-on  qu'elles  vont  à  un  théâtre,  la 
foule  s'y  porte  ^  c'est  une  fureur,  une  manie.  11  v  a  émeute 
à  leur  porte  quand  elles  montent  en  voiture.  L'une 
d'elles,  la  duchesse  d'Hamilton  ,  a  été  présentée  à  la  reine 
mercredi  dernier^  la  salle  de  réception  était  pleine  de 
monde,  et  tous  les  gentilshommes  titrés,  oubliant  l'éti- 
quette, ont  monté  sur  les  chaises  et  sur  les  tables  pour  la 
voir  passer.  Le  lendemain  elle  est  repartie  pour  son  châ- 
teau dans  le  Yorkshire  ^  plus  de  sept  cents  personnes 
s'assemblèrent  autour  d'une  auberge  où  elle  devait  des- 
cendre ,  et  la  plupart  eurent  la  constance  de  passer  la  nuit 
près  de  cette  auberge  pour  la  voir  repartir  le  lendemain 
malin.  Un  cordonnier  de  Coventry  a  trouvé  le  moyen 
de  gagner  beaucoup  d'argent  en  faisant  une  exhibition  pu- 
blique du  soulier  de  la  comtesse  Coventry  ,  Tune  des  Gun- 
nings \  il  est  vrai  que  son  pied  est  un  modèle.  Elle  est 
aussi  sotte  qu'elle  est  belle  ^  à  Paris  où  elle  est  maintenant, 
elle  se  fait  remarquer  par  ses  lourdes  gaucheries ,  ses  ré- 
flexions absurdes ,  ses  méprises  ,  ses  bévues  et  son  admi- 
ration pour  son  mari. 

»  Au  surplus,  toute  cette  famille  est  vraiment  curieuse- 
lady  Cai^oline  Petersham,  la  troisième  Gunning,  n'aime 
que  les  choses  extraordinaires  ;  elle  se  fait  servir  par  un 
Javanais,  et  son  mobilier  est  composé  de  toutes  les  vieil- 
leries de  mauvais  goût  qu'elle  peut  ramasser,  mais  elle  est 
aussi  belle  que  ses  deux  sœurs.  Quant  à  la  duchesse  d'Ha- 
vji.  5 


'66  HOnACE  WALPOLE  , 

milton  et  à  son  duc,  ils  soutiennent  encore  une  race  qui 
va  bientôt  s'éteindre  en  Europe,  la  race  féodale.  Le  mari  ne 
parle  jamais  à  la  femme,  ni  la  femme  au  mari,  sans  se 
donner  tous  leurs  titres ,  et  sans  se  traiter  d'excellence  et 
de  seigneurie.  Quand  ils  reçoivent  et  qu  ils  invitent  à 
dîner  les  hommes  les  plus  considérés  du  royaume  ,  ils  ne 
manquent  jamais  de  prendre  le  pas  sur  leurs  convives.  Ils 
entrent  les  premiers  dans  la  salle,  se  mettent  tous  deux 
à  la  place  d'honneur,  mangent  dans  la  même  assiette  ,  se 
servent  avant  tout  le  monde ,  et  ne  portent  la  santé  de  qui 
que  ce  soit  :  voilà  des  originaux.  La  maréchale  de  Lowen- 
dahl  m'écrit  que  lady  Coventry ,  la  plus  sotte  des  belles 
Gunnings  ,  lui  avait  fait  cadeau  d'un  éventail  chinois  ,  que 
la  maréchale  avait  paru  désirer  -,  mais  le  lendemain  lady 
Coventry  demanda  son  éventail  par  un  petit  billet,  dans 
lequel  elle  avait  soin  de  lui  apprendre  que  son  mari  l'avait 
grondée  la  nuit  précédente  ,  et  que  cet  éventail  étant  un 
cadeau  de  noce,  elle  ne  pouvait  pas  s'en  dessaisir.  Vous 
direz  que  je  bavarde  comme  une  commère  -,  sans  doute, 
mais  j'avoue  mon  faible  ,  tout  ce  qui  est  trait  de  caractère 
me  plaît  infiniment.  » 

A  côté  de  ces  causeries  de  vieille  femme  ,  se  trouvent 
des  bons  mots  vraiment  remarquables.  Telle  est  cette  spi- 
rituelle repartie  de  Pope  le  poète  : 

«  Monsieur  Pope,  vous  n'aimez  pas  les  princes. 

. Je  vous  demande  pardon  ,  monsieur. 

.  Alors  vous  n'aimez  pas  les  rois. 

J'aime  l'estampe  avant  la  lettre  ,  et  le  lion  avant  que 

sa  gritfe  n'ait  poussé.    , 

«Un  vieux  soldat  écrivait  à  l'amiral  Boscawen  :  «Général, 
j'ai  eu  l'honneur  de  me  trouver  à  la  prise  du  Port-Mahon  ^ 
VofFicier  qui  curamandail  nos  troupes  a  élé  créé  pair  d'An- 


SA  CORRESPONDANCE   ET  SES  OUVRAGES.  67 

gleterre.  J'ai  eu  aussi  Thonneur  de  me  trouver  au  Port- 
Malion  quand  celte  forteresse  s'est  rendue,  notre  com- 
mandant a  été  créé  pair  d'Angleterre.  Ces  deux  actions  ont 
valu  la  même  récompense  aux  deux  personnes  que  le  gou- 
vernement avait  chargées  de  nous  mener  au  combat  ;  moi 
je  me  trouvais  à  Tune  et  à  l'autre,  je  n  ai  rien  obtenu,  et  je 
réclame  le  grade  de  lieutenant.  » 

Encore  les  Gunnings.  «  Je  ne  savais  rien  de  leur  ma- 
riage -,  les  détails  de  celui  de  lady  Coventry  vous  amu- 
seront. 

))Lord  Coventry  est  un  jeune  seigneur,  grave,  austère, 
digne  des  puritains  antiques  -,  ses  assiduités  auprès  de 
miss  Gunning  ont  été  longues,  soutenues ,  et  sont  tout  aussi 
favorables  à  la  réputation  de  vertu  de  cette  dame ,  qu'elles 
prouvent  peu  en  faveur  du  mérite  de  l'amant  et  de  ses  qua- 
lités persuasives.  Il  y  a  environ  six  semaines,  le  ducd'Ha- 
milton  ,  mauvais  sujet,  débauché,  joueur,  avec  une  for- 
tune aussi  endommagée  que  sa  personne  et  son  crédit,  se 
mil  sur  les  rangs.  Je  le  vis,  il  y  a  huit  jours,  chez  lord  Ches- 
terfield,  perdre  mille  guinées  au  bout  de  la  salle,  et 
poursuivre  à  l'extrémité  opposée  miss  Gunning  de  ses 
fadeurs  et  de  ses  extravagances.  Singulière  façon  de  s'y 
prendre  !  me  direz-vous  ^  sans  doute,  mais  elle  réussit  sou- 
vent. Il  ne  se  passa  pas  deux  jours  avant  que  la  jeune  fille, 
sans  doute  convaincue,  et  regrettant  d'avoir  fait  perdre  une 
somme  considérable  à  son  amant,  par  la  seule  influence 
de  ses  charmes,  se  décida  tout  à  coup  à  l'épouser;  un 
chapelain  écossais  fit  l'affaire  pour  quelques  guinées  qu'on 
lui  donna,  et  miss  Gunning  se  trouva  duchesse  d'Ha- 
milton 

))  Mais  voyez  comme  passe  la  gloire  :  ces  femmes  dont  la 
beauté  et  le  bonheur  étaient  devenus  proverbiaux   furent 


68  HORACE  WALrOLE  , 

oubliées  deux  mois  après  leur  mariage  ^  il  n  est  resté  d'elles 
que  ce  mot  qui  se  trouve  encore  dans  la  bouche  des  vieilles 
mendiantes  irlandaises,  à  qui  vous  donnez  quelques  de- 
niers : 

—  Puissiez-vous  avoir  tout  le  bonheur  des  Gunningsl 
»  Ainsi,  vousdis-je,  passe  toute  la  gloire  du  monde.  » 

La  réputation  des  filles  d honneur  est  faite  depuis 
long-tems.  Voici  une  petite  anecdote  qui  prouve  que  ,  du 
tems  d'Horace  Walpole ,  on  comptait  peu  sur  leur  vertu. 

«  Un  cocher  du  prince  de  Galles,  qui  pendant  sa  vie 
î)  avait  conduit  beaucoup  de  filles  d'honneur  dans  la  voi- 
))  ture  du  prince  ,  vient  de  léguer  à  son  neveu  la  somme 
))  de  l^^ooo  liv.  st.  sous  la  condition  expresse  qu'il  n'é- 
»  pouserait  jamais  une  fille  d'honneur.  » 

Tel  est  le  badinage  de  bon  ton  que  Walpole  a  jeté  dans 
toutes  ses  pages  et  dont  on  chercherait  vainement  un  au- 
tre exemple  dans  la  littérature  anglaise.  Les  rapports  fré- 
quens  et  nombreux  du  gentilhomme  de  Shrewsbury  Hill 
avec  la  France,  avec  ses  philosophes  et  ses  poètes,  se 
font  sentir  ^  il  y  a  là  un  reflet  vif  de  M"""  de  Sévigné  et 
de  son  école.  La  malice ,  comme  on  a  pu  s'en  apercevoir, 
n'est  pas  ce  qui  manque  à  la  correspondance  d'Horace  ; 
mais  c'est  une  malice  de  salon,  dont  les  griffes  sont  ca- 
chées sous  le  velours  le  plus  soyeux ,  dont  les  traits  ne 
portent  jamais  bien  loin.  Les  prétentions,  les  folies,  les 
vanités  sont  inexorablement  traitées  par  Walpole  \  il  est 
vrai  que  l'atmosphère  dans  laquelle  il  vivait  en  était  sin- 
gulièrement remplie. 

((  LordBath,  dit  Walpole,  a  long-tems  brigué  le  titre 
»  de  garde-des-sceaux.  Quand  il  a  vu  que  l'obtenir  n'était 
»  pas  possible ,  voici  quel  parti  singulier  il  s'est  avisé  de 
))  prendre  pour  mettre  son  amour-propre  à  couvert.  Fai- 
î)  tes-moi  seulement,  a-t-il  dit,  le  plaisir  de  me  l'offrir, 


SA.  CORRESPONDANCE  ET  SES  OLVRAGES.        69 

»  je  VOUS  donne  ma  parole  de  le  refuser  et  de  ne  jamais 
))  accepter  aucune  place  du  gouvernement.  Caprice  vani- 
»  teux  auquel  on  a  cru  devoir  se  prêter!  » 

Walpole  avait  aussi  sa  philosophie  ,  un  peu  étroite 
peut-être ,  voltairienne  ,  sans  haute  portée ,  mais  qui  avait 
deviné  quelques-uns  des  résultats  aujourd'hui  générale- 
ment admis.  Entendez-le  parler  de  la  guerre. 

((  La  guerre  !  C'est  un  grand  mot  auquel  on  associe  la 
»  gloire.  Eh  bien  î  cette  guerre  d'Espagne  qui  nous  a 
»  coûté  trente  mille  hommes  et  7,000,000  de  liv.  st.,  que 
))  nous  a-t-elle  rapporté  ?  Absolument  rien ,  à  moins  que 
»  vous  ne  fassiez  entrer  en  ligne  de  compte  le  bonheur  de 
»  voir  la  tète  de  l'amiral  Vernon  sur  nos  enseignes.  S'il 
»  me  fallait  donner  quelques  deniers  pour  voir  renaître  un 
»  second  duc  de  Marlborough ,  je  ne  les  donnerais  pas. 
»  Quand  je  vois  une  médaille  dont  un  des  cotés  porte  pour 
»  empreinte  un  visage  de  héros,  je  suis  tenté  de  la  retour- 
»  ner,  et  de  chercher  sur  le  revers  des  monceaux  de  ca- 
»  davres  et  des  piles  dossemens  humains.  » 

Résumons  le  portrait  de  ce  singulier  caractère  :  ses  dé- 
fauts sont  évidens ,  ses  qualités  mêmes  tiennent  à  des  dé- 
fauts. On  ne  fait  des  pâtés  de  foie  gras  qu'en  donnant  une 
prépondérance  extraordinaire  et  une  obésité  contre  nature 
au  pauvre  animal  que  le  gastronome  sacrifie  à  ses  plai- 
sirs. De  même  Tespèce  de  délicatesse  qui  se  fait  remarquer 
chez  Horace  Walpole,  n'est  que  le  résultat  d'une  maladie 
intellectuelle  :  artificiel,  capricieux,  plein  daffectation  et 
de  fantaisies  ,  il  avait  étouffé  son  naturel  et  voilé  ses  sen- 
timens  propres  sous  une  muUitude  de  pli^  et  replis ,  de 
masques  qu'il  déposait  et  qu'il  reprenait  tour  à  tour,  de 
rôles  qu'il  s'imposait.  Il  était  impossible  de  percer  toutes 
ces  enveloppes  et  d'arriver  jusqu'à  l'homme  réel.  Plus 
misantrope  que  Timon  j  plus  pliilantrope   qu  Howard 


^O  HOllACE  WALPOLE, 

plus  courtisan  que  Chesterfield,  plus  pédantesque  que  tous 
les  antiquaires  ,  plus  aristocrate  que  le  premier  baroQ 
chrélien ,  plus  ironique  ([ue  Voltaire,  affectant  de  dédai- 
gner tout  ce  qui  le  méprisait ,  il  avait  peu  d'estime  pour 
tout  ce  qu'il  affectciit  d'admirer.  Telle  était  la  conforma- 
tion de  son  esprit,  que  tout  ce  qui  lui  semblait  petit  était 
grand,  et  tout  ce  qui  lui  semblait  grand  était  petit.  Les  ba- 
gatelles étaient  pour  lui  des  affaires  sérieuses,  les  affaires 
sérieuses  étaient  pour  lui  des  amusemens.  Ce  qui  l'oc- 
cupa le  plus  pendant  une  longue  vie  ,  ce  fut  la  frivolité  des 
petits  scandales ,  l'admiration  des  calembourgs,  la  bonne 
grâce  des  petits  vers ,  la  rechercbe  des  porcelaines  de 
Saxe  ,  la  remise  à  neuf  des  armures  gothiques  ^  ce  furent 
mille  puériles  fantaisies ,  des  manies  sans  nombre  et  tou- 
jours actives  -,  la  politique  lui  servait  d'asile  et  de  délasse- 
ment ;  il  votait  des  millions  et  faisait  des  lois  pour  s'amu- 
ser ,  après  quoi  il  rentrait  chez  lui  et  s'enfermait  dans 
son  cabinet  pour  méditer  profondément  sur  un  vieux  pei- 
gne de  la  reine  Marie ,  sur  un  gant  dépareillé  du  cardinal 
Wolsey  ou  sur  une  vieille  pipe  de  l'amiral  Van  ïromp. 
Pour  qu'il  prit  un  intérêt  vif  à  quelque  chose  ,  il  fallait 
que  ce  fut  une  bagatelle.  Sa  politique  à  lui,  celle  qu'il 
aimait,  celle  pour  laquelle  il  se  passionnait  ,  c'étaient  les 
intrigues  domestiques  de  la  cour  de  Georges  II.  La  mau- 
vaise humeur  du  roi,  les  coquetteries  de  la  princesse 
Emilie  ,  les  amours  du  prince  Frédéric,  les  querelles  et  les 
piques  des  grandes  dames  :  tout  le  menu  scandale  des  pa- 
lais de  Kensington  et  de  Carlton.  En  se  mêlant  à  ces 
tracasseries  de  ménage  ,  il  se  croyait  diplomate  -,  en  les 
consignant  dans  ses  lettres,  il  se  disait  historien.  Malin 
comme  un  enfant  gâté,  désirant  voir  les  autres  se  dis- 
puter, mais  sans  troubler  son  repos  j  s'amusanl  des  per- 
plexités où  il  jetait  quelquefois  par  ses  espiègleries  les 


SA  CORRESPONDANCE  KT  SES  OUVRAGES.        J  1 

hommes  politiques^  flatteur,  non  seulement  par  intérêt, 
mais  par  goût  et  par  habitude ,  il  se  disait  ennemi  des  rois 
pour  ses  menus  plaisirs.  On  voyait  suspendu  chez  lui  dans 
un  beau  cadre  le  texte  original  de  la  sentence  signée  par 
Cromwell,  et  qui  conduisit  Charles  I"  à  Téchafaud.  Il  avait 
inscrit  au-dessous  de  ce  vieux  monument  ces  deux  mots 
latins:  major  chai  ta.  JNe  voyait-il  pas  que  celte  prétendue 
charte,  qu'il  regardait  comme  plus  importante  que  la  grande 
charte  d'Angleterre,  avait  produit  les  vices  et  les  folies  de 
la  restauration   et    les  absurdités   féroces   du    règne   de 
Jacques  II?  Au  fait,  il  n'était  républicain  que  par  plaisan- 
terie, et  révolutionnaire  que  pour  s'amuser.  Ses  opinions, 
contraires  à  son  tempérament  et  à  sa  nature,  n'étaient  pour 
lui  que  des  jouets  qu'il  estimait  à  peu  près  comme  une 
vieille  lance  contemporaine  desTudors,  ou  comme  un  pis- 
tolet qui  aurait  appartenu  à  Cromwell.  Dès  qu'il  fut  ques- 
tion de  prendre  un  parti  réel  et  actif  dans  les  troubles  de 
l'état,  il  fut  courtisan  fanatique.  Elevé  dans  une  famille 
whig ,  allié  à  tous  les  amis  de  la  maison  d'Orange ,  il  apprit 
de  bonne  heure  le  langage  des  libéraux  de  l'époque  et  le 
répéta  par  habitude,  sans  y  songer  davantage  ,  à  peu  près 
comme  ces  vieux  jacobites,  qui,  tout  dévoués  au  gouverne- 
ment de  Georges  III ,  ne  voulaient  pas  manquer  aux  vieux 
engagemens  de  leur  famille  et  continuaient  de  prier  tous 
les  soirs  pour  lesStuarts,  et  de  passer  leurs  verres  au-dessus 
de  la  carafe  d'eau  en  buvant  à  la  santé  du  roi  vivant.  Ce 
qui  est  curieux,  c'est  de  voir  ce  jargon  de  républicanisme 
uni  à  toutes  les  habitudes  de  la  cour ,   cet  élève  des  Pym 
et  des  Bradshaw  écrire  avec  beaucoup  de  soin  et  d'élégance 
un  catalogue  des  auteurs  royaux ,  manquer  rarement  d'as- 
sister à  un  grand  lever ,  et  se  montrer  dans  toutes  ses  re- 
lations Timilateur  le  plus  fidèle  des  marquis  et  des  comtes 
qui  brillaient  sons  Louis  XV.    Il  v  a  du  cbambellnn  dans 


Jft  HOr.ACE    WALPOI.E, 

loutceqiiMl  pense,  dans  lout  ce  qu'il  écrit,  dans  ses  moindres 
actions.  Que  lui  importait  après  tout  la  politique,  pourvu 
que  ses  petites  ogives  de  phUre  s'élevassent  à  la  hauteur 
convenable,  et  qu'il  eût  déposé  agréablement  dans  sa  ga- 
lerie ses  fauteuils  d'ivoire  sculptés  et  ses  cuirasses  de  peau 
de  rhinocéros  ! 

Cet  homme  vraiment  fantastique  consumait  son  tems  à 
écrire  et  ne  voulut  point  déroger  en  passant  pour  homme  de 
lettres.  Il  voulait  bien  être  célèbre  comme  auteur  ,  mais  à 
condition  que  sa  célébrité  lui  viendrait  malgré  lui  et  qu'il 
mènerait  tou",ours  dans  le  monde  une  vie  de  gentilhomme 
oisif.  Il  n'était  pas  plus  auteur  que  le  père  de  M.  Jourdain 
n'avait  été  marchand.  Lui,  marchand  I  c'est  pure  médi- 
sance, il  ne  l'ajamais  été.  Tout  ce  qu'il  faisait,  c'est  qu'ilétait 
fort  obligeant ,  fort  officieux ,  et  comme  il  se  connaissait 
fort  bien  en  étoffes,  il  allait  en  choisir  de  tous  les  côtés,  se 
les  faisait  apporter  et  en  donnait  à  ses  amis  pour  de  l'ar- 
gent. Mann,  l'ami  intime  de  Walpole ,  le  complimentait 
sur  l'érudition  qu'il  avait  déployée  dans  plusieurs  de  ses 
ouvrages  :  «  Moi ,  répondit  Walpole  impatienté ,  moi , 
érudit!  je  ne  sais  rien^  comment  saurais-je  quelque  chose, 
j'ai  toujours  vécu  au  milieu  d'un  monde  bruyant, je  dors 
la  grasse  matinée  que  je  prolonge  autant  que  possible  ;  je 
soupe  tard  -,  j'ai  passé  la  moitié  de  ma  vie  à  jouer  au  pha- 
raon jusqu'à  trois  heures  du  matin  -,  je  suis  un  grand  en- 
fant, et  voilà  tout.»  Pauvre  enfant!  Walpole  avait  alors 
quarante-trois  ans  passés  ^  il  avait  peur  de  passer  pour  sa- 
vant, et  il  aimait  beaucoup  mieux,  en  homme  de  bon  ton, 
avouer  qu'il  jouait  au  pharaon  jusqu'à  trois  heures  du 
matin. 

En  se  défendant  d  être  auteur  comme  d'une  imputa- 
lion  calomnieuse,  Walpole  était  homme  de  lettres  intus 
et   in  dite  j  il  avait  l'envie  et  l'irritabilité  de   l'homme 


SA  COURESPONDANCE  ET  SES  OUVRAGES.  73 

de  lettres  ,  jointe  à  la  frivolité  de  l'homme  de  cour. 
Pour  qu'un  écrivain  trouvât  grâce  devant  lui ,  il  fal- 
lait qu'un  titre  suivit,  et  qu'une  particule  nobiliaire  pré- 
cédât son  nom  ^  il  méprisait  Thomson  et  Fielding  ,  c'étaient 
des  roturiers.  Il  estimait  en  revanche  beaucoup  les  ré- 
dacteurs du  Monde  f  recueil  périodique  qui  paraissait 
en  1763.  Or  savez-vous  quels  étaient  les  rédacteurs  du 
Monde?  des  hommes  de  bonne  compagnie  sans  doute,  et 
qui  ne  manquaient  pas  d'esprit,  mais  que  Ton  ne  s'atten- 
drait guère  à  voir  classer  parmi  les  génies.  L'élégant 
et  fade  Chesterfield  ^  Jenyns  ,  auteur  d'un  mauvais  ou- 
vrage de  controverse  \  lord  Balh  ,  Covenlrv,  Sir  Charles 
William  et  Whithead.  Walpole  les  avait  rencontrés 
dans  les  salons  ,  et  par  conséquent  c'étaient  de  grands 
hommes.  Le  style  de  Walpole  est  français  plutôt  qu'an- 
glais ,  ses  ouvrages  sont  remplis  de  gallicismes  ^  mais  ce 
n'était  pas  la  France  des  philosophes,  la  turbulente  et 
menaçante  patrie  des  d'Alembert  et  des  Diderot  qu'il  étu- 
diait et  qu'il  imitait.  Sa  vie  intellectuelle  se  passait  au 
milieu  de  la  vieille  cour  de  Marly  -,  les  immenses  canons,  les 
vastes  perruques  de  la  cour  de  Louis  XIY  lintéressaient 
prodigieusement  j  il  aimait  la  Fronde ,  il  ne  dédaignait  pas 
la  Ligue.  Quant  à  d'Alembert  et  à  Voltaire  ,  il  avouait  que 
c'étaient  des  gens  d'esprit ,  mais  son  admiration  pour  eux 
n'allait  pas  plus  loin.  Crébillon  fils  était  son  idole. 
Walpole  voulut  absolument  posséder  un  portrait  en  mi- 
niature de  Crébillon  fils ,  peint  par  Liotard  ,  l'homme  le 
plus  célèbre  alors  dans  ce  genre.  «  J'espère  bien  ,  disait-il 
en  même  tems  dans  une  de  ses  lettres  à  M""^  du  DefFand , 
que  personne  ne  m'attribuera  les  œuvres  de  d'Alembert.» 
Ce  mot  nous  semble  d'un  ridicule  exquis  et  achevé.  Après 
tout,  c'était  un  homme  rare  et  un  écrivain  remarquable  5 
jamais  peut-être  une  si  étrange  combinaison  de  défauts  et 


y4  HOnACE    WALPOLE, 

de  qualités  ne  se  trouvera  chez  le  même  écrivain.  C'est 
un  incroyable  assemblage  ,  tout  est  négatif  chez  lui  , 
son  goût  n'est  pas  pur,  son  imagination  n'est  pas  créa- 
trice ^  il  n'est  pas  né  logicien ,  il  manque  de  profondeur , 
il  s'arrête  presque  toujours  aux  frivolités  et  à  la  superficie, 
son  observation  est  légère  et  fausse  ^  il  croit  connaître  les 
hommes  quand  il  a  donné  à  leurs  actions  rinterprétation 
la  plus  maligne.  L'élévation  des  sentimens  ,  le  pathétique 
et  le  sublime  ne  lui  appartiennent  pas.  Quel  est  donc  le 
charme  irrésistible  des  écrits  d'Horace  Walpole  ?  On  peut 
le  résumer  en  un  mot  :  il  amuse. 

En  le  lisant,  vous  n'êtes  pas  convaincu,  saisi,  pénétré, 
touché,  mais  vous  le  suivez  avec  attention  ^  votre  intelli- 
gence est  éveillée  ;  il  vous  force  d'admirer  l'adresse  avec 
laquelle  une  foule  de  riens  éléganssont  disposés  dans  sa  ga- 
lerie. C'est  à  peu  près  le  même  genre  de  talent  qu'il  a  dé- 
ployé dans  la  construction  de  ces  châteaux  de  cartes ,  nom- 
més palais ,  dans  le  dessin  de  ses  petits  jardins  qu'il  appelle 
parcs.  Voici  des  raretés  ,  des  curiosités  ,  des  souvenirs  im- 
menses, des  anecdotes,  des  bijoux ,  des  bagatelles.  Arrêtez- 
vous  ;  donnez  un  moment  d'attention  à  tout  cela ,  laissez- 
vous  conduire  par  votre  cicérone  ;  ne  cherchez  pas  dans 
les  écrits  de  Walpole  l'utilité  ,  la  beauté  et  la  grandeur, 
mais  la  bizarrerie  ,  l  intérêt  piquant ,  la  singularité.  Con- 
tinuateur de  ces  beaux  esprits  qui,  sous  Charles  II,  im- 
portèrent en  Angleterre  l'affectation  de  Voiture  et  de  Bal- 
zac ,  il  a  sur  eux  un  grand  avantage  j  il  ne  revêt  jamais  la 
robe  du  professeur  et  du  pédant^  il  rit,  il  plaisante ,  il  se 
moque  de  lui-même  :  vous  pouvez  tout  lui  passer  j  facéties, 
mauvaises  épigrammes  ,  jeux  de  mots  heureux  ou  malheu- 
reux ,  comparaisons  extravagantes,  fantaisies  et  affectation 
de  toutes  les  espèces. 

Jamais  il  n'ennuie,  et  c'est  un  immense  ta'ent.  Souvent 


SA  CORRESPONDANCE  ET  SES  OtIVRAGES.  'j5 

il  traite  des  sujets  que  les  hommes  du  plus  rare  mérite 
ont  à  peine  pu  rendre  lisibles.  Sous  sa  plume  ils  devien- 
nent inléressans.  Il  entreprend  de  réhabiliter  la  mémoire 
de  Richard  IIÏ  ^  il  devient  biographe  ,  antiquaire  ,  histo- 
rien, esthétique,  et  on  le  lit  avec  autant  d'intérêt  qu'un  ro- 
mancier. Vous  diriez  un  de  ces  cuisiniers  habiles  qui  dé- 
sossent si  bien  leurs  volailles ,  qu'il  est  impossible  de  les 
reconnaître  pour  telles,  excepté  à  leur  saveur,  et  qui  forcent 
les  estomacs  les  plus  délicats  à  digérer  sans  peine  des  mets 
qui  passent  pour  indigestes  et  insalubres.  Dans  son  roman 
même  ,  qui  est  improbable ,  absurde  et  vulgaire  quant  au 
fond,  il  a  jeté  de  T intérêt,  de  la  vivacité  ,  de  la  diction  -,  il 
contraint  le  lecteur  d'oublier  la  nullité  triviale  des  person- 
nages. Un  tel  homme,  avec  tout  ces  défliuts,  devait  exceller 
dans  le  style  épislolaire  j  en  effet  il  y  excelle.  Il  est  homme 
de  trop  bon  ton  pour  déverser  dans  ses  lettres  toute  sa  bile 
et  toute  son  humeur  -,  son  sarcasme  s'adoucit  ^  il  a  soin  de 
rester  dans  les  bornes  d'une  conversation  décente ,  mali- 
gne et  toujours  agréable.  Il  est  à  son  aise  quand  il  écrit 
une  lettre  ,  il  sait  bien  que  Ton  peut  être  gentilhomme  et 
correspondre  avec  ses  amis  ]  il  ne  craint  pas  d'être  regardé 
comme  un  auteur  de  profession  et  confondu  avec  les  mer- 
cenaires de  la  plume  :  aussi  est-il  admirable  de  légèreté ,  de 
facilité  ,  d  abandon.  Je  ne  connais  que  M""'  de  Sévigné 
et  Voltaire  que  l'on  puisse  lui  comparer  sous  ce  rapport. 

(  Edin hurgh  Re  y^iew .  ) 


,nbwsfrt<. 


DES  PROGRES  DE  L'IMPRIMERIE 

ET    DE    LEUR  INFLUENCE   SUR   LES  PUBLICATIONS  A  BON  MARCHE. 


Dans  un  siècle  aussi  fécond  que  le  nôtre  en  révolu- 
lions  de  toute  espèce  ,  la  république  des  lettres  ne  pou- 
vait espérer  d'élre  plus  heureuse  que  la  plupart  des 
vieilles  monarchies  j  elle  aussi  ,  elle  devait  s'attendre  à 
se  voir  enlever  une  à  une  toutes  les  prérogatives  dont 
elle  s'était  depuis  si  long-tems  arrogé  le  monopole. 
N'est-ce  pas  chez  elle  en  effet  que  le  système  du  privi- 
lège était  le  plus  profondément  enraciné  Pet  quel  privilège, 
grand  Dieu  î  L'accaparement  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus 
estimé  et  de  plus  précieux  au  monde ,  de  la  science  !  La 
réaction  ne  pouvait  se  faire  attendre.  Elle  a  eu  lieu  ^  su- 
bite, générale  ,  mais  sans  violence  ,  sans  effusion  de  sang  : 
et  les  prolétaires  de  la  littérature,  généreux  dans  leur 
triomphe  ,  n'imposent  aux  anciens  privilégiés  d'autre  châ- 
timent que  celui  de  partager  avec  eux  les  richesses  qui 
leur  avaient  coûté  tant   de  veilles  et  tant  de  fatigues. 

Il  nest  pas  encore  loin  de  nous  le  tems  où  le  domaine  de 
la  science  était  envahi  par  un  petit  nombre  d'hommes  qui, 
d'accord  ou  non  entre  eux  ,  l'exploitaient  à  leur  profit 
et  au  détriment  des  masses.  Assis  à  leur  riche  festin,  à  peine 
daignaient-ils  jeter  au  public  quelques  miettes  ,  qu'ils  fai- 
saient payer  au  poids  de  Tor.  Ils  regardaient  les  autres 


DES  PROCHES   DE  L  IMPRIMERIE.  T^ 

hommes  comme  de  malheureux  parias  que  séparait  d'eux 
une  dislance  infranchissable  ;  et  ils  avaient  raison  :  car  la 
plupart,  occupés  d'intéréls  matériels,  ne  possédaient  pas 
la  condition  indispensable  pour  améliorer  leur  position  mo- 
rale. Ils  n'avaient  pas  cette  chose  plus  précieuse  que  l'or 
pour  riiomme  qui  veut  s'instruire  j  le  tems  leur  manquait. 

Les  publications  à  bon  marché  ont  paru  -,  tout  a  changé 
de  face.  11  semble  maintenant  que  l'atmosphère  soit  saturée 
de  particules  scientifiques  :  elles  pénètrent  partout ,  dans 
les  ateliers ,  au  fond  des  boutiques ,  et  s'attachent  à  tout  ce 
qu'elles  rencontrent.  La  science  s'est  faite  peuple  ^  elle 
s'est  abaissée  au  niveau  de  toutes  les  intelligences,  de  tou- 
tes les  positions.  Ce  qui  était  l'apanage  de  quelques  aris- 
tocrates de  la  pensées  est  devenu  le  trésor  commun  de 
quiconque  sait  lire.  Autrefois  le  marchand  ,  dans  sa  bou- 
tique enfumée,  se  contentait  de  vendre  le  plus  cher  pos- 
sible les  matières  qu'il  avait  emmagasinées  j  pourvu  qu'il 
connût  Barème  et  la  règle  de  trois,  c'était  assez.  Aujour- 
d'hui le  garçon  épicier  ,  l'ouvrier  en  soierie ,  le  commis- 
sionnaire même  au  coin  de  sa  rue ,  participent  au  bien- 
fait de  la  science.  Sur  le  comptoir,  dans  l'atelier,  sur 
l'établi  du  dernier  des  artisans,  voici  une  feuille  de  pa- 
pier jaunâtre,  qui  contient  mille  fragmens  de  cette  science 
achetée  si  chère  par  Leibnitz  et  Copernic.  Le  prolétaire  , 
grâce  à  cette  feuille,  peut,  comme  le  possesseur  de  la  plus 
riche  bibliothèque ,  planer  dans  le  vague  des  cieux,  suivre 
les  navigateurs  égarés  dans  les  glaces  du  pôle  arctique ,  s'as- 
socier aux  méditations  de  Newton  et  de  Galilée  ,  ou  com- 
menter Puffendorf  et  Grotius. 

Vous  tous  qui.  jusquà  ce  moment,  avez  passé  vos  jours 
dans  une  douce  ignorance ,  sachez  apprécier  votre  bon- 
heur, et  savourez-le  bien.  Vous  n'avez  point  usé  les  belles 
années  de  votre  jeunesse  dans  la  docte  poussière  d'une  bi- 


«g  DES  PROGRES  DE   L  IMPRIMERIE. 

bliolhèque  ;  vous  ne  vous  êtes  point  courbes  prématuré- 
ment à  force  de  feuilleter  de  vieux  manuscrits,  à  force  de 
fatiguer  votre  esprit  de  profondes  spéculations  -,  toutes  ces 
connaissances  si  pénibles  à  acquérir ,  on  vient  maintenant 
vous  les  jeter  à  la  télé,  elles  vous  coûtent  tout  au  plus 
la  peine  de  les  ramasser. 

Félicitez-vous  surtout  de  n'avoir  point  été  obligés  de 
réunir  à  grands  frais  de3  livres  de  toute  espèce  et  de  toutes 
grandeurs.  Tems  et  argent  perdus  que  tout  cela  !  Pour 
quelques  schellings ,  vous  aurez  maintenant  toutes  les  bi- 
bliothèques du  monde  ^  quelle  est  aujourd'hui  la  science 
qu'onnepuisseapprendreparfaitementen  quelques  heures? 
Les  langues  mortes  et  vivantes  ?  les  grammairiens  les  plus 
célèbres  vous  initient  presque  pour  rien  ,  chaque  semaine, 
à  leurs  secrets  et  à  leurs  beautés.  Les  lois  ?  mais  en  quatre 
pages  vous  les  trouvez  expliquées  avec  une  lucidité  qui  pé- 
nètre l'esprit  le  plus  épais ,  et  fixe  l'attention  ta  plus  frivole. 
L'astronomie  ?  elle  prend  pour  vous  séduire  les  grâces  du 
roman.  L'histoire?  on  vous  l'offre  si  belle  et  si  riante,  et 
tout  cela  pour  un  penny  (  lo  centimes)!  Pour  la  même 
somme,  vous  pouvez  devenir  géologistes  distingués,  et  pour 
quelque  chose  de  plus ,  vous  acquérez  des  connaissances 
très-suffisantes  en  anatomie.  La  musique  a-t-elle  pour  vous 
des  attraits  ?  vous  n'avez  qu  à  parler.  Il  a  fallu  à  Paganini 
bien  des  années  et  des  dépenses  énormes  pour  parvenir  à 
iouer  sur  une  seule  corde.  Eh  bien  !  en  deux  semaines  le 
Magasin  musical  vous  révélera  ses  secrets  :  pour  com- 
bien ?  pour  trois  sous.  En  vérité ,  on  ne  peut  se  défendre 
d'un  sentiment  de  bien-être  indéfinissable  ,  lorsqu'on 
songe  qu'on  peut  posséder  à  fond  la  botanique,  la  zoologie, 
l'horticulture,  etc.,  à  raison  de  deux  pences  et  demie 
chaque  ,  et  que  ,  pour  une  demi-couronne  ,  on  peut  de- 
venir une  académie  incarnée. 


DES  PROGRÈS  DE  L  IMPRIMERIE.  -^Q 

Vous  tous  à  qui  il  est  permis  d'approcher  de  la  fon- 
taine de  la  science  ,  hûtez-vous  de  venir  vous  désaltérer 
à  sa  source  pure  ;  mais  surtout  ne  cherchez  point  à  remon- 
ter aux  causes  qui  vous  procurent  un  si  grand  bonheur. 
Hélas  !  dans  la  révolution  des  lettres  ,  comme  dans  les 
révolutions  politiques ,  l'intérêt  personnel  a  joué  le  rôle 
principal.  Cependant  il  faut  convenir  que  les  progrès  im- 
menses qu'a  faits  fimprimerie,  durant  ces  dernières  an- 
nées ,  ont  eu  une  grande  part  dans  cette  révolution. 

En  effet ,  si  Ton  voulait  aujourd'hui  comparer  les  pro- 
cédés qu'emploie  la  presse  pour  jeter  dans  la  circulation 
cette  masse  innombrable  de  livres,  de  brochures  et  de 
journaux  ,  avec  les  m.oyens  imparfaits  dont  se  servaient 
les  émules  de  Gutteraberg ,  on  serait  frappé  d'élonnement 
à  la  vue  des  immenses  progrès  qu'a  faits  cet  art,  dans  le 
cours  des  trois  siècles  qui  se  sont  écoulés  depuis  son  ori- 
gine. Les  premiers  types  en  bois,  d'un  dessin  grossier  et 
incorrect,  ont  été  remplacés  par  des  caractères  de  métal 
dont  la  gravure  est  dun  fini  parfait.  La  justification  des 
lignes,  qui  autrefois  était  presque  impossible,  à  cause  du 
peu  d'uniformité  qui  existait  dans  le  corps  des  lettres, 
s'opère  maintenant  d'une  manière  presque  mathématique  5 
et  la  superposition  des  pages  qui,  dans  le  principe  ,  variait 
de  près  d'un  quart  de  pouce ,  s'effectue  avec  la  plus  grande 
exactitude.  Autrefois,  l'encre,  composée  d'huile  grasse  et 
peu  dessicative,  s'assimilait  si  mal  avec  le  noir  de  fumée  , 
qu'au  bout  de  quelques  années  ces  deux  corps  s'isolaient, 
et  le  papier  prenait  alors  une  teinte  huileuse  et  jaunâtre 
qui  rendait  les  caractères  illisibles.  Aujourd'hui,  nos  huiles 
épurées  ,  et  le  noir  qu'on  obtient  de  la  vapeur  de  la  résine 
brûlée  ,  fournissent  des  matériaux  si  parfaits,  que  le  vernis 
et  le  noir  se  maintiennent  toujours  dans  une  constante 
aHiuité. 


8o  DES  PROGRLS  DE  l'iMVRIMERIE. 

Mais  occupons-nous  do  perfeclionnemens  plus  impor- 
tans,  de  ceux  surtout  qui  ont  contribué  à  opérer  une  ré- 
volution immense  dans  Tart  de  l'imprimerie.  Los  premières 
presses  n'étaient  d'abord  armées  que  d  une  vison  bois,  qui 
lentement  faisait  descendre  la  platine  sur  le  caractère  et 
opérait  la  pression  *,  quand  il  s'abaissait  de  dégager  ensuite 
la  fouille  imprimée  ,  il  fallait  une  ou  deux  minutes ,  soit 
pour  faire  remonter  la  vis ,  soit  pour  placer  sur  la  presse 
une  nouvelle  feuille.  C'était  une  perle  de  tems  immense 
qu'on  chercha  à  faire  disparaître,  en  employant  des  presses 
à  nerfs ^  qui  faisaient  remonter  la  vis  et  laplaline.  Au  com- 
mencement du   dix-neuvième  siècle,  les  lourdes  presses 
en  bois,  d'un  jeu  difficile  et  pénible,  furent  remplacées 
par  des  presses  en  fer,  substitution  qui  a  permis  à  l'ouvrier 
de  donner,  avec  le  mémo  travail,  le  double  du  produit.  Ce 
fut  vers  la  même  époque  qu'un  perfectionnement  de  peu 
d'importance  apparente  a  déterminé  un  changement  total 
dans  le  système  de  T impression.   Autrefois  l'imprimeur, 
armé  de   deux  énormes  balles ,  appelées  tampons ,   dis- 
tribuait avec  peine,  et   d'une  manière  souvent  inégale, 
l'encre  sur  les  diverses  parties  de  la  planche.  Pour  sim- 
plifier cette  opération  laborieuse  et  difficile  ,  on  imagina 
de  substituer  aux  balles  des  rouleaux  revêtus  d'une  sub- 
stance élastique  composée  de  mélasse  et  de  colle-forte,  assez 
semblable  au  caoutchouc,  qui,  parcourant  toute  la  surface 
delà  planche,  distribuent  f  encre  uniformément.  Le  gé- 
nie de  la  mécanique  ne  tarda  pas  à  s'emparer  de  cotte  dé- 
couverte et  à  la  mettre  à  profit.  La  distribution  de  l'encre  au 
moyen  de  tampons  était  le  principal  obstacle  qui  s'opposait 
à  ce  que  les  presses  à  bras  fussent  remplacées  par  un  agent 
mécanique.  Aussi  les  rouleaux  une  fois  adoptés,  avons-nous 
vu  bientôt  fonctionner  ces  admirables  presses  qui,  mues 
par  la  vapeur,  semblent  être  douées  d'intelligence,  tant  leur 


DES  PROGRÈS  DE  l'iMPRIMERIE.  8i 

exécution  est  précise,  tant  leurs  résultats  sont  parfaits.  Une 
fois  l'impulsion  donnée ,  la  planche  ,  sans  le  secours  de 
riiomme,  se  charge  d'encre,  et  la  feuille  obéissante  vient 
se  soumettre  à  une  première  pression  5  ensuite ,  entraînée 
par  des  fils  conducteurs,  elle  voyage  de  cylindre  en  cylindre 
pour  venir  tomber  en  retiration  sur  la  forme  opposée ,  et 
se  dégage  elle-même  des  rouages  de  la  machine. 

Mais  ,  pendant  que  les  procédés  de  l'imprimerie  subis- 
saient ces  grands  perfectionnemens ,  les  manufactures  de 
papier  étaient  loin  de  rester  stationnaires.  Le  chiffon  n'est 
plus  réduit  en  pulpe  par  le  jeu  imparfait  de  quelques 
marteaux  en  bois  ^  d'immenses  cylindres  en  cuivre,  mus 
par  la  vapeur,  opèrent  la  trituration.  Dans  la  cuve  où  cette 
pâte  vient  se  transformer  en  feuilles  de  papier  ,  on  ne  voit 
plus  des  hommes  occupés  à  lever  une  à  une ,  avec  des 
tamis  en  filigrane,  chaque  feuille  de  papier-,  c'est  main- 
tenant une  toile  sans  fin  qui  plonge  dans  la  cuve  et  sur 
laquelle  viennent  se  superposer  les  particules  floconneuses. 
Ce  procédé  est  tellement  supérieur  à  celui  qui  était  usité 
autrefois,  qu'un  seul  cylindre  enlève  vingt-cinq  pieds 
carrés  de  papier  par  minute ,  ou  quinze  mille  pieds  en  dix 
heures.  Mais  comme  le  papier  ainsi  obtenu  est  sans  fin  , 
on  est  obligé  de  le  réduire  ensuite  à  des  proportions  con- 
venables. Ici  encore,  il  a  fallu  que  le  génie  de  l'homme 
accomplit  une  conquête  sur  le  tems  j  et  M.  Dickinson  a 
inventé  une  machine  qui,  à  l'aide  d'un  régulateur,  coupe 
d'elle-même  les  bandes  de  papier  à  la  dimension  de- 
mandée. 

Cependant,  d'un  côté  la  difficulté  de  se  procurer  dans  les 
Trois-Pvoyaumes  la  quantité  de  chiffons  nécessaire  à  la 
grande  consommation  des  papeteries  ^  de  l'autre ,  les  droits 
énormes  que  Vexcise  prélève  sur  la  fabrication  du  papier, 
droits  qui,  en  i833  ,  se  sont  élevés  à  un  million  st. 
vu.  6 


03  DES  PROGr.ÈS  DE  l'iMPRIMEUIE. 

(26,000,000  de  fr.  ),  sont  encore  de  grands  obstacles  qui 
nuisent  au  développement  de  la  presse.  Le  Parlement  de 
1834  va,  dit-on,  s'occuper  de  diminuer  d'un  quart  en- 
viron cetle  taxe  odieuse  -,  et  nos  chimistes  ne  négligent 
aucun  moyen  pour  parvenir  à  substituer  au  chiffon  de 
nouvelles  substances  :  la  paille  hachée  ,  les  orlies ,  Técorce 
des  arbres ,  (juelques  matières  animales ,  etc.  ,  etc.  ,  ont 
été  tour  à  tour  essayées^  mais,  jusqu'à  ce  jour,  ce  n'est 
qu'avec  du  chiffon  qu'on  est  parvenu  à  fabriquer  un  pa- 
pier convenable  pour  l'impression,  sous  le  double  rapport 
du  prix  et  de  la  qualité.  En  attendant  que  ces  importantes 
améliorations  puissent  être  réalisées,  on  ne  saurait  se  faire 
une  idée  de  l'activité  que  mettent  nos  fabricans  de  papier 
à  se  procurer  la  matière  première  qui  leur  est  si  néces- 
saire. Ils  ont  des  agens  en  Grèce ,  en  Hongrie ,  à  Ham- 
bourg ,  à  Palerme  et  à  Messine  ^  les  autres  états  de 
lEuropc  prohibent,  sous  les  peines  les  plus  sévères,  l'ex- 
portation du  chiffon.  Leurs  agens  expédient  ensuite  ,  soi- 
gneusement emballés ,  à  Londres  ou  à  Liverpool ,  ces  dé- 
goûtans  rebuts  de  la  misère-,  et  ce  papier,  si  blanc,  si  pur, 
qui  vous  communique  les  émotions  passionnées  de  miss 
Felicia  Hemans  (i)  ,  ou  les  gracieuses  productions  de 
Ch.  Lamb,  n'est  souvent  que  le  débris  des  haillons  qui 
ont  couvert  le  mendiant  de  Palerme  ou  le  lazzarone  de 
INaples. 

En  traçant  ce  rapide  aperçu  des  perfectionnemens  qui 
se  sont  opérés  dans  les  procédés  de  l'imprimerie  ,  nous  ne 
devons  pas  négliger  l'opération  du  clichage  qui  consiste  à 
obtenir  d  une  planche  composée  en  types  mobiles,  des  em- 
preintes en  métal  qui  servent  à  la  réimpression  des  éditions 
subséquentes ,  et  qui  permettent  à  l'éditeur,  moyennant  une 

(1)  Voyez  les  divers  articles  que  nous  avons  consacrés  à  ces  deux 
auteurs  dans  notre  première  série. 


DES  PROGRÈS  DE    l'iMPRIMERIE.  83 

légère  dépense,  de  ne  consacrer  que  le  capital  strictement 
nécessaire  aux  besoins  de  la  consommation  journalière.  Ce 
fut  un  Ecossais,  William  Gcd  ,  qui ,  le  premier,  fit  usage 
de  ce  procédé  pour  imprimer  avec  plus  d'économie  des 
Bibles  et  des  livres  de  prières.  Mais  la  méchanceté  de  ses 
ouvriers  décrédita  cette  invention  :  dès  que  la  planche 
était  lue  et  corrigée,  ils  y  introduisaient  de  nouvelles  fautes, 
et  les  clichés,  qui  les  reproduisaient  trop  fidèlement,  ne 
pouvaient  plus  servir.  Lord  Stanhope  a  depuis  considéra- 
blement amélioré  ce  procédé  \  et  tous  les  éditeurs  d'ou- 
vrages populaires  et  qui  ont  de  l'avenir,  au  lieu  de  tirer 
des  masses  énormes  de  papier,  si  susceptible  d'avarie 
et  si  exposé  aux  incendies,  ne  conservent  qu'un  seul 
exemplaire  en  métal,  résultat  du  clichage ,  qui  lui  re- 
vient à  un  ou  deux  schellings  la  page,  suivant  le  format. 
Voici  par  quel  procédé  on  obtient  cette  nouvelle  édition  : 
on  coule  sur  la  planche,  composée  de  types  mobiles,  du 
plâtre  très-fin  et  délayé  avec  soin;  ce  coulage,  qui  a  re- 
produit les  caractères  en  creux  ,  est  ensuite  séché  au  four, 
et  reçoit  à  son  tour  du  plomb  fondu  qui  reproduit  les  ca- 
ractères en  relief;  c'est  cette  planche  qui  sert  au  tirage  de 
l'édition.  Ce  procédé  a  eu  les  plus  heureux  résultats  pour 
reproduire  les  gravures  sur  bois  qui  illustrent  aujourd'hui 
toutes  les  publications  populaires. 

Telles  sont  les  principales  causes  qui,  jointes  à  une  pre- 
mière spéculation  bien  entendue  sur  le  bon  marché,  ont 
donné  naissance  au  Penny -Magazine^  publication  qui 
a  été  suivie  d'une  foule  d'autres  basées  sur  le  même  prin- 
cipe tant  en  Angleterre  que  sur  le  continent.  Mais  jusqu'à 
ce  jour  ,  quoique  la  rédaction  et  les  gravures  du  Penny-" 
Magazine  aient  beaucoup  perdu  de  leur  premier  mérite , 
ce  recueil  a  conservé  sa  suprématie  dans  la  littérature  à 
bon  marché.  Aujourd  hui  ce  recueil  compte  cent  soixante 


g^  DES  PKOGRÈS  Dli   l'iMPIIIMERIE. 

mille  souscripteurs,  et  ses  profils  pour  l'année  i833  se  sont 
élevés  5  dit- on  ,  ài5,oooliv.  st.  (875,000  fr.  ).  Il  est  vrai 
que  ,  grâce  au  procédé  du  clichage  ,  les  administrateurs  du 
Penny 'Magazine  ont  retiré  un  bénéfice  immense  de 
leurs  gravures-,  ils  en  vendent  les  empreintes  au  Ma- 
gasin Piltoresque  de  Paris  ,  au  Pfenig-Magazin  de 
Leipsick,  et  à  une  entreprise  semblable  récemment  établie 
à  Florence  \  ils  envoient  en  outre  aux  Etats-Unis  un  exem- 
plaire complet  de  leur  recueil  coulé  en  plomb.  Par  ce 
moyen ,  ils  évitent  le  droit  énorme  de  33  p.  %  imposé  par 
le  gouvernement  américain  sur  les  livres  anglais  j  et  à  New- 
York  on  peut  publier,  malgré  la  cberté  de  la  main-d'œuvre 
et  du  papier,  un  Penny-Magazine  pour  deux  cents.  On 
le  voit ,  la  littérature  à  bon  marché  a  envahi  le  globe  en- 
tier -,  la  Russie  elle-même  ,  malgré  ses  douanes  et  sa  cen- 
sure 5  n'a  pu  se  soustraire  à  la  contagion  \  et  un  Magasin 
à  deux  sous  se  publie  maintenant  à  Saint-Pétersbourg. 

Cependant  on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître  que 
ces  sortes  de  publications  bien  dirigées  doivent  nécessaire- 
ment exercer  une  grande  influence  sur  les  progrès  de  la 
civilisation.  Malheureusement  la  marche  de  la  science  et 
des  arts  est  lente  et  n'a  pu  fournir  un  aliment  suffisant  à 
cette  dévorante  avidité  de  la  presse  à  bon  marché.  Les 
éditeurs ,  forcés  de  remphr  leurs  colonnes  à  tout  prix ,  ont 
exhumé  toutes  les  vieilleries  ^  en  quelques  mois  ,  les  vingt 
iournaux  à  bon  marché  qui  se  publient  à  Londres,  ne 
cherchant  qu  à  s'entraver  réciproquement ,  ont  exploité 
toutes  les  branches  de  1  arbre  encyclopédique.  Mais  comme 
leur  cercle  était  restreint,  et  que,  pour  être  populaires, 
ils  devaient  choisir  des  sujets  à  la  porlée  des  intelli- 
gences vulgaires  ,  les  matériaux  sont  devenus  chaque  jour 
plus  rares  et  ils  ont  été  bientôt  réduits  à  ne  publier  que 
des  rapsodies.  Aussi  le  succès  de  ces  entreprises  n'a-t-il  été 


DES  PBOGTlks  DE  LlMPRIMEUIE.  85 

en  général  qu'éphémère.  Combien  de  Touristes  (i)  dont 
le  voyage  s'est  terminé  à  leur  début  l  combien  à' Étoiles 
qui  n'ont  jamais  brillé!  combien  de  Gazettes  de  Santé 
qui  sont  mortes  d'inanition!  combien  aussi  de  plagiats  dé- 
guisés sous  des  titres  pompeux,  et  pour  lesquels  les  éditeurs 
auraient  dû  prendre  cette  devise  du  Voleur  :  Ex  rapto 
vivimus. 

Quelques  libraires,  efîrayés  de  ce  déluge  de  publica- 
tions à  bon  marché,  voulurent  d'abord  s'opposer  à  ce  débor- 
dement \  c'était  peine  inutile.  Ces  entreprises  portaient  avec 
elles  le  germe  de  leur  destruction.  Les  éditeurs  n'avaient 
eu  qu'un  but  :  faire  rapidement  fortune.  Quelques-uns  y 
sont  parvenus  -,  le  plus  grand  nombre  s'est  ruiné  \  et  encore 
quelques  années ,  il  ne  restera  de  toute  cette  littérature 
économique  que  le  souvenir  de  son  existence  passagère. 
Ne  soyons  pas  trop  sévères.  Quoique  ces  entreprises ,  sous 
le  masque  de  la  philantropie ,  n'aient  eu  d'autre  mobile 
que  l'intérêt  privé ,  elles  ont  cependant  éveillé  dans  les 
classes  inférieures  un  appétit  de  savoir  qu'elles  n'éprou- 
vaient pas  encore  -,  grâce  à  ces  productions  à  bon  marché , 
le  besoin  de  s'instruire  sest  partout  fait  sentir-,  les  vil- 
lages et  les  hameaux  ont  participé  aux  rayons  de  la  lumière 
scientifique  ;  et  si  elle  ne  leur  est  pas  encore  parvenue  dans 
toute  sa  pureté ,  du  moins  les  voies  sont  frayées  vers  une 
instruction  plus  forte  et  plus  rationnelle.  Mais  l'action  des 
publications  à  bon  marché  ne  s'est  pas  arrêtée  aux  classes 
inférieures  j  elle  a  agi  aussi  indirectement  sur  les  hautes 
et  moyennes  classes.  Ces  dernières,  craignant  de  se  voir 
débordées,  ont  eu  recours  à  des  livres  de  plus  haute  por- 
tée \  et  d'étage  en  étage ,  le  champ  de  la  science  s'est  élargi 

(i)  Allusion  à  plusieurs  recueils  à  boa  marché ,  publiés  à  Londres 
sans  succès. 


^6  DES  PROGRÈS  DE  L  IMPRIMERIE. 

pour  toute  la  société  j  car ,  il  faut  le  dire  ,  à  aucune  époque 
la  demande  des  livres  en  Angleterre  n'avait  été  aussi  con- 
sidérable :  traités  de  chimie,  de  physique,  ouvrages  de  . 
philosophie  et  de  haute  littérature,  s  éditent  et  s'épuisent 
avec  la  même  rapidité  (lue  les  publications  populaires, 
tant  les  hautes  classes  sont  ardentes  à  ne  pas  rester  en  ar- 
rière de  celles  que  la  fortune  a  placées  au-dessous  d'elles. 

Cependant  les  personnes  qui  ne  sont  point  au  fait  des 
mystères  du  puhlishei\  considérant  d'une  part  le  prix  élevé 
des  bons  ouvrages  de  librairie ,  et  de  l'autre  le  vil  prix  des 
publications  populaires ,  poseront  peut-élre  cet  embarras- 
sant dilemme  :  «  Ou  les  éditeurs  des  premiers  sont  des 
fripons  ,  ou  ceux  des  derniers  sont  des  dupes.  »  Il  y  aurait 
injustice  à  admettre  comme  générale  l'une  ou  l'autre  sup- 
position. 

Tout  le  monde  ne  sait  pas  quelle  différence  i)  y  a  entre 
les  frais  d'une  publication  ordinaire  et  ceux  des  publica- 
tions dites  économiques.  Elle  est  immense.  L'homme  de 
lettres  appelé  à  concourir  à  la  rédaction  d'un  ouvrage  qui, 
par  sa  nature,  ne  doit  circuler  que  parmi  les  classes  lettrées, 
exige  une  plus  forte  rémunération  ,  parce  quil  est  obligé 
d'apporter  à  ses  articles  plus  de  soin  qu  à  ceux  destinés 
aux  publications  populaires  :  le  marchand  de  papier,  qui 
fournit  des  qualités  plus  belles  ^  l'imprimeur,  qui  donne  un 
travail  mieux  fini,  se  font  payer  davantage  ;  les  libraires  dé- 
taillans  ,  quisaventd'avancequ  ils  ne  vendront  qu'un  très- 
petit  nombre  d'exemplaires,  demandent  aussi  des  droits  de 
commission  plus  élevés.  Ainsi  tout  accroît  les  frais  d'une  pu- 
blication consciencieuse  quel'on  veut  environner  de  quelque 
estime.  Mais  les  éditeurs  de  livres  à  bon  marché  trouvent 
encore  une  économie  bien  plus  grande,  en  se  dispensant  de 
payer  une  rédaction  spéciale,  ainsi  que  nouslevoyonsdansle 
compte  rendu  du  Penny- Magazine.  D'après  ce  document, 


DES  PROGRÈS   DE  l'iMPRIMERIE.  %h 

U  résulte  que  les  sept  huitièmes  des  articles  publiés  dans  ce 
recueil  sont  des  extraits  ou  des  analyses  d'ouvrages  plus  ou 
moins  nouveaux,  plus  ou  moins recommandables.  Ajoutons 
à  tous  ces  moyens  économiques  que  ne  néglige  pas  la  litté- 
rature kpennj^  ceux  qui  résultent  de  léconomie  du  tirage, 
de  la  qualité  inférieure  du  papier  employé ,  etc. ,  etc.  , 
et  l'on  aura  alors  le  secret  de  tous  ces  prétendus  phéno- 
mènes de  la  presse  à  bon  marché.  Puis  la  modicité  du  prix 
augmente  la  vente,  et  la  vente,  à  son  tour,  permet  d'é- 
tablir à  bas  prix.  Ce  secret  n'est  pas  nouveau  ;  c'est  de- 
puis long-tems  celui  des  économistes  et  des  gouvernemens; 
ils  savent  que  la  réduction  d'une  taxe  ne  diminue  pas  les 
revenus  publics,  puisque  la  consommation  augmente.  Ce- 
pendant, cette  combinaison  ne  pourrait  réussir,  quant 
aux  publications  littéraires ,  sans  la  réunion  de  plusieurs 
circonstances.  Nous  allons  les  déduire. 

Voici  les  principaux  articles  de  dépenses  qui  entrent 
dans  la  fabrication  d'un  ouvrage  de  librairie  :  honoraires  de 
l'éditeur  et  des  hommes  de  lettres  ;  composition  ;  stéréotv- 
page  ^  tirage  ;  papier  -,  brochage  ou  reliure. 

Le  coût  des  trois  premiers  chapitres  de  dépense  est  le 
même,  à  quelque  nombre  d  exemplaires  que  l'on  tire. 
Lorsqu'on  augmente  Fédition ,  il  n'y  a  que  les  trois  der- 
niers qui  ajoutent  aux  frais.  Mais  aussi  le  tirage  est  suscep- 
tible d'une  grande  économie.  Une  feuille  d'impression  sur 
papier  ordinaire  ,  tirée  à  la  presse  à  bras,  se  paie  i6  schell. 
(20  fr.)  le  mille.  Mais  si  l'on  fait  un  tirage  considérable ,  on 
peut,  en  se  servant  de  la  presse  mécanique,  imprimer  une 
feuille  de  double  grandeur,  à  ra'son  de  10  schell.  le  mille, 
seulement.  Le  brochage  est  de  peu  d'importance  ;  cepen- 
dant on  peut  encore  économiser  quelque  chose  sur  cet  ob- 
jet ,  lorsqu'on  fait  une  édition  considérable.  Le  papier 
pour  2,000  exemplaires  coûte  absolument  le  double  de 


^S  DES  PROGRES  DE   l'iMPHTMEBIE. 

celui  que  demandent  i,ooo  exemplaires  ,  en  admettant 
toutefois  qu'il  soit  du  même  format ,  du  même  poids  et  de 
la  même  finesse.  On  peut  se  retirer  sur  le  papier,  mais 
il  faut  calculer  soigneusement  ses  économies  *,  car  souvent 
elles  sont  accompagnées  d'inconvéniens  très-graves.  En 
augmentant  le  format  du  papier,  et  en  réduisant  le  nom- 
bre de  pages ,  il  n'y  a  point  économie  sur  le  papier , 
mais  seulement  dans  le  tirage,  puisque,  comme  nous 
Tavons  dit  ,  en  se  servant  de  la  presse  mécanique ,  une 
grande  feuille  ne  coûte  pas  plus  cher  de  tirage  qu'une  pe- 
tite. Au  moyen  de  cette  augmentation  dans  les  dimensions 
du  papier,  on  peut  donner  des  pages  à  double  colonne  j  or 
une  page  à  double  colonne  contient  beaucoup  plus  de  ma- 
tière qu'une  page  ordinaire  ,  parce  qu  elle  exige  moins  de 
marge  ,  et  qu'on  peut  y  faire  entrer  un  plus  petit  caractère 
sans  blesser  l'œil  et  le  bon  goût. 

Mais  pour  pouvoir  tirer  parti  de  tous  ces  moyens ,  il 
faut  que  Touvrage  que  l'on  offre  au  public  soit  essentielle- 
ment populaire  j  il  faut  que  les  matières  quil  traite  soient 
accessibles  à  toutes  les  intelligences:  sans  cette  condition  ex- 
presse, le  bas  prix  auquel  on  le  proposerait  n'en  accroîtrait 
pas  considérablement  la  demande.  En  effet,  pour  qu'un 
achat  s'effectue,  il  faut  que  l'objet  mis  en  vente  puisse  con- 
venir à  l'acheteur,  quel  qu'en  soit  le  prix.  Si  les  œuvres  de 
Thomas  Reid  ,  ou  celles  de  Dugald-Stewart  étaient  mises 
en  vente  pour  un  prix  équivalent  à  celui  du  Pennj-Ma' 
gazine,  l'éditeur  ne  retirerait  pas  du  débit  une  somme 
assez  considérable  pour  couvrir  ses  frais  d'impression, 
parce  qu'il  n'y  aurait  pas  un  nombre  suffisant  d'ache- 
teurs. Que  l'on  songe  qu'il  faut  que  les  éditeurs  du 
Penny' -Magazine  vendent  ^0,000  exmplaires  de  leur 
ouvrage  pour  couvrir  leurs  frais.  Or,  quel  sera,  dans 
l'étal  actuel  de  la  société,  l'ouvrage  scientifique  ou  d'une 


DES  PROGRÈS  DE    l'iMPRIMERIE.  89 

haute  porlée  littéraire  qu'on  pourrait  espérer  de  placer  en  si 
grand  nombre,  aujourd'hui  que  ces  sortes  d'ouvrages  n'ob- 
tiennent qu'un  placement  de  deux  àlrois  mille  exemplai- 
res ?  L^£'<^m^W7•^/z-/?e^^^e^v  a  un  tirage  moyen  de  8,000 
exemplaires,  et  le  Quarterly^  de  6,000.  Maintenant  on  le 
conçoit  sans  peine  :  les  frais  de  rédaction  ,  de  composition, 
de  dessin  et  de  gravure  qui  sont  les  mêmes ,  ou  qui  pres- 
que toujours  coûtent  plus  cher  pour  un  ouvrage  de 
science  ou  de  littérature  que  pour  un  livre  populaire  ,  ne 
se  trouvant  répartis  qu'entre  un  petit  nombre  de  sou- 
scripteurs, l'ouvrage  doit  nécessairement  être  d'un  prix 
plus  élevé  que  celui  qui  par  sa  nature  comporte  un  grand 
nombre  de  souscripteurs.  Admettons  par  exemple,  que  les 
frais  de  rédaction ,  de  composition  ,  de  dessin  et  de  gra- 
vure du  Pennj -Magazine  ^  s'élèvent  à  60,000  schell.  et 
que  le  placement  soit  de  120,000  5  il  est  évident  quen 
vendant  chaque  exemplaire  6  pences  (60  centimes)  ,  tout 
les  frais  seront  couverts  j  si ,  au  contraire  ,  le  placement 
n'est  que  de  60,000,  il  faudra  vendre  chaque  exemplaire 
un  schelling  -,  s'il  est  de  10,000,  six  schell.  ^  et  enfin  s'il 
était  réduit  à  3, 000,  ce  qu'aujourd'hui  l'on  obtient  pour 
5  schell.  coûterait  une  livre   sterling. 

Voilà  le  secret  de  toutes  ces  publications  à  bon  marché 
dont  l'apparition  étonna  les  Trois-Royaumes.  Sans  doute 
il  fallait  de  la  sagacité,  de  la  hardiesse  pour  se  livrer  à  de 
semblables  entreprises  -,  ces  qualités  ne  sont  pas  rares  par 
le  tems  qui  court  j  d'ailleurs  que  n'entreprend-on  pas  au- 
jourd'hui !  on  trouve  des  spéculateurs  pour  tout ,  et  sur 
tout.  On  place  des  actions  pour  l'exploitation  de  mines 
qui  n'existent  pas  ^  on  souscrit  des  emprunts  pour  des 
gouvernemens  insolvables  5  on  soudoie  les  armées  d'un 
prince  sans  royaume  ^  on  colonise  des  pays  où  les  éraigrans 
ne  peuvent  pas  résister  aux  rigueurs  du  cUmat  j  etc.,  etc. 


go  DES  PROGRES   DE   L  IMPRIMERIE. 

Rien  donc  ne  s'opposait  à  ce  que  1  on  fil  aussi,  par  spécu- 
lation, de  la  science  et  de  la  littérature  à  bon  marché.  Notre 
époque  est  une  époque  d'essais:  aussi  l'entreprise  a-t-elle 
été  tentée  avec  ardeur  ;  malheureusement  on  a  voulu  l'é- 
tendre aux  productions  les  plus  élevées  de  l'esprit  5  c'est 
là  le  vice ,  c'est  là  l'écueil.  La  littérature  à  bon  marché  ne 
peut  être  réellement  utile  que  pour  mettre  à  la  portée  des 
classes  inférieures,  au  moyen  danalysesbien  faites,  les  ou- 
vrages tombés  dans  le  domaine  public  ,  et  sanctionnés  par 
le  tems  et  la  critique. 

On  n'a  pas  voulu  se  circonscrire  dans  ces  limites^  les 
publications  à  bon  marché  ont  eu  le  fol  orgueil  de  mar- 
cher à  la  tète  de  la  civilisation ,  cl  leur  rédaction  confiée 
à  des  mains  inhabiles  n'a  présenté  que  de  ridicules  tra- 
veslissemens.  Les  souscripteurs,  séduits  par  le  bas  prix, 
cl  surlout  parle  luxe  des  annonces,  se  sont  d'abord  présen- 
tés ;  mais  ils  n'ont  pas  tardé  à  se  dégoûter.  Bientôt  ils 
sont  revenus  à  leurs  anciens  amis ,  à  ceux  qui ,  avec 
conscience,  s'étaient  toujours  appliqués  à  varier  leurs  plai- 
sirs en  agrandissant  la  sphère  de  leurs  connaissances.  Aussi, 
quand  ils  sont  venus  de  nouveau  s'inscrire  sur  nos  re- 
gistres de  souscription  :  «  Nous  ne  voulons  plus,  nous  ont- 
ils  dit ,  être  condamnés  à  relire  pour  la  vingtième  fois  des 
articles  prétendus  de  fraîche  date:  nos  yeux  ne  peuvent 
plus  soufifrir  ce  détestable  papier  jaune ,  ces  doubles 
colonnes  remplies  de  caractères  microscopiques  et  allon- 
gées sur  un  format  bâtard  I  Puisez  dans  noire  bourse,  et 
procurez-nous  ces  jouissances  d'autrefois,  si  vives  et  si 
pures  ^  nous  avons  encore  quelques  écus  pour  paver , 
chaque  terme,  ou  chaque  mois,  le  savant  Quaiterlj,  ou 
le  Monthly  aux  piquantes  révélations  !  » 

(  Montlily  Liierarj  Magazine,  ) 


ORGANISATION  MILITAIRE  ET  NAVALE 


DE     L    EGYPTE 


SOUS  MEHEMET-ALÏ. 


C'est  un  tableau  digne  de  tout  Tintérét  de  l'observateur, 
que  celui  de  l  Egypte ,  afiFranchie  après  quarante  siècles 
d'asservissement  du  joug  de  ses  oppresseurs  par  la  main 
puissante  d'un  homme  de  génie ,  pour  la  faire  entrer  in- 
sensiblement dans  les  voies  de  la  civilisation.  Jusquici 
l'Europe  était  restée  muette  spectatrice  des  actes  qui  doi- 
vent amener  le  dénouement  du  grand  drame  de  la  résurrec- 
tion de  Tempire  arabe  ,  mais  elle  comprend  enfin  qu'il  est 
tems  qu'elle  intervienne  dans  cette  révolution  ,  qui ,  si  elle 
n'était  pas  sagement  combinée  ,  pourrait  avoir  des  résul- 
tats funestes  pour  TOccident^  aussi,  pensons-nous  qu'il  ne 
sera  pas  sans  intérêt  de  signaler  à  l'atienlion  publique  cette 
vigoureuse  organisation  militaire  et  navale ,  dans  laquelle 
Mehemet-Ali  a  puisé  le  principal  élément  de  sa  puissance, 
et  qui  plus  tard  lui  fournira  sans  doute  les  moyens  de 
proclamer  son  entière  indépendance. 

L'Egypte  ,  par  le  caractère  de  ses  habitans ,  était  le 
pays  du  monde  qui  se  prétait  le  plus  à  la  centralisation  du 
pouvoir  en  une  seule  main  -,  aussi  Mehemet-Ali  a-t-il 
habilement  profilé  de  cette  disposition,  et  s'est  constitué 
le  seul  arbitre  des  destinées  de  cette  vaste  et  fertile  contrée. 
Affaires  civiles  ,  militaires ,  organisation  et  mouvemens  de 
la  marine  et  du  commerce,  le  pacha  y  dirige  tout.  Dès  la 
pointe  du  jour  il  est  sur  le  port,  et  sembarque  pour  l'in- 
spection de  sa  flotte  j  de  là  il  va  à  l'arsenal  où  il  donne 


go.     okgamsation  militaire  et  navale  de  l'égypte 

audience  tour  à  tour  à  son  état-major,  aux  principaux 
agens  de  Tadministralion  civile  et  aux  comraerçaiis.  Daus 
laprès-midi,  il  retourne  en  rade  où  on  le  voit  souvent  à 
bord  des  vaisseaux  qui  sont  sur  le  point  de  mettre  à  la 
voile.  Le  reste  de  la  journée  est  consacré  au  travail  et  aux 
pratiques  d'une  religion  dont  il  accomplit  les  rites  avec 
une  régularité  exemplaire. 

On  connaît  les  progrès  inouïs  de  la  fortune  de  Mehemet- 
Ali  :  né  à  Cavalla  en  Romélie,  et  ayant  dès  sa  jeunesse  perdu 
son  père,  il  entra  au  service  du  gouverneur  de  ce  bourg  en 
qualité  de  receveur  des  taxes.  La  considération  qu'il  acquit 
dans  cet  emploi,  et  le  riche  mariage  qu'il  contracta ,  le  firent 
élever  au  grade  de  bimhaschi^  ou  chef  d'un  bataillon  de 
trois  cents  hommes  fournis  par  le  canton  de  Cavalla  à 
l'armée  envoyée  en  Egvpte  en  1798,  contre  les  Français. 
Dès  le  premier  jour  qu'il  débarqua  sur  cette  terre  qui 
devait  être  le  théâtre  de  sa  gloire  et  de  sa  puissance ,  la 
fortune  n'a  cessé  un  seul  instant  de  lui  être  fidèle. 

Depuis  la  mort  d'Ali-Bey,  en  1779,  les  Turcs  et  les 
Mamelucks  s'étaient  disputé  la  domination  de  l'Egypte. 
Toute  la  tactique  de  Mehemet-Ali  fut  de  les  affaiblir 
les  uns  par  les  autres  ^  leurs  luttes  mutuelles ,  les  vides 
qu'elles  ouvraient  dans  leurs  rangs  ,  servirent  constamment 
de  marche-pied  à  son  pouvoir.  Envoyé  à  la  tête  d'une  di- 
vision turque  contre  les  Mamelucks ,  il  se  réunit  à  eux  , 
marcha  sur  le  Caire ,  et  chassa  le  gouverneur  duquel  il 
tenait  son  autorité  5  puis  il  en  expulsa  à  leur  tour  les 
Mamelucks ,  et  rappela  le  gouverneur  qu'il  avait  banni. 
Bientôt  après,  il  fomenta  secrètement  une  insurrection 
qui  l'éleva  à  la  place  de  l'ancien  gouverneur.  Ces  ma- 
nœuvres durèrent  six  ans  ^  deux  ans  après  il  avait  sur- 
monté tous  les  obstacles  qui  entravaient  sa  domination  , 
et  le  divan  lui  avait  accordé  finvesliture  de  la  vice-royauté 


SOLS    MEHKMET-ALI.  ()3 

d'Egypte.  Depuis  ce  moment  sa  volonté  de  fer  n'a  eu 
qu'un  but  :  la  civilisation  de  son  pays  adoptif.  Tous  les 
coups  portés  à  son  autorité ,  toutes  les  attaques  tentées 
contre  ses  possessions,  ont  été  repoussés  avec  une  énergie 
et  un  bonheur  inouïs  ;  et  chaque  victoire  a  servi  à  raffer- 
missement de  sa  puissance  au  dedans,  ei  lui  a  valu  au 
dehors  un  accroissement  de  territoire.  En  conquérant  la 
Mecque  et  Médine  ,  ces  deux  berceaux  de  Tislamisme  , 
en  triomphant  des  Wechabites ,  qui  avaient  si  long-tems 
défié  les  armées  turques  et  persanes ,  il  a  conquis  l'estime 
et  la  vénération  des  vrais  crovans.  Au  sud  il  a  poussé  ses 
conquêtes  dans  la  Nubie,  plus  loin  que  ne  l'avaient  fait 
dans  les  tems  antiques  les  Grecs  et  les  Persans  ^  on  sait 
avec  quelle  terrible  énergie  il  a  terrassé  le  pouvoir  anar- 
chique  des  Mamelucks  ,  et  mis  un  terme  à  leurs  révoltes. 
Depuis  son  avènement  au  pouvoir ,  il  avait  cherché  à 
organiser  à  l'européenne  des  bataillons  turcs  et  albanais  ; 
cette  nouvelle  discipline  ,  toute  impopulaire  qu'elle  était, 
se  maintint  quelque  tems ,  grâce  à  ses  victoires  et  à  la  ri- 
gueur du  despotisme  oriental  ;  mais  celte  rigueur  amena 
de  terribles  représailles.  En  i8i5,  les  troupes  se  révoltè- 
rent, égorgèrent  leurs  ofEciers ,  mirent  le  Caire  au  pillage, 
et  forcèrent  IMehemet  à  chercher  son  salut  dans  une 
prompte  fuite.  Il  reparut  dès  que  l'orage  commença  à  se 
calmer,  et  il  se  conduisit  dans  ces  difficiles  conjonctures 
avec  un  sang-froid  et  une  sagesse  admirables.  Loin  de 
montrer  une  imprudente  frayeur ,  il  se  présenta  devant 
ses  troupes  ,  et  les  somma  de  rentrer  dans  le  devoir,  en 
leur  promettant  de  ne  plus  les  soumettre  à  la  discipline 
européenne  ,  d'indemniser  les  marchands  dont  les  maga- 
sins avaient  été  pillés ,  el  d'accorder  une  amnistie  générale. 
Il  fut  fidèle  à  cet  engagement ,  mais  il  persista  dans  la  ré- 
solution d'avoir  une  armée  régulière  3  et  renonçant  à  dis- 


c)4  opiGANisAtion  militaire  et  kavale  de  l'égypte 
cipliner  les  Turcs  et  les  Albanais ,  il  s'attacha  exclusive- 
ineiil  à  prendre  parmi  les  naturels  de  l'Egypte  les 
inslrumens  de  sa  puissance.  Il  reconnut  qu'il  fallait  attri- 
buer le  peu  de  succès  de  ses  premiers  essais  aux  mesures 
acerbes  qu  ii  avait  employées  -,  il  répudia  ce  déplorable 
système,  et  s'attacha  à  populariser  ses  plans  d'organisation 
mililaire ,  en  faisant  aimer  la  profession  de  soldat.  Ses 
troupes  sont  aujourd  hui  bien  vêtues,  bien  payées,  un 
excellent  code  disciplinaire  les  gai  mtit  de  toute  oppression  ^ 
et  les  grades  ,  accessibles  à  tous ,  n'y  sont  accordés  qu'au 
talent  et  au  courage.  C'est  ainsi  qu'il  a  moralisé  son  armée 
et  lui  a  inspiré  une  salutaire  émulation. 

Il  possède  aujourd  hui  une  infanterie  bien  exercée  et 
aguerrie  par  la  victoire  ,  une  cavalerie  parfaitement 
montée,  dans  laquelle  figurent  un  régiment  de  lanciers 
d'une  belle  tenue  ,  une  artillerie  bien  servie,  et  un  corps 
d'artificiers  pour  le  service  des  fusées  à  la  Congrève. 

L'énergique  volonté  de  Mehemet-Ali ,  les  lalens  mili- 
taires de  son  fils  n'auraient  point  suffi  pour  amener  ces 
grands  résultats  ,  s'il  n'avait  appelé  à  lui  et  attaché  à  sa  for- 
tune plusieurs  hommes  de  talent,  que  les  réactions  de 
i8i5,  en  France  ,  et  de  iBsS  ,  en  Italie  et  en  Espagne, 
avaient  banni  de  leur  pairie.  Une  foule  de  ces  victimes 
des  désastres  de  Napoléon  ,  ou  des  insurrections  de  1820, 
courageux  ,  ardens,  au  génie  aventureux,  voués  par  in- 
stinct aux  progrès  des  idées  libérales  ,  admirables  instru- 
mens  dans  la  main  du  conquérant  civilisateur  ,  vinrent 
peupler  son  empire.  Le  pacha  d  Egypte,  accessible  à  tous, 
les  appela  aux  emplois  qui  paraissaient  le  mieux  leur  con- 
venir \  sa  prédilection  était  toutefois  pour  ceux. qui  se  pré- 
sentaient en  qualité  d'officiers-instructeurs  de  la  nouvelle 
armée.  Ces  derniers  avaient  auprès  de  lui  un  protecteur 
et  un  ami,  dans  Tancien  officier  français  Sèves,  connu  au- 


sous  MEHEMET-ALI.  g5 

jourd'hui  sous  le  nom  de  Soliman-Bey  ,  et  élevé  à  la  di- 
gnité de  pacha.  Il  est  juste  de  reconnaître  que,  malgré  sa 
conversion  à  la  foi  musulmane,  cet  intrépide  aventurier 
a  su  se  concilier  à  Alexandrie  Testime  des  Francs  et  des 
Arabes.  Les  autres  Européens  établis  en  Egypte  ont  offert 
leurs  services  au  pacha ,  comme  médecins ,  apothicaires , 
marchands,  artisans  ou  marins  ;  et  chose  singulière,  beau- 
coup d'entre  eux  ,  engagés  dans  des  emplois  étrangers  à 
leurs  études  et  à  leurs  professions  antérieures,  s'en  ac- 
quittent à  merveille. 

Quant  à  ceux  qui  ne  montraient,  après  quelques  jours 
d'épreuve,  aucune  disposition  pour  l'état  qu'ils  prétendaient 
connaître,  ils  étaient  impitoyablement  congédiés.  C'est  ainsi 
que  le  pacha  est  parvenu  à  réunir  un  corps  d'ofBciers-in- 
sti  ucteurs,  qui  ont  converti  de  misérables  tribus  arabes  en 
une  armée  régulière  et  parfaitement  disciplinée.  Ce  n'est 
pas  l'air  imposant  du  soldat  ni  sa  brillante  tenue  qu'il  faut 
admirer  ^  imaginez  une  bande  de  malheureux ,  au  teint 
bronzé,  dont  les  vétemens  tombent  en  lambeaux,  marchant 
à  pas  précipités  au  bruit  d'un  fifre  et  d  un  tambour,  avant 
à  leur  tète  un  de  leurs  compatriotes  armé  d'un  énorme 
bancalj  et  vous  aurez  une  idée  de  l'armée  régulière  de 
Mehemet-Ali.  Un  factionnaire  ne  reste  ])as  debout  l'arme 
au  bras  ^  il  s'assied  à  terre  et  passe  son  îems  à  fumer.  Les 
soldats  ont  l'habitude  de  tenir  leurs  fusils  par  la  détente , 
ce  qui  aurait  de  graves  inconvéniens  s'ils  étaient  chargés  -, 
heureusement  on  ne  leur  donne  des  cartouches  que  pour 
en  faire  usage  immédiatement  :  au  reste,  leurs  armes  sont 
parfaitement  entretenues. 

Les  recrues  arabes  prennent  de  plus  en  plus  du  goût 
pour  l'état  militaire  ,  et  on  les  voit  souvent ,  après  avoir 
étudié  l'école  de  peloton  sous  les  ordres  de  finslrucleur , 
s'exercer  eux-mêmes  au  maniement  du  fusil. 


QÔ       ORGANISATION  MILITAIRE  ET  NAVALE  DE  l'ÉGYPTE 

La  levée  des  troupes  pour  le  service  de  terre  et  de  mer  se 
fait  d'une  manière  expédilive,  bien  digne  d'un  gouverne- 
ment absolu  et  d'un  peuple  qui  n'a  aucune  idée  de  la  li- 
berté individuelle.  On  envoie  à  tous  les  sheiks  des  villages 
arabes  Tordre  de  fournir  chacun  un  nombre  donné  d'ha- 
bitans,  dans  un  délai  déterminé,  et  de  les  envoyer  au 
Caire  ou  à  Alexandrie,  suivant  qu'ils  sont  destinés  à  l'ar- 
mée de  terre  ou  de  mer.  Le  sheik,  qui  ne  peut  compléter 
son  contingent ,  est  tenu  de  marcher,  lui  et  ses  proches, 
à  la  place  des  réfractaires  -,  ces  malheureux  partent ,  liés 
l'un  à  l'autre  au  moyen  de  cordes  qui  les  empêchent  de  s'é- 
vader. A  leur  arrivée ,  la  métamorphose  est  complète  ,  un 
uniforme  assez  propre  remplace  les  haillons  qui  les  cou- 
vraient et  leur  caractère  change  avec  leur  habit.  Ces  hommes 
qu'il  était  d'abord  si  difficile  d'amener  sous  les  drapeaux, 
et  qui  ont  eu  à  subir  tant  de  violences  avant  d'y  arriver  , 
ne  tardent  pas  à  se  passionner  pour  leur  nouvel  état  et 
prennent  grand  plaisir ,  lorsqu'on  les  envoie  en  recrute- 
ment, à  exercer  contre  leurs  nouveaux  camarades  les  vio- 
lences qui  les  indignaient  (juand  ils  en  étaient  victimes. 

Les  hommes  qu'on  réserve  pour  la  marine  sont  em- 
barqués sur  le  Nil.  Pour  les  reconnaître  dans  k  cas  où 
ils  viendraient  à  s'échapper ,  on  leur  grave  une  ancre  sur 
le  dos  de  la  main  -,  dès  leur  arrivée ,  on  les  exerce  à  la 
manœuvre  des  voiles  et  des  canons ,  et  en  peu  de  tcms  ils 
s'en  acquittent  avec  beaucoup  de  précision  et  d'adresse. 
Lorsqu'on  lance  un  nouveau  bâtiment ,  on  forme  son  équi- 
page d'anciens  matelots  pris  dans  le  reste  de  la  flotte  5  le 
pacha  peut  ainsi  se  servir  d'un  vaisseau  aussitôt  après  sa 
construction. 

Lorsque  Mehemet  éprouve  quelques  embarras  pour 
compléter  une  levée  ,  il  envoie  un  corps  de  troupes  dans 
les  grandes  villes  pour  y  faire  la  presse  des  Arabes.  Mais 


SOLS  MEUËMëT-ALI.  g"^ 

comme  celle  méthode  expéditive  enlève  une  foule  de  per- 
sonnes au  service  des  Européens ,  on  relâche  tous  ceux 
que  leurs  maîtres  viennent  réclamer  ;  et  on  leur  délivre 
une  carte  de  sûreté ,  qui  les  met  à  l'abri  de  nouvelles 
vexations. 

Outre  son  armée  régulière ,  le  pacha  a  encore  à  son 
service  des  troupes  irrégulières,  composées  d'Albanais  et  de 
Candiotes  pour  Tinfanlerie ,  et  d'Arabes  bédouins  pour  la 
cavalerie.  L'aspect  des  premiers ,  armés  d'yatagans  et  de 
longs  pistolets  ,  est  effrayant  pour  l'homme  inoffensif  qui 
les  rencontre  et  à  qui  ils  peuvent  fort  brutalement  demander 
compte  d'un  regard  indiscret.  Il  n'est  point  de  barbares 
dont  l'aspect  soit  plus  farouche  que  celui  des  Albanais;  les 
Bédouins  eux-mêmes  sont  moins  repoussans.  Ces  troupes 
irrégulières  sont  au  reste  excellentes  dans  une  escarmouche 
et  dans  une  retraite. 

Mais  c'est  surtout  dans  l'organisation  de  la  marine  que 
s'est  déployé  le  génie  de  Mehemet.  Elle  consiste  aujourd'hui 
en  six  vaisseaux  de  ligne,  cinq  grandes  frégates ,  cinq  cor- 
vettes, huit  bricks  et  un  cutter  -,  elle  possède  en  outre  six 
brûlots  et  trente  bàtimens  de  transport. 

Le  tableau  suivant  indique  le  nom  de  chaque  vaisseau, 
le  nombre  d'hommes  d'équipage  ,  celui  des  canons  et  le 
tonnage, 

VAISSEAUX   DE   tIGNÏ,. 


ISoms  des  Vaisseaux.                    Canous.  Équipage. 

Le  Caire. i38  i,5oo 

L'Acre ,  i38  i,5oo 

Le  Mahallct  ekeby loo  1,900 

Le  Mansoura v. . . . .  100  1,200 

L'Âiexaadrie - q6  1 ,200 

L'Aboukir «  . .  90  800 

vu. 


Tonuage, 
0,800 
3,800 
3,000 

3,000 
3,000 

2,000 


t)f>       OTIGANISATIOIS   MILITAIRE  ET  JîAVALE   DE  L  EGYPTE 
FRÉGATES, 

r^'onis  des  Vaisseaux.                   Canons.            E(piipagc.  Tonnage. 

LaJaffa 62  55o  1,800 

La  Bahaira 60  55o  1 ,600 

La  Kaffié  Cheyk 58  5oo  1,700 

La  Rascbid 58  5oo  1 ,700 

La  Shirjahaat 56  5oo  i,5oo 

La  Darniette 5o  4oo  1 ,4oo 

La  Mufta  Jahaat 48  4oo  1,200 

CORTBTTES. 

La  Tanta 24  5oo  750 

La  Pelcngajahaat 22  260  600 

La  Jenna  Bahaira 20  200  5oo 

La  Foaah ao  200  5oo 

La  Jahaatdi  Peckert 20  200  45o 

BRICKS. 

Le  Shaudra 20  200  4oo 

Le  Feshna 20  200  4oo 

Le  Semiada  Jahaat 18  i5o  35o 

Le  Chaba  Jahaat 18  i5o  35o 

Le  Tempsa 16  100  3oo 

Le  Washington 16  100  5oo 

Le  Berda  Jahaat 10                   90  180 

Le  Psyché 22  200  4oo 

Lu  cutter. 2  i5 


Total i,3o2  i3,i 


00 


On  demeure  confondu  en  présence  d'une  marine  aussi 
puissante,  si  on  considère  que  la  flotte  égyptienne  a  fait 
des  pertes  considérables  à  la  bataille  de  Navarin ,  et  que 
rÉgypte  n'a  qu'un  port  militaire,  celui  d'Alexandrie.  Mais 
aussi  quelle  activité  dans  les  travaux  !  quelle  rigide  surveil- 
lance sur  les  chantiers  de  construction  ! 


sous  MBHEMET-ALÏ.  QQ 

Il  y  a  dix-huit  mois  que  le  pacha  n'avait  que  deux  vais- 
seaux de  ligne  armés  et  équipés  -,  il  en  a  maintenant  six  , 
qui  tiennent  ia  mer,  et  quatre  en  construction  ,  dont  deux 
de  cent  canons  ,  et  les  deux  autres  de  quatre-vingts.  Le 
chantier  est  assez  vaste  pour  construire  à  la  fois  quatre 
vaisseaux  et  un  brick  ou  une  corvette.  Dans  Tété  de  i833, 
on  a  lancé  un  vaisseau  de  cent  trente-huit  canons  qui  a 
été  aussitôt  expédié  vers  les  côtes  de  T Asie-Mineure.  La 
construction  de  ces  bâtimens ,  sans  être  aussi  solide  que 
celle  des  vaisseaux  anglais ,  suffit  néanmoins  pour  Tusage 
auquel  on  les  destine  -,  mais  les  eaux  du  port  sont  tellement 
vaseuses,  qu'on  est  forcé  de  lancer  les  grands  vaisseaux 
avant  qu'ils  soient  complètement  achevés.  Presque  tous 
les  bois  de  la  marine  proviennent  des  forets  de  TAsie-Mi- 
neure,  dont  le  Grand-Seigneur  favorise  la  coupe,  et  on  les 
transporte  à  très-peu  de  (rais  sur  des  navires  turcs  ou 
égyptiens.  L'artillerie  et  les  munitions  sont  fournies  en  gé- 
néral par  l'Angleterre. 

La  rapidité  qu'on  remarque  dans  la  construction  des 
vaisseaux  à  Alexandrie  tient  moins  encore  à  la  surveillance 
constante  du  pacha,  qu'au  nombre  immense  d'ouvriers  qu'il 
emploie.  Tant  que  la  flotte  est  en  rade,  il  fait  travailler 
dans  ses  chantiers  la  moitié  de  ses  matelots.  Le  jour  où  le 
bâtiment  est  lancé  est  un  jour  de  fête  pour  toute  la  popu- 
lation. Sa  mise  à  flot  est  saluée  par  l'artillerie  de  la  flotte  et 
les  batteries  des  forts ,  et  par  une  décharge  générale  des 
troupes  rassemblées  sur  le  port,  et  le  pacha,  qui  préside 
toujours  à  cette  fête,  fait  un  riche  présent  au  constructeur. 

Les  ateliers  de  l'arsenal  ne  sont  pas  moins  dignes  d'at- 
tention que  les  chantiers  de  la  marine  ^  c'est  là  qu'on  ad- 
mire surtout  les  soins  assidus  de  iVlehemt  t-AIi  pour  l'in- 
struction des  Arabes ,  et  les  progrès  de  ces  derniers  dans 
les  arts  mécaniques.  Ou  y  fait  usage  de  baromètres,  de 


100    ORGANISATION  MILITAIRE  ET  NAVALE  DE  l'ÉGYPTE 

compas ,  et  d'une  foule  d'inslrumens  de  précision  -,  ici  Ton 
cisèle  le  bronze  pour  la  décoration  du  vaisseau  ;  ailleurs 
les  charpentiers  ,  les  labletiers ,  les  tapissiers  ,  les  menui- 
siers, etc.,  etc.,  travaillent  avec  ardeur  à  son  ameublement, 
tandis  qu  une  nuée  de  forgerons  et  d'armuriers  s'occupent 
de  son  armement  ;  mais  le  plus  intéressant  des  ateliers  de  la 
marine,  c'est  la  corderie,  l'une  des  plus  belles  de  l'Europe. 
La  marine  a  pour  chef  des  hommes  de  caractère  et  de 
talens  fort  divers ,  qu'il  ne  sera  pas  sans  intérêt  de  faire 
connaître. 

Osman  Noureddin  pacha,  amiral  et  ministre  de  la  ma- 
rine ,  s'est  élevé  rapidement ,  grâce  au  hasard,  à  l'intrigue 
et  à  la  duplicité,  de  la  condition  la  plus  obscure,  au  poste 
qu'il  occupe,  et  il  a  eu  le  secret  de  s'y  maintenir,  sans 
amis ,  sans  talens ,  sans  aucun  des  dehors  affectueux  qui 
iustifient  souvent  les  caprices  du  sort.  On  croit  cependant 
que  sa  chute  sera  aussi  rapide  que  son  élévation,  car  il  lui 
sera  difficile  de  cacher  plus  long-tems  à  son  maître  son 
ignorance  et  ses  injustices.  Né  à  iMitylène  en  1793,  et  fils 
d'un  misérable  porteur  d'eau,  Osman  eut  le  bonheur  de 
faire  partie  des  jeunes  élèves  que  le  pacha  envoya  en  Eu- 
rope pour  y  faire  leur  éducation.  Il  passa  plusieurs  années 
en  Italie  et  en  France ,  et  à  son  retour  il  possédait  parfai- 
tement la  langue  de  ces  deux  pays.  Le  pacha,  après  l'avoir 
promu  au  grade  de  bey ,  l'envoya  à  Candie  à  la  fin  de  la 
guerre  contre  les  Grecs ,  pour  y  diriger  l'organisation  de 
cette  île.  A  son  retour  il  Téleva  aux  fonctions  de  ministre 
de  la  marine  et  de  commandant  en  chef  des  forces  na- 
vales ,  bien  qu'il  ignorât  cette  branche  de  service ,  à  la- 
quelle  aujourd'hui    même    il    est    totalement   étranger. 
En  i832 ,  Mehemet-Ali  l'a  nommé  pacha,  et  lui  a  donné 
le  commandement  de  la  flotte  dirigée  contre  les  Turcs. 
L'événement  a  trop  prouvé  qu'il  était  indigne  de  cette 


sous  MEHEMET-ALI.  iOl 

marque  de  confiance.  Partout  ailleurs  qu'en  Orient,  l'opi- 
nion publique  ferait  justice  d'un  aveuglement  aussi  mons- 
trueux ,  mais  chez  les  Turcs  c'est  une  chose  reçue  et  qui 
parait  toute  naturelle.  Il  n'est  pas  de  prétentions  que  la 
faveur  du  maître  ne  justifie  :  on  voit  souvent  à  la  tête  des 
manufactures  ou  de  toute  autre  branche  de  service  et  d'in- 
dustrie des  hommes  qui  n'en  ont  pas  la  moindre  idée  ; 
pourtant  le  génie  parvient  parfois  à  se  faire  jour  au  mi- 
lieu de  ce  chaos,  et  la  docilité  avec  laquelle  un  chef  suit 
les  conseils  d'un  subalterne  éclairé  supplée  à  l'expérience 
qui  lui  manque.  Aussi  le  service  de  la  marine  n'aurait-il 
point  à  souffrir  de  la  présence  d'Osman-Pacha  à  la  tête  de 
ce  département ,  s'il  se  rendait  aux  sages  avis  des  hommes 
de  talent  que  Mehemet-Ali  a  attachés  à  sa  personne ,  et 
s'il  savait  surtout  réprimer  sa  funeste  passion  pour  les  li- 
queurs fortes  (i). 

Mehemet-Ali,  jaloux  d'instruire  ses  soldats  et  ses  marins 
à  l'européenne,  a  souvent  demandé  des  officiers  à  la 
France  et  à  l'Angleterre  ;  mais  ses  tentatives  ont  presque 
toujours  échoué  par  suite  de  la  jalousie  et  des  intrigues  de 
ses  favoris.  Il  attache  beaucoup  de  prix  à  maintenir  la 
bonne  harmonie  entre  les  Francs  et  les  Arabes  -,  mais  leurs 
récriminations  mutuelles  s'opposent  presque  toujours  à  ce 
résultat.  C'est  à  Osman-Pacha  qu'il  faut  attribuer  cette 
2izanie.  L'éducation  qu'il  a  reçue  en  Europe  l'élève  au- 
dessus  de  la  plupart  de  ses  compatriotes ,  et  il  craint  beau- 
coup que  ses  talens  ne  soient  éclipsés  par  des  étrangers. 
Ce  sentiment  trop  commun  est  fatal  aux  intérêts  de  son 
maître  -,  et  il  est  douteux  que  les  officiers  francs  attachés  à 

(i)  Note  dû  Tr.  Les  journaux  assurent  que  cet  amh'al,  après  avoir 
quittéla  station  de  Candie,  est  arrivé,  leSi  décembre  i835,  k  Constan- 
tinople  pour  se  soumettre  au  sultan. 


102     ORGANISATION  MILITAIRE  ET  NAVALE  DE  l'ÉGYPTE 

la  marine  égyptienne  résistent  long-tems  encore  aux  tra- 
casseries et  au  dé(^oût  dont  on  les  abreuve. 

Muttus-Bey,  lieutenant  d'Osman  ,  les  dédommage,  par 
Taménité  de  son  caractère  ,  de  l'ennui  d'être  sous  les 
ordres  de  cet  amiral.  Muttus-Bey  est  fils  d'un  bey  de  Ma- 
meloucks ,  qui  périt  dans  le  massacre  de  ce  corps  redouta- 
ble. Mchemet-Ali  avait  eu  part  dans  sa  jeunesse  aux  bien- 
faits de  ce  brave  officier,  et  bien  qu'il  l'eût  sacrifié  à  sa  poli- 
tique, il  vénérait  sa  mémoire-,  aussi  a-t-il  comblé  son  fils 
de  ses  faveurs.  Muttus-Bey  est  peut-être,  après  les  Euro- 
péens, le  meilleur  marin  de  la  flotte  égyptienne.  Il  joint  à 
ses  talens  spéciaux  les  excellentes  qualités  que  nos  voya- 
geurs les  plus  récens  prêtent  au  type  ottoman.  x\ussi  popu- 
laire aux  yeux  des  étrangers  qu'à  ceux  des  Arabes ,  il  l'est 
moins  encore  par  le  bien  qu'il  fait,  que  par  le  mal  dont  il 
s'abstient.  C'est  un  homme  paisible  et  doux  à  qui  personne 
ne  porte  envie  ,  et  qui  n'est  jaloux  de  personne.  lia  près 
de  soixante  ans ,  et  il  sert  depuis  l'enfance  dans  la  marine, 
si  l'on  peut  donner  ce  nom  au  service  de  quelques  bateaux 
pécheurs  qui  ont  long-tems  composé  toute  celle  du  pacha. 
Il  na  pas  oublié  son  premier  métier,  car  il  y  a  peu  de 
jours,  il  montrait  à  un  matelot  comment  il  fallait  s'y  prendre 
pour  réparer  un  vieux  filet.  Un  excessif  embonpoint,  une 
tête  énorme,  un  teint  gris  de  fer,  deux  petits  yeux  qu'on 
dirait  percés  avec  une  vrille,  et  une  longue  barbe  blan- 
che, tel  est  le  portrait  de  notre  héros. 

L'imperturbable  gravité  du  vice -amiral  passe  toute 
expression.  Rien  ne  l'excite,  rien  ne  l'abat;  s'il  est  occupé, 
il  vous  répond  par  monosyllabes  et  vous  congédie  j  il  aime 
aussi  peu  à  être  dérangé  qu'à  déranger  les  autres  -,  il  ne 
plaisante  et  ne  rit  jamais.  Chargé,  il  y  a  quelques  années, 
d'une  mission  en  Angleterre  ,  la  seule  observation  qu'il  fit 
sur  ce  pays ,  c'est  qu'il  y  avait  beaucoup  de  ports  de  mer 


sous  MEHEMET-ALI.  Io3 

et  pas  de  tabac,  d'où  il  concluait  que  les  habltans  devaient 
avoir  un  excessif  embonpoint.  En  mer  il  se  lient  presque 
tout  le  jour  à  la  poupe  ,  la  pipe  à  la  bouche  ,  dine  au  cou- 
cher du  soleil ,  passe  la  soirée  à  boire  ou  à  fumer,  et  se 
couche  tout  habillé.  Malgré  ses  singularités,  Multus-Bey 
est  un  excellent  homme  ,  et  demeure  étranger  à  toutes  les 
tracasseries  suscitée»  aux  officiers  européens.  Du  reste  plus 
insouciant  que  brave  :  Dieu  est  grandi  s'écrie-t-il  en 
toute  occasion ,  aussi  calme  dans  le  branle-bas  du  com- 
bat que  lorsqu'il  s'agit  de  rendre  un  salut.  Il  s'est  très- 
bien  conduit  à  la  bataille  de  Navarin  et  au  siège  de  Saintr 
Jean-d'Acre. 

Eu  troisième  ligne  figure  le  capitaine  Mahmoud^  com^ 
mandant  des  brûlots,  et  Tami ,  le  compagnon  de  débauche 
d'Osman-Pacha.  Lorsque  Mehemet  expédia  sa  flotte  contre 
les  Turcs  ,  il  composa  l'équipage  de  ses  brûlots  de  six  ca- 
pitaines et  d'une  centaine  de  matelots  grecs,  qui  s'étaient 
déjà  distingués  dans  la  guerre  de  l'indépendance  helléni- 
que. Le  capitaine  Mahmoud  est  digne  de  les  commander. 
Qu'on  se  figure  en  effet  un  vrai  bandit  d'une  vigueur  et 
d'un  courage  indomptables,  endurci  à  toutes  les  fatigues, 
excellent  marin ,    un   vrai  Dirk-Hatterick  ,  et  on  aura  le 
portrait  de  ce  loup  de  mer,  connaissant  à  fond  tous  les  pa- 
rages de  l'Archipel.  Il  répondit  sur  sa  tête  de  brûler  toute 
la  flotte   ottomane,    pour  peu  qu'il  fût  secondé  par   les 
forces  navales  du  pacha.  Mehemet  fait  beaucoup  de  cas  de 
ses  services  ,  et  il  alloue  à  ses  gens  une  prime  considérable 
pour  chaque  vaisseau  incendié.  Malgré  son  air  farouche , 
Mahmoud  est  un  bon  diable  \  très-aimé  du  matelot,  et  fêté 
à  bord  de  tous  les  vaisseaux  égyptiens  qu'il  se  plait  à  vi- 
siter. Compagnon  fidèle  de  toutes  les  orgies  d'Osman  ,  il 
lui  tient  tète  jour  et  nuit ,  et  on  les  voit  souvent  boire  et 
chanter  ensemble ,  long-tems  après  que  leurs  fréquentes 


!ô4    ORGrANISATrON  MlLiTAniE  ET  NAVALE  DE  L  EGYPTE 

libations  leur  ont  troublé  la  vue  :  vin  ,  rhum ,  eau-de-vie 
et  porter,  tout  leur  est  bon.  Il  n'est  pas  difficile  d'appré- 
cier tout  ce  que  ces  débauches  doivent  produire  de  désor- 
dres chez  des  hommes  qui  ne  savent  rien  refuser  à  leurs 
sens ,  et  dont  rien  n'arrête  la  brutalité  ;  aussi  dans  cette 
sentine  de  vices,  reste-ton  indifférent  à  des  actes  qui  en 
Angleterre  seraient  punis  de  mort.  Cet  état  de  choses  ne 
peut  se  prolonger  long-tems,  Mehemet  a  déjà  défendu 
l'usage  des  liqueurs  fortes  à  bord  des  vaisseaux,  et  s'il  ap- 
prend que  ses  ordres  soient  méconnus ,  il  saura  bien  les 
faire  respecter. 

Revenons  à  l'organisation  navale  de  l'Egypte.  Le  grade 
le  plus  élevé  est  celui  de  capitan-pacha^  commandant  en 
chef  ^  il  n'a  qu'un  lieutenant  qui  est  le  vice-amiral  ;  au-des- 
sous de  ce  grade  est  celui  de  kimakam,  qui  correspond  au 
rang  de  commodore-,  puis  viennent  lesgrades  de  himbachi, 
capitaines  de  vaisseaux  ;  de  saharcolass^  capitaines  en  se- 
cond,  elsolcolass^  capitaines  de  troisième  classe,  chargés 
du   commandement   des  corvettes  5  la  classe    des  lieute- 
nans ,  qu  on  nomme  usbachis,  et  en6n  celle  des  effendis^ 
ou  maîtres  d'équipage,  sont  très-nombreuses.  Les  grades 
ne  se  distinguent  que  par  une  décoration  plus  ou  moins 
riche  représentant  une  ancre ,  et  que  l'on  porte  à  gauche 
sur  la  poitrine.  Celle  des  usbachis  est  en  argent;  celle  des 
solcolass  est  en  argent  avec  des  crochets  en  or;  celle  des 
saharcolass  toute  en  or  \   celle  de  himbachi  en  or  avec  un 
diamant  entre  les  crochets;    celle  du  kimakan  est  en  or 
avec  cinq  diamans  ,  et  celle  de  l'amiral  est  toute  en  dia- 
mans.   Quant  à  l'uniforme  fourni  par  le  pacha ,    il  est 
couleur  de  feu,  comme   celui   de   nos  gardes-du-corps, 
et  galonné  en  or  sur  toutes  les  coutures.  Ce  costume  ridi- 
cule donne  à  tous  ses  officiers  Tairde  marchands  d'orviétan 
ou  de  gardiens  de  la  ménagerie  de  Londres, 


SOIS  MEHBMET^ALÎ.  îo5 

Tout  otVicier  au-dessus  du  grade  de  maître  dVquipage 
prend  le  nom  de  capitaine ,  et  on  en  voit  beaucoup  qui 
n'ont  pas  de  barbe  au  menton,  tandis  que  des  marins  pleins 
d'expérience  consument  leurs  vieux  jours  dans  des  postes 
subalternes.  Il  est  j  usle  d'ajouter  que  souvent  les  grades  sont 
accordés  à  l'instruction ,  et  que  les  maîtres  d'équipage  ont 
un  examen  à  subir  pour  obtenir  de  l'avancement.  Les 
Turcs  ont  aussi  une  autre  méthode  pour  faire  des  officiers. 
Un  bey  ou  un  capitaine  achète  un  jeune  esclave,  il  en  fait 
un  musulman ,  l'attache  à  son  service  en  qualité  de  domes- 
tique ou  de  porte-pipe ,  le  prend  en  affection  comme  un 
de  ses  enfans  ,  et  ne  le  laisse  jamais  insulter  impunément  ; 
à  bord ,  il  lui  fait  apprendre  la  lecture ,  l'écriture  et  un 
peu  de  géométrie ,  et  quelque  tems  après  vous  retrouvez 
capitaine  celui  que  vous  aviez  rencontré  chez  le  bey,  et  qui 
vous  avait  servi  à  table. 

Les  Turcs  ne  connaissent  dans  Tordre  civil  que  la  hié- 
rarchie militaire.  Si  Mehemet  veut  témoigner  son  estime 
à  quelque  homme  de  talent ,  qu'il  ait  ou  non  fait  la  guerre, 
il  lui  donne  le  rang  et  le  titre  d'officier  j  c'est  ainsi  que  l'in- 
génieur des  constructions  navales  et  son  médecin  en  chef 
ont  tous  deux  le  titre  de  bey ,  quoiqu'ils  n'aient  jamais 
servi. 

«  Lorsque  je  pris  mon  rang  parmi  les  officiers  de  l'es- 
cadre, dit  l'un  de  nos  compatriotes,  sous  la  foi  duquel 
nous  publions  les  détails  qui  précèdent ,  je  me  crus  dans 
une  nouvelle  tour  de  Babel.  J'y  trouvai  des  Turcs  d'Europe, 
d'Asie  et  d'Afrique  ,  des  Arabes  ,  des  Grecs ,  des  Nubiens, 
des  Abyssiniens,  des  hommes  de  tous  les  climats,  de  toutes 
les  complexions ,  les  uns  noirs,  les  autres  basanés.  On  se 
croit  d'abord  perdu  au  milieu  de  cette  diversité  de  costumes 
et  de  langages ,  mais  on  parvient  toujours  à  se  faire  com- 
prendre ,  grâce  à  l'intervention  des  interprètes  attachés 


lo6    ORGANISATION  MILITAIRE  ET  NAVALE   DE   l'ÉGYPTE 

à  chaque  vaisseau.  Ces  derniers  sont  indispensables  dans  lin 
corps  où  tous  les  soldats  sont  Arabes,  et  dont  les  officiers  ap- 
partiennent à  d'autres  nations  :  mais  pour  éviter  toute  espèce 
de  méprise ,  on  se  sert  de  mots  italiens  dans  le  commande- 
ment des  manœuvres,  et  ces  mots  ont  passé  dans  la  conver- 
sation ordinaire. 

))  Les  marins  à  bord  prennent  leur  repas  en  commun 
mais  sans  se  mettre  à  table ,  sans  que  leurs  victuailles 
soient  préparées  en  ragoûts  et  servies  dans  des  plats  j  ce 
qui  d'ailleurs  conviendrait  fort  peu  aux  Européens  ,  at- 
tendu que  les  Turcs  ne  connaissent  pas  en  général  l'usage 
lies  fourchettes  et  des  cuillers.  Il  serait  en  Angleterre 
d'une  grossièreté  impardonnable  de  se  servir  soi-même  , 
et  surtout  de  porter  la  main  à  un  plat.  Tel  est  cepen- 
dant l'usage  en  Turquie  dans  les  meilleures  tables  j  le 
Turc  le  mieux  élevé  croira  vous  faire  honneur  en  choi- 
sissant avec  ses  doigts  un  morceau  délicat,  et  en  vous  l'of- 
frant. H  croira  aussi  vous  faire  un  grande  politesse  en 
vous  présentant  sa  pipe  après  l'avoir  portée  à  ses  lèvres  , 
ou  son  cigare  après  l'avoir  à  moitié  consumé,  le  tout  pour 
s'assurer  de  la  bonne  qualité  de  ce  qu'il  vous  offre. 

»  Pour  donner  une  idée  d'une  fête  turque,  j'en  dé- 
crirai une  à  laquelle  j'ai  assisté  à  bord  du  vaisseau  amiral. 
Comme  plusieurs  officiers  francs  étaient  au  nombre  des 
conviés,  le  diner  fut  servi  à  l'européenne.  Le  premier  ser- 
vice se  composa  de  fromages,  de  noix  ,  d'amandes  ,  de  me- 
lons d'eau ,  le  tout  arrosé  d'une  ample  provision  d'arracki, 
de  rhum,  de  vin  et  d"eau-de-vie.  Cette  partie  du  dîner  dura 
près  d'une  heure  pendant  laquelle  je  fus  obsédé  par  la 
politesse  de  mes  voisins  ,  deux  vieux  Turcs  qui  se  fai- 
saient un  plaisir  et  un  devoir  de  surcharger  mon  assiette 
de  fromage  et  de  melons.  Pour  m'en  débarrasser  je  rem- 
plissais leurs  verres,  espérant  aussi  les  mettre  bientôt  en 


sous  MEHEMET-ALt.  - ,  ;  ,'       ÏOÇ 

état  de  ne  plus  s'occuper  de  moi  j  mais  il  n'est  pas  facile 
de  griser  un  Turc ,  il  me  fallut  plusieurs  heures  avant 
d'accomplir  ma  tache.  Arriva  ensuite  le  second  service  , 
ou  plutôt  le  corps  du  diner  composé  d'une  énorme  quan- 
tité do  viandes,  de  pillaws  ,  de  ragoûts,  paraissant  un  à 
un  et  qu'on  dévora  successivement  avec  une  gravité  et 
une  lenteur  qui  prolongèrent  le  banquet  pendant  plu- 
sieurs heures. 

i)  Après  le  repas,  on  nous  régala  d'un  concert  et  d'un  bal- 
let. Spirituel  Hogarth  ,  que  n'étais-tu  là  avec  tes  pinceaux] 
tu  aurais  donné  un  digne  pendant  à  ton  tableau  du  mu- 
sicien enragé.  Qu'on  se  figure  deux  nègres  accroupis 
et  beuglant  de  toute  la  force  de  leurs  poumons  ,  sans  aucun 
respect  pour  le  ton  et  la  mesure ,  tandis  que  deux  virtuor 
ses  de  même  calibre  raclaient  à  tour  de  bras  les  cordes  d'un 
instrument  qui  usurpait  le  nom  de  violon  ^  voilà  notre 
concert.  Il  fallait  une  certaine  dose  de  philosophie  pour 
bronzer  ses  oreilles  contre  un  pareil  tintamarre  \  quant  à 
nos  bons  musulmans,  leurs  traits  immobiles ,  et  leurs  pe^ 
tits  yeux  roulant  dans  leurs  orbites,  à  demi  noyés  dans  les 
vapeurs  du  vin,  rehaussaient  singulièrement  la  bouffon- 
nerie de  cette  scène.  Le  corps  du  ballet  n'était  pas  nom^ 
breux  :  il  se  composait  d'un  misérable  petit  monstre  dé* 
guisé  en  femme  ,  marquant  la  mesure  avec  des  castagnettes 
et  dansant  une  espèce  de  bourrée  analogue  à  celle  que 
l'on  connaît,  dans  le  pays  de  Galles,  sous  le  nom  de 
horn-pipe.  La  fête  dura  jusqu'après  minuit  \  et  ceux  des 
convives  qui  pouvaient  encore  se  tenir  sur  pied  se  reti** 
rèrent  -,  quant  aux  autres,  et  c'était  le  plus  grand  nombre, 
ils  restèrent  couchés  à  leur  place  jusqu'au  jour. 

On  voit,  d'après  cette  esquisse,  que  Tétat-major  de  la 
marine  de  Mehemet-Ali  est  bien  éloigné  de  cette  recherche, 
de  celte  élégance  de  manières  dont  nos  officiers  aiment 


ïoB    OftG\NlS4TION  MlLiTAlïïE  Et  NAVALE  DE  L*ÉGYPTE 

tant  à  se  parer.  Mais  pénétrons  dans  le  camp  d'Ibrahim , 
les  observations  que  nous  y  recueillerons  nous  serviront  à 
compléter  le  tableau  que  nous  avons  esquissé  de  l'organi- 
sation de  Tarmée  égyptienne ,  et  feront  surtout  connaître 
le  caractère  de  son  intrépide  chef.  C'est  au  journal  d'un 
jeune  officier  anglais  attaché  à  notre  ambassade  à  Constan- 
tinople  que  nous  empruntons  ces  détails  -,  ils  sont  de  fraîche 
date ,  car  il  les  a  recueillis  au  moment  où  il  fut  envoyé  près 
d'Ibrahim ,  lorsque  les  armées  de  ce  prince  venaient  de 
suspendre  leur  marche  vers  Constantinople . 

((  A  six  milles  de  Kiutaieh  se  trouve  un  village  célèbre 
dans  ce  pays   par  ses  eaux  minérales.  Ibrahim  s'y  était 
établi  pour  y  prendre  des  bains ,  suivi  d'une  garde  peu 
nombreuse  et  accompagné  de  l'amiral  Osman ,  et  de  Nadir- 
Bey,  général  en  chef  de  sa  cavalerie.  Dès  que  je  me  pré- 
sentai devant   la  demeure    d'Ibrahim  ,    Nadir-Bey    vint 
à  ma  rencontre  ^  il  me  questionna  sur  le  but  de  ma  visite , 
et  aussitôt  qu'il  en  eut  appris  le  motif,  il  s'empressa  de 
m'introduiredans  une  petite  chambre  obscure  où  l'on  avait 
étendu  de  vieux  tapis  -,  c'est  là  que  je  trouvai,  assis  dans  une 
modeste  ottomane ,  ce  héros  de  l'Orient  qui  avait  fait  trem- 
bler le  sultan  dans  sa  capitale ,  et  dont  les  victoires  absor- 
baient les  méditations  de  tous  les  diplomates  de  l'Europe. 
Ibrahim  est  d'une  taille  moyenne ,  il  a  de  l'embonpoint  et 
une  physionomie  qui ,  sans  être  belle ,  annonce  du  génie  et 
de  la  résolution.  Il  portait  un  uniforme  arabe  d'une  extrême 
simplicité  -,  il  m'accueillit  avec  affabilité ,  me  fit  asseoir,  et 
engagea  la  conversation  en  français  par  l'intermédiaire  de 
ses  deux  beys.  Il  montra  une  grande  sagacité  d'observa- 
tions ,  et  s'exprima  avec  beaucoup  d'amertume  contre  les 
Russes  ,  dont  il  se  déclara  l'ennemi  acharné  ,  ajoutant  que 
dès  que  le  premier  coup  de  canon  donnerait  en  Europe  le 
signal  de  la  guerre  générale ,  il  marcherait  contre  eux  à  la 


sous  MEHEMEï-ALr.  1  OQ 

léte  de  cent  mille  hommes  pour  les  chasser  d'Asie ,  et  qu'il 
les  combattrait  en  personne  jusqu'à  ce  qu'il  eût  atteint 
soixante  ans  (aujourd  hui  il  en  a  quarante-neuf).  Il  témoi- 
gna un  grand  mépris  pour  le  sultan  et  son  armée,  et  me  dit 
que  si  les  autres  puissances  n'étaient  pas  intervenues,  il 
serait  actuellement ,  malgré  les  Russes ,  à  Constanlinople, 
où  le  peuple  l'attend  avec  impatience.  Ses  deux  grandes 
passions  sont  la  guerre  et  la  liberté.  Comme  j'avais  fait  al- 
lusion à  ses  derniers  succès  : 

«  Ils  ne  sont  rien  ,  me  dit-il,  en  comparaison  de  ceux 
»  que  j'espère  obtenir  avant  de  remettre  mon  épée  dans 
»  le  fourreau  j  ce  ne  sont  point  les  soldats ,  ce  sont  les 
»  armes  qui  me  manquent.  Que  pensent ,  ajoula-t-il,  les 
»  puissances  de  l'Europe  de  la  présence  des  Russes  dans 
»  le  Bosphore  ?  croyez-vous  qu'elles  sentent  toute  la  gra- 
»  vite  de  ses  conséquences  ?  Le  cabinet  de  Saint-Péters- 
))  bourg  s'est  conduit  dans  celte  conjoncture  avec  beau- 
»  coup  d'habileté ,  et  je  ne  le  crois  pas  assez  insensé  pour 
»  abandonner  la  position  qu'il  a  prise.  Chacun  ,  au  reste 
»  est  moralement  convaincu  que  tôt  ou  tard  la  guerre 
»  est  inévitable,  et  que  les  puissances  se  concerteront 
»  pour  humilier  la  Russie.  Elle  a  donc  intérêt  à  commen- 
«  cer  la  guerre,  lorsqu'elle  s'y  est  si  bien  préparée  en 
M  dressant  ses  batteries  sur  l'Orient.  Avant  que  l'Angleterre 
»  et  la  France  aient  mis  leurs  armées  en  mouvement ,  la 
»  Russie  peut  achever  la  conquête  de  Constanlinople  qu'elle 
»  a  opérée  à  demi  \  et,  dès  qu'elle  en  aura  pris  possession, 
))  il  sera  presque  impossible  aux  autres  états  de  l'en 
»  chasser  :  à  tout  événement  elle  commencerait  la  guerre 
»  dans  une  position  qu'il  lui  serait  impossible  de  reprendre, 
))  si  elle  l'abandonnait  (i)  ^  elle  écarterait  de  son  propre 

(0  A  cette  époque  quinze  mille  Russes  campaient  sur  la  côte  asia. 
tique  du  Bosphore. 


tlO    ORGAMSATION  MILITAIRE  ET  NAVALE  DE  l'ÉGYPTE 

ij  territoire  le  théâtre  de  la  lutte  ,  et  le  succès  lui  assure- 
î)  rait  la  possession  du  Bosphore  ,  ohjet  constant  de  son 
)r  amhition.  » 

))  Après  cette  conversation,  il  me  proposa  de  l'accom- 
pagner aux  bains,  situés  à  un  quart  de  mille  du  vil- 
lage. C'est  un  pavillon  surmonté  d'une  coupole  où  l'eau 
se  renouvelle  dans  un  grand  bassin  de  marbre  ,  garni  de 
sièges.  On  trouve  à  coté  une  chaml^re  pour  s'habiller.  En- 
veloppés dans  de  longs  peignoirs  ,  nous  entrâmes  dans  le 
grand  bassin,  où  nous  nous  amusâmes  à  nager  et  à  jouir 
de  la  limpidité  des  eaux  qui  jaillissent  de  leur  source  à  la 
température  d'un  bain  chaud.  Pendant  ce  temps,  le  corps 
de  musique  qu'Ibrahim  a  fait  venir  de  l'Europe  exécutait, 
en  dehors  du  bâtiment ,  divers  morceaux  ,  tels  que  la  valse 
de  Robin  des  Bois .  quelques  airs  patriotiques  français  , 
et  notamment  la  Marseillaise. 

)>  En  sortant  du  bain,  on  nous  servit  à  dîner  dans  le  ves- 
tiaire. Le  repas  consistait  en  pillaw,  en  ragoûts  de  viande  et 
de  légumes  que  l'on  mettait  sur  la  table  l'un  après  l'autre  , 
dans  un  grand  plat  d'étain  où  nous  puisions  tour  à  tour 
à  la  gamelle  :  nous  n" avions  que  de  l'eau  pour  boisson  ,  et 
tout  le  luxe  de  la  table  consistait  en  cuillers  d'argent. 
•On  dit  cependant  quibrahim  affecte  en  public  une  absti- 
nence de  liqueurs  fortes  à  laquelle  il  déroge  fort  souvent 
«n  secret.  Ses  manières  sont  simples  mais  dignes;  à  sa 
modestie ,  à  ses  exploits  ,  on  le  dirait  taillé  sur  le  modèle 
des  anciens  conquérans  de  l'Orient.  Après  diner,  il  fit  ap- 
peler son  orchestre  égyptien,  composé  de  deux  clarinettes, 
d'une  flûte ,  d'une  harpe  ,  d'une  espèce  de  violon  à  trois 
cordes  et  d'un  tambour.  Ces  instrumens  diffèrent  beau- 
coup, par  la  forme  et  la  construction,  de  ceux  qui  portent 
en  Europe  le  même  nom.  Les  musiciens  jouèrent  quel- 
ques airs   nationaux ,  ou   plutôt  les  accomps^nèrent  en 


sors  MEHEMET-ALI.  111 

chanlant ,  sans  expression  ,  avec  un  accent  nasal  qui  n'é- 
tait rien  moins  qu'a{!;réable. 

»  Après  dîner  ,  nous  nous  retirâmes  sous  une  tente 
dressée  sur  le  pré  à  côté  des  bains.  Cest  là  qulhrahim  , 
assis  sur  un  sofa  ,  reçut  les  pétitions  qu'on  lui  adres- 
sait. On  introduisit  plusieurs  paysans  :  tous  faisaient  pré- 
céder leurs  suppliques  de  petits  présens.  Épiant  une  occa- 
sion favorable ,  dès  que  le  factionnaire  détournait  la  tête 
ils  se  précipitaient  aux  pieds  du  pacha,  baisaient  le  bas 
de  ses  vétemens,  et  après  avoir  déposé  leur  ofiFrande  ,  ils 
se  retiraient  à  Técart  les  bras  croisés ,  et  attendaient  sa 
réponse.  Un  des  pétitionnaires  apporta  un  beau  chevreuil, 
quelques  autres  un  panier  de  châtaignes,  un  bonnet  en  feu- 
tre du  pays,  ou  même  des  morceaux  de  glace  pour  rafraî- 
chir les  sorbets.  Ibrahim  les  traitait  avec  bienveillance,  et 
tous,  en  s'en  allant,  paraissaient  satisfaits.  Un  pauvre  enfant 
qui  était  venu  prendre  les  eaux  pour  guérir  de  la  petite^ 
vérole  s'était  gHssé  dans  la  tente ,  les  mains  enveloppées 
de  linge  suivant  l'usage  du  pays,  afin  d'éviter  tout  contact 
qui  evit  pu  propager  la  contagion.  Ibrahim  l'appela  à  lui,  le 
fit  asseoir  à  ses  côtés  sur  le  sofa,  et  le  caressa  avec  bonté  ;  il  se 
retira  ensuite  pour  se  livrer  au  sommeil,  j  employai  ce  tems 
à  examiner  les  manœuvres  et  la  tenue  de  sa  garde  arabe. 

))  L'uniforme  des  soldais  de  la  garde  se  compose,  pour 
Tété,  d'une  veste  de  toile  à  collet  droit  sans  paremens  , 
boutonnée  jusqu'au  cou  5  d'un  grand  pantalon,  large  des 
cuisses  ,  rétréci  au  genou  et  collant  jusqu'au-dessous  de 
la  cheville  j  d'une  ceinture  blanche  ,  et  d'un  chapeau  de 
feutre  rouge,  surmonté  d'un  pompon  de  même  couleur.  Ils 
sont  armés  comme  les  Européens ,  de  fusils  et  de  bri- 
quets. Leur  uniforme  d  hiver  est  en  drap  brun,  avec  un 
surtout  pour  les  grands  froids. 


112  orgahisAtion  militaire  et  jsavale  de  l  Egypte 

))  Nadir-Bey ,  Polonais  de  naissance,  est  un  des  meilleurs 
conseillers  d'Ibrahim.  Voici  en  deux  mots  son  histoire  : 
il  servit  d'abord  les  Russes  dans  une  campagne  contre  les 
Persans  ,  et  lorsque  la  dernière  révolution  polonaise  éclata, 
il  alla  rejoindre  ses  compatriotes.  Après  la  prise  de  Varso- 
vie ,  il  entra  au  service  du  sultan  j  mais  ayant  été  disgra- 
cié ,  il  changea  encore  de  drapeau  et  s'enrôla  sous  Ibra- 
him qui  lui  donna  le  commandement  de  sa  cavalerie.  Il 
partage  avec  l'amiral  Osman  les  faveurs  de  son  maître  ,  et 
il  les  mérite  mieux  que  ce  dernier  ♦,  comme  lui ,  il  parle 
l'italien  et  le  français. 

»  Ibrahim  est  brave  ,  intelligent ,  doué  de  grands  talens 
militaires  ,  et  ce  qui  est  rare  chez  un  musulman ,  il  reçoit 
volontiers  les  conseils  de  ses  officiers  européens.  C'est  au 
dévouement  absolu  qu'il  a  su  inspirer  à  ses  troupes  au- 
tant qu'à  leur  organisation  européenne  qu'il  doit  les  vic- 
toires qui  ont  constamment  couronné  ses  drapeaux  ;  le  se- 
cret de  sa  puissance  est  aussi  dans  l'activité  et  le  génie 
entreprenant  de  ce  peuple  arabe  qu'il  a  su  réveiller  de- 
puis les  cataractes  du  Nil  jusqu'au  pied  du  Taurus  -,  la 
discipline  et  la  tactique  européennes  ont  habilement  se- 
condé ce  ressort  puissant,  et  il  leur  doit  l'avantage  d'avoir 
gagné  des  batailles  moins  sanglantes  et  plus  décisives. 
Ibrahim  se  montre  convaincu  de  cette  vérité  j  et  il  tourne 
en  ridicule  les  nouveaux  costumes  à  l'européenne  du  sul- 
tan ,  et  les  fausses  mesures  qu'il  a  prises  pour  civiliser 
son  pays.  Il  vénère  la  mémoire  de  Sélim  III ,  le  plus  sage 
et  le  plus  malheureux  des  sultans ,  de  ce  véritable  ami  de 
la  race  ottomane,  dont  le  caractère  n'avait  rien  de  capri- 
cieux ni  de  cruel.  Ibrahim  se  considère  comme  très-popu- 
laire en  Turquie ,  il  sent  que  la  victoire  lui  a  donné  un 
pouvoir  immense  sur  ses  destinées,  et  il  ne  cherche  que 


SOLS  MEHEMET-ALI.  Il3 

roccaslon  de  profiter  de  cet  avantage.  11  s'intéresse  aussi 
beaucoup  aux  affaires  de  la  Grèce ,  et  dans  les  entreliens 
que  j'ai  eus  avec  lui,  il  m'a  manifesté  l'opinion  que  le  roi 
Olhon  serait  assassiné  avant  un  an. 

»  Dans  la  matinée  ,  Nadir-Bey  nous  donna  des  chevaux 
pour  Kiutaieh  où  campait  un  des  corps  de  son  armée.  J'ar- 
rivai malheureusement  trop  tard  pour  voir  la  cavalerie 
arabe,  qu'on  dit  être  la  plus  belle  du  monde  ^  ses  chevaux 
doivent  être  en  général  d'un  très-grand  prix,  car  Nadir- 
Bey  m'assura  qu'il  y  en  avait  beaucoup  qui  dans  le 
pays  valaient  plus  de  i5o  liv.  st.  (3, 760  fr.).  Cela  ne 
m'étonne  point  si  j'en  juge  par  les  chevaux  d'Ibrahim,  et 
surtout  par  son  cheval  de  bataille  ,  l'un  des  plus  beaux  que 
j'aie  vus.  Le  corps  d'infanterie  cantonné  à  Kiutaieh  ,  en- 
tièrement composé  d'Arabes,  était  d'environ  quatre  mille 
hommes  portant  le  même  uniforme  que  la  garde ,  sauf  la 
couleur  qui  était  d'un  rouge  brique.  Ces  soldats  sont  d'une 
taille  ordinaire  ^  ils  m'ont  paru  bien  traités  et  soumis  à 
une  assez  bonne  discipline.  Depuis  trois  mois  ,  logés  chez 
l'habitant,  ils  n  avaient  donné  lieu  à  aucune  plainte  sé- 
rieuse :  leur  solde  et  leur  ration  étaient  régulièrement  dis- 
tribuées par  l'intendance  militaire,  ils  payaient  exactement 
ce  qu'ils  achetaient-,  et  les  habitans  ne  se  récriaient  que 
contre  l'inconvénient  de  les  loger.  L'armée  est  organisée  et 
manœuvre  d'après  l'école  française.  Nadir-Bey  m'a  assuré 
qu'il  n'avait  jamais  vu  de  soldats  plus  braves  que  les  Ara- 
bes, et  qu'il  ne  leur  manquait  que  d'être  parfaitement 
disciplinés.  » 

Tels  sont  les  documens  les  plus  récens  que  nous  avons 

pu  recueillir  sur  l'état  actuel ,  et  l'organisation  militaire  et 

navale  de  l'Egypte,  ou  plutôt  du  nouvel  empire  d'Arabie, 

car  le  bassin  du  Nil  n'est  déjà  plus  qu'une  faible  portion 

VII.  8 


Il4  ouganisation  mihtaiue  et  navale  de  l'égypte. 
de  la  nouvelle  monarchie  fondée  par  Mehemet-AU ,  et 
agrandie  par  les  lalens  militaires  de  son  fils  ,  qui  n'a  con- 
senti à  donner  un  point  d'arrêt  à  son  ambition  que  pour 
rassembler  de  nouvelles  forces ,  et  s'élancer  des  flancs  du 
mont  Taurus  sur  la  vaste  péninsule  où  ses  derniers  suc- 
cès ont  déjà  marqué  les  jalons  des  nouvelles  conquêtes  qui 
lui  sont  promises. 

(  United  Seivice  Journal.  ) 


)0x\vmr$   be  ^^o^a^^. 


UNE  TRAVERSEE  AVEC  LORD  BYRON. 


Quen'a-t-on  pas  dit  sur  lord  Byron  î  qued'ëclaircissemens 
inutiles  na-t-on  pas  donnés  sur  ce  caractère  si  complexe! 
à  quelle  analyse  n'a-t-on  pas  soumis  le  cadavre  du  poète 
mort  pour  la  Grèce!  Un  missionnaire  méthodiste  a  écrit 
comme  quoi  il  avait  essayé  de  convertir  lord  Byron.  Une 
dame  a  pris  la  peine  de  nous  dire  qu'elle  a  aimé  ce  monstre 
et  que  ce  monstre  Ta  trompée.  Goethe  a  reconnu  dans  les 
vers  de  Childe^Harold  la  voix  du  désespoir  ,  le  cri  d'un 
siècle  qui  meurt.  Ceux-ci  ont  comparé  lord  Byron  à  Bona- 
parte -,   ceux-là  l'ont  assimilé  aux  plus  vils  des  hommes. 
Ses  mœurs  étranges  et  ses  fantaisies  de  toute  espèce  ont 
favorisé  les  commentateurs.  Ils  ont  pu  expliquer  Byron 
selon  leur  caprice ,  le  retourner  dans  tous  les  sens ,   et 
faire  de  lui  tour  à  tour  un  héros ,  un  fat  et  un  bandit. 
Pour   moi ,    je   dirai   simplement   quelles   circonstances 
m'ont  rapproché  de  lui  pendant  quelques  semaines.  Nous 
étions  sur  le  même  bord,  excellente  occasion  pour  bien 
connaître  un  caractère.  Un  navire  est  une  prison  dont  tous 
les  habitans  ne  tardent  pas  à  pénétrer  leurs  défauts  mu- 
tuels, leur  folie  et  leur  faiblesse.  Le  lord  Byron  dont  je 
vais  parler  ne  sera  donc  ni  aussi  odieux ,  ni  aussi  admi- 
rable, que  les  divers  lord  Byron  dont,  jusqu'à  ce  jour , 
on  a  entretenu  le  public,  mais  il  sera  plus  vrai.  La  force 
de  cet  homme  peu  commun  était  dans  sa  pensée  j   sh 


Îl6  TJWE  TKAVEUSÉE    AVEC   LORD  BYPvON. 

faiblesse  dans  son  caraclèi  c  ^  ses  malheurs  dans  ses  habi- 
tudes. Il  avait  quelques-uns  des  défauts,  mais  aussi  la 
plupart  des  vertus  de  la  femme,  passionnée  au  fond,  mais 
coquette ,  mais  précieuse ,  mttts  petite  maîtresse  indiscrète 
et  vaine. 

Pise  est  une  ville-monastère,  une  ville  de  solitude  et 
de  méditation  dont  je  recommande  le  séjour  à  toutes  les 
âmes  tendres  et  fortes.  C'est  là  qu'on  tient  à  peine  compte 
des  hommes:  laspect  des  monumens,  la  beauté  du  ciel  et 
l'atmosphère  de  rêverie  qui  vous  entoure  s'emparent  du 
voyageur,  et  versent  autour  de  lui  comme  un  nuage  vapo- 
reux et  mélancolique. 

A  l'époque  où  la  cause  de  la  Grèce  excitait  tant  de  sym- 
pathie et  d'intérêt  dans  toute  lEurope ,  je  me  trouvais  à 
Pise.  Ce  fut  là  que  je  conçus  le  projet  de  partir  pour  les 
iles  Ioniennes  ,  de  passer  en  Morée  et  de  m'armer  du 
glaive  dHarmodius  et  d  Aristogiton -,  je  chargeai  un  de 
mes  amis ,  résidant  à  Livourne  ,  de  trouver  un  vaisseau 
frété  pour  Zante  ou  Céphalonie  j  malgré  ses  recherches,  il 
ne  put  réussir  et  me  conseilla  de  m  adresser  à  lord  Byron 
nui  allait  faire  cette  traversée,  et  qui  ?ans  doute  ne  refu- 
serait pas  de  me  prendre  à  son  bord.  Lord  Byron,  auquel  je 
me  décidai  à  écrire,  répondit  fort  poliment  à  ma  suppU- 
que  et  me  hiissa  l'alternative  de  rejoindre  sa  suite  à  Gênes 
ou  de  m'embarquer  à  Livourne.  C  était  pure  complaisance 
de  sa  part  -,  rien  ne  le  forçait  de  toucher  à  Livourne.  Je  pré- 
férai le  dernier  parti  et  j'exprimai  dans  ma  réponse  toute 
la  reconnaissance  que  je  devais  à  l'illustre  patron  du  na- 
vire. 

V Hercule  ^  brick  anglais  frété  à  Gênes,  devait  porter 
lord  Byron  et  sa  suite  jusqu'aux  iles  Ioniennes  \  mes  amis 
MM,  Jackson  et  Lloyd  m'accompagnèrent  sur  le  rivage 
et  me  quittèrent  en  vue  du  bâtiment.  Je  savais  que  lord 


UWE  TRAVERSÉE   AVEC  LORD  BVT\ON.  îl^ 

Rvron  aimait  peu  les  visites  de  ses  compatriotes  et  com- 
bien cette  inquisition  fatigante  Tirritait  et  lui  déplai- 
sait; cependant  quand  je  lui  nommai  M.  Jackson  ,  fils  du 
docteur  Jackson  qui  s'est  dévoué  en  pure  perte  à  la  liberté 
irlandaise  ,  il  me  témoigna  le  vif  regret  que  je  ne  l'eusse 
pas  fait  monter  à  bord  avec  moi  -,  il  n'ignorait  aucun  des 
détails  romanesques  et  terribles  qui  se  rattacbaient  à  la 
vie  et  à  la  mort  du  docteur  Jackson.  Engagé  par  serment 
dans  la  révolte  irlandaise ,  et  condamné  à  être  pendu  ,  ce 
dernier  reçut  des  mains  de  sa  femme  qui  le  visitait  dans  sa 
prison  un  poison  violent  qu'il  avala  sans  hésiter.  Cette 
femme  vit  encore  en  France,  où  Bonaparte  lui  a  fait 
une  petite  pension.  Lord  Byron  me  parla  long-tems  et  avec 
un  vif  intérêt  de  ces  diverses  circonstances. 

Je  ne  l'avais  jamais  vu  5  son  premier  abord  me  parut 
séduisant.  Il  y  avait  de  la  magie  dans  son  regard  et  dans 
son  approche  \  sa  physionomie  était  plus  frappante  et  plus 
noble  que  régulière-,  on  ne  pouvait  s'empêcher  de  remar- 
quer son  front  blanc  ,  pur  et  lisse  comme  l'albâtre  ;  deux 
petites  moustaches  châtain  clair  prêtaient  une  expression 
plus  mâle  à  ses  traits  délicatement  sculptés,  dont  l'expres- 
sion n'était  pas  exempte  d'une  fatuité  efféminée  -,  ses  veux, 
d'un  azur  profond  et  très-saillans  ,  semblaient  nager  dans 
cette  humidité  vague  et  voluptueuse  que  les  yeux  des 
femmes  sensibles  et  nerveuses  offrent  souvent  à  notre 
admiration.  Sous  le  tissu  de  sa  peau,  extraordinaire- 
ment  fine,  on  voyait  errer  de  longs  filamens  d'azur  qui, 
serpentant  au-dessous  de  son  front  et  autour  de  ses 
tempes,  marquaient  le  passage  du  sang  dans  ses  veines.  Son 
sourire  était,  comme  celui  de  Napoléon  ,  irrésistible  ;  mais 
à  peine  avait-il  souri,  qu'il  faisait  une  petite  moue  singu- 
lière, à  peu  près  comme  un  enfant  qui  boude  ou  comme 
une  petite  mailres.se  gâtée  ,  qui  veut  tourmenter  un  peu 


n8  VNE  TRAVERSÉE  AVEC  LOftD  BVROIÎ. 

son  mari  ou  ses  amans.  Bonaparte  aussi  ne  souriait  que 
par  accès.  Sa  gaité  partait  du  sérieux  et  retombait  dans  le 
sérieux,  ce  qui  produisait,  dit  M™^  de  Slaul^  TefFetle  plus 
ttrange.  L'orgueil  mobile  de  ces  hommes  les  empêchait 
de  se  livrer  tout  entiers  à  une  joie  qui  leur  semblait  indi- 
gne d'eux.  La  chevelure  de  Byron  ,  qui  frisait  naturelle- 
ment, commençait  à  grisonner^  on  avait  peine  à  Tentendre, 
surtout  à  la  fin  de  ses  phrases-,  il  avait  pris  l'habitude 
de  serrer  les  dents  quand  il  parlait,  et  s'il  lui  arrivait 
de  s'animer  ,  les  mois  qui  roulaient  dans  sa  bouche 
n'étaient  plus  qu'un  son  vague  et  indistinct ,  un  mur- 
mure confus.  Quant  à  sa  physionomie,  un  seul  sculpteur, 
ThorAvaldsen  en  a  saisi  les  traits  principaux  ,  et  son 
buste  de  marbre  ,  que  j'ai  vu  chez  l'honorable  Douglas 
îsinkaird ,  reproduit  assez  exactement  la  tète  de  Byron  -, 
mais  les  nuances,  mais  le  coloris,  mais  la  délicatesse,  mais 
les  mille  variations  d'expression  qui  caractérisaient  cette 
figure ,  voilà  ce  que  nul  peintre  n'a  jamais  atteint  et  n'at- 
teindra jamais.  Son  costume  était  bizarre  et  dandv  *,  une 
veste  courte  de  nankin  brodé  laissait  voir  un  gilet  de 
bazin  piqué  blanc,  à  peine  boutonné*,  du  linge  très-fin^ 
une  chemise  dont  le  collet  rabattu  découvrait  tout  le  cou 
de  Byron  ^  un  pantalon  de  nankin  flottant,  serré  sur  le 
coude-pied ,  des  bottes  très-fines  et  quelquefois  des  guê- 
tres. Enfin  un  vaste  chapeau  de  paille  de  Toscane  complé- 
tait cet  accoutrement  :  il  avait  en  horreur  la  malpropreté 
et  penchait  vers  l'excès  du  raffinement,  des  délicatesses 
précieuses  et  des  manies  de  la  fatuité. 

Il  venait  d'achever  son  diner;  une  bouteille  de  claret 
lui  fut  apportée  \  il  me  pria  de  la  partager  avec  lui.  Une 
toile  étendue  au-dessus  du  pont  nous  protégeait  de  son 
ombre,  et  je  m'assis  en  face  de  Ihomme  célèbre,  tout 
prêt  à  discuter  son  opinion  et  son  claret. 


UNE  TRAtERSÉE  AVEC  LORD  BYRON.        II9 

K  Je  ne  crois  pas ,  me  dit  lord  Byron,  que  je  puisse  être 
d'une  grande  utilité  en  Grèce ,  mais  le  comité  désire  que 
je  mV  rende,  et  je  lui  obéis.  » 

Nous  apercevions  à  la  fois  l  ile  de  Corse  et  Tile  d'Elbe. 
Lord  Byron  me  les  fit  remarquer  et  se  mit  à  parler  de 
Napoléon ,  sans  beaucoup  de  respect ,  il  est  vrai. 

((  Que  j'ai  été  déçu  ,  me  disait-il,  et  combien  cet  homme 
étonnant  m'a  trompé  !  Ces  deux  iles ,  toutes  les  fois  qu'il 
m*arrive  de  jeter  les  yeux  sur  elles,  m'humilient  profondé- 
ment en  me  rappelant  toute  la  faiblesse  de  notre  humanité. 
Je  l'ai  idolâtré,  cet  homme,  dont  cependant  je  n'approuvais 
pas  tous  les  actes  :  auprès  de  lui  tous  les  potentats  de  l'Eu- 
rope me  semblaient  des  pygmées.  Quand  sa  fortune  l'a- 
bandonna ,  quand  tout  sembla  perdu  ,  que  ne  se  préci- 
pitait-il dans  le  plus  fort  de  la  mêlée  ?  que  ne  mourait-il 
noblement  sous  le  canon  de  Leipzick  ou  de  Waterloo  j  au 
lieu  de  mourir  pied  à  pied,  lentement,  ignominieusement, 
en  proie  aux  tortures  de  son  rocher  et  à  la  risée  de  ses  en- 
nemis ,  donnant  au  monde  le  honteux  spectacle  de  ses  al- 
tercations de  ménage  et  de  ses  impuissantes  colères  contre 
ses  geôliers  ?  Encore  s'il  s'était  renfermé  dans  son  silence, 
dans  sa  grandeur,  dans  sa  solitude  5  s'il  avait  écrasé  de  son 
mépris  les  persécutions  dont  il  se  plaignait  d'être  victime  5 
j'aurais  pu  lui  pardonner  d'avoir  vécu  1  mais  la  puérilité , 
de  ses  querelles  m'a  dégoûté  de  lui.  » 

J'avais  cru  trouver  un  lord  Byron  misantrope,  cynique, 
farouche  5  je  ne  voyais  qu'un  homme  d'esprit,  fécond  en 
anecdotes,  amène  et  gracieux  dans  son  accueil,  plein  d'é- 
gards et  de  politesse.  J'étais  en  deuil,  je  venais  de  perdre  une 
personne  qui  m'était  très-chère  j  je  priai  Byron  d'excuser 
l'humeur  taciturne  et  un  peu  sombre  de  son  nouvel  hôte.  Il 
voulut  s'associer  à  ma  peine,  et  dans  ses  rapports  avec  moi, 
il  me  njiontra  toutes  les  délicatesses  et  ^ous  les  égards  d'un 


120  UNE  TRAVERSEE  AVEC  LORD  BYRON. 

homme  du  monde  ou  plutôt  d'une  femme  spirituelle  et 
sensible  5  je  me  souviendrai  toujours  de  ses  efforts  pour 
me  distraire,  pour  occuper  ma  pensée  et  me  faire  causer 
malgré  moi.  Il  venait  de  recevoir  de  Thomas  Moore  et  de 
Gœthe  deux  lettres  qu'il  me  montra. 

«  Celui-ci,  me  dit-il  en  me  parlant  de  Moore ,  est  le  plus 
amusant,  le  plus  brillant  et  le  plus  spirituel  de  mes  cor- 
respondans.  Quant  à  Gœthe,  ce  patriarche  qui  me  sert 
de  patron  et  de  protecteur  ,  je  suis  désolé  de  ne  pouvoir 
lire  ses  chefs-d'œuvre  dans  sa  langue  originale  ^  mais  rien 
ne  m'engagera  jamais  à  apprendre  la  langue  des  barbares.» 
Ce  mot  barbare  était  celui  qu'il  employait  communément 
pour  désigner  les  Autrichiens. 

Le  vent ,  qui  nous  avait  été  contraire ,  nous  devint  fa- 
vorable, et  la  suite  de  Byron .  qui  était  restée  à  terre  ,  re- 
vint à  bord.  Je  fus  fort  étonné  d'entendre  tous  les  amis  du 
poète  prononcer  son  nom  d'une  manière  étrange  et  que 
lui-même  avait  choisie.  Ils  l'appelaient  non  pas  Baïronn, 
d'après  la  prononciation  anglaise  qui  change  VY  en  diph- 
tongue ,  mais  Beûme  ;  je  soupçonne  cette  prononciation 
singulière  et  affectée  d'avoir  eu  pour  motif  les  souvenirs 
aristocratiques  de  Byron ,  issu  d'une  famille  normande , 
c'est-à-dire  française.  Incapables  de  prononcer  Biron^ 
comme  les  Français  le  prononcent  en  appuyant  légèrement 
sur  l'i  et  donnant  à  la  dernière  syllabe  une  accentuation 
nasale,  les  amis  du  poète  mutilaient  son  nom  et  le  trans- 
formaient en  Beûme. 

Sans  parler  de  cinq  domestiques,  d'un  beau  chien 
de  Terre-Neuve ,  d'un  mâtin  et  de  cinq  chevaux ,  nous 
avions  avec  nous  le  comte  Pietro  Gamba ,  frère  de  la  si- 
gnera Guiccioli ,  à  laquelle  lord  Byron  était  toujours  atta- 
ché ^  Edouard  Trelawney ,  le  pirate  ,  qui  depuis  a  publié 
ses  mémoires  j  un  jeune  médecin  nommé  Bruno ,  né  à 


UKB  TRAVERSÉB  AVEC  LORD  BYRO».         12I 

Alexandrie  de  La  Paille  ^  un  Grec  de  Constantinople ,  Schi- 
lizzi ,  qui  se  disait  prince  ^  enfin  un  Grec  nommé  Yilali 
qui  se  faisait  appeler  capitaine.  Notre  petit  vaisseau  ,  qui 
ne  portait  pas  plus  de  cent  tonneaux,  avait ,  comme  on 
le  voit  ,  toute  sa  charge. 

Lord  Byron  composait  alors  son  Don  Jiian^  et  toutes 
ses  lectures  étaient  en  rapport  avec  Vœuvre  ironique  dont 
il  s'occupait^  il  fiiisait  des  extraits  de  Swift,  et  ne  man- 
quait jamais  de  lire  un  ou  deux  Essais  de  Montaigne  par 
jour. 

u  C'est  le  plus  amusant  de  tous  les  auteurs,  me  disait-il-, 
de  longues  études  ne  nous  donneraient  pas  Tinstruclion 
que  l'on  puise  dans  la  lecture  de  ses  chapitres  les  plus  ha- 
vards  et  les  plus  dénués  de  prétention. 

Toutes  les  autres  lectures  de  lord  Bvron  se  rapportaient 
aux  mêmes  idées  de  scepticisme  et  de  satire  sociale.  C'étaient 
la  Correspondance  de  Grimm ,  \ Essai  sur  les  Mœurs  , 
le  Dictionnaire  philosophique  de  Voltaire ,  les  Maximes 
de  La  Rochefoucauld.  Ainsi,  en  accomplissant  une  action 
héroïque ,  en  se  sacrifiant  à  la  Grèce,  Byron  avait  pour 
conseillers  intimes,  et,  comme  le  dit  Montaigne  lui-même, 
pour  livres  de  chevet ,  ceux  de  tous  les  écrivains  qui  ont 
le  plus  complètement  désenchanté  l'héroïsme ,  et  détruit 
les  illusions  de  l'enthousiasme.  Je  ne  dois  pas  oublier  un 
gros  volume  que  Fletcher,  son  valet  de  chambre,  lui  ap- 
portait tous  les  jours,  et  qui  avait  son  usage  particulier  ï 
c'était  une  lourde  histoire  de  la  guerre  de  l'indépendance 
dans  l'Amérique  méridionale,  écrite  par  un  nommé  Hip- 
pishley  qui  s'intitule  colonel,  et  qui  a  reçu  ses  épaulettes 
de  je  ne  sais  quel  gouvernement.  Je  demandai  un  jour  à 
lord  Byron  ce  qu'il  pouvait  faire  de  cet  énorme  tome,  tou- 
jours ouvert  devant  lui. 

((  Ma  sieste  est  là-dedans,  me  répondit-ii  en  riant  \  même. 


122  UNE  TRAVERSÉE  AVEC  LORD  DYRON. 

quand  je  suis  de  mauvaise  humeur  ou  mal  disposé  ,  cet  ad- 
mirable volume  m'endort  d'un  seul  coup  :  si  Fletcher 
oubliait  de  me  l'apporter,  je  le  chasserais.  » 

La  diète  à  laquelle  Byron  s'était  volontairement  soumis 
conviendrait  à  peu  de  personnes-,  et  j'en  connais  qui 
n'achèteraient  pas  à  ce  prix  toute  la  gloire  dont  le  poète  a 
joui  pendant  sa  vie  et  après  sa  mort.  Il  ne  déjeunait  ni  ne 
soupait  -,  son  unique  repas  qu'il  appelait  son  diner,  et  qui 
ne  méritait  guère  ce  titre ,  se  composait  de  vieux  fromage 
de  Cheshire  en  état  de  décomposition  complète ,  de  con- 
combres et  de  choux  rouges  conservés  dans  le  vinaigre  j  il 
mangeait  beaucoup  de  ce  fromage  qu'il  arrosait  de  cidre 
ou  de  bière  de  Burton,  qu'il  se  procurait  à  Gènes.  Que 
peut -on  imaginer  de  plus  contraire  à  la  santé  qu'une 
telle  manière  de  vivre ,  sous  un  ciel  ardent  et  au  miUeu 
de  l'été?  Une  fois,  par  extraordinaire,  j'ai  vu  Byron 
manger  un  petit  poisson  frit  \  il  buvait  beaucoup  de  thé 
très-fort ,  et  après  le  repas  il  faisait  la  sieste.  Il  revenait 
ensuite  sur  le  pont  et  buvait  avec  nous  du  vin  et  des  li- 
queurs -,  à  cette  heure  de  la  journée  sa  gaité  était  brillante, 
sa  conversation  pleine  de  saillies ,  de  traits  et  d'anecdotes  5 
souvent  aussi  il  s'arrêtait  tout  à  coup  ,  se  détournait ,  pa- 
raissait vouloir  nous  cacher  une  émotion  triste  et  subite 
qui  s'emparait  de  lui ,  nous  quittait  brusquement  et  s'en- 
fermait dans  sa  cabine  -,  quelques  souvenirs  douloureux 
étaient  venus  frapper  son  esprit  susceptible,  son  imagina- 
tion inquiète.  Doué  d'une  organisation  naturellement  dé- 
licate, féminine  et  impressible ,  il  avait  encore  augmenté 
cette  disposition  presque  maladive  par  l'irrégularité  de  sa 
vie  et  de  son  régime. 

Un  fond  de  superstition  bizarre  se  trouvait  mêlé  au 
scepticisme  ironique  de  sa  pensée^  il  n'eût  rien  com- 
mencé d'important  le  vendredi  \  renverser  du  sel  ou 


VNE  TRAVERSÉE  AVEC  LORD  BYRON.  1^3 

de  Vhuile  lui  semblait  du  plus  mauvais  augure^  comme 
les  Turcs  et  les  Grecs ,  il  tirait  une  prophétie  contraire  du 
vin  renversé  :  il  ne  cachait  pas  toutes  ces  (iiiblesses,  et 
semblait  étaler  plutôt  que  dissimuler  ses  secrètes  super- 
stitions. 

Il  avait  fait,  dans  ses  voyages  à  travers  le  monde ,  une 
provision  de  jurons  de  tous  les  pays ,  qu  il  employait  tour 
à  tour  et  sans  acception  du  langage ,  qui  servait  de  fond  à 
cette  éloquence  singulière  -,  l'ilalien ,  le  grec  et  le  fran- 
çais, se  confondaient  et  se  combattaient  dans  ce  dithyrambe 
de  malédictions  :  anathema  sou  Ifaccia  di  malcdetto  l  sa- 
credié  l  sangue  di  Dio  l  corpo  di  Bacco  ï  Ses  habitudes 
étaient  à  la  fois  anglaises ,  italiennes  et  levantines.  Quand 
il  était  en  colère ,  il  crachait  sur  le  pont  avec  violence  j 
c'était  là  l'expression  de  son  plus  profond  mépris.  Impé- 
tueux, capricieux,  bizarre,  tout  son  athéisme  se  réduisait 
à  une  ironie  épigrammalique  et  peu  violente  :  il  était 
religieux  au  fond ,  et  ne  craignait  pas  d'avouer  que ,  sans 
être  stupide ,  on  ne  pouvait  nier  l'existence  d'une  cause 
suprême  ,  omniprésente  et  bienfaisante.  Je  suis  per- 
suadé que  s'il  eût  vécu  plus  long-tems ,  il  se  fut  attaché 
à  quelque  secte  rehgieuse  ,  peut-être  même  fanatique, 
comme  ces  femmes  qui,  après  avoir  mené  une  vie  joyeuse 
et  brillante  ,  endorment  leur  repentir  dans  les  bras  de 
Dieu.  Il  professait  beaucoup  de  respect  pour  les  préjugés 
religieux  d'autrui ,  mais  il  fallait  qu'il  pût  croire  à  leur 
sincérité.  Ce  qu'il  aimait  à  tourner  en  ridicule,  c'étaient 
cette  hypocrisie  si  commune  parmi  nous ,  et  ce  besoin 
d'imposer  à  autrui  la  tyrannie  de  nos  propres  goûts ,  de 
nos  croyances  et  de  nos  penchans.  Les  bornes  de  l'esprit 
humain  l'humiliaient  :  elles  ont  humilié  tous  les  grands 
esprits  \  il  riait  de  nos  efforts  pour  pénétrer  les  mystères 
que  Dieu  et  la  nature  ont  couverts  d'un  triple  voile.  Le 


Il4  ^^^  IT.AVEIISÉE  AVEC   LOKD   BYRON. 

néant  dune  intelligence  dont  nous  sommes  si  fierg  était  le 
sujet  perpétuel  de  ses  railleries. 

On  peut  dire  que  lord  Byron  était,  de  tous  les  hommes, 
le  plus  facile  à  connaître  -,  son  ame  apparaissait  transparente , 
et  la  facilité  de  son  commerce  allait  jusqu  à  l'indiscrétion. 
Le  mystère  qu'il  affectait,  l'air  sombre  et  misantropique 
qu'il  prenait  souvent,  ne  l'empêchaient  pas  d'être  aussi 
facile  à  pénétrer  qu'un  enfant  ;  il  ne  savait  rien  cacher  j 
à  peine  aviez-vous  passé  quelques  jours  avec  lui ,  vous 
lisiez  clairement ,  non  seulement  dans  le  fond  de  sa  pensée, 
mais  dans  toute  l'histoire  de  sa  vie  précédente.  Intrigues 
galantes  ,  folies  de  jeunesse,  actes  condamnables,  il  disait 
tout  ^  et  ma  traversée  avec  lui  m'aurait  permis  d'écrire,  si 
je  l'avais  voulu,  les  annales  complètes  de  sa  vie  intime. 
J'irai  plus  loin  ,  ses  récils  relatifs  aux  femmes  qu'il  a  con- 
nues ne  m  ont  point  semblé  conformes  à  la  stricte  vérité  ^ 
plus  dune  fois  il  m'a  semblé  que  les  insinuations  de  sa. 
fatuité  laissaient  entrevoir  entre  lui  et  les  dames  dont  il 
parlait  une  intimité  bien  plus  étroite  qu'il  n'aurait  dû 
Tavouer,  ou  la  livrer  aux  soupçons  d  autrui  :  habitudes 
de  dandy  et  d'homme  à  bonnes  fortunes  dont  il  n'a  pu  se 
défaire  malgré  son  génie ,  et  que  l'on  ne  peut  condamner 
trop  sévèrement.  Il  ne  voulait  passer  ni  pour  un  homme  de 
talent  ni  pour  un  héros.  Savez-vous  à  quelle  réputation  il 
tenait  ?  A  celle  de  roué.  A  cette  étrange  faiblesse  se  rappor- 
taient tous  les  défauts  qu'on  peut  lui  reprocher^  il  aurait 
volontiei^s  laissé  croire  qu'une  femme  n'avait  jamais  résisté 
à  sa  puissance  de  séduction  5  il  est  vrai  que  cette  séduction 
était  réelle  ,  que  sa  conversation  brillante  ,  sa  physionomie 
mobile ,  ses  manières  élégantes,  sa  parole  tour  à  tour  iro- 
nique et  légère  ou  insinuante  et  persuasive  ne  pouvait 
manquer  d  exercer  sur  le  cœur  des  femmes  une  influence 
dominatrice.  Mais  autant  je  condamne  les  révélations  qui 


U»E   TRAVERSÉE  AVEC  LORD  BYRON.  125 

lui  échappèrent  à  ce  sujet,  autant  je  suis  peu  disposé  à 
croire  que  le  nombre  de  ses  victimes  ait  été  aussi  considé- 
rable qu'il  le  disait. 

Il  V  avait,  dans  rindiscrélion  de  Byron,  quelque  chose  de 
spontané  et  dinvolonlaire  qui  la  Taisait  pardonner.  Nous 
l'avons  dit ,  il  lui  était  impossible  de  rien  taire  ,  souvent 
on  ne  savait  comment  recevoir  ses  confidences,  d'une  na- 
ture si  secrète  et  si  domestique ,  que  nul  homme  de  bon 
sens  ne  les  eût  faites  ou  écoulées.  Emporté  par  sa  première 
impulsion,  toutes  les  pensées  ,  tous  les  souvenirs  qui  na- 
geaient pour  ainsi  dire  à  la  superficie  de  son  cerveau  ,  se 
transformaient  en  paroles  et  s'exhalaient  ainsi.  Vous  l'en- 
tendiez avec  étonnement  éclater  en  invectives  contre  ceux 
que  vous  regardiez  comme  ses  amis  intimes  auxquels  il 
avait  de  grandes  obligations  :  et  il  ne  le  niait  pas  ^  c'était 
un  nuage  d'été  qui  fondait  en  pluie  abondante  et  dispa- 
raissait. Si  vous  aviez  attaqué ,  en  présence  de  Byron ,  les 
personnes  qu'il  traitait  si  mal,  il  n'aurait  pas  hésité  à  pren- 
dre leur  défense.  Lady  Noël,  sa  belle-mère,  était  pour  lui 
un  objet  de  haine  spéciale.  Sa  fille  Ada  était  ce  qu  il  ai- 
mait le  mieux  au  monde. 

«  Elle  sera  riche,  me  disait-il  un  jour  :  si  j'avais  quelque 
influence  sur  elle  ,  je  l'empêcherais  d'épouser  un  Anglais. 
Mes  cbers  compatriotes  tendent  des  pièges  à  toutes  les  hé- 
ritières ,  je  les  redoute  pour  le  bonheur  de  ma  fille.  » 

L  infirmité  naturelle  de  Byron  l'affligeait  si  profondé- 
ment ,  que  souvent  il  faisait  allusion  avec  amertume 
et  colère  à  ce  pied  un  peu  plus  court  que  son  confrère  et 
qu'il  aurait  fait  couper  depuis  bien  long-tems  ,  disait-il , 
s'il  n'avait  craint  de  se  priver  de  l'exercice  du  cheval  qu'il 
aimait  par-dessus  tout  5  aussi  le  voyait-on  rarement  se  pro- 
mener à  pied.  Avait -il  une  visite  à  rendre,  il  montait  à 
cheval  -,  faute  de  se  servir  de  ses  jambes ,  il  avait  de  la  ten- 


126  l^'NE  TRAVERSÉE  AVEC  LOIVD  BYRON. 

dance  à  l'obésité,  et  comme  il  délestait  les  hommes  gras,  il 
s'était  soumis  à  ce  régime  absurdement  rigoureux  que 
nous  avons  décrit  plus  haut,  qui  avait  dérangé  son  estomac 
et  qui  a  préparé  sa  dernière  maladie  et  sa  mort. 

Il  voulait  être  le  premier  en  tout.  Je  Tai  vu  souvent  ti- 
rer le  pistolet  :  il  était  très-adroit  à  cet  exercice.  Si  son 
premier  coup  réussissait,  il  déposait  Tarme,  et  ne  la 
reprenait  plus  de  peur  de  compromettre  sa  renommée 
d'habileté  *,  s'il  frappait  très-loin  du  but,  il  déposait  aussi 
l'arme  en  disant  que  ce  jour  était  un  jour  de  malheur 
pour  lui  et  qu'il  ne  continuerait  pas.  Au  moment  où  je 
l'ai  connu  ,  quoique  sa  constitution  fut  très-ébranlée  et 
que  ses  nerfs  fussent  en  très-mauvais  état ,  il  manquait 
rarement  son  coup  ,  et  je  n'eus  pas  de  peine  à  croire  aux 
prouesses  de  ce  genre  qui  avaient,  dit-on  ,  illustré  sa  pre- 
mière jeunesse.  Un  jour  il  planta  à  la  distance  de  vingt 
pas  une  canne  très-légère  ,  appartenant  à  lady  Noël  ^  son 
pistolet  chargé  d'une  petite  balle  fendit  la  canne  en  deux, 
au  grand  étonneraent  de  la  belle-mère  que  son  gendre  ef- 
frayait beaucoup. 

A  bord  ,  il  nous  parlait  beaucoup  de  ses  exploits  en  ce 
genre  \  Trelawney,  qui  n'était  pas  moins  habile  que  lui, 
plaçait  dans  un  panier  un  pauvre  dindon  et  suspendait  le 
panier  à  un  raàt  -,  la  tète  de  l'animal  dépassait  le  bord  du 
panier,  et  ces  deux  hommes,  si  célèbres  sous  différens  rap- 
ports ,  manquaient  rarement  de  le  décapiter.  Byrou  avait 
un  arsenal  complet  d'armes  excellentes  et  surtout  de  pis- 
tolets, dont  une  paire  avait  appartenu  au  plus  célèbre  ar- 
quebusier du  roi,  Joe  Manton.  Rien  ne  lui  coûtait  pour  se 
procurer  de  bonnes  armes.  Un  jour  le  prince  Schilizzi 
maniait  sur  le  pont  un  pistolet  anglais  à  double  délente 
dont  il  ne  connaissait  pas  le  mécanisme.  Le  coup  partit ,  la 
balle  effleura  les  cheveux  de  lordByron,  qui,  sans  se  Irou^ 


■UKE  TRAVEUSÉE  AVEC  LOllD  BYKON.  1 '2^ 

bler,  prit  le  pislolet  des  mains  du  prince  ,  lui  en  démontra 
le  mécanisme  ,  et  dit  à  Gamba  : 

«  Dorénavant ,  vous  ne  laisserez  au  prince  que  des  pis- 
tolets de  fabrique  italienne.  » 

Notre  vaisseau  longeait  les  côtes  ,  nous  jouissions  d'un 
beau  spectacle  dont  lord  Byron  était  l'observateur  le  plus 
attentif;  il  restait  sur  le  pont  et  admirait  pendant  des 
lieures  entières  le  beau  ciel  d'un  bleu  profond  qui  carac- 
térise particulièrement  le  midi  de  l'Europe,  et  ce  vaste 
horizon  liquide,  tout  étincelant  des  feux  du  soleil.  En  face 
de  l'embouchure  du  Tibre  nous  essayâmes  de  distinguer 
la  coupole  du  \  atican  -,  mais  les  vapeurs  opaques  qui  s'é- 
lèvent de  la  maremme,  lavoilaient  à  nos  yeux.  Ce  fut  avec 
peine  que  nous  pûmes  discerner  la  petite  ville  d'Albano  et 
la  longue  chaîne  de  montagnes  à  laquelle  sert  d'avant- 
garde  le  mont  Soracte  ,  chanté  par  l'ami  d'Auguste. 

Un  des  amusemens  principaux  de  lord  Byron  était  de 
boxer  et  de  faire  des  armes  avec  Trelawney.  Il  était  excel- 
lent boxeur,  mais  la  délicatesse  de  sa  santé  ne  lui  permet- 
tait plus  de  soutenir  long-tems  cet  exercice.  Le  fleuret  à  la 
main  ,  il  avait  presque  toujours  le  dessous.    Trelawney  et 
Bvron  ,  compagnons  inséparables ,  se  baignaient  souvent 
auprès  du  navire  ;  en  vain  nous  les  avertissions  de  pren- 
dre garde  aux  requins,  assez  nombreux  dans  les  eaux  de  la 
Méditerranée.  Nous  approchâmes  de  lile  d'Ionza  dans  la- 
quelle le  gouvernement  napolitain  relègue  ses  prisonniers 
d'état,  et  qui  se   trouvait  alors  remplie   de  malheureux 
jeunes  gens  qui  avaient  pris  part  à  la  tentative  insurrec- 
tionnelle de  1821 .  Lord  Byron,  qui  se  trouvait  sur  le  pont, 
éclata  en  invectives  contre  l'Autriche  et  contre  la  tvrannie 
infâme  à  laquelle  ,  disait-il ,  elle  soumettait  les  petits  états 
d'Italie. 

((J'ai  pendant  quelque  tems ,  ajoutait  Byron,   espéré 


t^8  VNE  ÏRAVEUSÉE  AVEC  LORD  BYR.ON, 

produire  un  soulèvement  général  dans  les  états  du  pape  •, 
j'étais  alors  à  Ravenne  ,  et  j  aurais  joué  un  rôle  assez  im- 
portant dans  l'insurrection  \  mais  le  baron  Fi  imont  s'est 
porté  sur  Naples  à  marches  forcées,  et  rien  n'a  pu  avoir 
lieu. 

—  Je  ne  regrette  pas,  lui  répondis-je,  que  Votre  Sei- 
gneurie ait  été  privée  de  cette  occasion  de  déployer  un 
courage  dont  personne  ne  doute.  Comment  voulez-vous 
qu'une  révolution  réussisse  dans  ce  pays  morcelé  en  tant 
de  fractions  rivales ,  jalouses  et  ennemies?  Malheureuse- 
ment il  n'y  a  rien  d'homogène  en  Italie  ,  et  l'ébullition  de 
la  fureur  populaire  sur  tel  ou  tel  point ,  loin  de  décider 
un  mouvement  général ,  engagera  les  autres  cantons  de 
rilalie  à  se  tenir  en  paix  et  à  flatter  le  pouvoir  ,  dans 
le  seul  but  d'irriter  et  de  narguer  leurs  voisins.  Tant  qu  il 
n'y  aura  pas  d'unité  dans  les  volontés  italiennes,  tout 
essai  de  révolution  versera  le  sang  du  peuple  sans  profit 
pour  la  liberté.  » 

En  face  de  Stromboli ,  nous  fumes  étonnés  de  n'aper- 
cevoir aucune  flamme,  aucune  étincelle  au-dessus  du 
cratère,  dont  l'éruption  est  lente  mais  continuelle.  Byron, 
qui  braquait  attentivement  sa  lorgnette  sur  la  crête  du 
Tolcan,  m'apprit  que  beaucoup  de  superstitions  populaires 
s'étaient  attachées  au  rocher  de  Stromboli ,  et  qu'un  do- 
cument bizarre  déposé  dans  les  archives  de  l'amirauté 
anglaise,  et  Mgné  par  tout  Téquipage  dun  vaisseau  de 
guerre ,  attestait  le  miracle  suivant.  On  avait  vu  deux  per- 
sonnages gigantesques  gravir  en  même  teras  les  flancs  de 
la  montagne,  tenant  un  homme  suspendu  entre  leurs 
mains-,  puis,  arrivés  au  sommet  du  cratère  ,  le  balancer 
quelque  tems  et  le  précipiter  enfin  dans  le  gouffre.  La 
conversation,  ainsi  engagée,  marcha  dans  la  même  roule 
pendant  long-tems  \  les  spectres  et  les  fantômes,  pour  le5- 


UWE  TUAVERStE  AVEC  LORU  BYRON.  120 

quels  Byroil  d'ailleurs  affectait  beaucoup  de  respect ,  eu 
firent  tous  les  frais. 

Quedirai-jedc  CharybdeetScylla,  dont  l'imaginalion  des 
anciens  a  fait  des  colosses ,  et  qui  ne  sont  rien  aux  veux  des 
navigateurs  modernes  ?0n  prétend  que  dans  les  gros  tems, 
lesaboiemens  de  Scylla  et  Tabime  tournoyant  de  Charybde 
ont  encore  quelque  chose  de  respectable  ^  mais  la  mer 
était  calme,  et  lord  Byron,  qui  appelait  de  toute  son  ame 
une  belle  tempête,  accablait  de  mépris  ces  terreurs  de  la 
vieille  mythologie. 

Quel  est,  me  demandera  t-on,  le  véritable  caractère  de 
Byron  -,  c'est,  je  crois,  une  sensibilité  vive,  rapide  ,  passa- 
gère ,  dont  la  première  impulsion  est  forte  ,  et  qui  s'éva- 
pore si  vous  lui  permettez  de  se  refroidir  ;  son  premit  r 
mouvement  était  impétueux ,  il  promettait  tout ,  il  osait 
tout ,  rien  ne  lui  coûtait.  L'acte  de  churité  le  plus  o-éné- 
reux ,  le  plus  imprudent ,  les  déterminations  les  plus  ro- 
manesques, ne  l'auraient  pas  effrayé  5  mais  le  moment  de 
la  réflexion  venait  ensuite  5  la  crainte  du  ridicide  ,  le  sou- 
venir des  nombreuses  déceptions  du  monde ,  le  dédain 
pour  les  hommes,  se  faisaient  sentir  ta  lui.  Quelquefois  ses 
promesses  n'étaient  pas  remplies,  on  mettait  en  doute  sa 
bonne  foi ,  ou  flétrissait  son  caractère  et  même  son  hon- 
neur. J'ai  connu  quelques-uns  de  ses  amis  qui  ont  pavé, 
sans  le  dire  à  Byron  ,  des  sommes  considérables  qu'il  avait 
étourdiment  promises ,  et  qu'il  avait  oublié  de  verser. 
Quant  à  moi,  je  pense  que  dun  côté  l'ardeur  de  son  carac- 
tère ,  d'un  autre  ce  peu  de  prudence  et  de  prévoyance 
qui  lui  appartenait ,  ^lait  la  source  véritable  de  cette  faci- 
lité dans  les  promesses ,  que  ses  ennemis  ont  fait  valoir 
pour  le  noircir.  Joignez  à  ce  défaut  une  indiscrétion  per- 
manente ,  incorrigible ,  et]  telle  que  vous  ne  pouviez  ni 
lui  confier  un  secret ,  ni  lui  dire  un  mot  sur  qui  que  ce 
^"-  9 


l3o  UNE  TRAVEFvSÉE   AvEC  LOTID  BYUON. 

soit ,  qui  ne  fût  à  rinslanl  répété  ^  c'était  sa  manie.  De 
tous  les  conspirateurs,  Byron  était  assurément  le  plus  in- 
habile. Au  reste  ,  je  ne  doute  pas  que  la  plupart  des 
chagrins  de  sa  vie  n'aient  été  déterminés  par  ses  défauts , 
ou  si  Ton  veut  ses  malheurs  de  caractère,  qui  ôtaient  toute 
sûreté  à  son  commerce.  Dans  sa  colère  il  ne  ménageait  pas 
même  les  hommes  associés  à  sa  cause  ,  et  dont  il  avait  le 
plus  besoin.  Ainsi  on  lui  apprit  que  M.  Blaquière,  au  lieu 
de  Tatlendre  en  Grèce,  avait  quitté  ce  pays;  il  fut  très- 
mécontent  ,  et  non  sans  raison  ,  de  ce  départ  précipité  qui 
l'empêchait  de  recueillir  delà  bouche  deM.  IMaquièretous 
les  détails  relatifs  à  la  situation  du  Péloponèse  ^  mais  il  eut 
tort  de  ne  point  ménager  ses  termes,  de  jeter  sur  ce  per- 
sonnage nécessaire  à  la  cause  de  la  Grèce  toute  la  décon- 
sidération possible,  en  un  mot  de  se  conduire,  non  comme 
un  homme,  mais  comme  une  femme  courroucée.  Les 
plaisanteries  qu'il  ne  cessait  de  lancer  contre  M.  Bla- 
quière, qui,  disait-il,  mourait  d'envie  de  se  faire  imprimer, 
et  qui  retournait  en  France  pour  corriger  ses  épreuves, 
étaient  aussi  vives  qu'amusantes.  Je  regrette  qu'il  n'ait 
pas  fait  l'histoire  anecdotique  de  son  voyage  en  Turquie 
dans  sa  première  jeunesse  -,  quelques-unes  des  histoires 
qu'il  m'a  racontées  étaient  excellentes,  et  méritaient  de 
n'(kre  pas  perdues.  Lorsque  le  capitaine  Bathurst,  marin 
anglais ,  loup  de  mer  de  la  vieille  roche  ,  rendit  visite  au 
capitan-pacha ,  Byron  était  avec  lui. 

Rien  de  plaisant,  me  disait  Byron ,  comme  la  colère  de 
Bathurst  contre  l'ignorance  de  l'Ottoman.  Le  capitan- 
pacha  lui  fit  demander  par  son  interprèle  s'il  connaissait 
la  boussole  :  a  Vieil  imbécile  ,  s'écria  Bathurst,  dites-lui  de 
ma  part  que  le  dernier  mousse  de  la  dernière  frégate  an- 
glaise sait  ce  que  c'est  que  la  boussole.  »  Le  vieux  Turc  à 
qui  l'on  transmit  la  réponse  légèrement  modifiée  ,  caressa 


VVV,   TU  A  VERSÉE    AVEC  LORD  BYRON.  l3l 

quelque  tems  sa  longue  barbe  en  signe  d  étonnement,  et  s'é- 
cria :  u  Masballa  I  ces  giaours  sont  merveilleux! «M.  Adair, 
envoyé  de  la  Grande-Bretagne  auprès  de  la  Porte,  allait 
prendre  congé  ,  et  son  successeur  M.  Slrafford-Canning 
se  trouvait  mêlé  à  la  procession  solennelle  qui  s'achemi- 
nait vers  le  sultan.  Il  était  jeune,  frais  ^  sa  barbe  bien  faite, 
ses  cheveux  soigneusement  frisés ,  son  air  féminin  ,  atti- 
rèrent l'attention  d'un  vieux  Turc  qui  se  pencha  vers  moi, 
et  qui  me  dit  d'un  air  grave  :  «  Ce  beau  jeune  homme 
n'est-il  pas  un  eunuque  dont  Sa  Majesté  Britannique  fait 
présent  à  notre  sublime  sultan  ?  m 

Byron  avait  deviné  l'élévation  nécessaire  d'Hobhouse 
son  ami,  qui  cependant  alors  était  regardé  comme  un  des 
membres  de  l'opposition  qui  avait  le  moins  de  chances  pour 
arriver  au  pouvoir. 

((  Il  est  difficile  à  croire ,  objectai  -je  ,  que  l'indépen- 
dance de  M.  Hobhouse  plie  jamais  devant  la  promesse 
d'une  place ,  telle  brillante  qu'elle  soit. 

—  Sans  doute ,  répondit  lord  Byron  ;  mais  le  moment 
viendra  où  le  changement  des  opinions  générales  forcera 
Hobhouse  d'accepter  une  position  gouvernementale.  Ce 
ne  sera  pas  lui  qui  marchera  au-devant  du  pouvoir,  mais 
le  pouvoir  ira  au-devant  de  lui.  » 

Byron  avait  bien  deviné ,  et  le  ministère  de  lord  Grey 
et  la  réforme  de  lord  Brougham  ont  prouvé  la  justesse  de 
cette  prévision. 

«  Pourquoi ,  lui  demandai-je  un  jour,  n'écririez-vous 
pas  une  épopée? 

—  Oh  !  l'épopée  n'est  plus  de  ce  tems  ,  personne  ne  lit 
de  poème  épique.  Milton,  poète  admiraljle ,  combien  de 
lecteurs  compte-t-il  ?  Moi,  d'ailleurs  ,  je  ne  prétends  qu'à 
une  seule  chose ,  plaire  aux  hommes  de  mon  tems ,  me 


l32  DNE  TRAVERSÉE   AVEC  LOllD  HYllON. 

faire  lire  \  si  l'on  se  souvient  de  mes  ouvrages  après  ma 
mort  ,  tanto  meglio. 

En  cela ,  comme  en  beaucoup  d'autres  choses  ,  j'ai  cru 
voir  une  nuance  de  fatuité  et  d'affectation  chez  le  grand 
poète.  Il  est  vrai  que  la  nature  vive  ,  épisodique  et  capri- 
cieuse de  son  génie  n'avait  pas,  selon  moi,  un  rapport 
bien  exact  avec  le  génie  de  l'épopée ,  je  soutins  cependant 
la  discussion.  J'avais  plaisir  à  l'entendre  développer  ses 
idées  ;  je  lui  citais  l'exemple  du  Tasse  et  de  VArioste  qui 
ont  amusé  leur  époque  et  vaincu  l'indiiférence  de  la  pos- 
térité. 

((  Oh  !  me  dit-il ,  les  Italiens  et  les  Anglais  n'ont  plus 
de  ressemblance  -,  la  nature  italienne  est  poétique;  il  n'est 
pas  un  homme  de  ce  pays  qui  ne  soit  capable  de  spnlir  la 
poésie.  Quant  à  la  gloire  dont  vous  me  parlez ,  j'y  attache 
bien  peu  d  importance  :  mon  voyage  en  Grèce  est  pour 
moi  un  sujet  d'orgueil  bien  plus  vif  que  tous  les  poèmes 
que  j  ai  publiés.  » 

Telle  était  l'illusion  de  cet  homme  de  génie.  Rousseau 
s'estimait  bien  plus  pour  avoir  vécu  à  un  cinquième  étage 
de  la  rue  Plàtrière  que  pour  avoir  fait  Y  Emile,  et  Byron 
pensait  que  Childe-Harold  et  Sardanapale  étaient  des 
titres  inférieurs  et  des  lauriers  moins  brillans  qu'une  ou 
deux  escarmouches  dans  la  Grèce  moderne  et  une  dou- 
zaine de  coups  de  fusil  contre  les  Turcs. 

Les  travers  de  ce  malheureux  grand  homme  étaient 
nombreux ,  comme  on  le  voit ,  il  avait  besoin  de  se  plain- 
dre \  il  faisait  comme  Rousseau  de  la  mlsantropie  amère 
avec  les  plus  légers  accidens  de  la  vie  \  et  je  suis  persuadé 
qu  il  eut  été  inconsolable  si  l'occasion  de  se  plaindre  ainsi 
et  de  dérouler  la  liste  de  ses  griefs  contre  le  genre  hu- 
main lui  avait  manqué.  Les  fantômes  de  son  imagination 


UNE  TRAVERSÉE  AVEC  LORD  BYRON.  1  33 

malade  valaient  au  moins  ceux  donl  Tesprit  de  Jean-Jac- 
ques Rousseau  élait  obsédé  ,  l  un  et  l'autre  ingénieux  à  se 
tourmenter  eux-mêmes  ^  l'un  et  l'autre  n'épargnant  rien 
pour  déplaire  à  cette  espèce  humaine  qu  ils  semblaient  pren- 
dre à  tâche  d'irriter.  Fiers  de  leur  indépendance,  tous  deux 
étaient  esclaves  de  leurs  caprices  -,  pour  ne  pas  agir  comme 
les  autres  ,  ils  commettaient  une  multitude  d  imprudences 
qu'ils  regrettaient  amèrement  plus  tard.  Il  y  avait  entre  ces 
deux  hommes  singuliers  d'autres  points  de  contact.  Les  per- 
sonnes qui  les  entouraient  étaient  sûres  de  les  dominer  -, 
mais  il  fallait  bien  se  garder  de  leur  laisser  apercevoir  cet 
empire  qui  les  eût  révolté.  Si  Byron  s'était  aperçu  que 
quelqu'un  pût  l'influencer ,  qu'on  eût  la  prétention  de  le 
gouverner ,  je  crois  qu'il  aurait  renoncé  pour  toujours  à 
voir  la  personne  soupçonnée  de  ce  crime.  On  était  bien 
avec  lui  en  ayant  l'air  de  céder  à  toutes  ses  opinions,  à  tous 
ses  désirs.  Trelawney  le  savait  bien  ,  et  cet  homme  athlé- 
tique, cet  Hercule  moderne,  flattait  et  caressait  Byron, 
comme  un  enfant  gâté.  «  Si  nous  ne  pouvons  rien  faire  en 
Grèce,  dit-il  un  jour  à  Trelawney,  mon  avis  serait  défaire 
un  tour  en  Angleterre  et  d'aller  ensuite  acheter  ou  con- 
quérir quelque  petite  île  de  la  mer  du  Sud  où  nous  fini- 
rons notre  vie  ,  si  vous  voulez  m'y  accompagner.  » 

Trelawney  approuva  ce  plan  ridicule  qu  il  affecta  de  re- 
garder comme  très-sage  et  très-raisonnable  ,  et  promit  à 
Byron  de  le  suivre  dans  les  mers  du  Sud.  Schilizzi  ,  le 
prince  grec,  flatteur  comme  tous  les  hommes  de  sa  nation, 
affirmait  qu  il  y  avait  beaucoup  de  chances  pour  que  les 
Grecs  choisissent  un  roi  et  que  ce  choix  tombât  sur  lord 
Byron  lui-même  :  qui  croirait  que  le  poète  se  laissa  pren- 
dre à  ce  grossier  appât 

«  Ma  foij  dit-il,  celte  idée  est  loin  de  me  déplaire,  ]q 


l34  UNE  TRAVERSÉE  AVEC  LOKD  BVROW. 

ne  refuserai  pas  la  couronne  grecque ,  si  on  me  roffre  ; 
mais  je  garderai  mon  argent  et  me  réserverai ,  comme 
Sancho  dans  son  lie  de  Barataria,  ralternalive  d'abdiquer,» 

Ses  opinions  sur  les  femmes  n'étaient  pas  de  nature  à 
plaire  au  sexe  à  qui  lord  Byron  avait  sacrifié  une  si  grande 
partie  de  sa  vie.  Constance,  vertu,  attachement  profond 
et  sincère  ,  étaient  choses  qu'il  n'attribuait  pas  en  géné- 
ral aux  femmes  ^  il  est  vrai  que  dans  sa  jeunesse  les  mœurs 
qui  l'environnaient  n'étaient  pas  bonnes,  et  que  la  sphère 
de  haute  société  au  sein  de  laquelle  il  fit  son  apprentis- 
sage pullulait  devicesd'aulantplus  dangereux  qu'ils  allaient 
aune  hypocrisie  et  une  affectation  de  moralité  profonde.  C'é- 
tait d'après  les  femmes  mariées  des  salons  aristocratiques  en 
i8o5  et  1806  et  d'après  les  mœurs  des  courtisanes  véni- 
tiennes en  1820  quil  appréciait  les  femmes  en  général, 
opinion  injuste,  mais   dont  il  n'a  jamais  pu  se  défaire. 

u  II  n'y  a  que  les  Orientaux,  me  disait-il  souvent ,  qui 
sachent  conduire  et  gouverner  les  femmes  \  ils  les  enfer- 
ment et  ils  ont  raison  ,  ils  se  contentent  de  leur  apprendre 
quelques  arts  d'agrément  sans  leur  tourner  la  télé  de  fo- 
lies romanesques  et  de  prétentions  absurdes.  Non  seule- 
ment les  femmes  orientales  sont  plus  morales  que  les  nô- 
tres, mais  elles  sont  plus  libres  et  plus  heureuses.  Une 
femme  d'Europe  est  l'esclave  de  son  mari  et  de  tous  ses 
amans.  Ce  qui  peut  s'étendre  fort  loin  ,  comme  chacun 
sait.  M'^'de  Maintenon  dans  sa  vieillesse  ne  trouvait  qu'une 
chose  qui  embarrassât  sa  politique  :  la  nécessité  de  rester 
l'amie  de  tous  ses  vieux  amans  et  de  distribuer  des  grâces 
à  tous  ceux  à  qui  elle  avait  distribué  jadis  ses  faveurs.  Les 
Grecs  actuels,  qui  ne  permettent  pas  à  leurs  filles  de  pren- 
dre la  plume,  se  conduisent  on  hommes  sensés.  Une 
femme  n'écrit  que  pour  tracer  des  billets  doux  j  pour  moi 


vais,  TRAVERSÉE   AVEC   LORD  BYRON.  I  35 

si  j'avais  une  seconde  femme  à  choisir,  ce  serait  en  Orient 
que  j'irais  la  chercher  :  je  voudrais  une  femme  timide,  in- 
nocente, in^^énue,  dont  le  théâtre  et  les  Uvres  n'aient  pas 
efifeuiilé  le  cœur,  dont  lame  ne  se  soit  épanouie  que  pour 
moi  et  dont  je  serais  jaloux  comme  un  tigre.  » 

Byron  avait  un  vieil  intendant  nommé  Lega.  L'avarice 
.était  empreinte  dans  ses  rides  ,  sur  son  front ,  dans  Torbite 
de  ses  yeux.  Vous  voyez  bien  cet  homme-là  ,  me  dit-il  un 
jour,  respectez-le  ,  il  est  plus  honnête  homme  que  vous  et 
moij  il  garde  mon  trésor,  comme  le  dragon  surveillait  les 
pommes  d'or  des  Hespérides.  Il  jette  sur  mes  écus  un  œil 
aussi  satisfait  que  s'ils  étaient  sa  propriété.  Il  n'est  heureux 
que  quand  le  monceau  de  mes  billets  de  banque  vient  à 
s'accroître;  il  dormirait  sur  un  coffre  rempli  d'argent  sans 
penser  même  à  l'ouvrir  et  à  y  toucher.  Je  vous  dis  que 
c'est  un  merveille  que  ce  vieillard  \  si  économe  pour  moi , 
si  probe  pour  lui-même.  Je  mets  d  ailleurs  en  réserve  pour 
mes  vieux  jours  un  bon  petit  vice  que  ma  jeunesse  n'a 
pas  connu  :  l'avarice.  C'est  une  dernière  planche  pour  me 
sauver  et  tenir  encore  à  la  vie.  Je  compte  bien  que  Don 
Juan,  mon  héros,  finira  de  même,  après  avoir  séduit  l'Eu- 
rope ,  l'Afrique  et  l'Amérique  .  représentées  par  une  mul- 
titude de  femmes,  ses  victimes-,  il  deviendra  métbodiste 
et  avare  et  fera  une  fin.  Je  m'aperçois  déjà  que  certains 
symptômes  de  parcimonie  commencent  à  poindre  chez  moi. 
J'étais  prodigue  quand  je  n'avais  rien  :  depuis  que  lady 
Noël,  mère  de  ma  femme  ,  est  devenue  maîtresse  de  cette 
grande  fortune  qui  doit  me  revenir,  je  commence  à  thé- 
sauriser. 

Le  fait  est  que  lord  Byron,  avec  sa  bizarrerie  habituelle 
et  lapparente  contradiction  de  son  caractère  complexe ,  se 
montrait  tour  à  tour  libéral  jusqu'à  la  prodigalité  et  avare 


l3G  tîKE  TP.ÀVEf.SClS    AVEC.  LoRt)  BVKON. 

jusqu'à  la  lésinerie.  Quand  il  prenait  quelqu'un  à  tic  ^  il 
lui  jouait  tous  les  tours  possibles.  Le  pauvre  capitaine 
Vitali  en  fil  IVpreuve  pendunt  notre  traversée.  Il  fut  le 
jouet  de  lord  Byron,  qui  s'était  irrité  contre  lui.  Cette  ani- 
mosit(''  avait  un  motif  bien  puérile  comme  on  va  le  voir» 
Vitali  avait  essayé  de  faire  la  contrebande,  une  malle  était 
remplie  de  drap  qu'il  espérait  passer  en  fraude.  Comme 
il  craignait  d'ailleurs  que  l'approvisionnement  du  vaisseau 
n'offrit  pas  assez  de  ressources  à  sa  gastronomie ,  il  avait 
placé  au  milieu  de  la  malle  un  porc  tout  entier  bien  rôti  ^ 
et  qui  malbeureusement ,  au  bout  d'une  semaine ,  se  cor- 
rompit et  exhala  une  odeur  insupportable.  Scott,  vieux 
capitaine  de  vaisseau,  brutal  et  rogue,  comme  tous  nos 
marins ,  mais  honnête  homme ,  s'aperçut  que  lodeur 
dont  tout  le  monde  se  plaignait  sortait  de  la  malle  ,  et 
força  Yitali  de  Touvrir.  L'aspect  des  débris  du  porc  en  pu- 
Iréfaclion  nous  souleva  le  cœur,  et  depuis  cette  époque 
Byron  ne  cessa  pas  de  poursuivre  de  ses  plaisanteries  et 
même  de  sa  haine  le  capitaine  gastronome  et  contrebandier. 
Il  commença  par  déclarer  à  la  première  douane  où  le  vais- 
seau aborda  la  petite  cargaison  que  Vitali  avait  espéré 
passer  en  fraude,  ce  qui  força  le  capitaine  grec  à  débourser 
une  somme  assez  considérable.  Puis  il  n'y  eut  pas  de  demi- 
confidences,  d'imputations  malignes  que  Byron  n'ait  faites 
au  sujet  de  ce  Vitali ,  qui ,  non-seulement  pendant  le  cours 
du  voyage,  mais  après  son  retour  en  Grèce ,  devint  la 
victime  des  malices  de  lord  Byron. 

Toutes  les  qualités  brillantes  du  poète  ,  sa  verve ,  son 
ironie ,  sa  connaissance  du  monde  ,  étaient  mêlées  de  tant 
d'étourderie ,  de  vivacité,  de  faiblesse  même,  qu'il  lui  eût 
été  difficile  de  mener  une  vie  heureuse ,  quand  même  il 
aurait  reçu  de  la  nature  plus  d  héroïsme  et  de  génie  encore 


tJNE  TRAVEUSèE  kW.C  tOUt)  BYRON..  îS^ 

que  Dieu  ne  lui  en  avait  donné.  Il  tenait  rarement  sa  pa- 
role et  inspirait  peu  de  confiance.  On  redoutait  sa  péné- 
tration. La  facilité  avec  laquelle  il  se  courrouçait  pour  des 
motifs  frivoles,  la  légèreté  de  ses  discours  et  la  violence 
de  ses  passions,  achevaient  de  prédestiner  au  malheur  un 
des  hommes  les  plus  remarquahles  de  notre  époque. 

(  Blackwood's  Magazine.  ) 


TABLEAU  DE   LA   CIVILISATION 


INTELLECTUELLE     ET     MORALE 


DANS    LA   CONFEDERATION    A  NGLO- A  M  E  R  I  C  A  I  N  E. 


De  tous  les  grands  événemcns  qui,  depuis  un  demi- 
siècle,  ont  occupé  Taltention  du  monde,  il  n'en  est  peut- 
être  aucun  de  plus  curieux  et  de  plus  intéressant  que  le 
développement  rapide  qu'ont  pris  les  Etats-Unis  de  TAmé- 
mérique  septentrionale.  En  1789,  leur  population  s'éle- 
vait à  peine  à  trois  millions  cinq  cent  mille  habitans ,  leur 
commerce  était  peu  considérable,  et  leur  influence  politique 
nulle.  Dans  l'espace  de  quarante  années,  la  population  de 
l'Union  a  quadruplé  -,  son  commerce  est  aussi  étendu  que 
celui  des  nations  les  plus  riches  et  les  plus  florissantes  de 
l'Europe  ^  son  pavillon  flotte  sur  toutes  les  mers  ;  et  à  Can- 
ton, comme  à  Constantinople,  comme  à  Londres,  comme  à 
Paris,  ses  agens  diplomatiques  jouissent  d'une  estime  et 
d'une  considération  justement  méritées.  Comment  ce  chan- 
gement s'est-il  opéré?  par  le  travail,  par  l'énergie,  par  l'éco- 
nomie ,  et  surtout  par  la  persévérance  des  habitans  de  ce 
vaste  empire. 

Mais,  pour  se  former  une  juste  idée  de  cette  grande  ré- 
volution sociale  ,  c'est  sous  les  rapports  moraux  qu'il  con- 
vient de  l'envisager.  On  conçoit  facilement  qu'une  foule 
d'hommes  de  toutes  les  nations  et  de  toutes  les  classes  de 


TABLEAU  DE  LÀ  CIVILISATION,  ETC.  1  89 

la  société ,  trompés  dans  leurs  spéculations  ,  froissés  dans 
leurs  croyances  religieuses,  ou  poursuivis  pour  leurs  opi- 
nions politiques,  aient  été  chercher  au-delà  des  mers 
Taisancc  ou  la  liberté  qu'ils  n'espéraient  plus  trouver  dans 
leur  patrie.  Mais  le  problème  le  plus  difficile  à  résoudre, 
c'était  la  fusion ,  en  un  tout  homogène,  de  parties  aussi  di- 
verses et  aussi  incohérentes  ;,  la  grande  difficulté  à  vaincre , 
c'était  de  faire  marcher  de  front  les  améliorations  maté- 
rielles et  les  progrès  de  la  civilisation.  C'est  pourtant  ce 
qui  s'est  réalisé  dans  l'Union  américaine ,  grâce  à  celte 
élévation  de  sentimens  moraux  et  religieux  dont  étaient 
empreints  tous  les  actes  des  premiers  fondateurs,  et  qui 
fi  toujours  prévalu  depuis,  même  dans  les  transactions  de 
la  vie  privée. 

On  sait  que,  pour  juger  aujourd'hui  du  degré  de  civi- 
lisation d'un  pays,  il  n"y  a  pas  de  plus  sûr  moyen  que 
d'examiner  à  quel  degré  de  développement  la  presse  pé- 
riodique y  est  parvenue.  A  cet  égard,  il  faut  convenir  qu'il 
n'y  a  point  en  Europe  de  nation  plus  civilisée  que  les  Amé- 
ricains j  nulle  part  la  presse  périodique  n'est  aussi  active; 
nulle  part  elle  n'a  pris  autant  d'extension.  En  1828, 
pour  une  population  de  douze  millions  dames,  on  n'y 
comptait  pas  moins  de  huit  cent  deux  journaux ,  sans 
parler  des  autres  publications  périodiques.  Depuis  cette 
époque,  il  s  en  est  formé  beaucoup  de  nouveaux;  et  au- 
jourd'hui, leur  nombre  s'élève  à  près  de  douze  cents. 
Sur  ce  nombre  soixante  environ  s'occupent  exclusivement 
de  matières  religieuses.  Au  mois  d'avril  i833,  New- York 
publiait  soixante-cinq  journaux  quotidiens  ou  recueils 
mensuels;  et  dans  l'état  tout  entier,  il  n'y  avait  pas  moins 
de  deux  cent  soixante-trois  publications  périodiques  ;  ce- 
pendant la  population  de  cet  état  s'élève  tout  au  plus  à 
deux  millions  d'habituns.  Au  mois  de  juillet  de  la  même 


l4ô  tABLEAU  DE  LA  CIVILISATION 

année ,  le  nombre  des  journaux  de  toute  espèce  imprimés 
à  Boston  était  de  quatre-vingt-un. 

La  rapidité  avec  laquelle  l'instruction  publique  s'est  dé- 
veloppée dans  les  F2tats-Unis  tient  au  système  établi  par 
la  prévoyance  éclairée  des  premiers  colons.  Ils  mirent  au 
nombre  des  obligations  légales  la  fondation  et  Tentre- 
tien  des  écoles  destinées  à  la  jeunesse.  Ainsi  la  moindre 
bourgade  qui  s'établissait  était  obligée  d'avoir  son  école 
et  son  instituteur  j  aussi  l'on  peut  dire  sans  exagération 
qu'aux  Etats-Unis,  partout  où  Ton  voit  trois  maisons  réunies, 
il  y  a  une  école.  Toutes  les  législatures  qui  se  sont  suc- 
cédé ont  reconnu  la  sagesse  de  ces  prévisions  ,  et  ont  per- 
sévéré ,  en  l'améliorant  encore ,  dans  un  système  auquel 
ils  ont  pensé ,  avec  juste  raison,  que  la  prospérité  du  pays 
était  attachée. 

L'état  de  New-York  est  un  de  ceux  qui  a  le  plus  fait 
pour  la  propagation  de  l'instruction  publique.  Dans  cet 
état ,  ainsi  que  dans  ceux  de  l'Est  ou  de  la  Nouvelle- 
Angleterre,  les  comtés  sont  divisés  en  juridictions,  qui 
elles-mêmes  sont  subdivisées  en  districts.  Dans  chacun 
de  ces  derniers,  il  se  trouve  une  école  qui  est  ouverte  au 
moins  une  partie  de  l'année.  On  y  reçoit  sans  distinction 
les  enfans  de  tous  les  liabitans ,  riches  ou  pauvres.  Le 
gouvernement  de  chaque  état  pourvoit  à  l'entretien  de  ces 
écoles ,  soit  avec  des  fonds  spéciaux ,  suit  au  moyen  d'une 
taxe  prélevée  sur  les  habitans ,  soit  avec  le  revenu  des 
terres  dont  l'école  se  trouve  dotée.  Le  défaut  d'ensemble 
qui  existe  dans  les  comptes-rendus  des  divers  états  de 
l'Union,  relatifs  à  la  situation  de  l'instruction  primaire, 
ne  nous  permet  pas  de  présenter  ici  un  tableau  détaillé 
du  nombre  d'écoles  qui  se  trouvent  aux  Etals,  et  des  élèves 
qui  les  fréquentent.  Cependant,  d'après  des  données  statis- 
tiques dignes  de  foi ,  on  peut  dire  qu'il  se  trouve  aujour- 


DAKS   L.4.  C0WFÉDÉR.4.T10N   A^GLO-AMÉIllCÀINE.         l4l 

d'Iîui,  dans  les  vingt-quaire  républiques  de  l'Union,  trente- 
trois  mille  écoles  primaires,  fréquentées  par  deux  millions 
cinq  cent  quatre-vingt-dix  mille  écoliers  de  l'âge  de  cinq  à 
dix-huit  ans  (i). 

Entre  les  écoles  primaires  et  les  collèges  ,  il  y  a  d'autres 
institutions  intermédiaires  5  ce  sont  :  les  académies ,  les 
écoles  grammaticales,  les  hautes  écoles  et  les  gymnases. 
Quelques-unes  de  ces  institutions  n  ont  d'autre  but  que 
de  préparer  les  élèves  à  leur  admission  dans  les  collèges^ 
d'autres  ont  un  caractère  mixte.  On  y  enseigne  à  la  fois 
les  langues  mortes  et  les  langues  vivantes  ;  mais  leur  mode 
d'instruction  varie  selon  la  richesse  du  district  où  elles  sont 
établies.  Le  nombre  des  collèges  et  des  universités,  qui, 
6111776,  avant  la  révolution  américaine,  n'était  que  de 
dix,  est  maintenant  de  plus  de  soixante.  Ces  institutions 
sont  loin  d'être  toutes  également  bien  dotées,  et  d'offrir 
les  mêmes  avantages  pour  l'éducation.  Quelques-unes 
méritent  à  peine  le  nom  quon  leur  donne,  tandis  que 
d'autres  sont  établies  sur  un  très-bon  pied ,  et  possèdent 
des  professeurs  habiles. 

Il  faut  quatre  années  d'études  dans  ces  collèges  pour 
obtenir  le  grade  de  bachelier  ès-lettres  5  ce  n'est  que  de- 
puis quelques  années  qu'on  a  astreint  l'élude  de  la  ihéo- 

(1)  Note  du  Tr.  Il  y  a  en  France  1,935,000  enfans  qui  reçoivent 
l'inslruction  primaire  ;  c'est  1  sur  17  habitans.  La  France  possède 
42,092  écoles,  et  ii,i39  communes  en  sont  encore  privées.  Au  11 
juin  i835  ,  on  comptait  dans  les  collèges  royaux  de  Paris,  2,009  i^' 
ternes,  5,226  externes.  Dans  les  départemens  4»i49  internes,  et 
5,526  externes.  Au  total,  dans  Paris  et  les  départemens,  i5,o6o 
élèves  suivaient  des  cours  réguliers.  Sur  mille  enfans  ,  on  eu  compte 
qui  reçoivent  l'instruclion  primaire  ,  en  France  :  dans  la  région  du 
nord-est,  863  ;  dans  celle  du  nord  ,  555  ;  de  l'est ,  484*.  du  sud-est, 
667  ;  du  nord-ouest ,  266  ;  du  sud-ouest ,  242  ;  de  l'ouest ,  223  ;  du 
centre  ,  3o4  ;  du  sud ,  190.  Moyenne  pour  la  France,  4o4  sur  i»oo,o. 


J  ^1  TABLEAU   DE   LA  CIVILISATION 

logie  à  des  règles  fixes.  Autrefois  les  ëtudians  passaient  le 
tems  consacré  à  leur  instruction  auprès  d'un  prêtre  ou 
d'un  ministre  de  paroisse.  Il  était  rare  qu'ils  travaillassent 
plus  de  deux  ans;  et  bien  souvent  ils  se  contentaient  d'é- 
preuves beaucoup  moins  longues.  En  1808,  on  ouvrit  le 
collège  à' u4ndoK^ev,  et  depuis,  il  s'est  formé  des  institu- 
tions pareilles  en  plusieurs  endroits  des  Etats-Unis.  Pour 
être  admis  dans  ces  séminaires,  le  candidat  doit  présenter, 
outre  des  attestations  de  bonnes  mœurs  ,  un  certificat 
d'études  du  collège  où  il  a  été  (levé.  Chacun  des  sémi- 
naires possède  des  fonds  destinés  à  l'éducation  des  jeunes 
gens  pauvres  qui  se  destinent  à  l'exercice  du  culte  -,  les 
études  durent  trois  ans. 

La  plus  ancienne  et  la  plus  célèbre  des  écoles  de  méde- 
cine des  États-Unis  est  celle  de  Philadelphie.  Elle  fut 
fondée  en  1764  ;  on  trouve  dans  les  autres  états  beaucoup 
d'établissemens  de  ce  genre  -,  mais  la  plupart  sont  de  for- 
mation récente.  L'étude  de  l'art  de  guérir  a  subi  de 
grands  changemens  durant  ces  dernières  années  -,  pour 
obtenir  le  premier  degré  dans  la  plupart  des  écoles  de  mé- 
decine, l'étudiant  doit  justifier  de  deux  cours  complets ,  et 
avoir  étudié  pendant  trois  ans  sous  un  professeur  reconnu. 
Autrefois  les  jeunes  gens  qui  se  destinaient,  soit  à  la 
magistrature ,  soit  au  barreau  ,  se  formaient  entièrement 
à  l'exercice  de  leur  profession  chez  les  jurisconsultes  -, 
mais  depuis  quelque  tems  ,  on  a  ouvert  des  écoles  de 
droit  dans  plusieurs  villes  de  l'Union.  Le  plus  ancien  de 
ces  établissemens  est  l'école  de  droit  de  Lichtfield  dans 
le  Conneclicut  :  il  date  de  1782  -,  et  nul  autre  n'a 
fourni  un  aussi  grand  nombre  d'élèves  distingués.  Pour 
obtenir  le  titre  à'attorney  (avoué),  il  faut  avoir  passé 
plusieurs  années  dans  le  cabinet  d'un  jurisconsulte  ou 
dans  une  école  de  droit.  Le  nombre  des  années  exigées 


DANS  LA  coiîfédéhatiojv  anglo-américaine.  143 
varie  de  deux  à  cinq  selon  les  états  -,  mais  dans  quelques- 
uns,  les  candidats  sont  reçus  après  examen,  sans  avoir  à 
justifier  de  leur  tems  d'étude. 

Voilà  quelles  sont  les  principales  bases  de  l'instruction 
publique  aux  Etats-Unis  -,  voilà  comment  on  entend  l'é- 
ducation chez  ce  peuple,  qui  a  sans  cesse  l'avenir  en  per- 
spective, et  dont  toutes  les  combinaisons  tendent  à  accroître 
la  prospérité  de  1  état.  Nous  allons  voir  maintenant  com- 
ment chacune  des  vingt-quatre  républiques  concourt  à 
satisfaire  le  vœu  des  législateurs. 

I,  MAiiSE. — Cet  état,  qui  compte  environ  400,000  habi- 
tans ,  possède  deux  collèges ,  dont  un  a  été  fondé  par  les  ana- 
baptistes ;  un  séminaire  du  culte  congréganiste  ;  et  un  autre  du 
culte  méthodiste.  Ce  dernier  établissement  est  en  partie  dé- 
frayé par  les  travaux  manuels  auxquels  on  occupe  les  élèves. 
Le  nombre  des  habitans  de  Tétat,  âgés  de  4  à  21  ans,  est 
de  137,931.  Celui  des  élèves  fréquentant  les  écoles  est  de 
101,325.  La  proportion  des  individus  qui  étudient,  à  la  population 
totale  ,  est  donc  de  i  sur  4- 

II.  Ne-w-Hampshire. —  Cet  état,  dont  la  population  s'é- 
lève à  270,000  habitans,  possède  2.5  académies;  la  plus  im- 
portante est  celle  dite  de  Phillips.  Il  y  a  en  outre  dans  le  New- 
Hampshire  un  collège  et  deux  sociétés  savantes.  D'après  le 
dernier  recensement ,  on  calcule  qu'un  cinquième  de  la  po- 
pulation de  cet  état  fréquente  les  écoles  gratuites.  En  com- 
prenant les  académies  et  les  écoles  particulières,  il  est  cer- 
tain que  le  nombre  des  habitans  qui  participent  aux  bienfaits  de 
l'instruction  pendant  quelques  mois  au  moins  de  l'année  est  de 
1  sur  81/2. 

HT.  Vermont.  — Xet  état,  dont  la  population  n'excède  pas 
281,000  habitans,  compte  un  grand  nombre  d'écoles  primaires; 
on  j  trouve  aussi  un  collège  et  une  université  ,  où  les  jeunes 
gens  peuvent  faire  leur  droit  et  suivre  des  cours  de  médecioe  et 
de  théologie. 


l44  TABLEAU   DE  LA  CIVILISATION 

IV.  Massachusse Ts. — Cet  état,  avec  sa  population  de  6 1 2,000 
habitans  ,  possède  60  académies  de  jeunes  gens  et  de  jeunes 
personnes;  une  université  établie  à  Cambridge  ,  à  trois  milles  de 
Boston;  c'est  la  plus  ancienne  des  États-Unis  ;  deux  collèges, 
à  l'un  desquels  est  annexée  une  école  de  médecine;  deux  sémi- 
naires, dont  un  anabaptiste.  Cet  état  compte  en  outre  cinq  so- 
ciétés savantes  ,  et  une  école  pour  les  aveugles,  dite  de  New- 
England.  La  proportion  des  enfans  et  des  adultes  qui  fréquen- 
tent les  écoles  publiques  est ,  par  rapport  au  reste  de  la  popula- 
tien ,  comme  i  à  3  1/2, 

V.  Rhode-Island. — Cetétatjqui  compte  à  peine  98,000  habi- 
tans, possède  12  collèges  ou  académies,  uneuniversité  et  plusieurs 
sociétés  savantes.  Il  y  a  peu  d'années,  l'éducation  était  encore  ex- 
trêmement négligée  dans  l'état  de  Rhode-Island.  Ce  fut  en  1828 
que  le  gouvernement  de  l'état  autorisales  villes  à  s'imposer  pour 
cet  objet.  Presque  toutes  s'empressèrent  de  profiler  de  cette  autori- 
sation. En  i83i  ,  le  nombre  des  écoles  publiques  établies  dans 
Tétat  était  de  323  ;  et  le  nombre  d'écoliers  qui  les  fréquentaient 
s'élevait  à  i'j,o34-  Parmi  les  établissemens  d'éducation  de  Rode- 
Island  le  plus  remarquable  est  l'institution  dite  Friends'  Boarding 
School  (École  des  Amis).  Elle  possède  cinq  instituteurs  et  quatre 
institutrices.  Le  nombre  des  élèves  des  deux  sexes  qui  j  sont 
admis  est  de  près  de  200. 

VI.  CoNNECTiCDT.  —  Cet  état,  dont  la  population  n'excède 
pas  298,000  habitans  ,  possède  26  académies  ;  une  université , 
deux  collèges,  dont  l'un  (celui  à' Y  aie)  est  l'un  des  plus  cé- 
lèbres des  États-Unis  ;  l'autre  est  fondé  par  les  épiscopaux.  On 
trouve  en  outre  dans  le  Connecticut  une  école  de  droit;  V American 
asilum,  institution  pour  les  sourds-muets  (  i),  et  plusieurs  so- 
ciétés savantes. 

VII.  New- York.  — Cet  état ,  dont  la  population  doit  s'élever 
aujourd'hui  à  plus  de  2,000,000  d'habitans  ,  est  sans  contredit 
celui  où  l'éducation  a  pris  les  plus  grands  développeniens.  On  y 

(i)  Voyez  notre  curieux  article  sur  les  sourds  et  muets  dans  uotCe 
dernier  Numéro. 


DANS  LA    COUFÉDÉRATIOIN    ANGLO-AMÉRICAmE.        l45 

trouve  :  9,600  écoles  gratuites  ;  une  université  établie  à  Nevr- 
Yoik  ;  cinq  collèges  dont  un  (celui  de  V Union),  offre  l'agré- 
gation de  plusieurs  rites  religieux  ;  un  autre  a  été  fondé  par 
les  anabaptistes ,  et  un  troisième  par  les  épiscopaux  ;  un  sémi- 
naire établi  à  New-^ork,  appelé  séminaire  générai  de  Véglise 
protestante  épiscopaie  ;  un  autre  fondé  par  les  luthériens  ;  un 
troisième  par  les  anabaptistes  ;  deux  écoles  de  médecine  et  de 
chirurgie  ;  et  un  grand  nombre  de  sociétés  littéraires. 

C'est  aussi  dans  l'état  de  New-York  que  se  trouve  l'école  mi- 
litaire des  Etats-Unis,  entretenue  aux  frais  de  l'Union  fédérale. 
Cette  institution,  qui  a  été  fondée  d'après  les  bases  de  l'École 
Polytechnique  de  Paris,  occupe  le  poste  militaire  de  TVest-Point , 
sur  THudson ,  à  l'endroit  où  ce  fleuve  traverse  les  Higlihinds. 
Un  terrain  de  25o  acres  que  l'état  de  New-York  a  cédé  à  l'Union 
est  annexé  à  cet  établissement  et  sert  pour  les  grandes  manœu- 
vres. Cette  école  est  dirigée  par  l'ingénieur  en  chef  des  États- 
Unis,  qui  a  le  grade  d'adjudant-général.  11  a  pour  adjoints  qua- 
rante professeurs,  sous-professeurs  ou  aides.  Les  élèves  prennent 
le  titi-e  de  cadets  ;  et  leur  nombre  est  limité  à  200. 

VIII.  New-Jersey.  —  Cet  état ,  qui  renferme  32 1 ,000  habi- 
tans  environ ,  possède  plusieurs  académies  pour  les  jeunes  gens 
des  deux  sexes  ;  deux  collèges ,  dont  l'un  ,  celui  dit  de  New- 
Jersey ,  a  fait  un  grand  nombre  d'élèves  distingués  ;  une  école 
de  médecine  ;  une  école  de  droit,  et  un  séminaire  appartenant'à 
l'église  hollandaise  réformée. 

Ce  n'a  pas  été  sans  quelque  diflicuUé  que  le  gouvernement  a 
obtenu  des  villes  de  cet  état  qu'elles  se  taxassent  pour  l'entretien 
de  leurs  écoles.  Dans  un  message  du  gouverneur  au  conseil  lé- 
gislatif en  i833  ,  on  remarque  le  passage  suivant  :  «  Notre  svs- 

tème  d'éducation  est  insufllsant si  les  districts  ne  prennent 

point  la  généreuse  résolution  de  s'imposer  pour  soutenir  leurs 
écoles ,  nous  aurons  la  douleur  de  nous  voir  dépasser  par  les 
autres  états  dans  les  progrès  de  la  civilisation.  Espérons  qu'il 
n'en  sera  point  ainsi ,  que  les  écoles  s'ouvriront  pour  tous  les 
enfans  indistinctement,  et  que  tous  les  citoyens  auront  droit 
aux  bienfaits  de  l'instruction,  de  même  qu'ils  ont  tous  une  part 
VIT.  10 


l/g  TABLEAU  Di:   LA  CIVILISATION 

dans  le  droit  d'élection  ,    et  dans  la  lâche  glorieuse  de  défendre 
nos  institutions  et  nos  libertés.  » 

IX.  Pennsylvanie.  —  Cet  état,  dont  la  population  s'élève  à 
i,35o,ooô  habitons,  rcnfcrnie  55  académies,  sans  compter  plu- 
sieurs écoles  nmraves  (|ui  jouissent  d'une  grande  réputation;  deux 
universités,  neuf  collèges  dans  plusieurs  desquels  les  élèves  de  tou- 
tes les  croyances  religieuses  sont  admis  indistinctement  ;  (jualre 
séminaires  établis  par  divers  rites  allemands,  et  plusieurs  sociétés 
savantes.  L'état  possède  encore  une  maison  d'éducation  pour  les 
orphelins,  et  une  autre  pour  les  sourds  et  muets. 

On  sait  que  William  Pcnn,  en  fondant  Philadelphie  en  1682, 
publia  un  ouvrage  très-remarquable  sur  la  manière  de  gouverner 
les  peuples.  Dans  la  préface  de  cet  ouvrage,  il  disait  :  «  Il  fout, 
M  pour  maintenir  une  bonne  constitution,  ce  qu'il  faut  pour  la 
»  créer  ;  c'est-à-dire  des  hommes  sages  et  vertueux.  Or  ,  comme 
T)  ces  deux  qualités  ne  sont  point  dé  nature  à  être  transnùses  de 
«  père  en  fils  par  héritage ,  nous  devons  mettre  tous  nos  soins  à 
»»  les  propager  en  donnant  à  nos  enfans  une  éducation  vertueuse.» 
Dans  le  même  ouvrage ,  il  charge  les  magistrats  de  fonder  des 
écoles  dans  toutes  les  parties  de  l'état,  dès  que  les  circonstances 
le  permettront ,  afin  que  les  enfans  des  pauvres  puissent  y  re- 
cevoir l'instruction  gratuitement  (i). 

La  volonté  de  l'immortel  fondateur  de  cet  état  n'a  point  encore 
iusqu'ici  reçu  son  entière  exécution.  En  effet,  sur35o,ooo  enfans 
de  5  à  16  ans,  il  n'y  en  avait,  en  i83o,  que  i5o,ooo  qui  ap-* 
prissent  à  lire  et  à  écrire.  A  cet  égard  la  Pennsylvanie  est  bien 
en  retard  par  rapport  à  l'état  de  ÎVew-\ork;  car  dans  cette  ré- 
publique le  nombre  d'enfans  qui  fréquentent  les  écoles  dépasse 
souvent  le  chiffre  de  la  population  de  5  à  16  ans. 

X.  DelAware.  — Cet  état ,  dont  la  populatioti  s'élève  à  peine 
à  "17,000  habitans,  ne  possède  point  de  collège;  mais  on  y  a 
établi  plusieurs  académies  pour  les  deux  sexes  ,  dont  le  plus 
«rand  nombre  se  trouve  dans  un  état  de  prospérité  remarquable. 

(i)Voyeidan6  te  11*  Numéro  une  curieuse  notice  sur  William 
Peun  ,  et  sur  les  premières  année  de  sa  colonie. 


DANS   LA  CONFÉDÉRATION   ANGLO-AMÉTIICAINE.        1  47 

XI.  Marylaxd. — Les  renscignemens  que  nous  avons  pu  obtenir 
surla  situation  de  rinstruction  publique  dans  cet  état  étant  incom- 
plets, nous  dirons  seulement  qu'il  s'y  trouve  :  une  université,  trois 
collèges,  dont  deux  catholiques,  et  une  école  de  médecine.  Ce- 
pendant commela  population  de  cet  état  s'élève  à  plus  de44o5000 
habitans,  nous  pensons  que  le  chiffre  que  nous  donnons  de  ses 
établissemens  d'éducation  n'est  pas  complet. 

XII.  Virginie. — Cet  état,  qui  renferme  une  population  de 
1,211,000  habitans,  possède  une  université  ,  quatre  collèges  , 
trois  séminaires  ,  dont  l'un  de  presbytériens,  le  second  de  protes- 
tans  épiscopaux ,  le  troisième  d'anabaptistes. 

Avant  que  la  Virginie  eût  secoué  le  joug  de  la  Grande-Bre- 
tagne, l'éducation  y  était  complètement  négligée.  Depuis  la  dé- 
claration de  l'indépendance  ,  les  Virginiens  semblent  vouloir 
compenser  à  force  d'activité  la  stagnation  forcée  où  l'éducation 
est  restée  chez  eux  pendant  si  long-tems.  En  1822,  il  y  avait 
eu  3,298  enfans  pauvres  instruits  gratuitement  dans  48  comtés; 
en  i83o  ,  il  y  en  a  eu  14,169  dans  g5  comtés  ;  un  rapport  fait 
en  i83i  porte  le  nombre  des  enfans  qui  ont  été  instruits  dans 
l'année  à  27,598;  ce  qui  fait  un  vingt-cinquième  de  la  population 
blanche  ,  et  environ  un  cinquième  des  enfans  de  5  à  16  ans. 

XIII.  Caroline  du  Nord. —  Cet  état,  qui  compte  environ 
^38,000  habitans  ,  possède  aujourd'hui  une  université,  un  in- 
stitut appelé  Institut  de  la  Caroline  du  JS'ord ,  et  un  séminaire 
pour  les  épiscopaux.  La  Caroline  du  Nord  n'a  point  encore 
adopté  le  système  des  écoles  gratuites  ;  et  le  gouvernement  ne 
fait  pas  de  grands  efforts  pour  l'encourager.  Les  frais  que  néces- 
siterait la  création  de  ces  écoles  sont  un  obstacle  qui  empêchera 
long-tems  encore  l'instruction  de  se  répandre  dans  les  classes 
pauvres  de  cet  état. 

XIV.  Caroline  du  Sud.  —  Dans  cet  état,  où  l'on  compte  en- 
viron 582,000  habitans,  se  trouvent  :  quarante  académies,  deux 
collèges,  une  école  de  médecine;  trois  séminaires,  l'un  presby- 
térien, le  second  luthérien,  le  troisième  anabaptiste,  et  plusieurs 
sociétés  savantes. 


1Z[B  TABLEAU   DE  LA  Cl\  ILISAIIOIS 

La  première  école  gratuite  a  été  établie  à  Charlestown  en  1 7 1 2; 
mais  ce  ne  fut  qn'en  182 1  que  l'instruction  publique  prit  quel- 
que extension  dans  cet  état.  La  loi  qui  tut  publiée  à  ce  sujet 
porte,  entre  autres  dispositions,  «  que  dans  le  cas  où  il  se  présen- 
terait aux  écoles  plus  d'enfans  qu'on  ne  pourrait  en  recevoir,  on 
dounera  la  préférence  aux  orphelins  et  aux  enfans  des  parens 
pauvres.  »  En  décembre  i832,  il  y  avait  817  écoles  gratuites  où 
l'on  instruisait  8,890  enfans. 

XY.  Géorgie.  — Cet  état,  quoiqu'il  compte  environ  586, 000 
habitans,  ne  possède  qu'une  université  éîablie  à  Géorgie,  et  une 
école  de  médecine  à  Augusta.  L'état  possède  en  outre  un  grand 
nombre  d'académies  ;  une  école  d'arts  et  métiers  et  2,400  écoles 
primaires. 

XVL  Alabama. — Dans  cet  état,  où  se  trouve  une  population 
de  3io,ooo  âmes  ,  on  compte  2.5  académies,  une  université, 
et  deux  collèges  fondés,  l'un  par  les  méthodistes,  l'autre  par 
les  catholiques. 

XVn.MississiPi. —  Cet  état,  avec  sa  population  de  i36,ooo 
habitans ,  possède  ,  outre  plusieurs  écoles  et  académies ,  un 
collège  militaire  organisé  sur  le  plan  de  l'école  militaire  de 
West-Point. 

XVIIL  Louisiane. —  L'administration  des  fonds  publics  des- 
tinés à  l'éducation  paraît  laisser  beaucoup  à  désirer  dans  cet 
état  ;  mais  on  s'occupe  de  l'établir  sur  des  bases  plus  larges. 
Aujourd'hui,  avec  une  population  de  210,000  habitans ,  on  n'y 
compte  encore  que  deux  collèges. 

XIX.  Tennessee.  —  Cet  état,  qui  possède  682,000  habi- 
tans ,  n'a  qu'une  seule  université  ,  deux  collèges  et  un  sémi- 
naire. Quoique  le  gouvernement  de  cet  état  n'ait  point  fait  de 
orands  efforts  pour  encourager  l'éducation,  il  s'y  trouve  uu  grand 
nombre  de  bonnes  écoles,  surtout  dans  les  villes  ;  et  il  est  rare 
de  rencontrer  uu  habitant  né  dans  le  pays  qui  ne  sache  lire  et 
écrire. 

XX.  Kentuckï.  —  L'instruction  primaire  dans  cet  état, 
qui  compte  une  population  d'environ  690,000  habitans,   est 


DANS    LA   CONFÉOKRATION   ANGLO-AMT^lRlCAINE.         1 49 

très-arriérée  ,  cependant  on  y  trouve  une  université  dite  de 
Transylvanie f  la  plus  ancienne  des  États-Unis,  et  cinq  col- 
lèges. Les  comptes  rendus  en  i83o  par  83  comtés  de  cet  état 
font  connaître  qu'il  s'y  trouve  i,ooo  ù  1,200  écoles;  el  que, 
sur  189,242  enfans  de  5  à  i5  ans ,  il  y  en  avait  89,000  seule- 
ment qui  fréquentaient  les  écoles. 

XXI.  Ohio.  —  Cet  état,  dont  la  population  est  de  940,000 
babitans  environ  ,  quoique  l'un  des  derniers  annexés  à  l'Union, 
compte  cependant  de  i5  à  20  académies  ,  dont  plusieurs  sont 
assez  importantes  ;  deux  universités  ;  trois  collèges  ;  deux  sémi- 
naires ,  dont  un  d'anabaptistes  ;]  deux  écoles  de  médecine,  et 
une  école  de  droit. 

XXII.  Indiana.  —La  constitution  de  l'état  d'Indiana  ,  quoi- 
que très-favorable  à  l'instruction  publique,  n'a  pas  cependant 
beaucoup  influé  sur  son  développement.»  L'assemblée  générale, 
y  est-il  dit ,  devra ,  dès  que  les  circonstances  le  permettront , 
s'occuper  de  l'établissement  d'un  système  d'éducation  gradué 
depuis  les  écoles  de  district  jusqu'à  l'université  d'état,  où  l'en- 
seignement soit  gratuit  et  accessible  à  toutes  les  classes.  »  Il  pa- 
raît que  les  tems  n'ont  pas  encore  été  favorables,  car  l'état 
d'Indiana  ne  possède  aujourd'hui  que  deux  collèges  ,  et  ce- 
pendant sa  population  s'élève  à  343, 000  habitans. 

XXIII.  Illinois.  —  Cet  état  ne  s'est  point  encore  occupé 
de  l'organisation  des  écoles  publiques,  ni  de  l'établissement 
d'un  système  régulier  d'éducation.  Cependant  l'attention  publi- 
que commence  à  se  fixer  sur  cet  objet,  et,  au  mois  de  février 
i833,  il  s'est  formé  à  Vandalia,  sous  le  titre  à' Institut  Illinois, 
une  société  qui  a  pour  but  l'encouragement  de  l'éducation.  Cet 
état  possède  aujourd'hui  un  collège  et  un  séminaire.  Il  est  vrai 
que  sa  population  ne  s'élève  qu'à  167,000  babitans. 

XXIV.  Missouri.  —  Cet  état ,  dont  la  population  s'élève  tout 
au  plus  à  142,000  habitans  ,  a  fait  beaucoup  d'efforts  pour  fa- 
voriser le  développement  de  l'instruction  publique.  Il  s'y  trouve 
aujourd'hui  une  université  dite  de  Saint-Louis ,  dirigée  par  les 
prêtres   de  la    société  de  Jésus  j   un   collège  ;    un   séminairQ 


l5o  TABLEAU  DE  LA   CIVILISATION 

dit  de  Sainte-Marie ,  placé  sous  la  direction  des  prêtres  de  la 
congrégation  de  Sainl-Yincenl-de-Paule.  Cet  état  n'a  point 
d'écoles  gratuites  ;  mais  on  v  trouve  bon  nombre  d'académies 
pour  les  deux  sexes ,  presque  toutes  fondées  par  des  cathcH- 
liques. 

XXV.  District  de  Colombie.—  Ce  district ,  où  se  trouve  la 
métropole  de  l'Union  ,  et  (jui  ne  compte  pas  plus  de  3i  ,000  ha- 
hitans,  possède  deux  collèges  et  deux  séminaires,  dont  l'un , 
celui  de  Georgetown,  est  le  plus  ancien  des  Etats-Unis  ;  l'àulre, 
dit  de  Colombie  ,  appartient  aux  anabaptistes. 

Cet  état  possède  aussi  un  institut  pour  l'encouragement  des 
arts  et  des  sciences.  11  a  été  fondé  à  Washington  en  1826;  il 
est  composé  de  cinq  classes  ,  savoir  :  mathématiques ,  physique, 
politique  ,  littérature  et  beaux-arts. 

Les  documens  sur  l'état  de  l'instruction  publique  dans  les 
territoires  des  Floridcs  ,  du  Michigan  et  d'Arkansas ,  ne  nous 
étant  pas  encore  parvenus ,  nous  ne  pouvons  donner  aucun  ren- 
seignement. 

La  longue  nomenclature  dans  laquelle  nous  venons 
d'entrer,  n'était  point  étrangère  à  notre  sujet.  Elle  sert  à 
faire  connaître  par  quels  canaux  la  civilisation  a  pénétré 
dans  toutes  les  parties  du  corps  social  américain.  Comme 
aux  Etats-Unis,  le  système  de  la  centralisation  est  loul-à- 
fait  inconnu-,  il  existe  dans  toutes  les  branches  de  Tad- 
minislration  un  morcellement  dont  nous  n'avons  pas 
même  d'idée  -,  c'est  ce  défaut  d'ensemble  qui  nous  a  obligé 
de  donner  à  notre  travail  une  si  grande  étendue.  Comme 
nous  Tavons  déjà  dit  plus  haut,  il  serait  impossible  de 
donner  un  aperçu  détaillé  de  l'état  actuel  de  l'instruction 
primaire  dans  l'Union.  Cependant,  sans  crainte  d'être 
démenti  ,  on  peut  dire  qu  il  n  v  a  pas  de  hameau  dans  les 
États-Unis  qui  ne  soit  pourvu  d  une  école  et  d'un  institu- 
teur. Nous  allons,  d'après  des  tableaux  statistiques,  publia 


DAKS   LA  CONFÉDÉRATION    ANGLO-AMÉTIICAINE.        l5| 

en  Amérique  et  en  Europe ,  faire  connaître  clans  quelle 
proportion  les  bienfaits  de  linstruction  se  trouvent  répar- 
tis ,  soit  sur  notre  continent ,  soit  sur  celui  de  l'Amérique 
septentrionale. 

Tableau  comparé  de  V Instruction  publique  en  Europe  et  dans  la 
confédération  anglo-américaine^  par  rapport  au  nombre  d'iui- 
bitans  de  ces  deux  contrées. 


EUROPE. 

Wurtemberg. .  . 
Canton  de  Vaud, 

Bavière 

Prusse 

Pays-Bas 

Ecosse. 

Autriche 

Angleterre 

France 

Irlande 

Portugal 

Russie 


Ecol.      Hab. 


sur 


6 

6,6 

7 

7 

9 

10 

i5 

i5,8 


17 

18 

88 

367 


ETATS-rNlS, 

New-York 

Massachussets 

Maine 

Connecticut 

Nouvelle-Angleterre 
Pennsylvanie, 
New-Jersey. . . 

Illinois 

Kentucky..  . . 


Ecol. 


Haîi. 

0,5 
4 
4 
5 

8 

i3 

21 


Si  dans  les  villes  de  FUnion  on  ne  trouve  pas  ce  raf- 
finement de  bon  ton ,  ces  manières  affables  et  prévenantes 
qu'on  rencontre  dans  les  villes  d'Europe,  en  revanche 
on  n'est  point  choqué  dans  les  campagnes  par  l'aspect 
rebutant  de  l'ignorance  et  de  la  grossièreté.  On  n'y  voit 
point,  comme  en  Europe,  au  milieu  d'une  société  élé- 
gante et  polie,  le  contraste  d'une  population  abjecte  et  in- 
culte. L'étranger  qui  parcourt  les  plaines  à  peine  dé- 
frichées, où  la  hache  de  l'homme  lutte  encore  contre  une 
végétation  primitive,  s'étonne  de  rencontrer  sous  les  chau- 
mières éparses,  dans  les  forets,  au  lieu  des  demi-sauvages 
qu'il  s'attendait  à  y  trouver ,  des  hommes  qu'une  société 
éclairée  ne  repousserait  pas  de  son  sein. 

Ces  habitans  des  déserts  savent  que  la  loi  place  sous  le 


î^'i  TABLEAU   DE  LA  CIVILISATION 

même  niveau  le  bûcheron  qui  recule  les  limites  de  la 
république  et  le  sénateur  qui  en  discute  les  lois-,  mais  ils 
savent  aussi  que  cette  précieuse  égalité  ne  serait  poureux 
qu'un  vain  tilre,  s'ils  laissaient  dégrader  leurs  facultés  mo- 
rales. Ainsi  Tamour- propre  et  l'émulation  ,  ces  deux 
grands  mobiles  des  actions  des  hommes  ,  imposent  à 
l'Américain  l'obligation  d'acquérir  pour  lui  et  de  trans- 
mettre à  ses  enfans  les  lumières  qui  seules  peuvent 
leur  assurer  la  jouissance  de  leurs  droits  civils  et  poli- 
tiques. 

Les  Etats-Unis  recueillent  le  fruit  d'un  système  conçu 
avec  sagesse  et  suivi  avec  persévérance.  Ils  s'appliquent  à 
effacer  une  à  une  les  traces  de  l'organisation  coloniale  et 
de  ses  institutions  anli-sociales.  Grands  et  désintéressés 
dans  leurs  réformes  ,  les  législateurs  américains  ne  recu- 
lent point  devant  celles  même  qui  froissent  les  intérêts 
privés.  Kt  si  les  états  de  lUnion  où  l  esclavage  est  le  plus 
enraciné ,  laissent  subsister  encore  un  abus  dont  ils  sont  les 
premiers  à  rougir,  ils  n'en  cherchent  pas  moins  par  tous 
les  moyens  possibles  à  en  accélérer  le  terme. 

Toutefois  ces  états,  en  se  laissant  aller  à  des  inspira- 
tions généreuses  ,  devaient  se  tenir  en  garde  contre  les 
dangers  auxquels  elles  pourraient  les  exposer.  L'agglomé- 
ration ,  sur  un  seul  point,  d'hommes  grossiers  et  incultes  , 
rendus ,  sans  transition  ,  à  une  liberté  dont  ils  ignoraient 
l'usage  et  les  limites,  eut  pu  avoir  des  résultats  funes- 
tes pour  ceux  qui  leur  auraient  procuré  à  la  légère  cette 
liberté.  Pour  obvier  à  ces  graves  inconvéniens,  on  a  ima- 
giné un  moven  qui  débarrassât  à  lu  fois  le  territoire  amé- 
ricain des  noirs  affranchis  ,  et  qui  procurât  à  ceux-ci  une 
existence  en  harmonie  avec  leurs  goûts  et  leurs  souvenirs. 
Cest  ainsi  que,  guidée  par  ces  principes,  s'est  formée  la 
Société  de  colonisation  américaine. 


DANS  LA  CONFÉDi!:RATIOK   ANGLO-AMÉHICAINE.         l53 

Celle  instiuuion  fut  fondée  au  mois  de  décembre  1816. 
Mais,  dès  l'année  1771,  le  projet  en  avait  été  présenlé  à 
la  législature  de  Virginie  ;  seulement  on  n avait  rien  pré- 
cisé sur  remplacement  à  choisir.  En  178/,  un  citoyen  de 
Washington  forma  le  projet  d'établir  Ipcolonie  des  noirs 
affranchis  sur  la  cote  occidentale  d'Afri'Je  ,  et  fît  circuler 
son  plan  dans  plusieurs  élats  afin  de  rninir  des  souscrip- 
teurs. Mais  ce   fut  sans  succès,   e^  1  entreprise   ne  put 
avoir  lieu  faute  de  capitaux.  Avant  ^01  ?  la  législature  de 
Virginie  avait  déjà  agité  deux  foi>  en  séance  secrète  ,  la 
question  de  la  colonisation  des  *oirs  affranchis  ;  et  en 
1801,  elle  autorisa  M.  Monroe  ^lors  gouverneur  de  l'é- 
tat,   à  prier  le  président  des-tats-Unis    de  s'entendre 
avecles  puissances  qui  ont  deP^-^essions  sur  la  cote  d'A- 
frique, afin  d'en  obtenir  ur^'rritoire  convenable  où  l'on 
pût  envoyer  les  noirs  affr-^^is.   En  conséquence  de  ce 
message,  on  ouvrit  des  néf^^^^^o^is  avec  la  Compagnie  an- 
glaise de  Sierra-Leone  ^  r*s  elles  furent  sans  résultat.  En 
1816,  le  gouvernement-  Virginie  renouvela  ses  instan- 
ces auprès  du  présiden  P^^r  obtenir  un  emplacement , 
soit  sur  la  côte  d'Afrir  5  soit  dans  toute  autre  contrée  , 
pourvu  qu'elle  n'ap''^^"*   ^i  directement  ni  indirecte- 
ment aux  États-Uni  ^^^  ^Y  ouvrir  un  asile  aux  noirs 
déjà  libres,  qui  dé-^^^i^^t  y  être  transportés,  et  à  ceux 
qu'on  affranchira'^^  ^^  suite.  «  C'est  ainsi,  disait  le  sé- 
nat dans  son  raeo^  '  ^^^  'a  plaie  de  l'esclavage  trouve 
en  elle-même  se^^Y^^^  ^e  guérison.  » 

Enfin  le  che^  pouvoir  exécutif,  voyant  que  l'opinion 
publique  récl,-'^^  ^"^  décision  à  cet  égard  ,  résolut  d'or- 
ganiser une  '^^^  ^^  colonisation.  En  18 19 ,  deux  délé- 
gués de  cet^^^^^i^^i^"  visitèrent  les  côtes  d'Afrique  -,  et 
en  1821  ,  ^^^^^^  ^®  district  où  est  formée  maintenant  la 
colonie  d''*^^''^^*  ^^'  emplacement  a  paru  réunir  toutes 


/. 


l54  TABLEAU  DE   LA  CIVILISATION 

les  coiidilionà  convenables  à  la  santé  et  à  la  prospérité  des 
colons.  Il  est  iilué  sur  la  cote  occidentale  dAfrique ,  dans 
le  6"  de  latitude  nord  ,  et    s'étend  de  la  rivière  de  Gai- 
linas  au  terntûre  de  Kroii-Settra ,  sur  un  espace  de 
côtes  de  280  miles.  Il  est  déjà  parti  des  États-Unis  pour 
cette  colonie  3,oio  émigrans,  dont  1,000  environ  étaient 
esclaves  avant  Icuidépart ,  et  sont  devenus  libres  en  tou- 
chant le  sol  de  TAfiquc.  La  ville  principale,  Monrovia, 
ainsi  nommée  en  ^h^neur  de  lilluslre  président  J.  Mon- 
roe ,  est  située  sur  It^ap  Monserado ,  et  renferme  8  à 
900  habitans.   Son  p^t  a  été   visité  en    i83i   par  plus 
de  soixante  vaisseaux  dtoutes  les  nations.  En  i832,  ses 
exportations  se  sont  él^es  à   i25,5oo  dollars,   et  ses 
importations   à  80,000.  ^g  tribus  éloignées  viennent  y 
trafiquer,   tandis  que  cell  qui  g,,  so,^^  voisines  se  sont 
volontairement  placées  sou'a  protection  de  son  gouver- 
nement, et  sollicitent  pour  irg  ^^{^^^  \^  f^^eur  détre 
élevés  à  la  manière  de  Iho»,^^  blanc.  Le  nombre  des 
naturels  placés  sous  la  juridicti  territoriale  de  Libéria  est 
de  plus  de  5o,ooo.  Quatre  vilUg,  qui  ont  reçu  les  noms 
deGadwell,  Millsbourg,  Stocl^^  ^j  New-Georgia,  se 
sont  élevés  sur  les  points  les  plus  ^.o^^bles  au  développe- 
ment de  la  colonie  -,  et  leur  populi^^  s'accroît  de  jour  en 
jour.  Dans  les  premières  années  d^  formation  de  réta- 
blissement, l'émigration  en  Afriqutg^-j  p^^^  ^^^^^^  ^  ^^  ^^ 
société  n'était  point  fâchée  de  ce  peUg^pi^gg^gjjjgjjj   j^^ 
effet,  il  était  bon  que  la  colonie  eût^^i^  ^.^^^  ^^  ç^^. 
sistance  pour  donner  protection  à  et  q^-  allaient  s'y 
fixer.   Dans  les  six  derniers  mois ,  on^^j^j  ^^,^1^^  j^^-^^g 
se  sont  embarqués   pour  Libéria  et   i^^rand  nombre 
d'autres  n'attendent  pour  partir  que  les  ^^^^  ^^  trans- 
port qui,  par  malheur  ,  ne  sont  pas  auss.j^j^j^^^jj  ^^^ 
la  société  le  désirerait. 


DANS   LA  CONFÉDÉRATION  ANGLO-AMÉRI(AlNE.         JJ5 

C'est  l'association  qui  règle  les  lois  de  la  coDnie  ;  et  ele 
jouira  de  ce  privilège  tant  qu  elle  l'aura  sou  sa  tutelU; 
mais  ces  lois  doivent  être  reçues  et  ratifiées  pr  le  gouvev- 
nement  colonial.  Ce  gouvernement  se  composeJu  gouver- 
neur ,  d'un  lieutenant-gouverneur  ou  vice-gjent,  dur 
shcriir,  et  d'un  conseil  composé  d'un  nombre  e  membre; 
illimité.  De  tous  ces  emplois ,  il  n'y  a  en  ce  roment  qu( 
celui  du  gouverneur  qui  soit  rempli  par  un  blac.  Les  loif 
prohibent  la  traite  et  l'esclavage  -,  et  les  princips  de  mo- 
rale sont  strictement  maintenus  sur  tout  le  terroire  de  h 
république  ^  les  seuls  blancs  qui  y  soient  adns  sont  le 
gouverneur,  les  médecins ,  les  missionnaires  et  «  institu- 
teurs. Au  résumé,  on  peut  considérer  l'existice  et  la 
prospérité  de  la  colonie  africaine  comme  faisant  ép:jue  dans 
notre  siècle  ^  et  si ,  plus  tard  ,  les  Etats-Unis  adiettent  le 
principe  d  émancipation  générale ,  les  germes  de  {ospéritë 
jetés  sur  les  côtes  d'Afrique  pourront  se  répandre  t  fructi- 
fier ensuite  dans  l'intérieur  des  terres. 

C'est  par  de  semblables  efforts  que  le  peuple  aiéricain 
cherche  à  établir  et  à  consolider  son  rang  dans  la  ivilisa- 
tion.  Peul-étre,  si  nous  en  croyons  des  juges  un  )eu  ri- 
goureux, lui  reste-il  encore  à  polir  son  ouvrage;  Toeil 
exercé  d  un  Européen  y  trouverait  encore  bien  des  éfauts 
qui  échappent  à  l'attention  moins  scrupuleuse  d'unsnfant 
du  jNouveau-Monde  (i).  Mais  nimporte  :  qu'on  lesU  fasse 
toucher  du  doigt ,  et  il  entreprendra  de  suite  l'œure  de 
la  réforme.  On  pourrait  en  citer  plusieurs  preuves  :mais 
contentons-nous  d'une  seule.  Tous  les  Européens  qù  ont 
visité  les  États-Unis  se  sont  accordés  à  reconnaître  ians 


(i)  Voyez  un  curieux  article  publié  dans  le  2o*  Numéro  do  la  a* 
«érie ,  intitulé  :  ParatUie  entre  les  Anglais  et  les  Américains, 


lf6  TABLEAU  DE   LA   CIVILISATION 

leirs  habit ns  un  pencliant  pour  les  liqueurs  spiritueuses  ; 
fA  bien  î  le  Américains  nont  pas  tardé  à  faire  un  noble 
jeteur  sur  eux-mêmes.  S  il  y  a  du  mérite  à  reconnaître 
me  i'aute  on  ne  peut  leur  contester  ce  mérite  ,  non  plus 
que  le  soi  quils  mettent  à  éviter  les  rechutes.  En  créant 
es  Socié'is  de  tempérance ,  et  en  s'imposant  leurs  ré- 
^lemens  avères ,  les  Américains  ont  donné  un  })el  exemple 
i  toutes  .^s  nations  de  l'Europe.  iSous  laisserons  à  un 
oublicist  du  pavs  le  soin  de  faire  l'historique  de  ces 
ïlablisseiens. 

((  Dar  tous  les  tems  ,  dit-il ,  les  hommes  ont  connu 
l'art  peiicieux  de  se  procurer  des  boissons  fermentées  \ 
aussi  dns  tous  les  tems  on  a  eu  à  déplorer  les  excès  de 
l'intemérance  et  de  l'ivrognerie.  Mais  ces  déplorables 
excès  î  sont  surtout  multipliés  depuis  qu'on  a  décou- 
vert leioven  d'extraire  l'alcool  des  végétaux  en  fermen- 
tation.i  y  a  vingt  ans,  Tusage  des  spiritueux  était  devenu 
si  géncal  dans  notre  pays,  et  le  vice  de  l'intempérance 
s'était  ellement  propagé ,  que  les  Américains  vraiment 
chrétias  et  patriotes  durent  craindre  à  la  fois  pour  la 
moral  publique  .  pour  Texistence  des  lois  et  de  la  reli- 
gion. 

»  Il  i8 1 3  ,  une  société  s'organisa  à  Boston  sous  le  nom 
de  Sciété  de  Massachussets,  pour  la  destniction  de  Vin- 
temprance.  Cette  société  avait  pour  but ,  comme  l  indi- 
quai son  programme  ,  u  de  supprimer  l'usage  excessif  des 
liqU'Urs  fortes  ou  fermentées,  en  substituant  à  ce  poison 
queque  autre  boisson  saine.»  Pendant  plusieurs  années 
linluence  de  celle  société  se  fit  sentir  dune  manière 
renarquable^  mais  ce  n'est  que  de  1826.  époque  où  fut 
fondée  la  Société  de  tempérance  américaiiie ,  que  datent 
les  grandes  réformes.  L'usage  presque  universel  des  11- 


DANS  LA  COUFÉDÉIIATION   A^GLO-AMÉR  llAlNE.      li)7 

queurs  fortes  parmi  nous  provenait  de  trois  causes  pin- 
cipales  :  d'abord  de  ce  goût  prononcé  que  nois  avons  pur 
les  stimulans  ;  puis  du  bon  marché  auquel  on  peut  s  les 
procurer  ;   enfin   de  l'idée  généralement    répandue   ans 
le  peuple ,  que   Tusage  modéré  des  liqueurs  pouvait  Ire 
favorable    à  la  santé.  Il  faut  croire    que  c'est  surtoi   à 
celte   opinion  généralement  répandue  que  Ton  doit  ari- 
buer  cet  abus  des  spiritueux  et  ces  excès  d'ivrognerie^ui 
ont  attristé  notre  pays.  Tout  le  monde  pensait  que  l'usge 
modéré  des  liqueurs  spiritueuses  était  utile  à  Téconoûe 
du  corps  -,  on  savait  aussi  que  leur  usage  immodéré  pu- 
vait  être  funeste  -,  mais  on   se   croyait  parfaitement  das 
les  bons  prin^^ipes,  lorsqu'on  en  buvait  un  peu ,  et  ce  pu 
était  fort  arbitraire. 

»  Heureusement  pour  la  cause  de  l'humanité,  la  vérié 
n'a  pas  été  long-lems  à  se  montrer.  A  force  de  soins  et  à 
travaux ,  les  amis  de  la  tempérance  sont  parvenus ,  depui 
sept   ans,   à  convaincre  une  feule  de  personnes  que  le 
spiritueux  sont  plutôt  un  poison  qu'une  liqueur  salutaire. 
Mais  de  tous  les  argumens  qu'on  a  fait  valoir  pour  ramener 
l'esprit   public,  le  plus  puissant,  c'est  la  publicité  donnée 
aux  résultats  des  essais   de  tempérance  entrepris  par  des 
hommes  notoirement  connus.  Ainsi,  on  a  su  que  toutes  les 
personnes  qui  faisaient  usage  de  spiritueux,  soit  modéré- 
ment, soit  immodérément,  et  qui  ont  pris  sur  elles  de  re- 
noncer à  cette  habitude,  avaient  déclaré  qu'elles  s'en  trou- 
vaient sensiblement  mieux. 

»  Quoi  de  plus  concluant  que  ces  expériences  personnel- 
les !  On  n'a  pas  besoin  pour  les  comprendre  d'étudier  l'a- 
nalomie ,  la  chimie  et  la  médecine.  En  présence  de  faits 
aussi  patens,  toutes  les  personnes  qui  continuent  à  faire 
usage  de  liqueurs  fortes  ne  peuvent ,    sans  pécher  contre 


l5  TABLEAU  DE  LA   CIVILISATION 

lesjrincipes  ie  la  morale  ,    refuser  de  faire,   d'une  ma- 
niée loyale  ,  ane  épreuve  d  abstinence. 

Depuis  hi  formation  de  la  première  Société  de  tem- 
pémce  en  i8î6,  il  s'en  est  établi  plus  de  cinq  mille  autres, 
dot  plusieurs  sont  avouées  par  les  Étals  et  comptent 
das  leur  sein  des  hommes  du  caractère  le  plus  respecta- 
bl(  Le  nombre  total  de  leurs  associés  s'élève  à  plus  d'un 
miion  -,  et  Ton  a  lieu  de  penser  que  leur  influence  s'é- 
ted  sur  un  grand  nombre  de  j)ersonnes  qui  n'en  font 
pmt  partie. 

»  La  Société  de  tempérance  américaine  vient  de  pu- 
Her  son  sixième  rapport.  Nous  y  voyons  que,  depuis  le  com- 
lencement  de  la  réforme,  2.000  fabricans  de  spiritueux  et 
(,000  débitans  ont  renoncé  à  leur  industrie^  que  plus  de 
5,000  personnes  adonnées  à  l'ivrognerie  ont,  par  suite  de 
3ur  renonciation  aux  liqueurs  fortes,  repris  des  habitudes 
le  sobriété  \  que  700  vaisseaux  ne  prennent  point  de  spiri- 
.ueux  dans  leurs  provisions  :  et  que  bien  quils  aient  visité 
des  chmats  divers ,  et  dans  toutes  les  saisons  de  l'année,  les 
hommes  au  l)out  d'un  voyage  long  et  pénible  sont  reve- 
nus  dans  un  état  de  santé  beaucoup  plus  satisfaisant  que 
lorsqu'ils  buvaient  des  spiritueux.  Et,  chose  bien  digne  de 
remarque,  depuis  que  cette  réforme  a  été  introduite  dans 
la  marine  marchande,  les  compagnies  d'assurance  assurent 
les  navires  lempérans  à  une  prime  beaucoup  moins  forte. 

M  La  réforme  a  exercé  une  influence  sensible  sur  un 
grand  nombre  de  villes  et  de  villages,  sur  les  manufactures 
de  toute  espèce ,  et  sur  toutes  les  classes  laborieuses  en  gé- 
néral. Si  vous  voyez  un  homme  supporter  la  fatigue  avec 
courage,  quitter  le  soir  ses  travaux  avec  gaité,  les  reprendre 
le  matin  plein  d'une  vigueur  nouvelle,  soyez  sûr  que  cet 
homme  ne  boit  point  de  liqueurs  spiritueuses. 


DANS  LÀ  CONFÉDÉRATION  ANGLO-AMÉRlCAlNE.         l5g 

»  On  a  fait  beaucoup  sans  doute,  mais  il  reste  beaucoup 
à  faire.  L'usage  des  spiritueux  est  encore  une  grande  ca- 
lamité nationale  :  et  par  malheur  bien  des  obstacles  s'op- 
posent encore  à  l'extirpation  complète  de  ce  vice.  Ces  ob- 
stacles, qui  se  présentent  sur  tous  les  points  du  pays  ,  nous 
devons  les  signaler.  D'abord  un  grand  nombre  d'hommes 
honorables  ont  le  tort  de  refuser  d'entrer  dans  les  sociétés 
de  tempérance.  Ils  privent  ainsi  la  société  de  leurs  conseils 
et  de  leurs  encouragemens.  Ensuite  ces  personnes ,  en  con- 
tinuant à  hoire  modérément  des  spiritueux,  donnent  aux 
gens  qui  ne  mettent  de  modération  en  rien  un  prétexte  pour 
colorer  leurs  vices.  Enfin,  on  tolère  les  débitans  de  liqueurs 
fortes.  Nous  appelons  sur  un  sujet  aussi  grave  l'attention 
de  nos  gouvernans  ^  et  nous  leur  faisons  observer  qu'un 
système  pernicieux  pour  la  masse  ne  peut  invoquer  en 
sa  faveur  quelques  intérêts  particuliers.  » 

Nous  terminerons  ici  cette  esquisse  de  la  civilisation 
américaine  et  des  causes  qui  en  ont  hâté  le  développement. 
Si,  dans  ces  dernières,  nous  n'avons  point  placé  en  pre- 
mière ligne  la  religion,  c'est  que  nous  avons  pensé  que 
les  limites  de  notre  article  ne  nous  permettaient  pas  d'a- 
border un  sujet  aussi  grave.  Qui  peut  nier  l'influence  mo- 
rale de  la  religion  sur  un  peuple  dont  les  fondateurs  sacri- 
fièrent tout  à  l'intérêt  de  leurs  croyances  religieuses  -, 
cependant  on  peut  reprocher  aux  Américains  d'apporter 
un  esprit  d'investigation  trop  minutieux  sur  des  mystères 
qui  devraient  être  pour  eux  l'arche  sacrée.  En  voulant  ana- 
lyser à  l'infini  l'objet  de  leur  culte ,  ils  l'ont  dépouillé  de 
son  prestige,  u  Les  habitans  de  l'Union  ont  trop  de  reli- 
gions, a  dit  un  homme  d'esprit ,  pour  avoir  beaucoup  de 
religion.  » 

Il  y  a  en  ce  moment  aux  Etats-Unis  une  trentaine  de  sec- 


ibo 


TABLEAU    Ut   LA  CIVILISATION,    LTC. 


les  principales,  qui  se  subdivisent  en  un  nombre  infini  de 
ramifications.  Voici  les  noms  de  quelques-unes  : 


Les  Anabaptistes. 

Les  Épiscopaux  méthodistes. 

Les  Catholiques  romains. 

Les  Congréganisles  orthodoxes. 

Les  Presbytériens. 

Les  Presbytériens  associés. 

L'Église  hollandaise  reformée. 

Les  Presbytériens  de  Gumberiand. 

Les  Luthériens. 


Les  Frères  Unis. 
Les  Unitairiens. 
Les  Lniversalistes. 
Les  Quakers. 
Les  Memnonites. 
Les  Tankers. 
Les  Shakers. 

L'Église  de  la   nouvelle   Jémsa- 
lem,  etc.,  etc.,  etc. 


Toutes  ces  sectes,  jusqu'à  ce  jour,  n'ont  constaté  leurs  ri- 
valités que  par  une  lutte  de  prosélytisme.  Puissent-elles 
toujours  se  tenir  dans  ces  limites  innocentes!  puissent 
pour  leur  bonheur  les  F^tats-Unis ,  à  laide  d'une  sage  po- 
litique, se  maintenir  entre  ces  deux  écueils  également 
funestes  :  l'anarchie  des  cultes,  cl  la  suprématie  religieuse  ! 

(^American  Repositojy  ofuseful  knowledge,) 


NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

DE  LA  LITTÉRATURE,  DES  BEAUX-ARTS,  DU   COMMERCE,    DES 
ARTS  INDUSTRIELS,    DE   l'AGRICULTURE  ,    ETC. 


L5i 


cùnc<5    §$X<ittxt<ÏUi, 


De  r  influence  magnétique  des  Jeuilles  du  frêne  (ïvà\\" 
nus  americana) 5«7'  le  serpent  à  sonnettes  (crotalus  horri- 
dus), — Il  y  aquelques  mois,  le  docteur  Jacob  Green  publia 
des  observations  Irès-curieuses  sur  une  découverte  de  sque- 
lettes fossiles  appartenant  à  des  serpens  à  sonnettes-,  décou- 
verte qu'il  avait  faite  dans  une  caverne  située  près  dePrin- 
celon-CoUege.  A  la  fin  de  son  exposé,  M.  Green  rapportait 
que  les  habitans  du  voisinage  de  Princeton  avaient  conservé 
une  antique  tradition  sur  l'existence  des  serpens  à  sonnettes 
dans  cette  contrée ,  et  sur  la  vertu  qu'avait  le  fréiie  de 
charmer  ces  reptiles.  Celte  remarque  étant  venue  à  la  con- 
naissance de  M.  Woodruff  qui  a  long-tems  habité  les 
Etats-Unis,  celui-ci  a  cru  devoir  corroborer  l'assertion 
de  M.  Green  en  publiant  dans  VEdinburgh  Philosophical 
Journal  le  résultat  de  ses  propres  observations ,  dont 
nous  présentons  ici  le  résumé. 

«Pendant  le  printems  de  1810,  j'habitais,  dit-il,  la 
partie  nord-est  de  l'état  d'Oliio,  contrée  comme  on  sait, 
où  les  serpens  à  sonnettes  se  trouvent  en  grand  nombre. 
On  m'apprit  en  arrivant  que  ces  reptiles  avaient  une  hor- 
reur très-prononcée  pour  le  frêne  ^  plusieurs  personnes 
très-éclairées  m'assurèrent  en  outre  que,  là  où  croissait 
cet  arbre,  on  ne  rencontrait  jamais  de  serpens  à  sonnettes, 
vn.  n 


102 

et  qu'en  général  les  chasseurs  et  tous  ceux  qui,  par  goût 
ou  par  nécessité ,  parcouraient  les  forets,  étaient  dans  l'ha- 
bitude de  mettre  dans  leurs  bottes ,  dans  leurs  souliers ,  et 
même  dans  leurs  poches  des  feuilles  de  frêne,  pour  se 
préserver  de  la  morsure  de  cette  espèce  de  serpens.  Ces 
mêmes  personnes  ajoutaient  qu'il  n'était  jamais  venu  à 
leur  connaissance  qu'un  individu  qui  avait  pris  ces  pré- 
cautions ent  été  mordu. 

))  Je  dois  Tavouer,  je  n'ajoutais  pas  une  foi  bien  grande 
à  toutes  ces  déclarations,  que  je  considérais  être  le  résultat 
de  l'ignorance  et  de  la  superstition  -,  et  je  brûlais  d'envie 
de  m'assurer  par  moi-même  si  ce  (ju'on  me  racontait 
était  vrai.  Enfin  l'occasion  se  présenta  :  dans  le  mois 
d'août  suivant ,  M.  Kirslande  et  le  docteur  Uulton ,  qui 
tous  deux  résidaient  à  Poland ,  me  proposèrent  une  partie 
de  chasse  au  courre.  C'était  contre  de  timides  daims  que 
devaient  se  diriger  nos  coups  ^  expédition  ,  comme  on  voit, 
bien  peu  honorable,  bien  peu  digne  d'hommes  de  cœur, 
surtout  dans  un  pays  ou  les  chasseurs  ne  craignent  pas 
d'atfronter  les  alligators  ,  les  ours  et  les  jaguars.  Quoi 
qu'il  en  soiî ,  nous  nous  rendîmes  sur  les  bords  d'un  ma- 
rais où  les  daims  avaient  l'habitude  de  venir  se  désaltérer  ^ 
et  nous  primes  position  sur  un  monticule  qui  n  était  éloi- 
gné des  rives  du  lac  que  de  cinquante  à  soixante  pas. 

»  Après  une  heure  d'attente,  nous  ne  fûmes  pas  peu  sur- 
pris de  voir  arriver,  au  lieu  des  daims  que  nous  attendions, 
un  énorme  serpent  à  sonnettes  qui ,  sortant  des  anfrac- 
tuosités  des  rochers  qui  bordent  ce  lac,  vint  se  précipiter 
dans  ses  eaux  et  se  dirigea  de  notre  coté  en  levant  la  tête  , 
et  en  faisant  entendre  d'horribles  sifflemens.  Nos  cris  ou 
toute  autre  circonstance  suspendirent  sa  marche,  et  nous  le 
"Vîmes  presque  s'ensevelir  dans  le  sable  qui  formait  la  grève 
du  lac.   Nous  avions  été  tellement  surpris  de  celte  ren 


DU   COMMERCE,    DE  l'iJNDUSTRIE  ,   ETC.  l63 

contre ,  que  nous  ne  songeâmes  même  pas  à  faire  usage  de 
nos  armes;  elles  étaient  restées  sur  le  rocher,  tandis  que  , 
stupéfaits ,  nous  suivions  les  mouvemens  du  formidable 
reptile.  En  le  voyant  s'ensevelir  dans  le  sable  ,  nous  nous 
crûmes  sauvés ,  et  déjà  nous  nous  livrions  à  une  joie  bien 
inopportune .  lorsque  notre  adversaire  franchit  tout  à 
coup  et  d'un  seul  bond  la  distance  qui  nous  séparait  de 
lui.  Dans  cette  occurrence  ,  il  ne  nous  restait  qu'un  seul 
parti  à  prendre ,  la  fuite.  Grâce  à  l'aspérité  du  rocher 
sur  lequel  nous  étions,  grâce  aux  broussailles  épaisses 
qui  le  couvraient ,  nous  nous  trouvâmes  bientôt  hors  de 
la  portée  de  notre  ennemi.  Alors  seulement  il  me  vint  à 
l'esprit  de  faire  usage  du  spécifique  si  vanté  et  si  puissant, 
employé  par  les  habitans  de  l'Ohio  contre  les  serpens  à 
sonnettes  ;  je  sortis  mon  couteau  de  chasse  de  son  four- 
reau ,  et  me  dirigeant  vers  un  bouquet  de  frêne  qui  se 
trouvait  près  de  nous,  j'en  détachai  une  branche  de  huit 
à  dix  pieds  de  long ,  et  en  même  tems  je  dis  à  mes  compa- 
gnons de  couper  chacun  une  branche  d'une  autre  espèce 
d'arbre,  pour  m'assurer  si  effectivement  le  frêne  était  le 
seul  végétal  qui  eût  une  influence  si  prononcée  sur  les 
serpens  à  sonnettes. 

»  Ainsi  armés,  nous  nous  avançâmes  hardiment,  moi  en 
léte ,  vers  notre  adversaire  qui  s  épuisait  en  vains  efforts 
pour  sortir  des  broussailles  dans  lesquelles  il  se  trouvait 
engagé.  J'étais  parvenu  tout  au  plus  à  dix  pas  de  lui ,  lors- 
que le  serpent  m'apercevant  gonfla  son  cou,  se  replia  sur 
lui-même ,  brandit  sa  langue  et  fit  entendre  le  signal  ac- 
coutumé de  l'attaque.  Ses  yeux  étaient  enflammés,  et  Ton 
eût  dit  qu'ils  allaient  sortir  de  leur  orbite,  tant  il  les 
agitait  convulsivement-,  c'était  le  moment  favorable  de 
faire  usage  de  mon  talisman.  Si  j'eusse  différé  un  instant 
de  plus ,  c'en  était  fait  de  nous  ;  aussi  je  m'empressai  de 


l64  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

profiler  de  roccasion ,  et  j'étendis  sur  le  reptile  la  branche 
de  frêne  dont  j'étais  armé.  Jamais  métamorphose  n'a  été 
plus  prompte-,  vous  l'eussiez  vu  aussitôt  abaisser  sa  tête, 
vous  eussiez  vu  ses  yeux  si  animés ,  si  menaçans,  s'étein- 
dre et  se  couvrir  de  leur  triple  paupière ,  son  corps  fris- 
sonner, et  les  longs  anneaux  de  sa  queue  se  ramasser  et  se 
recoquiller.  Satisfait  du  succès  que  j'avais  obtenu ,  je  con- 
sidérais déjà  mon  ennemi  comme  vaincu,  et  je  ramenai  vers 
moi  la  branche  de  frêne  afin  de  pouvoir  m'approcher  plus 
facilement  du  lieu  où  il  gisait. 

»  Mais  ,  dès  que  le  serpent  ne  se  trouva  plus  sous  l'in- 
fluence des  branches  du  frêne  ,  il  se  releva  tout-à-coup 
courroucé  ;  je  lui  présentai  alors  une  branche  d'érable  :  il  se 
précipita  dessus  avec  rage  ,  et  m'aurait  infailliblement 
mordu  si  je  n'eusse  recouru  aussitôt  à  la  branche  de  frêne 
que  je  venais  de  déposer.  Je  répétai  pendant  plusieurs  fois 
alternativement  cette  double  expérience,  et  je  pus  me  con- 
vaincre de  l'influence  réelle  qu'a  le  frêne  pour  engourdir 
ce  terrible  animal.  J'essayai  aussi  de  le  frapper  avec  ma 
branche  sur  le  milieu  du  corps  :  ce  n'était  pas  alors  une 
torpeur  générale  qui  s'ensuivait  ^  mais  il  était  aisé  de  voir 
que  le  serpent  était  sous  le  coup  d'une  impression  pénible , 
et  cherchait  à  s'y  soustraire  en  cachant  sa  tète  dans  le  sable. 
Je  ne  voulus  pas  profiter  de  l'avantage  que  j'avais  sur  un 
pareil  ennemi ,  qui  venait  de  satisfaire  ma  curiosité  en  me 
donnant  une  preuve  si  frappante  de  linfluence magnétique 
qu'ont  certains  corps  inorganiques  sur  ceux  qui  sont  doués 
d'organisation.  Après  avoir  jeté  sur  le  serpent  la  branche 
de  frêne  qui  avait  servi  à  mes  expériences  ,  et  après  avoir 
ramassé  nos  fusils,  nous  retournâmes  à  Poland,  satis- 
faits de  notre  excursion ,  quoique  le  but  de  notre  chasse 
n'eût  pas  été  rempli,  m 


DtJ  COMMERCE.    DE   L^INDUSTRIE,    ETC.  l65 

Découverte  d'un  nouveau  Jluide  végétal.  —  Voici  en 
quels  termes  M.  Farbury,  ingénieur  del'ile  de  Ceylan,  rap- 
porte ce  singulier  phénomène  dans  le  journal  qui  est  pu- 
blié à  Colombo,  capitale  de  Tile  de  Ceylan.  «  Chargé  de 
diriger  les  travaux  de  construction  de  la  route  qui  doit 
établir  une  nouvelle  communication  entre  Colombo  et 
Trinquemale,  je  me  rendais,  le  20  juillet  dernier  comme 
d'habitude,  auprès  des  ouvriers  pour  les  surveiller.  Je  passai 
toute  la  journée  avec  eux  ^  et  lorsque  l'heure  de  la  cessa- 
tion des  travaux  fut  venue ,  nous  nous  dirigeâmes  tous  en- 
semble vers  Colombo.  A  peine  avions-nous  parcouru  quel- 
ques milles,  qu'un  crépitement  assez  semblable  à  la  déton- 
nation  d'un  pistolet  attira  notre  attention.  Nous  regardâmes 
de  tous  côtés  pour  découvrir  la  cause  de  ce  bruit  inconnu,  et 
nous  nous  aperçûmes  enfin  qu'il  était  produit  par  l'un  des 
arbres  qui  bordaient  la  route.  Je  m'approchai  pour  recon- 
naître quelle  pouvait  en  être  la  cause ,  car  le  tems  était 
calme  ,  et  rien  n'annonçait  que  ce  fut  le  craquement  des 
branches  d'arbre  occasioné  par  un  orage.  Je  ne  vis 
aucun  déplacement  anormal  \  quelques  fragmens  d'écorce 
récemment  et  violemment  détachés  étaient  les  seuls  in- 
dices qui  pussent  me  servir  à  expliquer  ce  phénomène , 
mais  bientôt  un  jet  d'eau,  qui  sortit  brusquement  du 
tronc  de  l'arbre ,  vint  de  nouveau  exciter  ma  surprise  : 
il  décrivait  un  arc  qui  avait  environ  1 2  pieds  de  corde  \ 
son  volume  était  de  la  grosseur  du  doigt,  et  le  liquide 
tombait  avec  fracas  sur  les  feuilles  mortes  et  les  écorces 
qui  jonchaient  la  route. 

»  Aussitôt  que  mes  ouvriers  s'en  aperçurent,  ils  ac- 
coururent avec  joie  \  car  dans  un  pays  où  les  sources  deau 
sont  très-rares ,  on  ne  néglige  aucune  occasion  pour  se 
procurer  un  breuvage  agréable.  En  un  instant,  tous  le^ 


l66  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

vases  qu'ils  avaient  en  leur  pouvoir  furent  remplis.  L'é- 
ruption du  liquide  ne  dura  environ  que  vingt  minutes  , 
et  après  ce  tems  il  n'y  eut  plus  qu'un  léger  suintement 
assez  semblable  à  celui  qu  on  remarque  dans  plusieurs  va- 
riétés d'arbres.  Je  me  fis  présenter  un  vase  rempli  de  ce 
liquide  pour  le  goûter,  sa  couleur  ressemblait  assez  à  celle 
de  la  bière  nouvellement  brassée  -,  mais  au  bout  de  quel- 
ques instans,  il  prenait  une  teinte  plus  foncée  et  devenait 
mucilagineux.  Le  goût  de  ce  liquide  végétal  est  aigrelet  et 
un  peu  acerbe,  sans  cependant  avoir  rien  de  désagréable. 
De  tous  les  travailleurs  qui  en  burent,  pas  un  seul  ne  fut 
incommodé,  et  j'appris  de  ces  braves  gens  qu'il  y  avait  de 
fréquens  exemples  de  ce  phénomène  dans  les  forêts  de  l'île. 
Cette  espèce  d'arbre,  que  les  naturels  du  pavs  appellent 
Madera-Maran^  est  très-commune,  et  se  trouve  plus  par- 
ticulièrement dans  les  terrains  sablonneux  ou  sur  les  bords 
des  torrens. 

»  Je  laisse  aux  naturalistes  et  à  tous  ceux  qui  s'occu- 
pent de  physiologie  végétale  le  soin  d'expliquer  les  causes 
de  ce  phénomène-,  quant  à  moi,  je  me  contente  de  racon- 
ter ici  ce  dont  j'ai  été  témoin.  » 


De  la  lampe  de  Davj  et.  des  défauts  quon  lui  re- 
proche.  —  Tout  homme  qui  a  fait  une  découverte  utile  à 
l'humanité  a  droit  à  la  reconnaissance  publique  :  et  nous  ne 
connaissons  personne  qui  en  soit  plus  digne  sous  ce  rap- 
port que  l'auteur  de  la  lampe  de  sûreté.  Aussi,  ce  n'est 
pas  sans  un  sentiment  pénible  que  nous  avons  vu  divers 
journaux  chercher  à  affaiblir  le  mérite  de  ce  précieux 


DU   COMMERCE,    DE    l'iKDUSTRIE  .    ETC.  î6'] 

instrument ,  en  annonçant  avec  affectation  une  nouvelle 
lampe  qui  doit  bientôt  faire  oublier  la  découverte  de 
notre  célèbre  compatriote.  Dans  l'intérêt  de  l'huma- 
nité ,  nous  désirons  que  les  améliorations  importantes 
qu'on  annonce  ne  soient  point  illusoires  ;  mais ,  dans  celui 
de  la  justice  et  de  la  vérité  ,  nous  devons  repousser 
des  assertions  injustes  et  mensongères.  Il  n'est  pas  vrai 
que  les  accidens  survenus  dans  les  élablissemens  où  l'on 
fait  usage  de  la  lampe  de  Sir  Humphrey  Davy,  aient  eu 
pour  motif  le  plus  léger  vice  de  combinaison  dans  son 
système.  Tous  les  hommes  de  l'art  lui  ont  rendu  l'hom- 
mage le  plus  complet  j  mais  ce  qu'il  faut  dire ,  ce  qu'il 
faut  déplorer,  c'est  qu'on  n'apporte  pas  le  soin  nécessaire 
à  la  confection  des  lampes  dont  on  fait  usage  dans  les  ex- 
ploitations de  houillères.  Les  connaisseurs  qui  savent  avec 
quelle  négligence  la  plupart  de  ces  lampes  sont  construites  , 
n'attribuent  quW  leur  mauvaise  fabrication  et  au  peu  de 
soin  qu'on  en  prend  les  accidens  auxquels  elles  donnent 
lieu.  Nous  avons  vu  nous-méme  distribuer  ces  lampes  aux 
ouvriers  à  la  descente  du  puits.  Eh  bien  I  la  poussière  de 
charbon  adhère  souvent  de  toutes  parts  au  réseau  métallique 
qui  isole  la  lumière  ^  de  sorte  que  ,  si  la  poussière  vient  4 
s'enflammer  ,  elle  ne  peut  manquer  d'enflammer  en  même 
tems  l'atmosphère  environnante.  Il  ne  faut  point  chercher 
ailleurs  la  cause  des  catastrophes  qu'on  a  si  souvent  à  dé- 
plorer. Il  y  a  encore  une  autre  circonstance  à  considérer  ; 
cette  lampe  n'a  pour  objet  que  d'avertir  de  la  présence  du 
gaz  inflammable  -,  or,  on  a  vu  souvent  les  mineurs  conti- 
nuer à  travailler  long-tems  après  que  le  gaz  se  trouvait  en 
état  complet  dignition.  Lorsque  Sir  Humphrey  inventa 
sa  lampe ,  s'il  se  fut  approprié  sa  découverte  en  prenant 
un  brevet  d'invention ,  il  se  serait  épargné  bien  des  re* 
grets  que  partagent  ses  nombreux  amis. 


i68 


iEiffér«fnr<. 


<g^ 


Mislress  Jnchhald ,  sa  vie  et  ses  ouvrages  (^\). — 
Elle  était  bègue  et  actrice  ;  elle  était  généreuse  et  avare, 
elle  était  auteur  et  humble-,  elle  poussait  le  mépris  des 
opinions  du  monde  jusqu'au  cynisme  le  plus  outré  , 
l'oubli  des  convenances  jusqu'à  la  folie,  et  le  désinté- 
ressement jusqu'à  l'héroïsme  le  plus  sublime.  Telle  était 
mistress  Inchljald  dont  le  nom  est  surtout  connu  de 
la  masse  du  public  par  quelques  romans  d'une  délicatesse 
exquise  ,  que  toute  l'Europe  a  admirés,  qui  ont  fourni  des 
sujets  aux  auteurs  dramatiques  de  France  et  d'Allema- 
gne, et  qui  cependant  n'ont  pas  obtenu  toute  leur  réputa- 
tion. La  vie  de  celte  femme  est  bien  la  plus  étrange  du 
monde  :  habitant  un  grenier,  elle  s'est  trouvée  liée  avec 
les  personnages  les  plus  remarquables  de  son  tems,  et  elle 
n'en  a  tiré  aucun  parti  pour  sa  fortune.  Elle  a  souffert 
qu'on  lui  imputât  une  avarice  sordide ,  et  tous  les  jours  de 
son  existence  ont  été  marqués  par  des  actes  de  générosité. 
D'abord  engagée  dans  une  troupe  d'acteurs  nomades  qui 
couraient  la  province ,  elle  a  fini  par  être  admise  dans  les 
salons  de  M"''  de  Staël  sans  vouloir  profiter  des  circon- 
stances qui  la  favorisaient,  sans  quitter  ses  habitudes  d'une 
frugalité  singulière  :  du  pain ,  de  l'eau  et  son  grenier 
lui  suffisaient. 

Mistress  Inchbald,  née  Elisabeth  Simpson ,  était  très- 
jolie  :  sa  taille  était  haute  .^  svelte,  délicate  ,  et  sa  tète  re- 

(i)  Note  pd  Tb.  Cette  femme  célèbre  était  fille  d'un  fermier  de 
Standing-Field  près  de  Bury,  dans  le  comté  de  Lancastre  ;  elle  est  née 
en  1755  et  est  morte  en  182 1 ,  à  Kensington  ,  dans  un  état  voisin  de 
la  misère,  M.  Boaden  vient  récemment  de  publier  ses  Mémoire»» 


DU   COMMERCE,    DE   l'iNDUSTRIE,  ETC.  169 

marquable  par  la  grâce  exquise  et  le  contour  parfait  de 
tous  les  traits  -,  des  yeux  noirs  pleins  d'expression  ,  d'intel- 
ligence et  d'esprit;  un  mélange  de  finesse,  de  vivacité 
et  de  candeur  donnait  à  l'ensemble  de  sa  physio- 
nomie un  attrait  irrésistible  !  Cette  forme  extérieure 
était  l'expression  assez  vraie  d'un  esprit  original ,  ob- 
servateur ,  poussant  la  sagacité  jusqu'à  la  profondeur, 
d'une  ame  droite ,  susceptible  de  sentimens  forts  plutôt 
que  tendres,  d'un  grand  dévouement  à  une  seule  idée,  et 
d'une  étrange  persévérance  ;  toute  sa  vie  en  a  fait  preuve. 
Grâce  à  l'énergie  secrète  de  son  caractère ,  elle  pouvait 
jouer  avec  les  embarras  de  la  vie ,  maîtriser  ces  passions 
dont  nous  sommes  si  souvent  victimes,  souffrir  et  mourir 
s'il  le  fallait.  Mais  il  résultait  de  là  une  àpreté  singulière, 
une  volonté  rigide  et  opiniâtre ,  quelque  chose  d'insocia- 
ble  et  d'amer,  né  de  la  lutte  constante  que  cette  femme 
mal  connue  a  soutenue  contre  les  événemens  et  contre 
elle-même.  Elle  n'a  cédé  à  aucune  tentation  ;  elle  n'a  suc- 
combé à  aucun  des  périls  qui  l'entourait.  Elle  a  vaincu  , 
mais  avec  douleur,  et  pendant  que  le  monde  riait  de  ce 
que  l'on  appelait  sa  bizarrerie ,  elle  soutenait  contre  elle- 
même  et  contre  le  monde  ce  long  et  magnanime  combat. 
Semblable  à  Jean- Jacques  Rousseau ,  sous  plus  d'un  rap- 
port, elle  avait  écrit  ses  Confessions ,  que  le  scrupule  des 
éditeurs  a  malheureusement  détruits  \  mais  M.  Boaden,  dé- 
positaire de  ses  papiers  de  famille  et  de  sa  correspondance, 
a  heureusement  recueiUi  et  mis  en  ordre  beaucoup  de 
particularités  de  sa  vie  qu'il  a  publiées  récemment. 

La  détresse  de  sa  famille ,  arrivée  par  les  accidens  du 
commerce  ,  lui  inspira  le  désir  de  monter  sur  la  scène ,  et 
de  soulager  par  ses  bénéfices  futurs  sa  mère  et  son  père 
qui  languissaient  misérablement;  elle  voulait  donc  être 
actrice  3  et  elle  était  bègue  !  Dans  la  pension  où  on  l'avait 


1^0  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

mise  ,  elle  avait  été  fort  malheureuse  ,  et  ses  jeunes  com- 
pagnes l'avaient  impitoyablement  sacrifiée  à  leurs  railleries. 
Comment  parailra-t-elle  sur  un  théâtre  ?  comment  pro- 
noncera-t-ellc  les  vers  de  Shakspeare  devant  un  public 
peu  indulgent  ?  Elisabeth  (elle  avait  seize  ans  alors)  choisit 
dans  le  dictionnaire  tous  les  mots  difficiles  par  leur  lon- 
gueur ou  la  bizarrerie  de  leur  prononciation  -,  elle  s'en- 
ferme dans  sa  petite  chambre  et  les  répète  sans  cesse.  A 
force  d'exercice,  elle  s'aperçoit  que  le  meilleur  remède 
contre  ce  défaut ,  c'est  la  patience  de  prononcer  très-len- 
tement les  mots.  Deux  ans  se  passent ,  elle  a  presque  entiè- 
rement vaincu,  triomphé  de  cet  immense  obstacle  ,  mais 
une  autre  difficulté  bien  plus  grande  reste  à  vaincre  :  il 
s'agit  de  ses  débuts. 

Un  nommé  Richard  Griffith  était  directeur  du  théâtre 
de  Norwich  :  homme  qui  ne  manquait  pas  d'esprit,  et  sur- 
tout de  l'esprit  diplomatique  nécessaire  à  l'état  pénible 
qu'il  avait  embrassé.  Ce  fut  à  Griffilh  que  s'adressa  miss 
Simpson  ^  ce  fut  lui  qui  lui  donna  des  conseils  et  des  en- 
couragemens ,  sans  toutefois  sortir  du  cercle  de  cette  po- 
litique habile  qui  laisse  des  espérances  ,  mais  qui  ne  veut 
pas  trop  s'engager.  Le  jeune  cœur  de  miss  Simpson  s'émut 
pour  Griffith ,  et  ce  fut  la  seule  passion  de  sa  vie.  Comme 
dès  son  enfance  elle  avait  contracté  l'habitude  décrire  jour 
par  jour  un  résumé  de  ses  actions  et  de  ses  sentimens ,  on 
trouve  dans  son  journal,  à  l'époque  où  elle  connut  le  direc- 
teur de  Norwich,  le  nom  de  M.  Griffith  écrit  en  lettres  ma- 
juscules, gravé  et  ponctué  comme  les  inscriptions  des  tem- 
ples romains  ,  et  plus  bas  : 

«  Chaque  lettre  de  ce  nom  est  harmonieuse  à  mon 
oreille.  ^) 

Il  faut  toute  l  imagination  d  une  jeune  fille  et  toute  la 
magie  de  l'amour,  pour  découvrir  l'harmonie  de  ces  con- 


DU   COMMERCE,    DE   l'iNDUSTRIE  ,    ETC.  î^l 

sonnes  rauques.  et  de  ces  dures  gutturales  qui  composent  le 
nom  de  Richard  Griffitli.  Cependant  un  autre  amant  s'était 
présenté;  M.  Inchbald,  acteur  de  profession,  prodigue,  li- 
bertin ,  mais  bon  homme  au  fond.  C'était  Richard  que 
miss  Simpson  aimait ,  mais  avec  ce  dernier  il  n'élait  pas 
question  de  mariage ,  tandis  que  Inchbald  demandait  sa 
main.  Elle  resta  quelque  tems  dans  cette  situation  pénible, 
toujours  persécutée  par  GrifFith  et  désirant  fort  épouser 
Inchbald.  Yoici  trois  lignes  très-courtes  et  fort  significa- 
tives, qui  nous  ont  fait  sourire  et  que  nous  extrayons  de 
son  carnet.  Elles  n'ont  pas  besoin  de  commentaire,  et  nous 
les  recommandons  à  l  attention  sagace  des  dames  qui  pour- 
ront lire  cette  notice. 

«  22  janvier.  —  Aperçu  le  portrait  de  M.  Griffith. 

))  28.  — Je  l'ai  volé. 

»  ig.  — Pas  de  nouvelles  de  M.  Inchbald  ;  pas  de  ma- 
riage -,  ce  serait  cruel  1    » 

L'histoire  d'un  cœur  de  femme  se  trouve  dans  ces  troiâ 
lignes  ,  plus  nette  et  plus  franche  que  dans  un  long  roman. 

Enfin  elle  épousa  Inchbald  et  débuta  sans  beaucoup  de 
succès.  Son  premier  rôle  fut  celui  de  la  Femme  Jalouse. 
Son  mari  ne  tarda  guère  à  la  forcer  de  jouer  au  naturel , 
et  dans  son  ménage,  le  rôle  de  son  début.  La  pauvre  mis- 
tress  Inchbald ,  qui  n  avait  pas  beaucoup  de  talent  pour 
l'art  dramatique  et  qui,  dit-elle  encore  dans  son  journal, 
fut  forcée  un  jour  d'aller  déterrer  des  navets  dans  les  en-^ 
virons  de  la  capitale  pour  se  nourrir,  garde-malade  de 
son  mari  que  la  débauche  tuait,  contrainte  de  ne  jamais 
revoir  celui  qu'elle  avait  aimé ,  se  conduisit  avec  une  vertu 
et  une  force  d'ame  que  nos  lecteurs  apprécieront.  A  la 
mort  de  son  mari  elle  devint  auteur  -,  elle  était  dans  une 
excellente  situation  pour  cela-,  elle  avait  beaucoup  souffert, 


l»^a  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

beaucoup  observé  ,  beaucoup  lutté  ,  et  la  nature  lui  avait 
donné  un  esprit  pénétrant,  une  ame  forte,  une  puissance 
de  sensibilité  secrète  et  peu  commune.  Dans  son  désir  de 
devenir  actrice,  elle  avait  lu  et  relu  Shakspeare,  et  étudié 
quelques-uns  des  meilleurs  auteurs  anglais^  ses  drames 
assez  mal  intrigués,  mais  pleins  d'observations  justes, 
réussirent.  Un  roman  intitulé  Simple  Histoire  la  plaça 
au  premier  rang  des  femmes  auteurs  de  son  époque.  Tout 
le  monde  voulut  la  voir  et  la  connaître.  Miss  Edgeworth 
fut  son  amie.  M""*  de  Staël  essaya  de  la  devenir ,  mais 
Timpétuosité,  la  pompe,  Téloquence  de  tribun  qu'em- 
ployait M'"*  de  Staël  effaroucbèrent  mistress  Inchbald  qui, 
actrice  et  auteur  à  la  mode,  babitait  à  un  cinquième  étage, 
faisait  son  ménage  seule  et  vivait  à  la  lettre  de  pain  et  d'eau. 
Les  gains  considérables  que  lui  rapportaient  ses  pièces 
étaient  envoyés  à  de  vieux  parens  infirmes  et  à  une  jeune 
cousine  sans  ressources ,  dont  mistriss  Incbbald  soignait 
l'éducation.  Sa  première  affection  trompée  lui  avait  laissé 
une  vive  amertume  dans  lame. 

«  Pourquoi  n  allez-vous  pas  dans  le  monde?  lui  deman- 
dait M""*  de  Staël  \  vous  jouiriez  des  succès  dus  à  votre 
talent. 

— A  quoi  bon  l  répondit  mistress  Incbbald,  je  suis  seule, 
personne  n'en  jouirait  avec  moi.  » 

Réponse  admirable  de  sensibilité  ,  et  qui  caractérise 
parfaitement  celle  dont  nous  parlons.  Dans  ses  romans 
comme  dans  sa  vie  privée ,  l'énergie ,  l'observation  ,  la 
vertu ,  étaient  cachées  et  profondes.  Miss  Edgeworth  Ta 
très-bien  jugée.  «  Mistress  Inchbald,  dit-elle,  emploie  peu 
de  mots  et  produit  une  expression  très-forte  -,  il  y  a  dans 
son  talent  une  puissance  mystérieuse  mêlée  à  une  délica^ 
tesse  que  nulle  de  ses  rivales  n  a  su  atteindre.  » 


DU  COMMERCE,    DE  l'iNDUSTRIE  ,   ETC.  178 


rie  et  oui^rages  de  Raphaël  Morghen ,  gras^eur  flo- 
rentin.—  Les  productions  du  graveur  ont  sur  celles  du 
peintre  un  avantage  immense  :  si  le  talent  de  ce  dernier 
est  plus  original,  celui  du  graveur  est  plus  populaire.  La 
facilité  avec  laquelle  on  obtient  des  épreuves  d'une  gravure , 
le  peu  d'embarras  qu'offre  leur  transport ,  contribuent  à 
propager  dans  tous  les  pays  la  réputalion  de  Farliste  ; 
tandis  que  le  petit  nombre  de  tableaux  que  peut  faire  un 
peintre  et  les  difficultés  de  toute  espèce  qui  s'opposent  à 
leur  translation ,  circonscrivent  sa  célébrité ,  à  moins  qu'il 
ne  soit  du  petit  nombre  de  ces  artistes  tout-à-fait  hors 
ligne.  Voilà  pourquoi  le  nom  de  nos  graveurs  est  plus  po- 
pulaire sur  le  continent  que  celui  de  nos  peintres^  voilà 
aussi  pourquoi  nous  connaissons  mieux  en  Angleterre 
les  artistes  qui  se  livrent  à  l'étranger  à  ce  genre  de 
productions  que  les  peintres  qui  leur  fournissent  les 
sujets.  Cependant  on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître 
que  Raphaël  Morghen  dont  nous  allons  essayer  de  faire 
connaître  la  vie  et  les  ouvrages ,  était  du  petit  nombre  de 
ces  génies  rares  qui,  quelle  que  soit  la  partie  qu'ils  embras- 
sent 5  éclipsent  leurs  compétiteurs  et  imposent  leur  nom 
à  la  postérité. 

Raphaël  Morghen ,  issu  d'une  famille  d'artistes,  naquit 
à  Naples  le  19  juin  1708  ;  après  une  vie  longue  et  labo- 
rieuse, tout  entière  consacrée  à  l'étude  et  à  l'exercice  de 
son  art,  il  est  mort  à  Florence  le  8  avril  i833  ,  dans  sa 
soixante-quinzième  année.  Le  père  et  l'oncle  de  Raphaël 
étaient  graveurs  comme  lui  5  mais  c'est  ce  dernier  qui  a 
illustré  le  nom  des  Morghen  \  c'est  son  talejit  prodigieux 


t^4  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

qui  le  fera  passer  à  la  postérité.  Élevé  de  bonne  heure  par 
son  oncle  et  par  son  père  dans  la  pratique  de  son  art ,  il 
passa  ensuite  dans  les  ateliers  du  célèl)re  Volpalo  qui  ,  à 
cette  époque,  était  occupé  à  reproduire  les  Loges  du  Vati- 
can. Volpato  ne  tarda  pas  à  apprécier  le  mérite  du  jeune 
Morghen  et  vit  d'un  coup  d'oeil  la  belle  carrière  qu'il 
était  destiné  à  parcourir.  Il  avait  pour  lui  l'affeclion  d'un 
père,  et  pour  se  latlacher  par  des  liens  durables,  il  lui 
donna  sa  fille  en  mariage.  Les  pr  jcédés  généreux  de  son 
maître  imprimèrent  au  talent  du  jeune  Morghen  une  im- 
pulsion toute  nouvelle.  Il  serait  difficile  d'énumérer  en  quel- 
ques pages  le  catalogue  des  nombreuses  productions  de 
Raphaël  Morghen. 

Nicolo  Palmerini  a  consacré  à  la  description  de  l'œuvre 
de  Raphaël  un  volume  tout  entier  auquel  nous  renverrons 
ceux  de  nos  lecteurs  qui  voudraient  avoir  une  connais- 
sance plus  approfondie  du  talent  de  ce  célèbre  artiste. 
Qu'il  nous  suffise  de  mentionner  ici  ses  belles  gravures  de 
la  Transfigurai  ion  d  après  Raphaël,  de  la  Madona  del 
Seggiola  ,  de  \  Aurore  du  Guide,  du  Dernier  Souper  de 
Léonard  de  p^inci  et  du  portrait  de  iNIoncade  d'après 
Vandick  -,  mais,  outre  ces  importans  travaux  qui  ont  agrandi 
la  réputation  de  Raphaël  Morghen ,  il  en  est  d'autres  qui, 
quoique  moins  célèbres ,  n  ont  pas  moins  contribué  à  po- 
pulariser son  nom.  Ce  sont  des  paysages,  des  portraits  , 
des  sujets  historiques  renfermés  dans  de  petits  cadres-,  car 
Morghen  embrassait  tous  les  genres,  et  dans  tous  il  s'est 
montré  supérieur.  Cependant  c  est  à  reproduire  les  chairs 
et  les  muscles  ,  c'est  à  jeter  de  la  transparence  sur  un  ta- 
bleau, c'est  surtout  à  animer  les  personnages  qui  le  com- 
posent, que  son  talent  excelle-  mais  on  lui  reproche  de 
donner  à  ses  figures  un  air  trop  efféminé,  et  aux  membres 
beaucoup  trop  de  délicatesse.  On  lui  reproche  aussi  de  n€ 


DU   COMMERCE,   DE   l'iNDUSTRIE  ,    ETC.  1^5 

pas  reproduire  avec  assez  de  fidélité  son  modèle.  Dans  son 
Cenacolo  qui  est  regardé  comme  un  chef-d'œuvre  d'exé- 
cution ,  ce  défaut  est  évidemment  sensible  -,  Ton  voit  que 
très-souvent  il  a  substitué  ses  propres  idées  à  celles  du 
peintre.  Dans  ses  dernières  productions,  quoique  moins 
repréhensibles ,  on  trouve  aussi  quelques  défauts  de  dé- 
tail ^  mais;  il  faut  le  dire,  ce  ne  sont  que  des  juges  ex- 
périmentés qui  peuvent  s'apercevoir  de  ces  légères  taches, 
que  du  reste  les  effets  magiques  du  burin  de  l'artiste  ra- 
chètent et  au-delà.  On  peut  classer  la  vie  et  les  ouvrages 
de  Morghen  en  quatre  périodes  bien  distinctes  :  dans  la 
première  il  faut  placer  ^^^  Essais  qui  servirent  de  prélude 
à  son  Aurore ^  dans  la  seconde  époque,  on  doit  compren- 
dre tous  les  sujets  qu'il  a  composés  jusqu'à  la  Transfigu- 
ration-^ dans  la  troisième  ,  les  portraits,  les  pavsages  et 
divers  sujets  de  genre  de  second  ordre  qu'il  a  exécutés  de 
1801  à  1820  \  enfin  ,  dans  la  quatrième  nous  classerons  les 
productions  de  son  âge  avancé,  parmi  lesquelles  il  faut  pla- 
cer sa  Madona  del  Gran-Duca ,  le  Génie  de  la  Poésie 
et  le  portrait  de  Buonarotti,  productions  qui  attestent  à 
la  fois  Ténergie  sans  égale  de  son  imagination  et  la  vigueur 
de  son  burin.  Mais  c'est  surtout  dans  la  reproduction  du 
Génie  de  la  Poésie  de  Carlo  Dolci,  l'un  des  tableaux  les  plus 
remarquables  de  la  collection  Corsini ,  que  le  talent  de  Ra- 
phaël Morghen  s'est  montré  dans  tout  son  éclat.  Ce  n'est  pas 
une  gravure  ,  c'est  un  tableau  ;  le  fond  et  les  accessoires 
sont  traités  avec  un  soin  infini.  C'est  un  véritable  chef- 
d'œuvre. 

Comme  le  grand  Raphaël,  Morghen  laisse  un  vide  qui  ne 
pourra  jamais  être  rempli^  il  était  parvenu  au  faite  de  son 
art  i  sa  gloire  l  isolait  de  ses  émules  ,  et  sa  réputation  n'est 
comparable  à  celle  d  aucun  de  ses  devanciers. 


1^6  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 


,<onomie    (^^ociaf^. 


De  l'industrie  manufacturière  en  Angleterre ,  et  de 
son  influence  sur  ceux  qui  l exercent.  —  Lorsque  l'on 
considère  l'immense  développement  qu'a  pris  la  richesse  de 
la  Grande-Bretagne  dans  l'espace  des  cinquante  dernières 
années ,  on  ne  peut  s'empêcher  de  donner  cours  à  ce  désir 
bien  naturel  d'examiner  l'origine  des  choses  qui  nous 
paraissent  surprenantes.  Est-ce  au  commerce  ,  est-ce  à  l'a- 
griculture, est-ce  aux  manufactures  que  l'Angleterre  doit 
sa  prospérité  actuelle  ?  C'est  au  concours  de  ces  trois  in- 
dustries ,  nous  dira-t-on  -,  mais  parmi  elles  il  en  est  une , 
ajouterons-nous,  qui  y  a  pris  une  plus  grande  part  que  les 
deux  autres^  et  sans  contredit,  c'est  l'industrie  manufac- 
turière^ c'est  elle  qui,  en  créant  des  produits  aussi  variés 
qu'utiles  ,  a  procuré  à  nos  commerçans  les  moyens  d'éta- 
blir des  rapports  avec  tous  les  peuples  du  globe  ,  et  de  faire 
arriver  sur  nos  marchés  des  articles  que  nous  ne  connais- 
sions pas ,  et  qui  ont  été  la  source  de  nouvelles  richesses. 
Cependant  si  l'on  recherche  quel  est  le  profit  immédiat 
que  retirent  les  classes  qui  enfantent  ces  prodiges  ,  on 
verra  que ,  pour  prix  de  leurs  travaux ,  il  ne  leur  revient 
que  misère  et  abjection. 

Mais,  dans  un  siècle  égoïste  ,  qu'elle  est  peu  importante 
cette  considération  !  dans  l'espace  de  cinquante  ans,  le 
peuple  de  la  Grande-Bretagne  a  vu  quadrupler  sa  richesse, 
cela  seul  lui  suffit.  De  même  que  le  chef  d'une  armée  vic- 
torieuse ne  compte  pas  le  nombre  de  morts  que  lui  a  coûté 
sa  victoire,  de  même  aussi  le  peuple  anglais  ne  compte 
pour  rien  les  malheurs ,  la  misère  qui  accablent  ceux  qui, 
par  un  travail  opiniâtre  et  homicide ,  sont  sans  cesse  oc* 


DU   COMMERCE,   DE  L  INDUSTRIE,   ETC.  inn 

cupés  d'accroître  le  bien-être  de  la  masse  de  la  nation. 
Quanta  nous,  nous  allons  faire  connaître  les  sacrifices 
que  coule  chaque  année  à  Ihumanité  la  supériorité  que 
le  peuple  anglais  a  acquise  dans  l'industrie  manuiaclu- 
rière. 

Depuis  environ  cinquante  ans,  la  direction  des  travaux 
en  Angleterre  a  éprouvé  une  révolution  totale.  En  1760 , 
la  proportion  des  agriculteurs  aux  manufacturiers  était 
comme  6  est  à  5  :  et  en  i83o  ,  la  proportion  des  manufactu- 
riers aux  agriculteurs  était  comme  2  est  à  i.  Mais,  sans  re- 
monter à  une  époque  aussi  reculée ,  nous  verrons  que  dans 
les  vingt  dernières  années  il  est  survenu  de  grandes  mo- 
difications dans  l'ordre  des  travaux.  Voici  un  tableau  qui 
offre  à  cet  égard  de  bien  curieux  résultais. 

PÉRIODES  NOMBRE  DE   FAMILLES 

décennales^.  employe'es  en  Angleterre 


à  l'industrie  à  l'agriculture. 

manufacturière. 

181I...V. 928,588  697,555 

»821 .< V..      1,118,295  773,702 

»83i ..,..., >    1,181,401  760,550 

D'après  M.  John  Marshal ,  l'accroissement  de  la  popu- 
lation dans  les  districts  agricoles  a  été  de ,  1821  à  i83i 
d'un  douzième  seulement,  tandis  que  dans  les  districts 
manufacturiers  cet  accroissement  a  été  d'un  quart  et 
dans  quelques-uns  même  celle  proportion  a  été  plus  forte. 
Nous  comparerons  ici  l'accroissement  respectif  de  la  popu- 
lation de  deux  comtés  appartenant  à  chacune  de  ces  deux 
industries. 

vu,  ,^ 


j«g  NOUVELLES   DES  SCIENCES, 

Accroissement  comparé  de  la  population  d'un  comté  agricole  et 
d'un  comté  manufacturier. 

ANNÉES.  NORFoI.K.  I.ANCASHIRE, 

(  Comté  agricolo.  ;       (  Comté  mannfacturier.) 

1-00 2 10,000  hab.  166,200  hab. 

175© 2i5,ooo  297,400 

1801 273,371  672,731 

1811 291,999  828,309 

1821 544»568  1,062,869 

i83i 590,000  1,335,800 

Certes  au  premier  abord  ce  résultat  est  séduisant ,  et 
suffirait  pour  attirer  à  [industrie  de  nombreux  apologistes, 
mais  nos  perquisitions  ne  s'arrêteront  pas  là  -,  nous  soulè- 
verons tout-à-fait  le  voile,  et  après  avoir  indiqué  à  quelles 
causes  il  faut  attribuer  cet  accroissement  si  rapide  de  la 
population  manufacturière ,  nous  signalerons  les  déplora- 
bles résultats  qu'exercent  sur  leur  existence  les  occupa- 
tions que  la  misère  les  force  à  embrasser. 

Par  suite  des  procédés  économiques  qui  ont  été  mis  en 
usao^e  depuis  quelques  années,  soit  pour  le  transport  des 
marchandises,  soit  pour  la  culture  des  terres,  un  grand 
nombre  d'habitans  de  la  campagne  ,  se  trouvant  sans  ou- 
vrage, ont  été  forcés  de  se  réfugier  dans  les  ateliers,  où 
du  reste  leur  présence  était  sollicitée  par  Timmense  exten- 
sion qu'ont  prise  nos  manufactures.  Si  à  ces  considérations 
on  ajoute  que ,  par  le  contact  presque  constant  des  deux 
sexes  dans  les  districts  manufacturiers ,  la  fécondité  y  est 
plus  considérable  que  dans  les  districts  agricoles,  on  aura 
alors  une  explication  satisfaisante  de  cet  accroissement 
prodigieux.  L'attribuer  à  la  plus  longue  vitalité  dont 
jouissent  les  habitans  des  districts  manufacturiers  ,  ce 
serait  une  erreur  grave  ,  en  opposition  manifeste  avec  les 


DU  COMMERCE,    DE  L  INDUSTRIE,   ETC.  I^O 

résultats  de  1  observation  et  de  rexpérience ,  ainsi  que  le 
démontre  le  tableau  suivant  dressé  par  la  commission  d'en- 
quête. 

Moyenne  de  lu  mortalité  dans  les  comtés  agricoles  et  manufac- 
turiers de  la  Grande-Bretagne. 


COMTES   AGRICOLES. 

Habitans. 

Glocester i  sur  64 

63 


Hereford. l 

Monmouth    i 

Sufifolk i 

Sussex 1 

Wits 1 

Moyenne 67 


70 
67 
72 


COMTES    MANDPACTORIEBS. 

Habitan 

Chesbire 

Lancasbire 

Middlesex 

Staffordshire 

Warwicksbire 

Yorkshire 

Moyennne. 


sur  55 
55 

47 
56 

52 

60 
53  ^ 


Mais  ce  n'est  pas  seulement  sur  les  adultes  que  les  ma- 
nufactures exercent  leur  funeste  influence  ;  elles  moisson- 
nent aussi  des  victimes  précoces.  Les  malheureux  enfans 
que  la  détresse  des  parens  force  à  travailler  dans  les  ma- 
nufactures y  trouvent  de  bonne  heure  les  germes  des 
principes  délétères  qui  dans  un  âge  peu  avancé  doivent 
leur  causer  la  mort.  Voici  quel  a  été  le  résultat  d'un  examen 
fait  à  Manchester  sur  sept  cents  enfans  des  deux  sexes 
dont  la  moitié  étaient  occupés  dans  les  manufactures. 


Sur  35o  enfans  non  employés 
dans   les  manufactures ,    on 
en  a  trouve  ; 
21  en  mauvaise  santé. 
88  en  assez  bonne  santé. 
241  en  parfaite  santé. 


Sur  35o  enfans  employés  dans 
les  manufactures  ,  on  en  a 
trow^é: 

73  en  mauvaise  santé. 
i34  en  assez  bonne  sanlé. 
143  en  parfaite  santé. 


Si ,  maintenant  qu'on  connaît  la  différence  qui  existe 
entre  la  mortalité  des  districts  manufacturiers  ,  et  celle 
des  districts  agricoles,  on  remarque  que  la  population 
manufacturière  de  l'Angleterre  s'élève  à  6,000,000  d'ha- 
bitans ,  on  pourra  se  faire  ime  idée  du   tribut  que  paie 


l8o  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

chaque  année  cette  classe  pour  soutenir  le  succès  de  notre 
industrie.  Le  comité  médical  chargé  d'examiner  l'état  sa- 
nitaire des  districts  manufacturiers  a  constaté  la  présence 
de  cinquante  affeclions  particulières  aux  diverses  bran- 
ches de  l'industrie,  affections  dont  on  ne  trouve  pas  les 
analogues  chez  les  autres  classes  de  la  société.  Le  comité 
médical  estime  que  plus  de  8,000  individus  meurent  tous 
les  ans,  victimes  do  leur  excès  de  travail,  de  l'insalubrité 
des  lieux  quils  habitent,  ou  des  objets  qu'ils  préparent. 

Mœurs  turques.  —  Il  nesl  peut-être  pas  de  contrée  au 
monde  où  l'humanité  soit  un  sujet  de  plus  de  spécula- 
lions  qu'en  Turquie.  En  Occident,  c'est  sur  les  fonds  pu- 
blics, sur  les  denrées  coloniales,  sur  la  pluie  et  sur  le 
beau  tems  qu'on  spécule  ,  ou  plutôt  qu'on  parie.  En 
Orient .  si  le  trafic  est  plus  restreint ,  il  n'en  est  pas  moins 
actif.  Une  famille  ])auvre  a-t-elle  beaucoup  d'enfans,  sont- 
ils  beaux  ou  laids,  bien  laits  ou  cacochymes  \  peu  importe: 
vingt  spéculateurs  se  présentent  aussitôt  pour  en  tirer  parti. 
«  Vos  garçons  -,  lui  diracelui-cil  je  les  placerai  dans  le  sérail 
du  Grand-Seigneur;  vendez-les  moi:  ils  seront  avant  peu 
porte-pipes  ou  icoglans:  quel  honneur!  quelle  bonne  for- 
tune pour  vousl  Voire  fille  est  jeune  et  belle,  j'ai  une  place 
tout  assurée  pour  elle  dans  le  harem  d'un  riche  effendi. 
Etcesenfans  si  souffreteux,  qu'en  faites-vous  ?  vous  n'avez 
peut-être  pas  de  quoi  subvenir  à  leur  existence  j  confiez- 
les-moi  :  le  moutzelim  de  la  mosquée  d'Akra  a  besoin  d'un 
crieur  pour  appeler  les  fidèles  à  la  prière  j  votre  fils  y  voit 
à  peine,  il  sera  très-facile  de  le  rendre  aveugle,  et  le 
voilà  en  bon  chemin.   Et  celui-là  qui  se  cache  dans  un 


DU  COMMERCE  ,    DE  l'iNDUSTRIE  ,   ETC.  l8l 

coin  ,  dont  la  figure  ressemble  à  peine  à  celle  d'un  homme , 
donnez-le  moi;  à  Taide  dune  petite  opération,  je  vais 
en  faire  un  eunuque,  et  je  vous  assure  que  tous  nos 
pachas,  que  tous  nos  bimbachis  se  le  disputeront  à  lenvi. 
Par  hasard  le  Prophète  vous  aurait-il  favorisé  d'un  sourd 
et  muet  :  votre  fortune  est  faite ,  voici  mille  piastres.  »  En 
un  instant  le  marché  est  conclu,  les  enfans  sont  enlevés, 
la  misérable  cabane  devient  un  élégant  palais  ,  et  le  père 
de  ces  enfans  voués  à  Tesclavage  et  à  fabjection  roule  pai- 
siblement son  chapelet  entre  ses  doigts ,  et  en  fumant  sa 
chibouque ,  il  profère  lentement  ces  paroles  :  Allah  '. 
îiiarsli  Allah  ! 

En  vérité ,  on  croirait  que  c'est  là  un  de  ces  mille 
contes  débités  à  loisir  par  des  voyageurs  peu  scrupuleux  , 
sur  les  mœurs  et  les  habitudes  des  pays  éloignés  qu'ils  ont 
parcourus.  Il  n  en  est  pas  ainsi  :  pour  peu  que  le  lecteur 
veuille  ajouter  quelque  foi  au  récit  d'un  naturaliste  ,  d'un 
philosophe  qui,  dans  les  années  1826  et  1826,  a  exploré 
les  diverses  contrées  de  l'Asie  dans  Tintérèt  de  la  science, 
il  ne  pourra  s'empêcher  de  rendre  hommage  à  la  vérité 
du  tableau  qui  précède,  a  Pendant  le  cours  de  mes  explo- 
rations dans  plusieurs  des  provinces  de  la  Turquie  ,  dit  le 
docteur  Fronsi ,  j'ai  été  témoin  des  scènes  les  plus  révol- 
tantes -,  j'ai  vu  des  parens  se  livrer  aux  actes  les  plus  atroces 
de  barbarie  envers  leurs  enfans.  Cependant,  je  dois  le  dire, 
j'étais  bien  loin  de  rechercher  ces  dégoûtantes  scènes.  Tout 
entier  dévoué  à  l'étude  de  mon  art,  je  ne  m  occupais  que 
de  la  recherche  des  plantes  et  des  animaux  rares  qui  se 
trouvent  dans  ces  contrées  encore  ignorées  des  savans, 
sous  le  rapport  des  richesses  qu'elles  recèlent  5  mais  le 
soir,  fatigué  de  mes  courses,  surchargé  de  mon  herbier, 
lorsque  je  frappais  à  la  porte  de  quelque  manoir  de  village, 
je  ne  pouvais  pas  toujours,  une  fois  admis  à  Ihospitalité. 


I  St.  nouvelles  des  sciences  , 

me  soustraire  aux  actes  de  férocité  qui  quelquefois  se 
passaient  sous  mes  yeux.  Ainsi,  en  i8?.5,  me  trouvant 
dans  un  petit  villa^Tc  de  la  Caramanie,  je  fus  obligé,  bien 
malgré  moi,  d'assister  h  une  scène  qui  a  laissé  dans  mon 
esprit  des  traces  profondes.  Un  des  moutzelims  d'Alaya, 
cassé  par  l'âge  ,  épuisé  par  le  plaisir,  abruti  par  l'opium, 
était  à  la  veille  de  ne  pouvoir  plus  remplir  ses  fonctions, 
qui  consistent ,  comme  on  sait,  à  monter  cinq  fois  par  jour 
sur  le  minaret  de  la  mosquée,  et  à  indiquer  aux  vrais 
croyans  l'heure  de  la  prière  -,  il  avait  besoin  d'un  sup- 
pléant, et  ce  n'était  pas  chose  facile  à  trouver,  car  le  mina- 
ret était  très-élevé  et  le  revenu  de  la  mosquée  très-minime. 
D'ailleurs  pour  remplir  ces  fonctions  il  faut  être  aveugle  ; 
la  chasteté  des  dames  de  lOrienl,  qui  passent  une  grande 
partie  de  la  journée  sur  leurs  terrasses ,  l'exige.  De  son 
minaret  élevé  le  moutzelim  n'aurait  qu'à  apercevoir  ces 
farouches  beautés ,  quel  scandale  î  Mon  guide  m'avait  con- 
duit dans  la  maison  du  cadi  de  ce  village  ,  père  d'une  nom- 
breuse famille,  et  qui  convoitait  depuis  bien  long-lems  la 
place  de  moutzelim  pour  un  de  ses  fils  devenu  borgne.  Après 
qu'il  m'eut  offert  fhospitalité  avec  beaucoup  d'obséquio- 
sité ,  il  me  demanda  si  j  étais  médecin,  et  si  je  voulais  me 
charger  d'une  opération  peu  longue,  et  qui  lui  serait  très- 
agréable.  Avant  de  m'engager ,  je  voulus  savoir  en  quoi 
elle  consistait,  a  J'ai  appris ,  me  dit-il ,  qu'une  des  mosquées 
d'Alaya  avait  besoin  d'un  moutzelim  -,  voici  mon  fils ,  qu'un 
accidenta  rendu  borgne  et  qui  serait  très-propre  à  remplir 
ces  fonctions  ^  il  sait  plus  de  cinquante  versets  de  l'Alcoran  ; 
il  a  appris  plusieurs  pièces  de  vers  du  poète  Hafîz ,  et  je 
vous  assure  qu'on  trouverait  difficilement  dans  le  voisinage 
un  sujet  plus  digne  que  lui  ^  malheureusement  un  seul 
obstacle,  un  seul,  s  oppose  à  la  réalisation  de  mes  vœux  ; 
il  n'est  que  borgne  et  il  le  faudrait  aveugle.  Docteur,  vous 


DU  COMMEÏICE.    DE  LINDUSTKIE  ,   ETC.  îBB 

devez  avoir  quelque  recette  qui ,  sans  le  faire  beaucoup 
soulTi  ir,  pourrait  le  ramener  à  la  condition  voulue  ;  cédez 
m'en  une.  »  Je  repoussai  vivement  une  semblable  propo- 
sition^ mais  le  soir,  en  me  couchant  j'entendis  dans  la 
maison  des  cris  plaintifs  et  un  vacarme  épouvantable  :  c'é* 
tait  le  père  qui  exerçait  sur  son  fils  cette  horrible  mutila- 
tion. A  Chogre,  dans  le  pachalik  d'Alep,  je  vis  deux 
jeunes  enfans  de  douze  à  quatorze  ans ,  qu  on  avait  à  des- 
sein rendus  idiots  au  moyen  de  fortes  doses  d'opium  , 
et  dont  les  parens  s'occupaient  alors  à  torturer  les  membres 
délicats,  pour  que,  contrefaits  et  imbécilles ,  ils  pussent 
être  vendus  avec  avantage  au  pacha  d"Alep ,  qui  était  grand 
amateur  de  ces  sortes  de  monstruosités.  A  Killis ,  dans  le 
même  pachalik,  je  me  trouvai  pendant  plusieurs  jours  avec 
une  société  de  caslrateurs  qui  s  étaient  installés  dans  le  ca- 
ravansérail que  j'avais  choisi  pour  ma  résidence  j  ils  ve« 
naient  de  Zawied-el-Deyr ,  village  renommé  dans  l'em- 
pire ottoman  pour  fournir  les  meilleurs  opérateurs  en  ce 
genre.  Ces  industriels  vont  de  village  en  village  ,  et  offrent 
à  tout  venant  leurs  services.  On  les  voit  entrer  de  préfé- 
rence dans  les  cabanes  des  pauvres,  et ,  moyennant  dix  ou 
vingt  paras,  l'opération  est  faite.  Deux  ou  trois  paires  de 
rasoirs ,  un  petit  sachet  de  poudre  astringente  pour  éta- 
blir la  cautérisation  ,  voilà  en  quoi  consiste  tout  leur  bagao-e 
scientifi(iue. 

Je  leur  adressai  quelques  questions  sur  les  résultats  de 
leurs  opérations,  et  sur  le  danger  auquel  étaient  exposés 
ceux  qu'on  y  soumettait,  a  C  est  une  bien  grande  erreur, 
me  répondirent-ils  ,  nous  sommes  environ  soixante  opé- 
rateurs du  même  village,  et  je  puis  vous  assurer  que, 
d'après  nos  communications  ,  lorsque  le  sujet  est  opéré  en 
tems  utile  ,  c'est-à-dire  de  six  à  sept  ans ,  il  n'en  meurt  pas 
un  sur  vingt.  Mais  aussi,  grâce  à  notre  art,  que  de  richesse 
nous  répandons  dans  le  pays  !  Je  vous  demande  un  pe* 


l84  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

quelle  est  la  valeur  d'un  misérable  fils  d'Arabe?  on  n'en 
donnerait  pas  sur  le  marcbé  cent  piastres  ;  tandis  que,  ré- 
duit à  Télat  d'eunuque,  les  parens  en  retirent  quinze  à 
vingt  mille.  »  Ce  langage  me  révoltait,  je  ne  voulus  pas  en 
entendre  davantage,  et  je  me  retirai  dans  ma  cellule. 

«  En  traversant  la  chaîne  du  Caucase,  en  parcourant 
la  Circassie  et  la  Géorgie ,  et  plus  tard  ,  lorsque  je  diri- 
geai mes  pas  vers  TAnatolie ,  je  fus  témoin  de  plusieurs 
scènes  peut-être  moins  atroces  que  celles  que  je  viens  de 
rapporter,  mais  tout  aussi  révoltantes.  C'était  des  mères 
qui  venaient  offrir  leurs  filles  à  des  pourvoyeurs  de  ha- 
rems ;  des  jeunes  gens  qui  conduisaient  pieds  et  poings 
liés  leur  frère  sourd  et  muet  au  mai'ché ;  etc.,  etc.  En 
général,  dans  les  classes  inférieures  ,  il  n  y  a  pas  détre, 
quelque  disgracié  ou  favorisé  de  la  nature  qu'il  soit,  qui 
ne  devienne  l'objet  du  plus  odieux  trafic.  » 


Sociétés  savantes  ou  littéraires  de  Londres.  —  Il  n'est 
pas  de  capitale,  en  Europe,  qui  possède  dans  son  sein  un 
plus  grand  nombre  de  sociétés  savantes.  A  la  fin  de  l'année 
i833,  on  n'en  comptait  pas  moins  de  quarante  en  pleine 
activité,  auxquelles  étaient  attachés  plus  de  18,000  mem- 
bres. Voici  celles  qui,  par  la  nature  de  leurs  travaux  et  le 
nombre  de  leurs  associés  ,  se  recommandent  le  plus  à  l'at- 
tention publique. 


Membres. 

Société  zoologique 2,446 

—  d'horlicullure.  .  .  .  1,876 

—  des  aiis 1,000 

Institut  royal 708 

Société  royale 7^0 

Société  géologique 700 

—  liiinéenne ,  600 

—  asiatique ^00 


Membrr-s. 

Société  géographique.  . .  .  520 

—  d'astronomie Sac 

—  des  antiquaires. .  .  3oo 

—  de  littérature 271 

Six  sociétés  médicales  . .  .  1,700 

Six  institutions 1,800 

Un  Institut  mécanique.  .  ,  ),ooQ 


DU   COMMERCE,    DE   L*INDUSTKIE ,    ETC.  ï85 

Dans  lecourant  de  l'année  1 833,  on  a  lu  dans  les  diverses 
sociétés  savantes  de  Londres  huit  cent  soixante -douze 
mémoires  ,  dont  trois  cent  quarante  ont  été  imprimés. 

De  T aménagement  des  grands  et  des  petits  jardins. — 
Le  caractère  d'une  nation  se  retrouve  dans  les  circonstances 
les  plus  frivoles  comme  dans  les  choses  les  plus  sérieuses. 
Ainsi  le  goût  des  jardins ,  qui ,  chez  certains  peuples  ,  est 
accompagné  de  tant  de  caprices  et  de  bizarreries,  a  toujours 
eu  chez  les  Anglais  un  caractère  de  simplicité  grave.  L'as- 
pect général  du  pays  contribue,  il  est  vrai,  à  entretenir  chez 
nous  les  principes  de  l'horticulture  dans  toute  leur  sévérité. 
Dans  un  pays  fécond  comme  le  nôtre  en  sites  imposans  et 
naturellement  pittoresques,  l'esprit  s'habitue  à  dédai- 
gner tout  ce  qui  s'écarte  des  règles  naturelles.  L'Anglais 
aime  la  foret  silencieuse ,  les  grands  arbres  dont  le  dôme 
épais  ombrage  un  tapis  de  gazon.  Il  aime  le  demi-jour  qui 
règne  sous  ces  voûtes  sombres  ^  il  aime  à  plonger  ses  re- 
gards dans  leur  mystérieuse  étendue.  Alors  la  voix  des 
siècles  semble  se  révéler  à  lui.  Il  se  croit  reporté  à  ces  pre- 
miers tems  de  notre  histoire  où  la  liberté  expirante  cher- 
chait un  asile  dans  les  solitudes  les  plus  sauvages  \  il  croit 
voir  errer  autour  de  lui  les  ombres  généreuses  de  ces  braves 
proscrits ,  qui  vinrent  cacher  au  fond  des  bois  l'étincelle 
du  patriotisme ,  et  son  imagination  le  transporte  au  milieu 
des  grandes  catastrophes  dont  ces  chênes  séculaires  furent 
si  souvent  les  témoins. 

Chez  aucun  peuple  de  l'Europe  ce  goût  national  pour 
les  beautés  forestières  ne  se  déploie  avec  plus  de  luxe  qu'en 
Angleterre.  Comparativement  à  son  étendue  j  nul  pavs  ne 


l86  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

possède  des  forets  plus  vastes,  plus  pittoresques  et  plus 
grandioses.  Les  parcs  immenses  qui  entourent  les  demeures 
seigneuriales  dont  le  pays  est  couvert  sont  eux-mêmes  au- 
tant de  forets,  où  Fart  se  borne  à  seconder  les  efforts  de  la 
nature.  La  coignée  du  spéculateur  n'a  jamais  retenti  sous 
leurs  voûtes  sacrées  -,  ces  beaux  arbres  semblent  destinés  à 
attester  d'âge  en  âge  la  splendeur  et  l'antiquité  des  familles 
auxquelles  ils  appartiennent. 

Youé  par  goût  autant  que  par  profession  à  l'art  de  Ihor- 
ticulture,  nous  avons  souvent  visité  dans  le  plus  grand 
détail  ces  magnifiques  résidences  qui  sont  le  plus  renom- 
mées pour  l  étendue  et  la  beauté  de  leurs  domaines  •  nous 
avons  parcouru  ces  réserves  mar,;iifiques  qui  font  lor- 
gueil  du  maître  et  l'admiration  de  l'étranger  -,  mais , 
presque  toujours ,  nous  avons  trouvé  qu  elles  n'offraient 
pas  à  l'œil  un  aspect  assez  varié.  La  nature  a  donné  à 
nos  arbres  forestiers  une  uniformité  de  teintes  qui,  à 
la  longue ,  porte  à  la  mélancolie  et  à  la  tristesse.  Mais  l'An- 
glais qui  n'a  jamais  traversé  les  mers  ne  connaît  rien  au- 
dessus  de  la  sombre  verdure  des  arbres  de  son  pavs.  Tandis 
que  les  voyageurs  qui  ont  parcouru  dans  lautomne  les  fo- 
rêts magnifiques  de  l'Amérique  septentrionale  ne  tarissent 
point  sur  la  magnificence  du  coup-d'œil  qu'elles  offrent 
dans  cette  saison.  On  est ,  dit-on ,  ébloui  des  couleurs  bril- 
lantes que  revêt  leur  feuillage.  Ces  nuances ,  variées  de- 
puis le  vert  tendre  jusqu'au  rouge  brun  et  à  fécarlate  le 
plus  éclatant ,  sont  produites  par  des  chênes  de  différentes 
espèces.  Pourquoi  ne  nous  approprierions-nous  pas  ces 
beautés  qui  brillent  sous  un  autre  ciel  ?  En  combinant  un 
certain  nombre  d'espèces  d'arbres  exotiques  avec  celles 
que  produit  notre  sol ,  nous  donnerions  à  nos  paysages 
une  vie  et  une  richesse  toutes  nouvelles ,  sans  rien  ôter 
au  spectacle  majestueux  quoffre  notre  belle  végétation. 


DU  COMMERCF.,   DE  l'iNDUSTRIE  ,    ETC.  187 

Depuis  vingt  ou  trente  ans ,  les  pépinières  anglaises  se 
sont  enrichies  d'un  grand  nombre  d'arbres  de  haute  futaie 
étrangers,  etcependant  les  grands  propriétaires  continuent 
à  employer  exclusivement  pour  leurs  plantations  les  espèces 
indigènes  les  plus  communes.  Ils  n'allèguent  aucun  motif 
pour  justifier  leur  persévérance  dans  ces  voies  routinières. 
Seulement  ils  paraissent  croire  que  certains  arbres  ne  peu- 
vent réussir  sur  notre  sol,  par  cela  seul  qu'ils  sont  exotiques. 
C'est  une  erreur  ^  et  il  leur  est  facile  de  s'en  convaincre , 
car  nos  vergers  offrent  chaque  jour  mille  exemples  du 
contraire. 

Nous  pensons  qu'il  y  a  un  autre  obstacle  qui  s'oppose  à  la 
naturalisation  chez  nous  des  richesses  forestières  des  autres 
pays.  Peu  de  nos  compatriotes  en  connaissent  les  beautés^  les 
amateurs  même  qui  en  ont  entendu  faire  l'éloge  se  per- 
dent dans  les  catalogues  des  pépiniéristes ,  et  n'osent  faire 
l'acquisition  d'arbres  dont  les  noms  et  les  propriétés  leur 
sont  inconnus ,  ou  du  moins  ne  présentent  à  leur  esprit 
aucune  idée  positive.  On  devrait  établir  un  catalogue  des- 
criptif où  se  trouverait,  à  côté  du  nom  de  chaque  arbre,  un 
exposé  succinct  de  ses  principales  quahtés.  Nous  donnons 
ici  à  nos  lecteurs  ,  rédigée  d'après  ces  principes  ,  une  hste 
abrégée  des  principales  espèces  de  chênes  étrangers.  C'est 
un  choix  sur  une  centaine  d'espèces  au  moins,  transportées 
en  Angleterre,  et  qui  y  réussissent  presque  aussi  bien  que 
le  chêne  ordinaire  de  nos  pays  (guercus  pedunculata). 
Une  quarantaine  de  ces  variétés  sont  originaires  de  l'Amé- 
rique septentrionale. 

Quercus  coccinea  (chêne  écarlate).  C'est  un  chêne  de  la  plus 
belle  espèce.  Sa  hauteur  ordinaire  est  d'une  cinquantaine  de 
pieds.  Ses  feuilles  prennent  en  automne  une  belle  teinte d'é- 
carlate.    Elle*  sont  plus  longues  et  plus   étroites  que   celles 


l88  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

du  chêne  ordinaire  (elles  ont  six  pouces  de  longueur),  et  ne 
tombent  qu'aux  approches  de  Noël.  I/ensemble  de  l'arbre 
est  gracieux.  Son  bois  est  dur,  d'un  écarlate  foncé,  et  lorsqu'il 
est  poli  il  présente  un  beau  grain  semblable  à  celui  de  l'a- 
cajou. 

Quercus  laurifolia  (chêne  à  feuilles  de  laurier).  Il  se  dessine 
majestueusement  en  touffes  arrondies  ,  et  son  bois  est  très— 
estimé. 

Ouercus  Cern's  (  chêne  de  Turquie).  C'est  un  arbre  de  la  plus 
grande  beauté.  Le  chêne  de  Luccombe  est  une  variété  de  l'es- 
pèce. Ce  dernier  est  un  des  arbres  les  plus  magnifiques  qu'on 
puisse  voir.  Ses  branches  s'inclinent  avec  grâce,  et  ses  feuilles, 
qui  ne  tombent  qu'au  printems  ,  conservent  jusqu'au  dernier 
moment  leur  belle  couleur  verte. 

Quercus  ruhra  (chêne  rouge).  Cette  espèce  est  originaire 
d'Amérique  ;  ses  feuilles  prennent  en  automne  une  belle  cou- 
leur rouge. 

Quercus  paiustris  (chêne  des  marais).  Il  est  également  ori- 
ginaire d'Amérique.  Ses  feuilles  tirent  plutôt  sur  le  brun  que 
sur  le  rouge,  et  sont  plus  profondément  dentelées.  Cet  arbre 
produit  le  plus  bel  effet  au  milieu  d'un  fourré. 

Quercus  suber  (arbre  à  liège).  On  ne  le  cultive  guère  que 
par  curiosité.  Sa  croissance  est  très-lente,  et  sa  hauteur  n'est 
pas  considérable.  Il  n'a  jamais  bien  réussi  en  Angleterre. 

Quercus  cocclfera  (chêne  épineux  ).  Les  feuilles  de  ce  chêne 
sont  garnies  de  piquans  comme  celles  du  houx.  On  tire  de  cet 
arbre  le  kermès  ,  sorte  de  teinture  écarlate. 

Quercus  ilex  (chêne  eçergreen  ou  toujours  vert.  )  On  en  voit 
un  grand  nombe  de  fort  beaux  dans  les  principaux  parcs  d'An- 
gleterre. 

Quercus  phellos  (chêne-saule).  Sa  feuille  ressemble  à  celle 
du  saule  ,  ce  qui  donne  à  l'aspect  de  cet  arbre  un  coup  d'œii 
pittoresque. 

Quercus  casianea  f  chêne-chataignier).  Son  feuillage  prend 
en  automne  une  belle  teinte  jaune. 

Quercus  lanceolata  (  chêne  à  couleurs  changeantes  ),  Lors- 


DU  COMMERCE,    DE  l'iNDUSTRIE,  ETC.  I  89 

qu'elles  réfléchissent  les  feux  d'un  beau  soleil,  ses  feuilles  brillent 
comme  des  lames  d'argent. 

Querciis  mexicana  (chêne  du  Mexique),  est  une  espèce  Daine. 
Sa  plus  grande  hauteur  n'est  que  de  deux  pieds. 

Quercus  tinctoria  (chêne  noir),  est  le  géant  des  chênes.  Il 
atteint  quelquefois  une  hauteur  de  plus  de  cent  pieds. 

Les  indications  que  nous  venons  de  donner  suffiront  pour 
faire  connaître  les  effets  qu'on  peut  obtenir  dans  une  plan- 
tation, par  remploi  de  ces  arbres.  Tous  ceux  compris  dans 
noire  nomenclature  se  trouvent  dans  la  plupart  des  pépi- 
nières anglaises.  On  peut  se  les  procurer  à  peu  de  frais, 
et  ils  ne  demandent  presque  aucun  soin  particulier.  Seu- 
lement il  est  bon  de  les  planter  à  une  distance  convenable 
les  uns  des  autres,  pour  laisser  à  leurs  branches  la  facilité 
de  se  développer  librement.  On  peut  remplir  les  intervalles 
avec  des  arbres  communs  que  Ion  coupe  ensuite  quand  on 
s'aperçoit  quils  commencent  à  gêner  les  autres. 

C'est  ainsi  que  Tami  des  jardins  sait,  en  multipliant  ses 
jouissances,  accroître  les  ressources  naturelles  de  son  pays. 
Que  d'attraits  nous  ofifrent  les  plaisirs  de  la  campagne!  Quel 
dommage  que  la  nature  en  ait  tant  circonscrit  le  cours  ! 
Mais  hélas  !  à  peine  a-t-elle  mis  la  main  à  sa  parure ,  que 
déjà  elle  s'apprête  à  en  déposer  les  pièces  une  à  une.  Triste 
condition  de  notre  existence  I  Nous  ne  possédons  que  pour 
perdre  !  Voilà  l'hiver;  adieu  la  pelouse  veloutée.  La  cime 
dégarnie  des  arbres  ne  la  protège  plus  contre  les  pluies  et 
les  gelées.  Londres  nous  appelle  avec  ses  concerts ,  ses 
spectacles ,  ses  brouillards  et  sa  fumée.  Adieu  donc  les  bois 
et  la  verdure  I  Adieu  pour  six  mois  entiers!  Mais  la  végé- 
tation ne  se  dérobe  pas  tout  entière  à  ceux  qui  savent  en 
apprécier  les  charmes.  Un  grand  nombre  d'arbres  conser- 
vent leur  feuillage  et  leurs  fleurs  même  au  milieu  de  l'hiver 
le  plus  rude;  aussi  l'amateur  des  jardins,  qqi  conPfiît 


lûO  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

leurs  ressources  précieuses ,  en  cultive  et  en  améliore  soi- 
gneusement les  espèces.  Avec  leur  aide,  au  sein  d\ine  eité 
fangeuse  et  bruyante,  Jdans  un  coin  de  terre  ravi  à  prix 
d'or  H  la  lave  envahissante  de  la  pierre  de  taille  et  du  moel- 
lon ,  il  reproduit  sous  ses  yeux  le  théâtre  de  ses  plaisirs, 
et  donne  à  Tillusion  le  tems  perdu  pour  la  réalité. 

Ce  n'est  point  une  chose  facile  que  l'aménagement  bien 
entendu  de  ces  jardins  en  minialure.  Il  faut  lutter  sans 
cesse  contre  les  élémens  ^  déguiser  ,  paralyser  leur  action 
destructive ,  et  conserver  partout  à  la  terre  glacée  l'aspect 
de  la  fraîcheur  et  de  la  fertilité.  Le  talisman  qui  opère 
tous  ces  prodiges ,  c'est  la  connaissance  parfaite  des  arbres 
et  des  arbustes  dhiver ,  ainsi  que  des  momens  précis  de 
leur  fleuraison.  Nous  croyons  faire  plaisir  à  une  classe 
nombreuse  de  nos  lecteurs  en  leur  communiquant  les  ré- 
sultats de  notre  expérience  à  cet  égard. 

Quel  que  soit  le  terrain  qu'on  ait  à  sa  disposition,  il 
faut  commencer  parle  planter,  en  proportions  convenables, 
^evergreens  de  l'espèce  de  ceux  qui  prennent  une  belle 
croissance.  Le  choix  pour  cela  n'est  pas  dif&cile.  On  peut 
entremêler  le  buis  des  Baléares,  des  houx  de  diverses  sortes, 
des  lauriers,  des  acuha,  etc.  Si  l'espace  le  permet,  on 
poiirra  y  ajouter  des  pins ,  des  sapins  ,  des  ifs ,  des  cèdres 
rouges  et  blancs,  des  arbor  s^itœ,  etc.,  etc.  Dans  les  bonnes 
expositions  ,  on  emploiera  avec  succès  quelques-unes  des 
variétés  les  plus  recherchées  de  la  famille  des  sapins.  Les 
plus  belles  sont  Vawacaria  inihricata  et  le  cuminghamia 
lanceolala.  On  a  récemment  introduit  dans  nos  jardins 
plusieurs  belles  espèces  de  sapins  qui  atteignent  une  hau- 
teur remarquable.  Le  pinus  cimbra  forme  un  cône  com- 
pact, renflé  par  le  bas  et  terminé  par  une  aiguille  gracieuse. 
Le  pinus  halepensis  et  le  pinus  longifolia  sont  remarqua- 
bles par  la  beauté  de  leurs  feuilles  et  la  grâce  de  leur^tige. 


DU   COMMERCE,    DE   L  INDUSTRIE,    ETC.  I9I 

Lorsqu^on  aura  planté  un  assez  grand  nombre  d'ewer- 
greens ^our  cacher  partout  la  nudité  du  sol,  on  devra  s'oc- 
cuper de  les  entremêler  darbustes  eweigreens  ou  autres, 
dont  les  fleurs  soient  à  couleurs  vives  ,  afin  de  trancher 
sur  la  verdure  sombre  qui  doit  former  le  fond  du  tableau . 
Cest  là  qu'on  fera  figurer  les  fruits  rouges  ou  jaunes  du  houx 
et  du  mispeliis  pyracantha  j  les  graines  delif^  d'un  rouge 
de  corail  \  les  longues  campanules  blanches  et  roses  du  lau- 
rier et  les  fleurs  élégantes  du  laurier  sauvage.  Mais  il 
faudra  les  rehausser  par  quelques  tcns  plus  brillans  encore. 
Les  rhododendrons  ,  les  kalmias ,  les  azalcas  offrent  en 
hiver  leurs  éclatans  épis-,  le  magnolia  grandiflora  aux 
larges  fleurs  ,  à  la  fois  si  belles  et  d'une  odeur  si  suave  , 
sera  aussi  un  précieux  auxiliaire. 

Lorsque  Ihiver  aura  perdu  sa  plus  grande  rigueur,  et 
qu'une  température  plus  douce  annoncera  le  retour  du 
printems  ,  les  ressources  alors  se  multiplieront.  On  pourra 
planter  le  magnolia  conspicua  ,  le  seul  des  magnolia  qui 
fleurisse  au  printems;  ce  bel  arbuste  n'appartient  point 
à  la  famille  des  ev^ergreens  j  ses  fleurs  paraissent  avant 
ses  feuilles  :  mais  placé  dans  un  groupe  d'arbres  verts , 
et  rehaussé  par  eux,  c'est  un  des  plus  beaux  ornemens  de 
nos  jardins  ;  seulement  il  faut  le  garantir  de  la  gelée.  On 
l'accompagnera  du  j'hododendron  daiuicum ,  arbuste  nain 
du  plus  charmant  effet,  de  mezereous  d'automne  et  d'hi- 
ver, de  lauréoles  et  de  daphnés  de  toute  espèce.  On  aura 
encore  les  groseiliers  blancs  et  rouges  ,  la  bruyère  à  fleurs 
doubles  ,   les  lilas  commun    de  Perse  et  de  Sibérie  \  les 

laburnum  anglais  et  écossais  (le  dernier  est  le  plus  estimé), 
le  cytise  pourpre  et  jaune,  le  vistaria  jrutescens ,  la  co/z- 

sequana,  et  une  foule  d'autres  belles  plantes. 

Dans  les  jardins  d'une  certaine  étendue  ,  nous  avons  vu 

employer  avec  succès  les  plantes  les  plus  simples  et  les  plus 


192 

modestes,  entre  autres  le  mûrier  sauvage  ,  remarquable  par 
ses  Heurs  au  prinlems,  et  par  ses  fruits  en  automne.  Bien  des 
amateurs  ignorent  peut-être  qu'il  y  a  plus  de  vingt  espèces 
d'épines  qui  croissent  parfaitement  chez  nous  en  pleine  terre. 
On  remarque  dans  le  nombre  l'aubépine,  et  l'épine  tansj- 
leaved ,  aux  feuilles  d'un  vert  pale-,  le  fruit  de  la  der- 
nière est  jaune  et  assez  gros  ,  et  celui  de  l'autre  est  écarlate. 
La  pink  hawthom  et  la  cockburn  sont  bien  connues.  La 
livers  scarlet  est  d'une  beauté  remarquable.  La  crœtagus 
lucida ,  ou  épine  brillante  ,  a  la  feuille  d'un  vert  foncé , 
assez  semblable  à  celle  du  poirier.  M.  Beckford ,  lorsqu'il 
créa  les  jardins  de  Fonthill ,  v  avait  formé  une  collection 
d'épines-,  il  y  avait  réuni  toutes  les  espèces  connues.  La 
collection  n'existe  plus  ^  elle  a  subi  le  sort  de  ces  jardins 
autrefois  si  beaux.  L'idée  de  M.  Beckford  n'est  pas  moins 
bonne  à  imiter,  et  nous  la  proposons  aux  amateurs  de  jar- 
dins de  notre  pays. 


FÉYRIEPx  1834. 


««•W«*M»M>4«*««M4»««»««>»)4»4*»«^4«M>«9«}«4«949«49«4>«0»>4»«4«M««4)M9M««4«M94«4»}t)l4«>M«^ 


REVCE 


^tnance^. 


DE  L^IMPOT  EN  ANGLETERRE. 


De  loules  les  questions  d'intérêt  public  qui  ont  exercé 
les  médilalions  des  économistes,  celle  de  l'impôt  est  sans 
contredit  la  plus  importante,  comme  aussi  la  plus  difficile  à 
résoudre.  Elle  touche  à  la  fois  aux  intérêts  privés  les  plus 
chers ,  et  aux  bases  les  plus  importantes  de  Tédifice  social. 
Aussi,  l'histoire  ne  nous  offre  g;uère  de  révolutions  politi- 
ques qui  n'aient  eu  pour  cause  première ,  ou  du  moins 
pour  occasion  ,  la  rigueur  excessive  des  charges  pu- 
bliques, ou  l'inégalité  de  leur  répartition.  Convaincus 
de  cette  grande  vérité ,  les  hommes  d'état  les  plus  cé- 
lèbres, les  publicistes  les  plus  distingués,  ont  traité  tour 
à  tour ,  suivant  leurs  inspirations  diverses ,  un  sujet 
auquel  se  rattachent  de  si  grands  intérêts.  Ainsi  ,  le 
système  de  taxes  qui  nous  régit  a  été  l'objet,  tantôt  des 
panégyriques  les  plus  outrés  ,  tantôt  des  censures  les  plus 
amères.  Deux  camps  se  sont  formés.  L'un  est  composé 
Yir.  ,3 


IC)  j  DE  L  IMPOT  EN  ANGLETERRE. 

d'hommes  aux  vues  grandes  et  généreuses,  mais  à  l'imagina- 
lion  vive  et  exaltée,  qui,  se  complaisant  dans  leurs  spécu- 
lations philanlropiqucs,  ont  réduit  une  grande  question  fi- 
nancière à  de  simples  considérations  morales.  Poursuivant 
Texécution  de  leurs  plans  avec  toute  l'ardeur  dont  ils  sont 
capables ,  ils  apportent  dans  les  calculs  de  l'économie  poli- 
tique la  même  rigidité  de  principes  que  dans  la  conduite 
de  leur  vie  sociale.  Ils  n'admettent  pas  de  moyen  terme 
dans  ce  qu'ils  considèrent  comme  l'accomplissement  d'un 
devoir.  Le  système  actuel  est,  selon  eux  ,  entaché  d'injus- 
tice et  de  partialité  flagrante  -,  ils  s'en  déclarent  les  en- 
nemis quand  même  :  il  ne  leur  faut  rien  moins  que  sa 
subversion  complète.   Tout  ou  rien,  voilà  leur  devise. 

Le  parti  opposé  se  compose  d'hommes  non  moins  hono- 
rables par  leurs  principes ,  mais  dont  l'ame  refroidie  par 
l'expérience  sait  faire  la  part  aux  exigences  de  la  politi- 
que et  de  la  nécessité.  Ils  ont  une  autre  manière  d'envisa- 
ger la  question.  Sans  s'aveugler  sur  les  vices  de  l'impôt 
tel  qu'il  est  établi ,  ils  nient  la  nécessité  d'une  réforme. 
Selon  eux ,  ces  vices  mêmes  ont  reçu  du  tems  une  sorte 
de  sanction  \  et,  par  leur  intime  adhérence  au  système  po- 
litique ,  ils  les  regardent  comme  un  contrepoids  indispen- 
sable, et  dont  la  suppression  entraînerait  peut-être  la  ruine 
du  système  tout  entier.  Préoccupés  de  cette  idée ,  ils  met- 
tent dans  la  résistance  la  même  opiniâtreté  que  leurs  ad- 
versaires apportent  à  l'attaque  ,  et  considèrent  leurs  pro- 
jets comme  des  théories  oiseuses  et  sentimentales. 

Nous  ne  sommes  point  du  nombre  de  ces  gens  qui, 
avant  de  juger  du  m.érite  d'une  proposition  ,  ont  soin  de 
s'informer  si  l'auteur  est  whig  ou  tory.  Nous  nous  plai- 
sons à  rendre  hommage  à  la  loyauté  des  défenseurs  du 
système  actuel  et  à  celle  des  partisans  de  la  réforme.  Mais 
ce  n'est  pas  sans  peine  que  nous  voyons  l'insistance  avec  la- 


DE  l'iMI'OT  en  ANGLETERRE.  ÎC)5 

quelle  les  uns  et  les  autres  cherchent  à  faire  prévaloir  leurs 
idées  cVunc  manière  absolue.  Le  zèle  pour  les  doctrines  qu'ils 
professent  les  emporte  trop  loin.  Tout  homme  modéré  le  re- 
connaît: l'édifice  social  présente  dans  son  ensemble  quelques 
points  défectueux  qui ,  à  la  longue ,  pourraient  en  compro- 
mettre la  solidité  -,  mais  renverser  l'édifice  de  fond  en  comble 
pour  le  reconstruire  ensuite  nous  semble  un  moven  beau- 
coup trop  violent.  D'un  autre  coté ,  se  refuser  obstinément 
aux  leçons  de  l'expérience,  se  fonder  sur  de  vains  scrupules 
ou  sur  des  craintes  chimériques  pour  laisser  agrandir  des 
brèches  qu'un  peu  de  soin  pouvait  réparer,  selon  nous  ce 
n'est  pas  prudence,  c'est  une  imprévoyance  coupable. 
Étrangers  à  tout  esprit  de  parti,  animés  d'un  pur  senti- 
ment d'intérêt  national ,  nous  aussi ,  nous  avons  long-tems 
médité  sur  la  question  de  l'impôt  avec  tout  le  recueille- 
ment qu'elle  mérite  ;  mais  en  livrant  au  public  le  résultat 
de  nos  travaux,  nous  n'avons  pas  la  prétention  de  faire 
prévaloir  notre  opinion  personnelle.  Agir  ainsi ,  ce  serait 
plutôt  entraver  qu'éclairer  une  question  qui  a  déjà  été 
traitée  avec  tant  de  supériorité  par  des  hommes  du  plus 
rare  talent.  Il  nous  semble  qu'il  y  a  un  but  plus  utile  à 
envisager-,  c'est  de  rapprocher,  de  fondre  entre  eux  des 
principes  opposés ,  en  prenant  seulement  ce  qui  est  bon 
et  applicable.  C'est  ce  que  nous  allons  essayer  de  faire. 

Il  est  étonnant  que  chez  une  nation  comme  la  nôtre ,  ja- 
louse de  ses  droits,  ardente  pour  la  liberté,  l'étude  pratique 
de  la  science  financière  soit  aussi  complètement  négligée.  Il 
est  certain  qu'en  Angleterre ,  il  y  a  peu  de  personnes  qui  se 
fassent  une  idée  nette  et  précise  de  l'impôt.  On  ne  considère 
que  son  chiffre,  et  non  Tétendue  des  services  qu'il  alimente. 
De  ce  que  ce  chiffre  a  été  en  croissant,  depuis  un  certain 
nombre  d'années,  on  en  conclut  que  la  misère  et  lescbarc^es 
pubUques  ont  augmenté  dans  la  même  proportion  :  c'est 


IC^G  DE   L  IMPOT  EN   AisGLETEr.TlE. 

une  erreur  capitale.  Pour  qu'il  en  fut  ainsi,  il  faudrait  que 
les  revenus  des  particuliers  fussent  restés  stationnaires ,  et 
que  les  taxes  seules  eussent  été  en  augmentant.  Mais  si  au 
contraire  la  fortune  publique,  qui  n'est  que  l'agglomération 
de  toutes  les  fortunes  privées  ,  s'est  accrue  dans  une  pro- 
portion plus  forte  que  les  taxes  qu'on  prélève  sur  celles-ci, 
il  est  incontestable  que  quoique  nos  impôts  aient  été  dou- 
blés et  triplés,  nous  sommes  réellement  moins  grevés 
qu'à  l'époque  où  nos  revenus  étaient  ,  ainsi  que  les  taxes, 
comparativement  moins  considérables.  Pour  se  convaincre 
de  cette  vérité  ,  il  suffit  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  l'his- 
toire financière  de  la  Grande-Bretagne. 

Dans  les  premiers  tems  de  la  monarchie,  l'impôt  était 
prélevé ,  non  sur  la  consommation  ,  mais  sur  les  pro- 
priétés. On  le  recueillait  par  escuage  sur  les  terres  appar- 
tenant aux  vassaux  de  la  couronne,  et  par  toilage,  sur  les 
villes  et  les  bourgs.  Lorsque  le  gouvernement  avait  besoin 
d'argent  pour  entreprendre  une  guerre,  tous  ceux  qui  vou- 
laient s'exempter  du  service  militaire  payaient  un  subside 
ou  aide.  Il  y  avait  des  collecteurs  chargés  de  prélever  ces 
subsides  à  domicile.  Un  article  de  la  grande  charte  ,  re- 
nouvelée par  Edouard  I",  autorisait  le  roi  à  prélever  un 
quinzième  sur  toute  espèce  de  marchandises,  et  on  nomma 
des  commissaires  chargés  de  la  fixation  de  cet  impôt.  Sous 
le  règne  de  Guillaume  P',  le  chiffre  de  l'impôt  était  de 
400,000  liv.  st.  Il  diminua  ensuite  graduellement  jusqu'au 
règne  de  Henri  III ,  sous  lequel  il  ne  fut  plus  que  do 
80,000  liv.  st.  Les  guerres  d'Edouard  I"  le  firent  bientôt 
remontera  i5o,ooo  liv.  st.;  et  Edouard  II  le  porla  à 
i54,ooo  liv.  st.  Après  le  règne  de  ce  prince,  il  diminua 
de  nouveau  -,  et  sous  Henri  YI,  on  le  voit  réduit  à  64,000 
liv.  st.  De  cette  somme,  il  remonta  à  100,000  liv.  st.  sous 
Richard  III  j  à  4005O00  liv.  st.  sous  Henri  VII,  et  à 


DE  L'niPOT  EN  ÀNGLETERllE.  I97 

800,000  liv.  St.  SOUS  Henri  VIII.  Pendant  le  règne  d'Eli- 
sabeth, l'impôt  ne  dépassa  point  5oo,ooo  liv.  (i2,5oo.ooo 
fr.),  et  Charles  P%  malgré  tous  ses  etForts,  ne  put  le  por- 
ter au-delà  de  890,819  liv.  st.  Ce  fut  sous  le  despo- 
tisme militaire  de  Cromwell  que,  pour  la  première  fois, 
l'impôt  dépassa  un  million  st.  (20,000,000  fr.).  Les  prodi- 
galités de  la  restauration  l'élevèrent  à  1,800,000  liv.  st.  y 
et  à  la  fin  du  règne  de  Jacques  II,  il  était  de  2,000,000 
liv.  (5o, 000, 000  fr.).  Avec  ce  revenu,  Jacques  U  entre- 
tenait une  armée  permanente  de  trente  mille  hommes ,  et 
une  flotte  magnifique ,  composée  de  178  voiles,  montée 
de  4^5000  marins  et  armée  de  6,930  pièces  de  canon.  La 
liste  civile  était  con^dérable  -,  et  le  budget,  dont  la  somme 
totale  s'élevait  à  1,699,863  liv.  st.,  laissait  cependant 
chaque  année  dans  les  coffres  un  excédant  de  25o,ooo 
liv.  st.  pour  parer  aux  dépenses  imprévues. 

A  l'époque  delà  révolution,  et  à  l'avènement  de  Guil- 
laume lU,  l'impôt  prit  un  accroissement  dont  on  n'avait 
point  eu  d'exemple  jusqu'alors.  Les  Hollandais  ne  tardè- 
rent pas  à  naturaliser  chez  nous  leur  talent  en  matière 
fiscale.  On  vit  paraître  des  taxes  sur  les  terres,  sur  les 
maisons,  sur  les  fenêtres,  sur  la  drèche ,  le  houblon ,  le 
verre,  le  papier,  le  savon,  le  cuir,  la  chandelle  ,  le  suif, 
les  fiacres,  le  miel,  etc.,  etc.  Les  taxes  qui  existaient  déjà 
furent  doublées  ,  triplées  ,  quadruplées.  On  engagea  le  re- 
venu public  pour  trois  ans,  moyennant  une  somme  de 
5oo,ooo  liv.  st.  ^  c'est  de  cette  époque  que  date  l'origine 
de  notre  dette  publique.  Douze  ans  après  la  révolution , 
les  impôts  et  les  emprunts  levés  ou  contractés  par  le  roi 
Guillaume  s'élevaient  à  la  somme  de  66,000,000  st.  j  et 
à  la  mort  de  la  reine  Anne,  c'est-à-dire  après  un  intervalle 
de  vingt-six  ans,  leur  total  était  de  i5o,ooo,ooo  st.  Le 
reste  est  connu  j  on  sait  que  ,  dans  le  cours  du  dernier 


JC)8  DE  l'impôt  en  ANGLETETIIIE. 

siècle,  i  impôt  s'est  élevé  de  2,000,000  à  5o, 000, 000 
liv.  st.  5  et  que  cependant  la  dette  publique  a  atteint  le 
chiffre  énorme  de  800,000,000  liv.  st.  (vingt  milliards  de 
francs  )  ! 

Si  la  prospérité  d'un  pays  était  en  raison  indirecte  de  l'im- 
portance et  de  l'accroissement  de  ses  impôts ,  il  va  long-tems 
que  l'Angleterre  serait  arrivée  au  comble  de  la  détresse. 
Par  bonheur ,  il  n'en  est  pas  ainsi.  Les  prédictions  sinistres 
qui ,  à  chaque  moment  de  crise ,  ont  annoncé  la  ruine  du 
]iavs  comme  imminente  et  inévitable ,  ont  été  démenties 
l  une  après  l'autre  5  et  la  fortune  privée,  loin  de  souffrir  la 
moindre  altéralion  ,  s'est  accrue  d'une  manière  remarqua- 
ble. En  1688,  le  montant  des  revenus  des  particuliers  était 
évalué  à  49^000,000  st.  En  1776,  il  était  de  100,000,000 
st.  -,  en  1793,  il  s'élevait  à  126, 000, 000  liv.  st.-,  en  1806,  à 
170,000,000  liv.  st.  Aujourdhui  on  peut  évaluer  à  plus  de 
000,000,000  st.  le  revenu  imposable  delà  Grande-Breta- 
gne. Mais  OQ  appréciera  mieux  encore  la  position  du  pays, 
en  comparant  les  résultats  de  son  industrie  à  diverses  épo- 
ques. Dans  un  intervalle  de  quarante  années,  la  quantité  de 
produits  des  manufactures  anglaises  a  quadruplé.  Les  expor- 
tations de  ces  mêmes  produits,  qui,  en  1792,  étaient  d'assez 
peud'importance.se  sont  élevéesen  i8i4à 33,ooo,ooo  st.5 
en  i83o,  elles  ontatteintle  chiffre  de  55,ooo,oooliv.st.,el 
le  nombre  de  tonneaux  employés  dans  la  navigation  par 
ces  exportations,  qui,  en  1792,  n'était  que  de  175,000, 
est  maintenant  de  730,000. 

De  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  doit  conclure  que , 
dans  un  pays  bien  administré  ,  l'impôt ,  pourvu  qu'il  soit 
exactement  en  rapport  avec  les  services  publics,  peut  être 
augmenté  sans  ajouler  aux  charges  de  la  nation  ,  lorsque 
l'industrie  est  dans  un  état  progressif.  La  raison  en  est 
évidente.  Tout  perfectionnement  industriel ,  en  augmen^ 


DE  l'impôt  en  ANGLETERRE.  I99 

tant  les  fortunes  particulières,  donne  aux  individus  plus 
de  latitude  pour  subvenir  aux  besoins  de  l'état.  Mais 
à  rétablissement  de  Timpot  se  rattachent  certaines  con- 
sidérations, qui,  si  elles  sont  négligées,  peuvent  avoir 
les  conséquences  les  plus  funestes.  D'abord  ,  il  faut  que  sa 
répartition  soit  faite  sur  des  bases  équitables.  Alors  tout 
citoyen ,  en  échange  de  la  protection  qu'il  reçoit  du  gou- 
vernement ,  doit  à  son  tour  contribuer  à  le  soutenir  suivant 
l'importance  de  son  revenu.  Si  le  législateur  ne  sait  point  pro- 
portionner les  charges  aux  facultés  des  contribuables,  elles 
donnent  naissance  à  une  foule  de  récriminations.  De  là  ces 
mécontentemens  sans  nombre  qui,  s'envenimant  à  mesure 
qu'ils  vieillissent,  amènent  quelquefois  ces  catastrophes  aux- 
quelles les  publicistes  et  les  historiens  attribuent  souvent  des 
causes  toutes  différentes.  Ce  n'est  pas  tout  :  il  faut,  pour 
que  l'impôt  ne  soit  pas  impopulaire,  qu'il  ne  porte  atteinte 
ni  à  la  santé  ni  au  moral  du  peuple.  En  attaquant  la  santé 
du  peuple ,  il  paralyse  les  progrès  de  l'industrie ,  cette 
source  première  de  la  prospérité  nationale  ^  en  affectant  le 
moral  du  peuple ,  il  brise  les  liens  qui  l'attachent  au  gou- 
vernement \  il  pervertit  ce  bon  sens  qui  lui  fait  distinguer 
ses  véritables  intérêts ,  et  le  livre  ainsi  sans  défense  aux  in- 
sinuations mensongères  que  des  intrigans  ambitieux  ex- 
ploitent à  leur  profit. 

L'impôt,  comme  on  sait ,  est  divisé  en  deux  branches 
bien  distinctes.  On  entend  par  impôt  direct  celui  que  le 
contribuable  verse  entre  les  mains  de  l'agent  du  gou- 
vernement, sans  lintervention  d'un  ou  de  plusieurs  tiers. 
Tel  est  celui  sur  les  maisons ,  les  fenêtres ,  et  en  général 
sur  la  propriété  foncière.  L'impôt  indirect  est  celui  qui 
est  établi  sur  les  divers  articles  de  consommation.  Il  se 
prélève ,  soit  sur  la  fabrication ,  soit  sur  l'importation  des 
denrées  imposées  ,  et  dès  lors  il  fait  partie  intégrante  de 
leur  valeur  matérielle.  Les  taxes  de  la  première  espèce  n'en-^ 


200  DE  L  IMPOT  EN  ANGLETERRE. 

trcnt  dans  la  composition  du  revenu  public  de  la  Grande- 
Biclagne  que  pour  une  faible  partie  5  les  taxes  indirectes 
prédominent  ^  car   nos   législateurs  ainsi   que   ceux   du 
continent   ont  pour   elles   un   penchant  irrésistible.   En 
voici   la  raison  :   le   sacrifice   qu'impose    une   contribu- 
tion directe  est  patent  pour  tous  ,  et  n'admet  aucun  dé- 
guisement ,  car  chaque  individu  sait  exactement  quelle 
part  de  richesse  le  gouvernement  lui  enlève.  L  homme,  par 
un  sentiment  naturel,  ne  consent  que  difficilement  à  l'a- 
bandon d'une  parlie  des  produits  de  ses  veilles  ou  de  son 
industrie,  à  moins  qu'il  n'obtienne  en  retour  un  équiva- 
lent plus  utile  ^  d'un  autre  coté,  comme  il  est  assez  diffi- 
cile aux  masses  d'apprécier  les  bénéfices  qui  résultent  de 
Télat  social,  elles  ont  en  général  une  grande  répugnance 
à  payer  de  fortes  contributions.  Dès  lors,  pour  prévenir 
les  plaintes  ,  les  gouvernemens,  au  lieu  d'imposer  les  arti- 
cles que  produit  le   contribuable  ,  imposent  ceux  qu'il 
achète.  Grâce  à  ce  système,  plus  compliqué  qu'il  ne  le 
parait  au  premier  coup  d'oeil,  on  déguise  ce  qui  est  effec- 
tivement payé  ^  et  si  la  contribution  n'est  pas  très-considé- 
rable, les  acheteurs  confondent  limpôt  avec  le  prix  naturel 
de  l'article  imposé  j  ils  perdent  ainsi  l'idée  de  la  contribution 
qu'ils  paient  ,  et  par  conséquent  Tantipathie  quelle  leur 
causait.  Malgré  cela,  on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître 
que  les  contributions  indirectes  portent  un  préjudice  no- 
table à  la  société  en  général  ;  car  lorsque  les  producteurs 
achètent  des   matières  premières  ,   ils  sont  obligés  d'en 
pa>er  le  montant  par  anticipation,  et  ils  se  prévalent  de  ce 
paiement  pour  élever  le  prix  de  l'article  imposé ,  non  seu- 
lement en  raison  du  taux  de  l'impôt,  mais  encore  de  Tin- 
térct  du  capital  avancé.  Le  détaillant  a  pavé  le  thé,  le  sucre 
elle  café  au  marchand  en  demi-gros  j  celui-ci  au  négociant, 
qui  en  a  payé  les  droits  directement  au  fisc.  Or  chacun  de 
ce3  intermédiaires  a  dû  pécç'&sair^mept  ^'indemniser  de  ses^ 


DE  l'impôt  en  ANGLETERHE.  201 

soins  et  de  ses  avances  de  fonds ,  en  surchargeant  plus  ou 
moins  le  prix  de  ses  marchandises ,  et  la  part  qu'il  retient 
excède  toujours  la  somme  qu'il  a  payée  au  fisc.  Ainsi  le 
consommateur  paie  plus  que  le  gouvernement  n  exige , 
sans  que  le  trésor  y  gagne  une  obole. 

Dans  l'examen  qui  va  nous  occuper ,  partons  donc  de  ce 
principe,  que ,  des  deux  espèces  d'impôts ,  direct  et  indi- 
rect, le  premier,  lorsqu  il  est  établi  sur  une  assiette  équi- 
table ,  est  le  plus  convenable  et  le  plus  rationnel  ^  il 
est  perçu  sans  détours ,  sans  déguisement ,  et  peut  élrc 
facilement  apprécié  par  tout  le  monde  ,  tandis  que  le  der- 
nier ,  indépendamment  des  abus  auxquels  sa  mauvaise 
répartition  peut  donner  lieu  ,  a  le  grave  inconvénient  de 
faire  sortir  de  la  poche  du  contribuable  le  double  de  ce 
que  la  loi  l'oblige  à  donner  au  gouvernement. 

Dans  l'année  i832  ,  le  chiffre  rond  de  l'impôt  s'est  élevé 
à  5o, 000,000  st.  Yoici  de  quels  élémens  il  se  compose  : 

Liv.  st.  Fi-ancs. 

Excise , 19,000,000  47»5oo,ooo 

Douanes 1 7,000,000  42,5oo,ooo 

Timbre 7,000,000  17,600,000 

Impôts  directs 4îOOO.ooo  10,000,000 

Postes  et  articles  divers 3, 000, 000  7,000,000 


Total.,. 5o, 000, 000      1,260,000,000 

On  peut  diviser  en  cinq  classes  générales  les  objets  sou- 
rais  à  l'impôt  : 

Lir.  et 

!•  Lo«  maisons  et  les  fenêtres. ....  4 » 4.ooo»ooo 

a°  Les  denrées  de  première  nécessité 120,000,000 

3°  Les  matières  premières * 6,000,000 

4"  Les  manufactures , 2,000,000 

5»  Les  objets  de  luxe  (timbre  compris) 18,000,000 

Total  égal 60,000,000 


202  DE  L  IMPOT  EN  ANGLETERRE. 

Nous  allons  examiner  séparément  chacun  de  ces  cha- 
pitres. 

Impôts  directs.  — On  comprend  sous  celte  dénomina- 
tion ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  les  taxes  imposées  sur 
les  maisons  ,  sur  les  fenêtres ,  et  en  général  sur  la  pro- 
priété foncière.  Nous  n'aurions  aucune  récrimination  à 
élever  contre  cette  hranche  du  revenu  puhlic  si  elle  était 
établie  sur  des  bases  justes  et  équitables.  Mais  il  n'en  est 
pas  ainsi ,  comme  nous  allons  le  démontrer. 

La  taxe  sur  les  maisons  et  les  fenêtres  date  du  règne  de 
Guillaume  III.  Le  Parlement  accorda  alors  au  gouverne- 
ment 2  schell.  par  an  sur  toutes  les  maisons  habitées,  à 
Texception  des  chaumières  ^  6  schell.  sur  toutes  les  habi- 
tations ayant  de  lo  à  20  fenêtres,  et  10  schell.  sur  celles 
ayant  20  fenêtres  et  au-dcià.  On  ajouta  dans  la  suite  un 
droit  de  10  schell.  sur  les  maisons  ayant  de  20  à  3o  fenê- 
tres ,  et  de  20  schell.  sur  celles  ayant  4o  fenêtres  et  au- 
delà  (i).  L'impôt  n'avait  été  voté  que  pour  trente  ans,  à  dater 
de  Noël  1710  j  cà  l'expiration  de  ce  délai,  la  suppression 
n'eut  pas  lieu ,  et  la  taxe  fut  même  augmentée.  C'est  là  un 
reproche  grave  qu'on  peut  adresser  au  gouvernement; 
mais  la  situation  difficile  où  il  se  trouvait  en  1740  5  ne  lui 
permit  pas  de  se  priver  d'une  ressource  si  importante. 
Bien  plus,  il  ajouta  à  la  taxe  des  portes  et  fenêtres  un  droit 
sur  la  valeur  locative  de  chaque  maison,  valeur  qui 
fut  déterminée  de  la  manière  la  plus  arbitraire.  Ainsi, 

(i)  Chaque  mai?ou  ayant  huit  croisées  est  imposée  aujourd'hui  à 
î6  gchell.  G  den.  (20  fr.  65  c.  )  ;  celle  qui  en  a  seize  paie  5  liv.  st. 
18  schell.  6  den.  (98  fr.  i5  c.  )  ;  et  celle  qui  en  a  trente-deux  paie 
10  liv.  st.  i5  schell.  5  den.  (266  fr.  Go  c).  Les  maisons  supportent  en 
outre  un  droit  sur  leur  Taleur  locative  ,  qui  varie  de  1  schell.  6  den. 
(1  fr.  90  c.  j  par  liv.  st.  (26  fr.)  ;  à  2  schell.  lo  den.  (3  fr.  60  c.)  sui- 
vant l'importance  de  feslimation  du  loyer  ;  c'est-à-diie  de  7  1/2  p,  oJQ 
dans  le  premier  cas ,  et  de  i4  dans  lé  second. 


DE  l'impôt  en  AKGLETERRE.  20 3 

tandis  qu'une  simple  boutique  de  Regent-Street ,  à  Lon- 
dres ,  pale  56  liv.  st.  (  i,4oo  fr.  )  d'impôt  annuel,  le 
palais  de  Stowe ,  appailenant  au  duc  de  Buckingliam, 
habitation  princière ,  avec  une  façade  de  916  pieds,  des 
colonnes  corinthiennes ,  un  parc  immense ,  contenant  des 
tours,  des  obélisques,  des  temples,  etc.  ,  n'a  été  imposé 
qu'à  42  liv.  st.  (i,o5o  fr.) 

Hedlestone ,  appartenant  à  lord  Scarsdale  ,  habitation 
magnifique ,  composée  de  deux  pavillons  réunis  par  une 
galerie  de  36o  pieds  de  longueur ,  avec  un  péristyle  sou- 
tenu par  20  colonnes  d'albàlre  ,  ne  paie  que  28  liv.  st. 
(700  fr.)  de  contribution. 

On  a  été  plus  indulgent  encore  pour  Holkham-P arh , 
superbe  château  appartenant  à  l'honorable  W.  Coke  ,  car 
il  n'est  imposé  qu'à  8  liv.  st.  (200  fr.)  seulement.  Ainsi  un 
marchand  de  Fleet- Street^  de  Cheapside  ou  de  TFappijig, 
paie  pour  les  portes  et  fenêtres  de  sa  modeste  habitation 
trois  et  quatre  fois  plus  que  les  plus  riches  lords  d'Angle- 
terre ,  pour  leurs  somptueux  palais. 

Pour  atténuer  l'injustice  de  cette  répartition,  on  a  dit  qu'il 
était  difficile  de  proportionner  la  taxe  à  la  valeur  localive  des 
habitations  de  luxe  éparses  dans  le  pays.  Il  parait  qu'on  n'a 
pas  éprouvé  la  même  difficulté  à  l'égard  des  maisons  entas- 
sées dans  les  villes  commerçantes.  Nous  avons  pris  sur  un 
tableau  officiel  huit  de  ces  villes  ,  Londres  compris,  et 
nous  avons  trouvé  602,476  liv.  st.  (15,619,000  fr.  ) 
pour  chiffre  de  leurs  taxes  réunies.  A  côté  de  ces  huit 
villes,  nous  en  avons  placé  huit  autres,  également  de  pre- 
mier ordre ,  mais  non  commerçantes  ^  leurs  taxes  réunies 
ne  s'élevaient  qu'à  98^000  liv.  st.  (2,45o,ooo  fr.).  Mais 
c'est  surtout  sur  la  métropole,  grand  foyer,  comme  on  sait, 
de  commerce  et  d  industrie,  que  cet  impôt  pèse  de  toute 
&a  force.  Sur  2^000,000  liv.  st.  (00,000,000  fr.)  environ 


âo4  DE  l'impôt  en  Angleterre, 

qu'il  fournit  au  trésor,  Londres  et  Westminster  produisent 

plus  de4oo,ooo  liv.  st.  (10,000,000  fr.) 

IN 'est-ce  pas  étrange  que  ,  dans  un  pays  où  le  commerce 
et  l'industrie  ont  été  les  principales  sources  de  la  richesse 
nationale,  ceux  qui  les  exercent  soient  traités  avec  tant  de 
rigueur  et  d'injustice  ?  Qu'un  négociant  fasse  construire  de 
nouvelles  usines ,  des  magasins  spacieux ,  d'immenses 
ateliers;  aussitôt  le  fisc ,  avec  ses  milles  griffes  ,  vient  pré- 
lever le  bénéfice  le  plus  liquide  ,  le  plus  clair,  qui  peut 
résulter  de  ces  entreprises  dispendieuses.  S'il  prend  fan- 
taisie, au  contraire,  à  un  noble  lord  délever  une  fastueuse 
résidence  ,  d'entasser  marbres  et  granits ,  personne  ne  le 
tourmente  ,  on  le  laisse  en  paix  jouir  de  ses  constructions, 
et  lorsqu'enfin  on  se  décide  à  le  soumettre  à  la  taxe ,  c'est 
toujours  dans  une  proportion  vingt  fois  moindre  que  celle 
qui  a  servi  pour  imposer  le  pauvre  industriel.  Ainsi  tandis 
que  le  fameux  hôtel  de  Northumberland  à  Charing- Cross 
paie  une  taxe  de  4  à.  1/2  (45  c.  )  par  pied  carré ,  la  bou- 
tique du  mercier  qui  est  à  coté  paie  7  schellings  (  8  fr. 
75  c.)  par  pied  !  quelle  justice  I 

Tels  sont  les  motifs  qui  tendent  à  rendre  impopulaire  la 
taxe  sur  les  maisons  et  les  fenêtres.  Si  sa  répartition  était 
moins  injuste ,  les  griefs  qu'on  élève  contre  elle  tomberaient 
d'eux-mêmes.  On  a  dit  que  c'est  un  impôt  sur  l'air  et  la 
lumière-,  qu'il  détruit  la  santé  du  peuple  en  le  forçant  à 
habiter  des  rues  sales  et  mal  aérées;  qu'il  nuit  à  l'agran- 
dissement et  à  l'embellissement  des  villes,  et  qu'il  réunit 
ainsi  le  double  inconvénient  de  compromettre  le  bien-être 
physique  du  peuple ,  et  de  paralyser  son  industrie.  En 
quittant  ces  immenses  rues  où  s'étale  la  pompe  du  luxe  , 
parcourez  ensuite  ces  petits  passages,  ces  sombres  allées  , 
ces  étroites  ruelles  où  la  lumière  du  jour  ne  plonge  jamais, 
et  voyez  cette  population  luive  ,  pâle  et  étiolée  sortant  de 


DE  L  IMPOT  EN   ANGLETERHE.  2o5 

ses  demeures  enfumées,  qui  se  traîne  à  peine  plutôt 
qu'elle  ne  marche  ;  alors  vous  serez  convaincus  des  dé- 
plorables efifets  de  celte  loi  aussi  barbare  qu'impolilique. 
En  faisant  porter  l'impôt  dans  une  juste  proportion  sur 
toutes  les  propriétés ,  non  pas  selon  leur  valeur  fictive , 
mais  selon  leur  valeur  réelle ,  on  affranchirait  les  indus- 
triels et  les  classes  inférieures  d'un  fardeau  qui  pèse  tout 
entier  sur  eux.  L'industrie  suivrait  librement  son  essor, 
et  chacun  acquitterait  sans  regret  une  taxe  à  laquelle  du 
moins  on  ne  peut  refuser  un  mérite  ,  celui  de  ne  point 
donner  prise  à  l'arbitraire  ni  à  la  déception. 

Taxes  sur  les  denrées  de  première  nécessité.  —  Nous 
avons  compris  sous  cette  dénomination,  non  seulement 
les  objets  indispensables  à  la  vie ,  mais  encore  divers  au- 
tres dont  le  peuple  se  plaît  à  faire  usage ,  soit  par  suite 
d'une  longue  habitude,  soit  à  cause  de  quelques  circon- 
stances climatériques.  Dans  les  5o, 000,000  liv.  st.  dont  se 
compose  le  revenu  public  de  la  Grande-Bretagne,  cet  article 
figure  pour  20.000,000,  c'est-à-dire  pour  près  de  moitié. 
C'est  là  un  des  torts  les  plus  graves  qu'on  puisse  reprocher 
au  svstème  actuel  :  c'est  un  des  abus  auxquels  il  importe  le 
plus  de  remédier.  Nous  l'avons  dit  :  rien  ne  conduit  à  la 
démoralisation  comme  la  misère  ;  et  la  démoralisation  est 
l'ennemi  le  plus  dangereux  que  les  gouvernemens  aient  à 
redouter.  Ces  considérations  sont  par  elles-mêmes  de  la  plus 
haute  importance  \  mais  elles  sont  corroborées  par  d'autres 
considérations  financières  qui  s'y  rattachent.  L'impôt  sur  les 
denrées  de  première  nécessité,  du  moins  sur  celles  qui  sont 
produites  par  notre  sol  ,  a  pour  l'agriculture  et  pour  lin- 
dustrie  les  inconvéniens  les  plus  graves.  Nous  prendrons 
pour  exemple  la  taxe  établie  sur  la  fabrication  de  la  drèche. 

Il  est  constant  que  le  moral  d'un  peuple  a  pour  prin- 


206  DE  L  IMPOT  EN  ANGLETEP.RE. 

cipe  l'action  du  climat  sous  lequel  il  \it  et  l'influence 
de  son  régime  habituel.  Il  est  aisé  de  se  convaincre  de 
la  justesse  de  cette  doctrine,  en  mcltanl  en  parallèle  quel- 
ques nations  dont  le  caractère  est  diamétralement  op- 
posé ;  les  Anglais  par  exemple  avec  les  Irlandais,  les  Al- 
lemands avec  les  Français  ,  et  les  Hollandais  avec  les 
Portugais.  L'Angleterre  ,  TAllemagne  et  la  Hollande  con- 
somment à  elles  trois  une  quantité  de  bière  plus  considé- 
rable que  le  reste  de  l'Europe.  En  Irlande  ,  en  France 
et  en  Portugal,  au  contraire,  toutes  les  classes  font  un 
usage  fréquent  de  spiritueux  ou  de  vins  légers.  Les  peu- 
ples des  trois  premiers  pays  sont  renommés  pour  leur 
patience  dans  le  travail  et  leur  persévérance  dans  leurs  en- 
treprises ]  ils  sont  en  général  d'un  tempérament  robuste 
et  flegmatique,  d'un  caractère  généreux  et  franc  jusqu'à 
la  rudesse  -,  tels  étaient  autrefois  ces  hiaxes  yeomen  tant 
célébrés  dans  noire  histoire.  Les  trois  autres  peuples  se 
font  remarquer  par  leur  promptitude  dans  le  conseil  et 
leur  rapidité  dans  l'exécution.  Ils  ont  le  caractère  pétulant 
et  le  tempérament  sanguin  ,  mais  ils  manquent  de  fermeté 
dans  les  revers.  Ils  nous  serait  facile  de  démontrer  que  le 
genre  de  boisson  en  usage  dans  chacun  des  pays  dont  nous 
venons  de  parler  influe  puissamment  sur  le  caractère  et 
le  phvslque  de  ses  habilans.  iNlais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu-, 
nous  nous  bornerons  à  dire  que  la  bière  de  bonne  qua- 
lité ,  prise  avec  modération,  est  une  des  liqueurs  les  plus 
saines  qu'on  puisse  adopter.  Le  principe  sucré  de  l'orge, 
combiné  avec  lamertumc  du  houblon  ,  la  rend  à  la  fois 
nutritive  et  tonique.  Ainsi  le  fisc,  en  gênant  pas  ses  exac- 
tions la  consommation  de  la  bière ,  fait  un  tort  incalcu- 
lable à  la  santé  et  au  moral  du  peuple. 

L'usage  de  la  bière  remonte  aux  tems  les  plus  reculés 


DE  L  J.MPOT  EN   ANGLETEnnE.  O.O'J 

de  la  monarchie  an{;;laise.  Mais  la  taxe  qui  pèse  sur  sa 
consommalion  ne  claie  que  do  cent  cinquante  ans  envi- 
ron \  el  depuis  celle  époque  la  consommation  a  été,  non 
pas  slalionnaire  ,  m<?is  rétrograde.  L'impôt  sur  la  drèclie 
fut  établi  sous  le  règne  de  Guillaume  III.  Il  était  d'abord 
de  6  d.  (60  c.)  par  boisseau  ou  de  4  schell.  (5  fr.)  par 
quarler  ;  en  1787,  on  Téleva  à  loschell.  6  d.  (i3  fr.  10  c.) 
parquarter-,  en  1791,  à  19  schell.  6  d.  (24  fr.  60  c.);  en 
1802,  à  18  schell.  8  d.  (22  fr.  90  c.)  5  et  en  i8o4  à  38 
schell.  8  d.  (48  fr.  3o  c.) 

Voyons  quelles  ont  été  les  conséquences  de  cet  accrois- 
sement successif  de  l'impôt. 

Dans  les  dix  années  qui  se  terminèrent  à  1793,  la  con- 
sommation de  la  drèche  en  Angleterre  et  dans  le  pays  de 
Galles  avait  été  de 3^542, 000  quarlers. 

Dans  les  dix  années  se  terminant 
à  1823,  elle  a  été  de 3,182,776 

Différence    en    moins    dans    la 
consommation 359,224 

Et  cependant  à  la  première  époque,  la  population  dupays 
n'était  que  de  5,5oo,ooo  habitans,  tandis  qu'à  la  seconde 
elle  s'élevait  à  12,000,000.  Ainsi  en  1723,  on  consom- 
mait annuellement  4 1  gallons  de  bière  par  tête  5  et  en  1 823, 
on  en  a  consommé  16  seulement  j  différence  25  gallons. 
Les  effets  de  cette  taxe  anti-nationale  ont  agi  sur  f  Ecosse 
d'une  manière  aussi  funeste.  En  1802,  époque  où  la  taxe 
n'était  que  de  7  d.  (70  c.)  par  boisseau,  la  consommation  de 
la  drèche  s  élevait  à  2,014, 526  boisseaux.  En  i82i,la  taxe 
ayant  été  portée  à  3  schell.  6  d.  (4  fr.  35)  j  la  consommation 
se  réduisit  à  1,182,208  boisseaux;  différence  en  plus  dans 
la  taxe,  2  schell.  1 1  d.;  différence  en  moins  dans  le  nom- 
bre de  boisseaux  consommés,  832, 38i.  Les  résultats  de  la 
taxe  sont  encore  plus  déplorables  en  Irlande.  De  1795  à 


20 8  I>E  l'impôt  KN  A^GLETERÏlE. 

1821 5  la  consommation   de  la   drèche  a  été  réduite  de 
1,284)000  boisseaux  à  173,000  (i)  ! 

Mais,  quelque  onéreux  que  soit  cet  impôt,  la  manière  dont 
on  le  perçoit,  le  rend  encore  plus  vexaloire.  Les  règlemens 
de  l'excise  veulent  que  l'orge  soit  répandu  sur  le  plancher 
d'une  certaine  manière-,  qu'on  le  tienne  dans  un  endroit 
humide,  et  qu'on  Ten  retire  à  un  tems  donné.  Ces  res- 
trictions qu'on  applique  indistinctement  à  toutes  les  qua- 
lités de  grain  deviennent  nuisibles  en  certaines  circon- 
stances, et  causent  ainsi  aux  propriétaires  un  préjudice 
qu'il  n'était  point  dans  l'intention  du  législateur  de  leur 
imposer. 

A  tous  ces  griefs  ajoutons-en  un  autre  non  moins  grave. 
La  répartition  de  la  taxe  n'est  point  équitable  et  ne  peut  pas 
l'être.  Les  comtés  les  plus  pauvres,  c'est-à-dire  ceux  dont 
le  sol  est  sablonneux  et  par  conséquent  d'une  qualité  in- 
férieure, supportent  presque  seuls  le  poids  de  l'impôt.  En 
eÊfet,  c'est  en  général  dans  les  terres  légères  et  sablonneu- 
ses qu'on  sème  l'orge  -,  et  on  sait  que  ce  genre  de  culture 

Note  du  Tr.  L'auteur  anglais  a  négligé  de  dire  que  le  droit  sur  la 
drèche  ayant   été  réduit  au  mois  de  février  1822,  à  2  schell.  6  don. 
(3  fr.  10  c.)  par  boisseau,  ou  20  schell.  (24  fr.  80  c.)  par  quarter,  la 
consommation  avait  considérablement  augmenté,  et  par  suite  le  mon- 
tant total  des  perceptions.    C'est  une  omission  grave  et  que  nous  re- 
levons avec  d'autant  plus  d'empressement  qu'en  France  des  hommes 
d'un  talent  distingué  cherchent  à  démontrer  que  l'abaissement  des 
droits  sur  les  objets  de  consommation  générale  ne  détermine  pas  une 
augmentation  sensible  dans  la  demande  ,  et  que  cette  sage  mesure  ne 
tourne  pas  au  profit  du  trésor.  Les  droits  sur  la  drèche  qui,  en  1821, 
ne  montaient  qu'à  3, 060, 000  liv.  st.    (84,000,000  fr.)  s'élevèrent  en 
1822,  par  suite  de  la  diminution  de   la  taxe,  à  5,918,000  liv.  st. 
(97,960,000  fr.)  ;  c'est-à-dire  à  i5, 000, 000  fr.  de  plus  qu'en  1821. 
-  L'impôt  sur  la  drèche,  en  i85i,  a  produit  4»359,ooo  liv.  st.;  c'est-à- 
dire  25,000,000  fr.  de  plus  qu'il  y  a  dix  ans. 


DE   L  IMPOT   EN  AAGLIiTEllUE.  209 

demande  beaucoup  de  soins  et  de  frais.  Ainsi  la  taxe  sur  la 
drèche,  en  restreignant  la  eonsommalion  de  l'orge,  frappe 
d'une  ruine  certaine  les  propriétaires  des  terrains  miiigrcs, 
d'autant  plus  qu'ils  ont  été  obligés  de  faire  des  dépenses 
considérables  pour  les  mettre  en  rapport. 

Tout  se  réunit  donc  [lour  solliciter  la  suppression  de 
cet  impôt  :  les  véritables  intérêts  financiers  du  royaume', 
ceux  des  classes  moyennes  de  la  société  ,  et  la  santé 
ainsi  que  le  moral  des  classes  pauvres.  Depuis  que  le  prix 
de  la  bière  a  augmenté,  le  peuple  s'est  adonné  à  l'usage 
des  spiritueux  ;  dans  les  campagnes  ,  le  journalier  ne  s'as- 
sied plus  à  la  table  frugale  du  maître  de  la  ferme  ^  la  néces- 
sité et  l'babitude  Tentrainent  au  cabaret.  Sans  amis  qui 
l'aident  de  leurs  conseils,  il  liante  les  désœuvrés  et  les  pa- 
resseux dont  il  adopte  bientôt  les  mauvaises  babitudes,  et 
dans  une  nuit  de  débaucbe  .  le  gain  d'une  semaine  de 
travail  a  bientôt  disparu.  Il  n'en  était  pas  ainsi  quand  le 
fermier  (idsait  lui-même  sa  drèche ,  brassait  sa  bière  et 
nourrissait  ses  domestiques.  Chacun  d'eux  voyait  en  lui 
un  ami,  un  père,  et  se  faisait  un  honneur  de  vieillir  sous 
le  toit  qui  l'avait  vu  naitre. 

Nous  ne  saurions  trop  le  répéter ,  de  toutes  les  taxes  sur 
les  objets  de  première  nécessité,  celle  sur  la  drèche  est, 
selon  nous,  la  plus  funeste.  C'est  elle  qui  a  introduit  dans 
notre  pavs  le  goût  des  liqueurs  fortes,  fléau  dont  les  tristes 
effets  ne  se  font  déjà  que  trop  sentir,  et  qui  finira,  si  Ton 
n'y  apporte  de  prompts  remèdes,  par  être  la  source  de 
maux  incalculables. 

Nous  ne  serons  pas  aussi  sévères  à  l'égard  des  autres 
objets  compris  dans  ce  chapitre.  Le  pauvre  ,  comme  le 
riche  ,  a  des  obligations  à  remplir  envers  la  société.  Son 
industrie  et  son  travail  forment  son  seul  capital,  il  est  vrai  -, 
mais  il  ne  doit  pas  moins  concourir  à  supporter  les  cbar- 

VII.  14 


aïO  DE   L  niPOT  EN  ANGLETERRE. 

ges  de  l'état  qui  lui  en  assure  le  libre  exercice.  Mais  si  la 
classe  pauvre  n'est  pas  fondée  à  réclamer  pour  elle  une 
exemption  des  charges  publiques  ,  il  est  encore  moins 
juste  de  lui  en  fliire  supporter  plus  que  sa  part,  et  c'est  ce 
qui  a  lieu  maintenant.  Nous  appelons  surtout  l'attention 
des  législateurs  sur  ce  point  ;  qu'ils  se  hùlent  de  supprimer 
CCS  taxes  qui  peuvent  avoir  une  influence  pernicieuse  sur 
la  santé  du  peuple  ;  et  qu'ils  modifient  celles  qui  tendent 
à  le  priver  de  délassemens  agréables  ou  salutaires.  On 
ne  doit  pas  craindre  de  perdre  quelques  millions  :  les 
moyens  ne  manqueront  pas  pour  remplir  le  vide  ;  il  faut 
avant  tout  être  bien  convaincu  d'une  chose ,  c'est  que 
de  tous  les  ennemis  qui  menacent  une  nation,  les  plus  re- 
doutables sont  la  misère  et  la  corruption. 

De  l impôt  sur  les  matières  premières.  — Le  chiffre  de 
l'impôt  prélevé  sur  les  matières  premières ,  qui  servent 
à  alimenter,  soit  les  manufactures  ,  soit  les  divers  ateliers 
de  construction ,  s'est  élevé  dans  les  dernières  années  à 
6,000,000  st.  environ.  Cet  impôt  ne  pèse  pas  sur  la  classe 
pauvre  d'une  manière  aussi  directe  que  celui  sur  les  den- 
rées de  première  nécessité  ,  cependant  les  conséquences 
en  sont  funestes  pour  la  fortune  publique ,  car  il  nuit 
essentiellement  à  la  circulation  des  capitaux.  Plus  un  pays 
manufacturier  peut  se  procurer  à  bon  marché  des  ma- 
tières premières,  plus  la  somme  de  capitaux  quil  consacre 
à  leur  achat  est  considérable.  La  taxe  imposée  sur  les 
matières  premières  ,  en  haussant  leur  prix ,  doit  donc 
influer  d'une  manière  sensible  sur  la  richesse  des  pays 
industrieux  ,  puisque  l'extension  des  manufactures  dé- 
pend de  la  quantité  de  matières  premières  achetées. 
Cette  diminution  dans  le  mouvement  du  capital  est  une 
perte  pour  la  fortune  publique.  L'impôt  sur  les  ma- 
tières premières  a  encore  un  inconvénient  fort  grave  i 


DE  t  IMPOT  EN   ANGLETERRE.  21  i 

il  compromet  la  prospérité  de  nos  e.xporlatioiis  en  aug- 
mentant le  prix  de  la  main-d'œuvre  j  il  ôle  à  nos  fa- 
bricans  les  moyens  de  lutter  avec  avantage  contre  la 
concurrence  étrangère.  Toutes  les  personnes  qui  sont 
initiées  dans  les  secrets  du  haut  commerce  savent  com- 
bien une  légère  différence  dans  les  prix  influe  quelque- 
fois sur  une  opération  commerciale.  Quand  les  impôts 
sur  les  matières  premières  n'augmenteraient  que  de  deux 
à  trois  pour  cent  le  prix  de  fabrication  de  nos  produits  , 
c'en  est  souvent  assez  pour  faire  donner  la  préférence  aux 
produits  d'une  autre  nation.  L'industrie  a  fait,  en  Europe, 
depuis  quelques  années,  des  progrès  considérables  ^  ne 
nous  reposons  pas  aveuglément  sur  notre  suprématie  com- 
merciale. Nous  avons  devant  les  yeux  l'exemple  de  la  Hol- 
lande. Elle  aussi  a  ruiné  son  industrie  à  force  de  la  pres- 
surer :  elle  a  tué  sa  poule  aux  œufs  dor. 

De  Vinipôt  sur  les  manufactures.  — Nous  ferons  à  l'é- 
gard de  cet  impôt,  qui,  du  reste,  n'entre  que  pour  deux  mil- 
lions environ  dans  la  composition  du  revenu  public,  les 
mêmes  objections  que  pour  celui  sur  les  matières  premières. 
La  consommation  de  tous  les  articles  fabriqués  en  général 
dépend  du  prix  auquel  ils  sont  livrés  \  ainsi  toute  taxe  qui 
a  pour  effet  d'élever  ce  prix  porte  par  là  même  un  coup 
funeste  à  l'industrie ,  en  restreignant  le  placement  de  ses 
produits.  Nous  allons  donner  une  idée  delà  manière  dont 
rétablissement  de  cette  branche  du  revenu  public  a  réagi 
sur  quelques  produits  de  nos  fabriques.  Dansfintervalle  de 
1793  à  1828  ,  les  droits  sur  les  glaces  et  cristaux  ont 
été  augmentés  de  cinq  sixièmes  :  qu'en  est-il  résulté  ? 
Dans  les  cinq  années  de  1789  à  1798,  la  consommation 
des  marchandises  de  celle  nature  avait  été  de  190,000 
quintaux^  dans  les  cinq  années  de  1821  à  1825,  elle  a 
i\A  ïéduile  k  iôSjQoo  quintaux  \  diffëreuçç  ^normç  ^ 


2lft  DE  L  IMPOT  EW  AJ\GLET£«.RE. 

si  Ton  considère  rau{^menlalion  survenue  dans  la  popula- 
tion et  dans  les  forlunes.  Les  proportions  ont  été  les  mêmes 
dans  les  autres  branches  d'industrie  dont  les  produits  ont 
été  frappés  d'une  semblable  augmentation  de  droits. 

Si  la  législature  ne  croit  pas  devoir  supprimer  ces 
taxes,  que  du  moins  elle  les  allège,  et  leur  otc  ainsi  une 
partie  do  leur  influence  désastreuse  :  qu  elle  distingue  sur- 
tout les  arlicles  pour  lesquels  une  taxe  est  une  espèce  de 
prohibition.  En  vain  dira-t-on  que  les  droits  prélevés  sont 
remboursés  aux  fabricans  lors  de  Vexportation  de  leurs 
liroduils  j  cette  restitution  est  elle-même  un  inconvénient 
qui  milite  contre  l'impôt.  Il  est  certain  en  effet  que  de  celte 
manière  les  frais  de  perception  se  trouvent  doublés  par 
ceux   que  le  remboursement  nécessite. 

De  l'impôt  sur  les  objets  de  luxe  importés.  —  De  toutes 
les  branches  de  Timpot,  aucune  n  est  plus  en  harmonie  que 
celle-ci  avec  les  principes  de  l'équité.  Ces  objets  sont  pres- 
que entièrement  em.ployés  par  les  riches  ^  et  si  les  classes 
pauvres  en  fout  usage,  c'est  dans  une  proportion  très-faible. 
Ils  n'ont  qu'une  influence  très-secondaire  sur  l'industrie 
nationale  \  et  s'ils  étaient  maintenus  dans  des  limites  conve- 
nables, il  serait  injuste  d'élever  la  moindre  réclamation  à 
leur  égard.  Mais  comme  jusqu'à  présent  ils  ont  été 
portés  à  un  taux  excessif,  loin  d'être  utiles  à  l'état,  ils  lui 
deviennent  funestes,  en  donnant  naissance  à  la  contre- 
bande. Il  n'est  personne  qui  ne  sache  avec  quelle  activité 
elle  s'exerce  sur  toute  f étendue  de  nos  côtes,  et  quels 
frais  énormes  le  gouvernement  est  obligé  de  faire  pour 
la  réprimer.  Un  rapport  présenté  dernièrement  au  chan- 
celier de  l'échiquier  évaluait  ces  frais  à  un  million  ster- 
ling- par  an.  Comme  la  contrebande  n'est  avantageuse 
pour  ceux  qui  Texercent  que  par  l'élévation  des  droits^ 
comme  il  est  prouvé  que  tous  les  efforts  du  gouverne- 


DE  L  IMPOT  EN  ANGLETERRE.  21  j 

ment  sont  et  seront  toujours  iinpuissans  pour  la  réprimer, 
il  n'est  qu'un  seul  moyen  d'y  mcllrc  un  terme  *,  c'est  de 
réduire  les  droits. 

La  réduction  des  droits  sur  certains  objets  de  luxe,  no- 
tamment sur  les  vins  deFrance,  et  sur  quelques  autres  pro- 
ductions de  ce  pays  ,  ne  peut  manquer  d'avoir  les  résultats 
les  plus  avantageux.  Des  relations  libres  et  fréquentes  avec 
la  France  seront  pour  l'Angleterre  une  source  de  prospérité  ^ 
ces  deux  nations,  par  leur  position  géographique  et  la  na- 
ture de  leur  sol ,  semblent  destinées  à  vivre  de  l'échange 
du   leurs  produits.   Placées  toutes  deux  à  la  tète  de  la 
civilisation,  séparées  seulement  l'une  de  l'autre  par  un 
bras  de  mer,  elles  réunissent  les  dons  les  plus  divers  et  les 
plus  précieux  de  la  nature.  Si  Tune  étale  les  richesses  de 
l'industrie  et  les  merveilles  des  arts  mécaniques ,  lautrc 
s'enorgueillit  de  la  fertilité  de  son  sol  et  de  la  variété  de 
ses   productions  naturelles.  Aussi,   avons-nous    toujours 
imputé  à   une  politique  mal  habile  toutes  ces  taxes  exa- 
gérées que  ces  deux  états  ont  tour  à  tour  fait  peser  sur 
leurs  produits  respectifs.  Si  depuis  que  ce  funeste  système 
de  droits  prolecteurs  a  prévalu  ,  on  supputait  tout  ce  qu'il 
en  a  coûté  aux  deux  nations ,  on  serait  convaincu  que 
c'est  par  la  plus  amère  des  dérisions  qu'on  les  a  décorés 
d'un  titre  aussi  mensonger.  Colbert  sobstina  à  faire  de  la 
France    un  pays  manufacturier  ,    et  crut  qu'il  suffisait, 
pour  la  forcer  à  produire  ,  de  prohiber  l'entrée  de  tous 
les  produits  des  fabriques  étrangères.  Pendant  quelques 
instans  les  manufactures  prirent  un  essor  factice-,  mais 
La  France  ne  tarda  pas  h  se  ressentir  des  funestes  effets 
de  ce  nouveau  système.  Elle  vit  doubler  et  tripler  le  prix 
de  tousses  objets  de  consommation,  sans  que  l'état  de  ses 
fabriques  en  fût  plus  prospère.  La  Hollande,  usant  de  re- 
présailles j  prohiba  bientôt  les  produits  de  lu  France  j  et; 


21  4  DE  l'impôt  en  AKGLETERHE. 

celle  lutte  commerciale  ne  fut  pas  plus  heureuse  pour  elle 
que  pour  sa  rivale. 

L'Angleterre  entra  à  son  tour  dans  le  système  des  pro- 
liibilions,  et  laissa  loin  derrière  elle  tous  les  peuples  qui 
l'avaient  devancée  dans  cette  voie,  et  aujourdhui encore  ce 
n'est  qu'à  grand'peine  qu'elle  abandonne  un  système  si  vi- 
cieux. Nous  faisons  des  vœux  sincères  pour  que  les  gouver- 
nemens  des  divers  états  de  l'Europe  et  du  Nouveau-Monde, 
adoptant  enfin  une  politique  plus  large  et  des  vues  plus 
g^Micreuses,  renoncent  au  prélèvement  de  droits  évidem- 
ment contraires  au  bien-être  des  peuples.  En  donnant  à 
chaque  contrée  une  température  et  des  productions  diffé- 
rentes ,  la  nature  a  voulu  que  toutes  se  fussent  en  aide  les 
unes  aux  autres.  Otons  les  entraves  qui  gênent  l'industrie, 
et  nous  la  verrons  bientôt,  dans  chaque  pays,  sexercer  sur 
les  objets  pour  lesquels  la  nature  du  sol  ou  le  génie  national 
lui  assurent  une  incontestable  supériorité. 

Mais  nous  ne  savons  que  trop  avec  quelle  défaveur 
le  pouvoir  accueille  toutes  les  propositions  qui  tendent  à 
réduire  limpùt.  Il  a  pour  chacune  d'elles  une  réponse 
banale  toujours  prèle  :  a  Les  circonstances  actuelles 
s'opposent  à  toute  espèce  de  réduction.  »  Cette  fin  gé- 
nérale de  non-recevoir  est  commode  en  ce  qu'elle  dis- 
pense de  statuer  sur  le  mérite  des  propositions  ^  mais 
elle  est  fondée  sur  un  raisonnement  faux.  Elle  tendrait  à 
faire  supposer  que  toute  réduction  a  pour  résultat  d'ame- 
ner une  diminution  dans  les  produits  des  taxes,  tandis 
que  c'est  précisément  le  contraire  qui  a  lieu.  Un  article 
soumis  à  des  droits  immodérés  ne  peut  être  consommé 
que  par  la  classe  riche,  et,  par  conséquent,  la  consom- 
mation doit  toujours  en  être  extrêmement  restreinte.  Si  l'on 
diminuait  ces  droits,  de  manière  à  rendre  le  même  article 
accessible  aux  classes  moyennes  de  la  population ,  la  con- 


DE  l'oIPOT  en  ANGLETERRE,  SI  5 

sommation  en  augmenterait  dans  une  proportion  égale  au 
nombre  des  consommateurs  j  et  nul  doute  que  les  droits 
à  prélever  sur  la  consommation  ainsi  étendue  n'offris- 
sent une  augmentation  sensible  sur  ceux  qui  frappaient 
la  consommation  restreinte  à  une  classe  privilégiée.  Ce 
que  nous  avançons  n'est  point  une  vaine  spéculation.  Des 
expériences  réitérées  en  ont  démontré  la  vérité. 

En  1745  ,  on  réduisit  le  droit  sur  le  thé  de  4  scliell.  la 
livre  à  i  sch.  Quel  fut  le  résultat  de  la  réduction  ?  Dans  les 
trois  années  antérieures  à  174^  ,  le  produit  des  droits  sur 
le  thé  avait  été  de  444^6^9  li'^'-  st.  \  dans  les  trois  années 
antérieures  à  1749  j  il  s'éleva  à  804,791  liv.  st.  Les  droits 
sur  cette  denrée  furent  ensuite  augmentés  successivement 
jusqu'en  1784,  époque  où  ils  atteignirent  le  taux  de 
119  p.  y^-,  puis  cette  année-là  même  ,  on  les  réduisit  su- 
bitement à  12  p.  °/o«  Le  produit  de  ces  droits  eut  dû  di- 
minuer alors  dans  la  proportion  de  119  à  12,  c'est-à-dire 
tomber  de  700,000  liv.  st  à  78,000  environ.  Mais  la  con- 
sommation du  thé ,  qui ,  dans  les  trois  années  antérieures 
à  1784,  avait  été,  année  courante  ,  de  17,200,000  livres 
pesant,  s'éleva,  dans  les  trois  années  antérieures  à  1788  , 
à  48,164,000  livres  pesant  :  de  sorte  que  le  produit  des 
droits  ne  diminua  que  dans  la  proportion  de  3  à  i  ,  c'est- 
à-dire  de  la  somme  de  700,000  livres  sterl.  à  celle  de 
240,000  liv.  st. 

En  1808,  les  droits  sur  le  café  étaient  de  2  schell.  la 
livre  ^  en  1826,  on  les  réduisit  à  6  pences  la  livre.  De 
l'une  à  l'autre  de  ces  deux  époques,  la  consommation  s'est 
élevée  de  4,000,000  de  livres  à  14,000,000;  et  le  pro- 
duit des  droits  ,  qui,  en  1808,  n'était  que  de  1 44?  000  li- 
vres st.,  s'est  élevé,  en  1829,  à  485, 000  liv.  st. 

On  réduisit,  en  1823  ,  le  droit  sur  les  esprits  fabriqués 
en  Irlande,  de  5  schell,  6  pences  à  2  schell.  Le  nombre. 


^iG  DE  l'impôt  en  ANGLETEI\r.E. 

dos  (gallons  d'esprits  qui  avaient  acquitté  les  droits  en  1822 
nétait  que  de  2,000.000  :  il  fut  de  10,000,000  en  1824  j 
et  le  produit  de  ces  droits,  qui,  en  1822,  avait  été  de 
100,000  liv.  st.,  s'est  élevé,  en  1828,  à  1,400,000  liv.  st. 
Oa  opéra,  à  la  même  époque,  une  réduction  semblable  sur 
les  esprits  fabriqués  en  Ecosse.  La  même  augmentation 
s'est  fait  sentir  dans  la  consommation  des  produits  et  dans 
la  perception  des  droits  du  fisc. 

En  1827  ,  on  réduisit  le  droit  sur  les  esprits  fabriqués 
en  Angleterre,  de  12  scbell.  à  7  scbell.  Du  moment  où 
cette  réduction  a  eu  lieu ,  la  consommation  annuelle ,  qui 
jusque-là  n'avait  été  que  de  3,5oo,ooo  gallons  par  année, 
s'est  élevée,  année  courante,  à  7,700,000  gallons,  et  les 
produits  des  droits  ont  monté  de  2,3oo,ooo  liv.  slerl.  à 
2,700,000  liv.  st. 

En  1825  ,  on  réduisit  les  droits  sur  les  vins  français  de 
II  scbell.  5  pences  par  gallon  à  6  scbell.  Au  lieu  de 
t83.ooo  gallons  qu'on  avait  importés,  année  courante, 
dans  les  trois  années  antérieures  à  1825,  on  en  importa 
382,000  dans  les  trois  années  antérieures  à  1829-,  et  les 
droits  ont  monté  de  106,000  liv.  st.  à  ii5,ooo  liv.  st. 
Ainsi  le  droit  réduit  <à  6  scbell.  a  px'oduit  9,000  liv.  st.  de 
plus  que  lorsqu'il  était  de  11  scbell.  5  pences  par  gallon. 
De  tous  ces  faits,  on  a  le  droit  de  conclure  que  lors- 
qu'un impôt  est  porté  à  un  taux  exorbitant,  sa  réduction  , 
loin  d'amener  une  diminution  dans  les  recettes ,  peut 
tendre  à  les  augmenter.  Il  est  démontré  que  le  vide  pro- 
duit momentanément  dans  le  trésor  par  la  suppression  ou 
la  réduction  de  certaines  taxes,  serait  rempli  par  l'accrois- 
sement progressif  du  produit  des  autres  taxes.  Toutefois, 
il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  ces  résultats  ne  peuvent 
être  immédiats.  Quelques  années  s'écouleraient  sans  doute 
avant  que  l'effet  des  réducliqns  proposées  put   se  fairQ 


DE  L'IMPOT  EN  ANGLETERPvE.  'îl'] 

sentir.  Il  serait  donc  imprudent  de  se  reposer  sur  elles 
seules  du  soin  de  combler  le  déficit  du  trésor.  Lors- 
qu'on s'occupe  d'améliorations  en  fait  de  finances,  il 
faut  bien  se  pénétrer  avant  tout  d'un  principe  :  c'est  que 
le  service  du  trésor  doit  toujours  être  assuré.  Il  sera  donc 
indispensable,  tout  en  satisfaisant  au  vœu  général  par  la 
suppression  et  la  réduction  de  certains  impôts,  d'en  éta- 
blir de  nouveaux  fondés  sur  la  raison  et  la  justice,  qui 
assurent  au  trésor  des  ressources  proportionnées  aux  be- 
soins du  service. 

Onsest  beaucoup  occupé  depuis  quelque  tems  du  cboix 
d'un  impôt  dont  le  produit  pût  être  assez  considérable 
pour  permettre  des  réductions  sur  les  autres  impôts  exis- 
tans.  Les  bommes  modérés  de  toutes  les  opinions  s'ac- 
cordent à  dire  qu'une  taxe  sur  les  propriétés  serait  le 
meilleur  moyen  d'arriver  au  but  qu'on  se  propose.  Comme 
en  général  on  exagère  beaucoup  les  résultais  de  cette  taxe, 
nous  allons  ici  les  indiquer  :  en  i8i4,  lorsqu'elle  fut  fixée 
à  10  p.  o/o,  elle  produisit  14,000,000  liv.  st.  Depuis 
cette  époque ,  la  ricbesse  nationale  a  toujours  é'.é  en  aug- 
mentant j  à  la  vérité ,  les  fermages  ont  baissé  de  prix ,  mais 
plusieurs  circonstances  ont  contribué  à  accroître  le  revenu 
national.  Ainsi  les  loyers  d'un  grand  nombre  de  maisons 
construites  pendant  la  paix ,  ainsi  les  dividendes  des  ca- 
pitaux versés  dans  les  entreprises  de  canalisation  ,  dans  les 
chemins  de  fer,  etc.  ,  etc.  Ce  n'est  donc  point  exagérer 
que  d'évaluer  à  3, 000, 000  liv.  st.  le  produit  qu'on  en 
tirerait  en  la  fixant  à  i  1/2  ou  2  pour  cent.  Dans  un  ar- 
ticle spécial  nous  examinerons  celte  importante  question 
financière  ,  ainsi  que  celle  qui  se  rattache  à  la  contribution 
territoriale  proprement  dite. 

Les  partisans  de  lu  répartition  actuelle  de  l'impôt  sen- 
tent bien  que  la  taxe  sur  (a  propriété  est  le  levier  dont  on 


21  8  DE  L  IMPOT  EN  ANGLETETIRE. 

se  servira  lot  ou  lard  pour  renverser  leur  svslème.  Aussi 
cherchent-ils  à  accumuler  contre  elle  les  dilhcullés  et  les 
objections.  Voici  celles  qui ,  selon  eux  ,  s  opposent  le  plus 
puissamment  à  l'adoption  de  Timpôt  proposé. 

1°  Tout  changement  danslimpot  occasione,  disent-ils, 
de  graves  inconvéniens. 

2°  L'impôt  sur  la  propriété  n'aurait  pas  pour  résultat 
un  accroissement  dans  la  consommation ,  parce  que  la  classe 
riche,  dont  les  revenus  seraient  restreints,  diminuerait 
proportionnellement  sa  dépense. 

'd''  En  taxant  les  riches ,  on  oterait  le  travail  aux  pau- 
vres. 

4°  L'impôt  proposé  chasserait  du  pays  les  grandes  for- 
lunes. 

^°  Il  a  une  tendance  au  nivellement  des  propriétés. 

La  première  objection  ne  nous  parait  pas  sérieuse  ^  il 
est  incontestable  qu'on  ne  peut  passer  d  un  état  de  ma- 
laise à  un  meilleur,  sans  se  donner  un  peu  de  peine ,  et 
sans  faire  au  moins  quelques  efforts.  Mais  l'homme  sage 
sait  calculer  d'avance  sil  trouvera  dans  son  changement 
de  position  le  dédommagement  de  ces  efforts  et  de  cette 
peine. 

On  objecte  ensuite  que  le  changement  indiqué  ne 
produira  pas  un  accroissement  de  la  consommation, 
parce  que ,  dit-on ,  la  classe  riche ,  dont  les  revenus  se 
trouveront  restreints,  diminuera  proportionnellement  sa 
dépense.  Cet  argument  n'est  pas  même  spécieux;  qu'im- 
porte en  effet  que  1  accroissement  de  la  consommation 
provienne  du  fait  de  la  classe  riche  ou  de  la  classe  pauvre, 
pourvu  que  cet  accroissement  ait  lieu  ?  En  rendant 
plus  égale  la  consommation  de  chacun  des  membres  de 
la  société  ,  on  a  du  moins  rempli  le  vœu  de  la  raison  et 
de  la  justice. 


DE  L  IMPOT  EN  AXGLETEERE.  2ig 

C'est  aussi  sans  fondement  qu'on  prétend  qu'en  impo- 
sant de  nouvelles  taxes  sur  la  propriété  on  oterait  au  pau- 
vre ses  moyens  d'existence.  Il  nous  semble  qu'en  n'arra- 
chant point  aux  pauvres  ,  par  une  répartition  vicieuse  de 
l'impôt,  le  salaire  qu'ils  retirent  de  leur  travail ,  en  faisant 
contribuer  les  riches  dans  la  proportion  de  leur  fortune, 
en  laissant  en  un  mot  les  capitaux  dans  les  mains  de  leurs 
légitimes  propriétaires ,  les  dépenses  et  les  travaux  reste- 
raient dans  les  mêmes  proportions. 

La  quatrième  objection  a  quelque  chose  d'offensant 
pour  la  classe  riche,  et  nous  pensons  que  celle-ci  serait 
la  première  à  la  désavouer.  Quoi  !  dans  la  crainte  d'entrer 
pour  quelque  chose  dans  le  soulagement  des  classes  mal- 
heureuses,  les  capitalistes  émigreraient !  quoi!  ils  ne  con- 
sentiraient à  laisser  chez  nous  leurs  capitaux ,  qu'à  la 
charge  par  nous  d'acquitter  leurs  taxes  I  A  cette  condition, 
je  doute  que  le  marché  nous  offrit  de  l'avantage.  Mais 
qu'on  se  rassure  ,  les  capitalistes  n'émigreront  pas  5  les  ca- 
pitaux abondent  partout  où  l'industrie  leur  offre  des 
moyens  de  circulation.  Ce  n'est  point  en  favorisant  les  ef- 
forts du  commerce  et  en  le  débarrassant  de  ses  entraves, 
que  nous  bannirons  les  grandes  fortunes. 

Enfin  le  nivellement  des  propriétés  qu'on  affecte  de 
craindre  est  un  épouvantailqui  ne  peut  tromper  personne. 
Les  calculs  qui  serviraient  de  base  au  nouvel  impôt  sont 
connus  d'avance  ;  ces  calculs  seraient  d'ailleurs  discutés 
au  Parlement ,  et  rectifiés  dans  tout  ce  qu'ils  pourraient 
offrir  de  défectueux. 

Déjà  dans  des  momens  critiques, lorsque  l'Angleterre  sou- 
tenait dans  un  combat  à  mort  la  question  de  son  existence, 
la  taxe  sur  la  propriété,  en  alimentant  le  trésor  sans  obérer 
les  fortunes  privées,  a  soutenu  nos  armées  et  celles  de  nos 
alliés,"  et  a  déterminé  l'issue  de  la  lutte.  Qu'elle  soit  encore 


210  DE  L  IMPOT  EN  A^•GLETERÏÏE. 

une  fois  noire  arche  de  salut;  employons-la  comme  une 
ressource  précieuse  pour  sortir  de  nos  embarras  finan- 
ciers ;  puis  laissons-la  reposer  ensuite  dans  l'arsenal  de  nos 
lois  5  pour  l'en  retirer  encore  lorsque  de  nouveaux  dan- 
gers nous  y  obligeront. 

Si  pour  compléter  celte  réforme  financière,  on  sup- 
prime les  droits  protecteurs  et  los  monopoles,  toutes  les 
classes  de  la  société  subviendront  aux  charges  de  l'état  sans 
efforts ,  et  sans  s'imposer  de  privations.  Non  seulement  la 
suppression  de  ces  impots  débarrassera  le  peuple  d'au 
moins  20,000,000  liv.  st.,  mais  les  denrées  et  les  matiè- 
res propres  à  la  fabrication  diminueront  de  prix;  le  pro- 
duit des  capitaux  se  trouvera  augmenté;  l'agriculture, 
les  manufactures  et  le  commerce  avec  l'étranger  seront 
encourages  ;  la  fortune  publique  recevra  de  nouveaux 
accroissemens ,  et  nous  serons  enfin  sortis  sans  commotion 
de  nos  embarras  financiers. 

(  New  Montlily  Magazine.  ) 


^1, 


^^istoire. 


LES  PROTESTANS  DES  GEVENNES, 

t.N    1686   ET    E.\     l83o. 


Pendant  que  la  religion  calliolique  établissait  lente- 
ment sa  hiérarchie  dominatrice,  et  que,  remplaçant  la 
simplicité  primitive  de  la  foi  chrétienne  par  la  splendeur 
des  cérémonies  et  la  multitude  des  rites  ,  elle  jetait  sur 
les  peuples  ce  grand  réseau  ,  filet  immense ,  dont  quel- 
ques mailles  se  sont  à  peine  détachées  depuis  des  siècles: 
dans  quelques  coins  de  l'Europe  ,  sur  les  cimes  de  monta- 
gnes inconnues  ,  dans  les  vallées  solitaires  où  la  civilisa- 
lion  ne  pénétrait  pas  ,  ic  christianisme  vierge  des  pre- 
miers tems  se  conservait  intact.  C'étaient  de  pauvres  pa- 
ires, qui  avaient  reçu  par  hasard  du  moine  voyageur  le 
bienfait  de  Tévangile ,  et  chez  lesquels  ce  vieux  flambeau 
avait  brûlé  sans  interruption  ,  sans  augmenter  et  sans 
diminuer  d'intensité.  C'étaient  des  ouvriers  des  monta- 
gnes ,  ayant  peu  de  rapports  avec  les  villes  et  qui  n'avaient 
jamais  vu  une  cathédrale.  Telle  avait  été  la  religion  de 
saint  Jean  et  de  saint  Jacques  ^  telle  était  également  la 
rehgion  de  ces  hommes  simples.  Personne  ne  les  accusait 
d'hérésie,  car  on  ne  les  connaissait  pas.  Mais  dès  que 
quelques  fâcheuses  collisions  vinrent  révéler  l'existence 
d'une  peuplade  encore  attachée  à  la  foi  primitive ,  on  vit 
aussitôt  la  cour  de  Rome  foudroyer ,  lancer  ses  anathèmes  ; 


^22  LES  PROTESïANS  DES  CÉVENKES  , 

Bossuet  s'armer  de  sou  éloquence,  et  Louis  XIV  de  sou 
glaive. 

Qui  n'a  pas  entendu  parler  des  dragonades  des  Cé- 
vcnnes  -,  des  horribles  cruautés  que  Baville  ,  intendant 
du  Languedoc  ,  exerça  contre  ces  infortunés,  qui,  fidèles 
à  la  foi  de  leurs  pères  ,  ne  demandaient  que  la  permission 
de  prier  Dieu  eu  paix?  Cest  une  histoire  qui  n'a  ja- 
mais été  faite  comme  elle  devait  Tètre ,  et  qui  méritait 
qu'un  homme  éloquent  s'en  emparât.  Quelques  écrivains 
protestans ,  entre  autres  Missou ,  dans  son  Théâtre  sacré 
des  Cévennes ,  ont  emprunté  ,  pour  l'écrire  ,  le  stvle  pro- 
phétique des  Cévenols ,  leur  langage  fanatique  et  mysté- 
rieux j  ils  ont  adopté  leur  foi  aux  prodiges  ,  leur  enthou- 
siasme biblique.  D'un  autre  côté,  Brueys  ,  catholique  , 
l'auteur  du  Fanatisme  j^enouvelé ,  et  Fléchier ,  évéque 
de  jN'imes ,  ont  pallié  tous  les  torts  de  leur  parti ,  excusé 
tous  les  actes  datrocité  commis  par  les  hommes  de  la  croix 
blanche ,  et  prêté  des  couleurs  fausses  à  toute  celte  por- 
tion de  Ihisloire. 

Quel  drame  cependant  !  La  partie  la  plus  sauvage  de  la 
France  est  la  seule  qui  se  soulève  contre  la  brillante  tyran- 
nie de  Louis  XIV.  Tandis  que  le  reste  du  royaume  se  laisse 
éblouir  par  l'éclat  dont  s'entoure  le  grand  roi  \  tandis  que 
les  protestans  du  Nord  et  du  Midi  plient  sans  murmurer 
sous  sa  main  toute-puissante  -,  tandis  que  les  meilleurs  es- 
prits de  cette  grande  époque  :  Labruyère,  Arnauld,  Pas- 
cal, M"^  de  Sévigné,  Racine,  tous,  excepté  peut-être 
Molière  ,  partagent  la  fureur  générale  qu'inspirent  les 
hérétiques  -,  pendant  que  les  riches  se  convertissent  et 
mentent  à  leur  conscience ,  quelques  patres  à  demi  sau-^ 
vages  aiment  mieux  mourir  sur  la  roue  que  se  par- 
jurer; sans  armes,  sans  munitions,  sans  secours  d'aucune 
espèce ,  sans  éducation  militojve ,  traqués  et  poursuivis  d^ 


EN   1686  ET  EN   l83o.  223 

toules  paris ,  traités  comme  des  bélcs  fauves  ,  attaqués  par 
des  armées  considérables  que  commandent  des  maréchaux 
de  France  ,  ils  tiennent  ces  armées  en  échec ,  se  rendent 
maîtres  du  pays,  et  forcent  le  grand  monarque  à  traiter 
avec  eux  d'égal  à  égal. 

Ces  hommes,  comme  les  Puritains  de  Walter  Scott, 
dont  ils  reproduisent  n  exactement  la  grandeur  et  l'atro- 
cité ,  furent  barbares  ,  implacables.  Pouvait-il  en  être  au- 
trement ?  ils  n'avaient  de  chance  de  salut  que  dans  la  vic- 
toire :  on  ne  leur  faisait  pas  de  quartier.  Ceux  qui  ont 
parlé  avec  horreur  des  exécutions  sanglantes  qu'on  leur 
attribue  ne  rappellent  pas  les  nombreux  édits  qui  les  ré- 
duisirent au  désespoir  et  les  forcèrent  à  se  défendre.  Par 
l'cdit  de  1686,  tout  protestant  qui  essayait  de  sortir  du 
royaume  était  condamné  aux  galères  perpétuelles ,  ses  biens 
confisqués  ,  ses  enfans  et  sa  femme  détenus  à  perpétuité. 
Par  un  autre  édit  de  1699  ,  tout  nouveau  converti  était 
privé  pendant  trois  années  du  droit  de  disposer  de  ses 
biens  ,  sous  peine  de  confiscation.  En  1700  ,  il  fut  décrété 
que  si  un  malade  refusait  à  l'article  de  la  mort  les  sacre- 
mens  catholiques  ,  il  serait  condamné  ,  s'il  revenait  à 
la  vie,  aux  galères  perpétuelles 5  s'il  mourait,  son  ca- 
davre était  traîné  sur  la  claie  jusqu'à  la  voirie.  Long-tems 
la  résistance  des  protestans  des  Cévennes  fut  passive  5  ils 
se  laissèrent  emprisonner,  dépouiller,  sans  se  plaindre. 
Les  prisons  regorgeaient  5  des  milliers  de  flimilles  étaient 
ruinées.  Toutes  les  fois  qu'ils  s'assemblaient  dans  les 
champs  pour  célébrer  leur  service  divin  et  pour  répéter  des 
psaumes,  le  sabre  des  dragons  tombait  sur  eux.  Les  curés, 
qui  le  croirait  ?  se  signalaient  surtout  dans  ces  exécutions 
sanglantes-,  l'histoire  a  gardé  le  souvenir  d'un  abbé  du 
Cayla,  inspecteur  général  des  missions  des  Cévennes  j 
homme  qui  dépassait  en  cruauté  les  plus  affreux, sectateurs. 


224  ^^^   l^ROTESTAWS  DES  CÉVEWJNEb. 

(le  saint  Dominique.  Ce  prélie  impitoyable  inventait  des 
supplices  si  odieux,  que  Ton  a  peine  à  les  rapporter.  Long- 
tems  missionnaire  à  Siam ,  il  semblait  avoir  apporté  de  ce 
pays  sauvage  des  mœurs  et  des  babitudes  contraires  à  celles 
de  tous  les  pays  civilisés.  Dans  Tesperance  d'éteindre  le  pro- 
testantisme ,  tantôt  il  mettait  ses  victimes  aux  ceps,  instru- 
ment de  torture  qui  serrait  les  poings  et  les  jambes  des 
malbeureux,  de  manière  à  les  empécber  de  mareber  et 
d'agir  ;  tantôt  il  les  enfermait  dans  une  espèce  de  boite 
(jui,  tournant  sur  deux  pivots  et  cédant  à  une  impulsion 
rapide ,  otait  la  respiration  et  l'air  à  ceux  qui  s'y  trou- 
vaient renfermés.  Le  père  Louvreleul ,  bistorien  catbo- 
llque  ,  qui  ne  manque  jamais  d'accuser  les  protestans  et 
d'excuser  les  bommes  de  sa  religion ,  avoue  ces  borreurs 
que  toute  la  contrée  connaissait.  «  Quelquefois ,  dit-il , 
babbé  du  Cavla  se  servait  de  pincettes  rouges  pour  ar- 
racher aux  bommes  le  poil  de  la  barbe  ou  les  sourcils; 
quelquefois  il  plaçait  des  cbarbons  ardens  dans  leurs 
mains  et  les  pressait  violemment  jusqu  à  ce  que  les  char- 
bons s'éteignissent  d'eux-mêmes.  Souvent  il  s'amusait  à 
recouvrir  les  doigts  de  ses  prisonniers  avec  du  coton  imbibé 
d'huile,  qu'il  allumait  ensuite  et  qu'il  faisait  brûler  comme 
des  torches.  »  Le  même  auteur  parle  d'un  malheureux  en- 
fant protestant  qu'il  mutila  de  la  manière  la  plus  odieuse 
et  de  ses  propres  mains.  Confiscations,  mutilations,  mas- 
sacres, emprisonnemens,  se  succédaient  sans  relâche.  Alors 
du  fond  des  bois  et  des  cavernes  s'élèvent  des  cris  de 
vengeance  -,  les  ministres  protestans  rassemblent  autour 
d'eux,  au  péril  de  leur  vie  ,  tous  les  paysans  de  leur  reli- 
gion. Pour  la  première  fois  on  s'arme,  et  ces  malbeureux 
au  désespoir  se  précipitent  sur  leurs  bourreaux.  L'abbé  du 
Cayla  périt  dans  les  flammes.  La  description  de  sa  mort, 
donnée  par  des  témoins  oculaires  ,  est  quelque  chose  d'ef- 


EN   1686  ET  EN  l83o.'  225 

froyaLle.  A  chacun  des  coups  ([ui  lui  sont  portés,  les 
meurlriers  ajoutent  le  nom  et  les  litres  de  ceux  que  l'àbbé 
a  fait  périr. 

Il  faut  des  armes  aux  rebelles  ,  ils  sentent  qu'ils  se  s'ont 
trop  engages  pour  reculer,  ils  prévoient  toutes  les  consé- 
quences de  leur  action-,  le  fourreau  est  jeté ,  ils  s'emparent 
du  château  de  Ladevèze  et  des  armes  qu'ils  y  trouvent  : 
ces  premiers  succès  enflent  leur  courage ,  et  leurs  prédi- 
cateurs enthousiastes  n'oublient  rien  pour  les  exciter  au 
combat.  Ils  ont  des  songes  et  des  mouvemens  prophëù- 
ques  :  on  les  voit,  le  soir,  dans  les  granges  dévastées  et  in- 
cendiées ,  au  milieu  des  paysans  à  genoux  ,  raconter  les 
merveilles  que  Dieu  leur  a  fait  voir  dans  leurs  rêves.  Les 
écrivains  du  tems  nous  ont  conservé  quelques-uns  de  ces 
symboles  poétiques  ,  sauvages ,  grandioses  comme  ceux 
de  l'Apocalypse.  Bientôt  des  chefs  hardis  se  présentent, 
hommes  illétrés  et  fanatiques.  Ils  hasardent  tout,  car 
les  membres  de  leurs  compagnons  condamnés  au  sup- 
plice de  la  roue,  suspendus  au  gibet,  décapités  ou 
fusillés,  se  trouvent  sans  cesse  sur  leur  passage.  Laporte  , 
le  premier  de  ces  chefs  ,  est  suivi  de  son  neveu  Rolland, 
homme  plus  hardi  encore ,  qui  parlait  à  la  fois  aux  in- 
surgés eu  homme  de  guerre  et  en  homme  inspiré.  Le 
premier  soutint  le  courage  de  ses  troupes,  les  exhorta 
à  la  patience  ot  leur  fit  comj)rendre  les  immenses  ressources 
d'un  pays  montagneux,  qui  leur  offrait  partout  des  re- 
traites, où  l'eau  pure  des  ruisseaux  et  le  fruit  des  châ- 
taigners  pouvaient  suffire  à  l'existence  de  pauvres  paysans 
habitués  à  une  vie  grossière ,  où  les  armées  les  plus  aguer- 
ries ne  seraient  pas  de  force  contre  de  nombreuses  em- 
buscades bien  dirigées  ,  et  contre  une  bravoure  d'autant 
plus  terrible  qu'elle  avait  pour  mobile  le  désespoir. 

L'intendant  Baville  ,  homme   dur  et  opiniâtre,   avait 

VH.  l5 


226  ï-ES  protestAns  des  cévennes  5 

iuré  d'éteindre  dans  le  sang  le  protestantisme  du  Langue- 
doc". Ces  insurrections  le  rendirent  furieux ,  il  multiplia 
les  gibets  et  les  roues  :  cent  mille  hommes  succombèrent 
dans  cette  lutte,  dont  la  dixième  partie,  selon  le  témoignage 
de  Boulainvilliers ,  périt  par  le  feu ,  la  corde  ou  la  roue. 

((  Le  sang  des  martyrs ,  a  dit  un  des  pères  de  l'Eglise  les 
plus  éloquens,  est  la  semence  des  martyrs.  »  En  effet, 
plus  on  en  tuait,  plus  ils  renaissaient  terribles  et  nom- 
breux. Flécbier ,  alors  évêque  de  Nîmes,  et  que  la  posté- 
rité ne  lavera  pas  du  crime  d'avoir  encouragé  ces  per- 
sécutions, ne  pouvait  revenir  de  son  étonnement  de  ce 
que  tant  de  supplices  ne  faisaient  qu'accroître  l'hérésie. 
Soixante  paysans  avaient  formé  la  troupe  de  Laporte.  Lors- 
que Baville  l'eut  fait  périr ,  dans  la  ville  d' Alais ,  une  nou- 
velle troupe  se  forma  qui  bientôt  fut  de  deux  cents  hommes. 
Son  chef  était  3ean  Cavalier  ,  le  plus  célèbre  des  camisards, 
homme  prudent  et  brave ,  sans  éducation  comme  tous  ses 
camarades,  mais  d'une  fermeté  à  l'épreuve  et  né  pour  la 
guerre.  Les  protestans  qui  accoururent  à  son  appel  n'avaient 
à  eux  tous  qu'un  fusil  et  deux  vieilles  épées  ;  Cavalier  lui- 
même  n'avait  jamais  porté  le  mousquet.  Lorsque  sa  troupe 
naissante  sortit  de  la  grange  où  elle  s'était  rassemhlée ,  elle 
aperçut  douze  têtes  sanglantes ,  placées  par  ordre  de  l'in- 
tendant sur  le  parapet  du  pont  d'Anduze.  C'étaient  les 
têtes  de  leurs  frères  protestans  égorgés. 

Cavalier ,  comme  avait  fait  Laporte ,  commence  par 
prendre  des  armes  partout  où  il  en  trouve*,  il  s'avance 
dans  la  plaine ,  brûle  les  éghses  catholiques ,  passe  au 
fil  de  Tépée  la  garnison  de  Servas ,  reste  partout  maître 
du  champ  de  bataille ,  et  venge  sur  la  plupart  des  ec- 
clésiastiques qu'il  rencontre  les  cruautés  de  Baville.  Il 
faut  lire  dans  les  écrits  des  protestans  qui ,  réfugiés  en 
Hollande,  ont  publié  leurs  Mémoires,  avec  quelle  pro- 


EN    1 686  ET  EN   l83o.  Îi2^ 

fonde  confiance  dans  la  sainteté  de  leur  cause  ils  mar- 
chaient au  combat.  Ce  n'était  pas  une  ven{jeance  person- 
nelle qui  les  animait ,  c'était  l'esprit  de  Dieu  qui  les  {juidait. 
Tout  commençait  et  finissait  par  la  prière.  «  Nous  entrions 
dans  la  mêlée,  dit  le  protestant  Durand  Fage,  comme  si 
nous  eussions  été  vêtus  de  fer ,  ou  comme  si  nos  ennemis 
n'avaient  eu  que  des  bras  de  laine.  Avec  l'esprit  de  Dieu, 
nos  petits  garçons  de  douze  ans  frappaient  à  droite  et  à 
gauche  comme  de  vaillans  hommes.  Ceux  qui  n'avaient  ni 
sabres  ni  fusils  faisaient  merveille  à  coups  de  perche  et 
à  coups  de  fronde  ,  et  la  grêle  des  mousquetades  avait  beau 
siffler  à  nos  oreilles  et  percer  nos  chapeaux  et  nos  man- 
ches ,  comme  l'esprit  nous  disait  :  Ne  craignez  rien  j  cette 
grêle  de  plomb  ne  nous  inquiétait  pas  plus  qu'une  grêle 
d'hiver.  » 

((  Ce  sont,  dit  un  autre  camisard  nommé  Élie  Ma- 
rion ,  ce  sont  nos  inspirations  qui  nous  ont  mis  au  cœur 
de  quitter  nos  proches  et  ce  que  nous  avions  de  plus  cher 
au  monde,  pour  suivre  Jésus-Christ  et  pour  faire  la  guerre 
à  Satan  et  à  ses  compagnons.  Ce  sont  elles  qui  nous  ont 
donné  l'esprit  d'union  et  de  charité  entre  nous,  le  dédain 
des  richesses  et  de  la  mort.  L'Esprit  nous  défendait  le  pil- 
lage, et  nos  soldats  ont  quelquefois  réduit  des  villages  en  cen- 
dres avec  l'or  des  temples  et  des  idoles,  sans  vouloir  en  pro- 
fiter. Notre  devoir  était  de  détruire  les  ennemis  de  Dieu, 
non  de  nous  enrichir  de  leurs  dépouilles.  L'Esprit  seul 
nous  a  fait  commencer  notre  sainte  guerre  ,  nous  pauvres 
jeunes  gens ,  simples ,  sans  expérience  ,  sans  autre  appui 
que  Dieu.  C'est  lui  qui  nous  a  appris  à  essuyer  le  pre- 
mier feu  de  nos  ennemis,  à  genoux,  à  les  attaquer  en 
chantant  les  psaumes.  Nous  ,  la  faiblesse  même ,  com- 
ment sommes-nous  devenus  assez  puissans  pour  résister  à 
une  armée  de  vingt  mille  hommes  d'élite  ?  N'est-ce  pas 


228  LES  PROTESTAIS  DES  CÉVEKSES  , 

l'Esprit  qui  a  banni  la  tristesse  de  nos  cœurs ,  au  milieu 
des  plus  grands  périls  aussi  bien  que  dans  les  déserts  et  les 
trous  des  rocbers,  quand  la  faim  et  le  froid  nous  pres- 
saient? Si  les  inspirations  de  l'Esprit  nous  ont  fait  rem- 
porter tant  de  victoires  par  l'épée  -,  elles  ont  fait  bien  plus 
glorieusement  triomplier  nos  martyrs  sur  les  échafauds! 
C'est  là  que  le  Tout-Puissant  a  fait  des  choses  grandes! 
C'est  là  le  terrible  creuset  où  la  vérité  et  la  fidélité  ont  été 
éprouvées  !  C'est  de  TEsprit-Saint  que  venaient  les  paroles 
excellentes  de  consolation  et  les  hymnes  de  réjouissance 
du  grand  nombre  de  nos  martyrs,  alors  même  qu'ils  avaient 
les  os  brisés  sur  les  roues  ou  que  les  ilammes  dévoraient 
leurs  chairs  I  » 

Etcesbntde  tels  hommes  que  les  courtisans  de  Louis  XIV 
traitaient  dédaigneusement  de  fanatiques  :  Fléchier  les 
nomme  des  rebelles  grossiers  et  ignorans.  Les  pages  in- 
connues de  ces  hommes  persécutés  ne  sont-elles  pas  plus 
réellement  éloquentes  que  celles  du  rhéteur  sacré  qui  les 
accable  de  son  mépris?  et  si  fauteur  d'Old  Mortalily 
était  né  en  France  ,  quel  plus  beau  sujet  d'une  œuvre  à 
la  fois  poétique  et  romanesque  eiit-il  jamais  pu  trouver  que 
leur  vie  aventureuse  et  leur  lutte  contre  Louis  XIV  ? 

Bientôt  ces  hommes  sans  patrimoine ,  et  que  Ton  chas- 
sait comme  des  loups  dans  les  tanières  des  bois,  eurent 
des  magasins,  des  ateliers  pour  la  fabrication  de  la  poudre 
et  même  des  liôpilaux.  Celait  de  profondes  cavernes 
dans  lesquelles  ils  entassaient  leurs  provisions  de  guerre-, 
ils  enlevaient  le  plomb  des  églises  pour  fabriquer  des 
balles  -,  ils  détachaient  le  salpêtre  des  caves  pour  en  faire 
de  la  poudre.  Souvent  ils  en  renfermaient  une  certaine 
quantité  dans  de  petits  sacs  de  toile  qu'ils  entouraient  de 
peau  et  qu'ils  déposaient  dans  le  creux  des  arbres,  dans 
les  fentes  des  rochers ,  de  manière  à  les  retrouver  au  be- 


EN  1G86  ET  EN  l83o.  11() 

soin  5  les  fruits  sauvages  élaicnl  leur  principale  nourri- 
turc.  Les  femmes  soignaient  les  malades  et  s'enfermaient 
avec  eux  dans  les  groUes  obscures  des  Cévennes.  Plu- 
sieurs jeunes  femmes  portaient  les  armes  avec  eux,  «  et  l'on 
trouva ,  dit  un  des  historiens  de  l'époque ,  parmi  les 
morts,  au  mas  de  Serrière,  le  corps  d'une  jeune  fille  d'une 
forme  excellente  ,  avec  du  linge  très-fin  par  dessous,  et  de 
grossiers  habits  par  dessus ,  laquelle  portait  un  bracelet 
d'or  et  ces  mots  inscrits  dessus  :  Suzanne  Brigitte.  » 

Les  hommes  que  Louis  XIV  envoyait  contre  les  rebelles 
étaient  les  plus  féroces  et  les  plus  inexorables  de  ses  vieux 
soldats  :  le  li&utenant-général  deBroglie,  qui  sou^Helait  de 
sa  main  les  protestans  avant  de  les  faire  pendre  ;  Baume  de 
Montrevel ,  homme  sans  talent  et  sans  humanité  :  et  dans 
les  rangs  secondaires,  un  de  Parate,  unPoul,  vieux  reitres 
habitués  au  massacre  et  qui  ne  faisaient  jamais  de  grâces. 
Tous,  ils  furent  battus  l'un  après  fautre,  et  le  duc  de 
Broglie  lui-même  fut  mis  en  déroute  complète  par  des 
paysans,  au  lieu  nommé  le  Val-de-Bane.  Une  armée  plus 
forte  marcha  contre  eux  j  mais  réfugiés  sur  les  cimes  inac- 
cessibles de  leurs  montagnes  et  dans  leurs  profondes  ca- 
vernes, les  paysans  avaient  disparu. 

Parmi  plusieurs  troupes  rivales  ,  commandées  par 
Joanny,  Caslanet  et  Rolland,  une  troupe  plus  heureuse 
encore  dans  ses  expéditions,  si  ce  n'est  plus  brave,  se  fai- 
sait remarquer.  C'était  celle  de  Cavalier ,  qui  jamais  n  a- 
vait  éprouvé  une  défaite  et  qui  répan^lait  la  terreur  chez 
les  catholiques.  Ces  derniers  faisaient  de  sanglantes  repré- 
sailles, toujours  suivies  de  nouveaux  massacres.  La  no- 
blesse protestante ,  qui  n'avait  pris  aucune  part  à  l'insur- 
rection des  paysans,  devint  responsable  des  dégâts  que 
ces  derniers  avaient  pu  commettre.  Au  lieu  de  donner 
aux  insurgés  l'exemple  de  la  subordination  et  de  Thu^^ 


23o  LES  PÏÏOTESTÀNS  DES  CÉVENKES, 

manité,  Montrevel ,  dans  son  orgueil  et  sa  folie,  leur 
apprenait  à  massacrer  les  innoccns ,  les  vieillards  et  les 
femmes  sans  défense.  Il  est  vrai  que  Monlrevel  avait  pour 
soutien  non  seulement  le  roi  de  France  ,  mais  le  pape  lui- 
même,  Innocent  XI ,  qui  lança  une  bulle  contre  les  cami- 
sards,  et  les  livrant  au  bras  séculier  ,  institua  une  croisade 
{générale  contre  eux,  et  assura  indulgence  plënière  à  qui- 
conque massacrerait  et  exterminerait  cette  race  exécrable. 
Nous  ne  ferons  aucune  réflexion  sur  de  telles  mesures. 
Les  ordres  du  pape  ne  furent  que  trop  fidèlement  exécu- 
tés par  les  catboliques.  Nimes,  Alais,  toutes  les  villes  du 
Languedoc  et  des  Cévennes,  furent  ensanglantées  par  des 
exécutions  dont  quelques-unes  n'avaient  pas  même  la  forme 
ni  l'apparence  judiciaire.  «  Un  jour,  c'était  le  dimanche 
des  Rameaux,  Monlrevel  apprit  que  beaucoup  de  pro- 
testans  devaient  se  rassembler  dans  un  moulin  auprès  de 
Nimes.  La  plupart  de  ces  réformés,  qui  avaient  conçu  le 
dessein  très-pacifique  de  chanter  des  psaumes,  étaient  des 
vieillards  et  des  enfans.  Montrevel  était  à  table  lorsqu'on 
vint  lui  apprendre  que  les  ennemis  qu'il  poursuivait 
avec  tant  d'acharnement  étaient  rassemblés  dans  le  mou- 
lin j  il  se  leva,  arma  ses  dragons  et  courut  vers  le  lieu  du 
rassemblement  5  on  ne  fit  aucune  résistance  :  quelques 
femmes  voulurent  sortir  par  une  fenêtre  ,  mais  un  dra- 
gon, placé  en  sentinelle  au-dessous,  les  repoussa  dans  le 
moulin.  Au  gré  de  Montrevel ,  l'expédition  était  trop 
lente  par  le  fer-,  on  mit  le  feu  au  moulin ,  qui  bientôt  ne 
fut  plus  qu'un  bûcher  et  autour  duquel  les  dragons  for- 
mèrent un  cercle  pour  y  repousser  avec  la  pointe  de  leur  sa- 
bre quiconque  essayait  d'échapper  aux  flammes.  Un  ma- 
réchal de  France  était  là,  faisant  l'office  de  bourreau  en 
chef.  Une  jeune  fille  de  dix-sept  ans  qui  se  trouvait  au- 
près de  la  porte,  et  qui  la  première  aperçut  les  dragons, 


EN  1686  ET  EN  l83o.  23l 

voulut  s'enfuir  ;  le  valet  de  chambre  du  maréchal,  qui  se 
trouvait  près  d'elle ,  l'arrêta  dans  sa  fuite ,  et  touché  de 
sa  jeunesse ,  de  ses  larmes  et  de  sa  beauté ,  il  lui  pro- 
mit protection.  Linfàme  exécution  était  terminée  lors- 
qu'on découvrit  la  jeune  fille  cachée  derrière  un  arbre. 
Le  domestique  demanda  sa  grâce.  Monlrevel  condamna 
aussitôt  à  mort  et  la  fille  et  le  domestique.  L'une  fut  pen- 
due à  l'instant  même  ,  lautre  avait  déjà  la  corde  au  cou , 
lorsque  les  dames  de  la  Miséricorde,  se  jetant  aux  genoux 
du  maréchal,  obtinrent  sa  grâce,  mais  non  entière,  car 
le  maréchal  le  chassa  à  l'instant  en  le  privant  de  ses  gages.» 
Lhistoire  doit  répéter  ces  horreurs  pour  que  l'on  sache  à 
quels  excès  peut  se  porter  l'intolérance  aveugle  entre  les 
mains  d'un  pouvoir  que  rien  ne  contrôle.  Fléchier ,  dans 
ses  Lettres ^  a  le  courage  de  condamner,  non  pas  les 
bourreaux ,  mais  les  victimes  :  a  Misérables  ,  dit  -  il , 
qui  osèrent ,  le  dimanche  des  Rameaux  ,  tenir  une  assem- 
blée dans  un  moulin  à  peu  de  distance  de  Nimes ,  sans 
aucune  précaution  :  dans  le  tems  que  nous  chantions  vê- 
pres, ils  chantaient  les  psaumes.  »  Belle  excuse  pour  une 
telle  barbarie  ! 

Les  anecdotes  dramatiques  ne  manquent  pas  à  ce  frag- 
ment curieux  et  sanglant  de  l'histoire  de  Louis  XIV,  et  ce 
qui  est  étonnant,  c'est  qu'un  homme  de  génie  ne  l'ait  pas 
choisi  comme  sujet  de  roman  ou  de  drame.  Parmi  les  anec- 
dotes ,  nous  ne  choisirons  que  celle  qui  a  rapport  à  An- 
toine Aiguillon,  né  aux  Rousses.  Moins  ferme  que  la  plu- 
part de  ses  co-religionnaires,  il  promit  de  se  faire  catholique 
si  on  lui  accordait  la  vie  :  on  le  laissa  se  confesser  et  on  le 
pendit.  Sa  conversion  vraie  ou  simulée  lui  attira  l'intérêt 
bienveillant  d'une  confrérie  de  pénitens  blancs  qui  se  trou- 
vait à  Mende  et  qui  lui  promit  d'enterrer  son  cadavre 
en  terre  sainte ,  aussitôt  que  le  bourreau  aurait  fait  son  of- 


2^2  LES  IROTE5TAN3  DES  CÉVENNES. 

fice.  En  effet,  un  des  pénitens  monta  sur  réchelle ,  coupa 
la  corde  et  plaça  le  cadavre  dans  un  cercueil.  Toute  la  con- 
frérie des  pénitens  blancs  escorta  le  convoi ,  qui  fut  magni- 
fique. On  devait  enterrer  le  converti  dans  l'église  ,  et  déjà 
la  bière  était  posée  sur  les  tréteaux  funéraires  au  Inilieu 
des  cierges  allumés,  lorsque  le  drap  noir  qui  la  couvrait  se 
souleva  lentement.  Les  pénitens  effrayés  tombent  à  la  ren- 
verse. Bientôt,  cependant,  le  fantôme  se  dresse  couvert  de 
son  linceul  et  crie  :  «  C'est  moi  !  je  suis  vivant ,  je  suis  An- 
toine Aiguillon  !  »  On  se  rapprocbe ,  on  s'assure  qu'il  est 
vivant  en  effet j  on  crie  au  miracle,   et  pendant  que  les 
sœurs  de  la  charité  lui  administrent  des  secours  et  aident 
à  sa  convalescence ,  un  Te  Deum  solennel  est  chanté. 
.     Cependant  le  prévôt  chargé  de  l'exécution  des  hautes- 
œuvres  est  averti  de  ce  qui  vient  de  se  passer.  Tout  bon  ca- 
tholique qu'il  soit,  il  réclame  le  pendu  qu'un  miracle  vient 
de  lui  arracher.  Les  pénitens,  qui  regardent  le  ressuscité 
comme  leur  propriété  inaliénable ,   refusent  de  le  livrer 
et  lui  procurent  un  asile  dans  le  couvent  des  cordeliers. 
Grande  contestation  entre  le  bourreau  et  le  supérieur  des 
cordeliers:  l'un  voulait  sa  proie,  l'autre  ne  voulait  pas  lâ- 
cher le  nouveau  saint  Lazare  \  la  dispute  s'échauffe ,  et 
pendant  que  le  prévôt  avec  ses  hommes  d'armes  vient  vi- 
siter le  couvent ,  un  cordelier  fait  évader  Antoine  Aiguil- 
lon qui  finit  par  atteindre  un  des  lieux  de  retraite  des 
camisards.   Là  ,  il   court  de  nouveaux  dangers  -,   on  lui 
reproche  son  abjuration.  Peu  s'en  fallut  qu'elle  ne  lui 
coûtât  de  nouveau  la  vie.  Mais  Cavalier  lui  pardonna,  et  il 
lui  fut  permis  de  reprendre  les  armes  avec  ses  frères.  Le 
jour  même  de  son  exécution  ,  une  jeune  fille  de  Carnac, 
accusée  d'avoir  été  témoin  ,  mais  non  complice  des  expé- 
ditions des  proteslans,  avait  été  fouettée  de  la  main  du 
l^Qurreau,  dans  le  même  lieu  où  Aiguillon  avait  été  pendu. 


EW    1686  ET  EN   l83o.  233 

Aiguillon  l'épousa,  eut  trois  enfans  d'elle  et  mourut  en  1 74o> 
plus  zélé  pour  la  cause  protestante  qu  il  n'avait  jamais 
été. 

L'aventure  du  baron  de  Saïgas  est  moins  bizarre  et  plus 
digne  d'intérêt.  Né  de  la  maison  de  Pélet ,  une  des  plus 
anciennes  du  royaume,  et  qui  de  père  en  fils  professait 
la  religion  protestante  ,  il  crut  devoir,  au  commencement 
des  troubles ,  affecter  une  piété  catholique  nécessaire  (à  ce 
qu'il  pensait)  à  la  conservation  de  ses  propriétés  et  au  salut 
de  sa  famille  -,  les  catholiques  lui  en  surent  peu  de  gré ,  les 
protestans  s'en  irritèrent.  Castanet ,  chef  de  bande  ,  alla  le 
cerner  dans  son  château,  le  plaça  au  milieu  de  ses  hommes 
et  le  força  de  l'accompagner  jusqu'à  Vébron  où  l'assemblée 
religieuse  était  convoquée.  Il  se  retrouve  au  milieu  de  ses 
frères  j  il  écoule  le  prêche,  il  chante  les  psaumes  avec 
eux-,  après  le  service  divin,  on  le  laisse  libre  daller  où  il 
voudra:  il  craint  que  cet  acte  ne  le  rende  suspect  à  Baville, 
et  il  se  haie  de  lui  écrire  à  quelle  contrainte  il  a  cédé.  Ba- 
ville lui  répond  avec  politesse,  et  Montrevel  lui-même,  qui 
le  rencontre  deux  jours  plus  larda  l'assemblée  des  Etals,  le 
traite  avec  amitié.  Saïgas  était  loin  de  s'attendre  au  sort  qu'on 
lui  réservait.  Comme  il  allait  partir  pour  la  chasse,  sept 
ou  huit  cents  hommes  s'avancent  vers  son  chàleau ,  l'en- 
veloppent de  toutes  paris,  font  le  baron  prisonnier  et  le  con- 
duisentàSaint-Hippolyte.Là  ,  Baville  etquelques  conseillers 
du  présidial  portent  contre  lui  la  sentence  qui  le  con- 
damne aux  galères  à  perpétuité,  confisque  ses  biens,  rase 
son  château  ,  et  le  dégrade  de  noblesse,  lui  et  sa  poslérilé* 
De  Saïgas ,  qui  avait  reçu  la  question  ordinaire  et  extraor- 
dinaire, n'avoua  aucun  crime  ;  il  n'en  avait  point  commis. 
Il  était  âgé  -,  et  ce  malheureux  vieillard  fut  jeté  dans  le 
bagne  et  forcé  de  manier  la  rame  des  galériens.  En  1703, 
l'évctjue  de  IMontpellier  et  celui  de  Lodève  3e  trouvant  suç 


234  I-ES  PnOTESTANS  DES  CÉVENNES  . 

la  galère  du  cJievalier  de  Rouannes,  à  Celte,  apprirent  que 
le  baron  de  Saïgas  était  là  :  ils  furent  curieux  de  voir  ra- 
mer leur  ennemi  vaincu,  et  ne  rougirent  pas  de  demander 
au  capitaine  de  la  galère  de  leur  donner  ce  plaisir  inhu- 
main. La  galère  était  à  Tancre  et  le  cap  à  terre,  par  consé- 
quent la  vogue  était  inutile  -,  mais  pour  donner  aux  prélats 
le  plaisir  qu'ils  demandaient ,  le  chevalier  fit  armer  de 
rames  le  banc  auquel  Saïgas  était  attaché  et  fit  ramer  ses 
galériens.  Au  troisième  coup  la  force  manquait  au  vieil- 
lard, et  le  chevalier,  moins  barbare  que  les  évéques,  s'écria 
d'un  ton  d  indignation  :  «  C'est  assez  !  )>  Ce  fut  le  régent 
qui ,  à  la  sollicitation  de  la  cour  d" Angleterre  ,  brisa  les 
chaînes  du  malheureux  Saïgas  :  il  quitta  les  galères  en  1716 
et  mourut  à  Gènes  en  17 17. 

Les  massacres  des  camisards  redoublaient  de  fureur  à 
mesure  que  la  cour  et  ses  agens  se  montraient  plus  bar- 
bares. Chaque  nouvelle  exécution  était  payée  avec  usure 
par  le  sang  des  catholiques  :  telle  était  la  confiance  des  fana- 
tiques ,  que  non  seulement  ils  mouraient  en  chantant  les 
louanges  de  Dieu,  mais  que,  pour  prouver  la  vérité  de  leurs 
prophéties ,  ils  s'exposaient  aux  plus  étranges  épreuves. 
L'un  d'eux ,  nommé  Clary ,  insista  long-tems  pour  que 
Cavalier  lui  permit  d'allumer  un  bûcher  au  milieu  de  la 
foret  et  de  le  traverser,  parce  que  si  Dieu  était  pour  les 
camisards,  il  lui  donnerait,  disait^il,  la  faculté  de  rester 
au  milieu  des  flammes  sans  en  élre  atteint.  L'épreuve  eut 
lieu  :  et  qui  le  croirait  ?  bien  que  Clary  n'eût  fait  que  tra- 
verser rapidement  la  flamme ,  il  fut  brûlé  au  bras ,  l'illu- 
sion que  tout  concourait  à  détruire  ne  sévanouit  pas ,  et 
les  assistans  virent  un  miracle  dans  une  circonstance  qui 
devait  au  contraire  leur  dessiller  les  yeux. 

Au  surplus,  les  deux  partis  rivaUsèrent  de  superstition 
et  d'ignorance  :  si  les  camisards ,  paysans  grossiers  ;  écou- 


EN  1686  ET  EN  l83o.  235 

talent  la  voix  de  leurs  prophètes,  que  dire  de  Tinlen- 
dant  Baville,  homme  de  cour,  qui  envoya  chercher  à 
Lyon  un  imposteur  qui  se  vantait  de  posséder  une  ba- 
guette divinatoire ,  au  moyen  de  laquelle  il  découvrait  la 
retraite  des  camisards  ?  Quand  la  baguette  de  noisetier  que 
portait  cet  homme  tremblait  dans  sa  main,  elle  lui  indi- 
quait, disait-il ,  l'asile  des  voleurs  et  des  meurtriers.  Voilà 
sur  quelles  preuves  Baville  et  Montrevel  faisaient  pendre 
et  égorger  les  Cévenols.  Quel  tems,  quelle  croyance  et 
quel  pays  que  ceux  où  la  vie  d'un  homme  dépend  du 
mouvement  d'une  baguette ,  conduite  par  la  main  d'un 
fourbe  ! 

C'était  là  le  beau  règne  de  Louis  XIV,  si  vanlé  par 
les  écrivains  qu'il  payait  et  par  les  courtisans  dont  il  flat- 
tait la  vanité.  Bientôt  un  nouvel  ordre  de  Montrevel  an- 
nonça une  plus  vaste  exécution  j  il  fut  résolu  que  quatre 
cent  soixante-six  bourgs ,  villages  ou  hameaux ,  habités  par 
plus  de  vingt  mille  âmes,  seraient  détruits  et  mis  à  feu  et  à 
sang.  C'est  de  cette  épouvantable  exécution  que  parle  Flé- 
chier  dans  des  termes  qu'il  suffit  de  rapporter  pour  la  flétrir. 
«  Votre  projet ,  dit- il ,  dans  une  lettre  à  Montrevel ,  est  un 
projet  sévère  et  qui  sera  sans  doute  utile  ^  il  coupe  la  racine 
du  mal,  il  détruit  les  asiles  des  séditieux  et  les  resserre  dans 
des  limites  où  il  sera  plus  aisé  de  les  contenir.  Mais  pendant 
l'expédition  que  vous  faites  dans  les  montagnes ,  les  re- 
belles tombent  sur  nous  dans  la  plaine ,  ils  brûlent  sous 
nos  yeux  les  églises  et  nos  meilleurs  domaines.  Ils  ont 
brûlé  trois  ou  quatre  métairies  des  bords  du  Rhône  et 
massacré  un  commandeur,  w  Comment  Fléchier  ne  s'aper- 
çoit-il pas  que  la  barbarie  des  catholiques  nécessite  et  jus- 
lifie  celle  des  protestans;  que  les  massacres  des  camisards 
dans  la  plaine  correspondent  aux  massacres  et  aux  ravages 
des  miquelets  dans  les  montagnes?  Mais  ni  lui,  ni  la  cour^ 


23G  LES  PROTESTANS  DtS  CÉVENNESj 

ne  voulaient  avoir  pilié,  ne  voulaient  entendre  parler  de 
tolérance.  L'organisation  des  Compagnies  de  la  Croix  ne  fit 
qu'aggraver  ces  maux.  Tous  les  bandits  catholiques  se  réu- 
nirent sous  le  nom  de  cadets  de  la  croix-,  ils  n'eurent  pour 
but  que  le  pillage ,  le  viol  et  l'incendie  ;  en  définitive,  c'é- 
tait toujours  aux  camisards  et  surtout  à  Cavalier  que  res- 
tait l'avantage  :  au  bout  de  deux  ans ,  le  pays  désolé  n'a- 
vait rien  gagné  aux  persécutions  dirigées  par  Montrevel  et 
Baville ,  que  des  cadavres  et  des  ruines. 

Si  les  ennemis  de  la  France  avaient  su  tirer  parti  d'un 
tel  état  de  choses,  Louis  XIV,  dans  sa  vieillesse,  eût  payé 
bien  cher  l'orgueil  et  l'outrecuidance  de  ses  premières  an- 
nées \  mais  il  n'y  eut  point  d'accord  entre  les  puissances 
alliées  j  et  Guillaume  III  n'existait  plus  ^  Guillaume,  le  dic- 
tateur de  l'Europe ,  Guillaume ,  qui  tenait  dans  ses  mains 
les  destinées  de  tous  les  empires.  Lui  seul  aurait  su  pro- 
fiter ,  avec  son  habileté  ordinaire  ,  d'une  circonstance 
si  favorable.  Une  foule  d'inlrigans  subalternes  assiégèrent 
les  cours  protestantes  :  un  sieur  de  la  Bourlie  parvint 
même  à  se  faire  nommer  protecteur  général  des  protestans 
des  Cévennesj  d'autres  touchèrent  des  sommes  d'argent 
qu'ils  étaient  chargés  de  faire  parvenir  aux  camisards  et 
qu'ils  se  gardèrent  bien  de  leur  remettre.  Enfin  les  puis- 
sances protestantes  négligèrent  une  des  chances  les  plus 
heureuses  que  la  fortune  leur  eût  présentée  depuis  long- 
tems.  Cavalier,  Roland  et  leurs  amis,  restèrent,  dans  toute 
la  force  du  terme ,  réduits  à  leurs  seules  ressources.  On 
publiait  bien  en  Angleterre  et  en  Hollande  des  pamphlets 
en  faveur  du  protestantisme  et  des  héros  des  Cévennes 
(c'était  ainsi  qu'on  les  appelait  )  ,  mais  personne  ne  venait 
à  leur  aide.  On  ne  parvint  mémo  pas  à  jeter  sur  la  côte 
des  armes  et  des  munitions,  et  il  fallut  quils  se  défendis- 
sent tom  seuls  jusqu'au  bout. 


EN   1686  ET  EN    t83o.  23; 

Plus  la  guerre  avançait ,  plus  les  cruautés  dont  nous 
avons  parlé  redoublaient  ^  les  deux  partis  s'acharnaient , 
non  pas  au  combat,  mais  au  meurtre.  En  mars  1704  ,  les 
catholiques  furent  les  auteurs  d'une  des  tra^jéciies  les 
plus  épouvantables  qui  aient  signalé  celte  époque.  Après 
avoir  brûlé,  dans  une  église,  tous  les  protestans  du 
village  de  Saint-André  de  Valborgne ,  ils  rencontrèrent 
une  jeune  protestante  ,  la  seule  qui  eût  survécu  à  tous 
ses  co-religionnaires  -,  elle  fut  condamnée  sommairement  à 
mort  par  le  chef  de  la  troupe  catholique ,  nommé  Laplace. 
Les  quatre  hommes  chargés  de  la  fusiller  prirent  pitié 
d'elle,  et  au  lieu  d'exécuter  l'ordre  qui  leur  était  donné, 
ils  la  conduisirent  à  une  métairie  où  ils  espéraient  la  ca- 
cher ;  mais  Laplace ,  instruit  de  leur  dessein  par  quel- 
ques-uns de  leurs  camarades  ,  envoya  chercher  les  ré- 
fractaires  par  un  peloton  de  miquelets,  les  fit  fusiller 
sur-le-champ ,  et  fit  dresser  au  milieu  de  la  grande  place 
une  potence  pour  la  jeune  fille,  «  Toute  la  ville,  dit  l'his- 
torien d'Aygalier  ,  s'intéressait  à  elle  :  elle  était  jeune,  in- 
nocente et  bien  faite  -,  et  des  sœurs  religieuses  de  la  ville  , 
qu'on  appelait  alors  sœurs  régentes ,  s'introduisirent  au- 
près de  la  protestante  et  l'engagèrent  à  se  dire  enceinte , 
espérant  ainsi  lui  sauver  la  vie.  Elles  ne  purent  l'y  détermi- 
ner, mais  elles  obtinrent  d'elle  la  promesse  qu'elle  ne  les 
contredirait  pas  dans  ce  qu'elles  affirmeraient.  En  effet,  les 
S(eurs  régentes  sollicitèrent  la  j)ilié  du  commandant  en 
faveur  de  la  pauvre  fille  et  de  l'enfant  qu'elle  portait.  Sans 
s'émouvoir,  le  commandant  catholique  ordonna  que  la 
jeune  fille  serait  visitée.  La  matrone  chargée  de  ce  soin 
entra  dans  les  vues  des  religieuses,  et,  pour  contribuer  à 
sauver  la  protestante ,  elle  déclara  que  les  sœurs  régentes 
avaient  dit  la  vérité. 

«  Eh  bien  !  s'éciie  Laplace  ,  qu  on  les  arrête  toutes  les 


238  LES  PROTESTÀNS  DES  CÉVENNES, 

deux  ;  si  dans  trois  mois  aucun  signe  n'annonce  qu'elle 
est  enceinte,  au  lieu  d'une  victime  on  en  frappera  deux.» 
Une  frayeur  mortelle  s'em])ara  alors  de  la  sage-femme, 
qui  avoua  la  fraude  dont  elle  s'était  servie,  et  qui  acheta  sa 
projyre  vie  par  cet  aveu.  Aussitôt  on  reconduisit  la  jeune 
fille  au  lieu  du  supplice  ,  et  elle  expira  sur  la  même  place 
où  étaient  entassés  les  cadavres  encore  palpilans  de  ses 
frères.  D'Aygalier  s'écrie  à  ce  sujet  avec  une  naïveté  qu'on 
peut  appeler  éloquente  :  u  O  bourreau  !  Dieu  te  fasse  la 
grâce  de  reconnaître  J'énormité  de  ton  crime  et  de  t'en 
repentir  !  » 

L'auteur  des  Mémoires  encore  inédits  que  nous  venons 
de  citer,  le  baron  d'Aygalier,  gentilhomme  provençal,  était 
frappé  de  l'horrible  état  où  se  trouvait  son  pays  et  du 
double  massacre  des  catholiques  par  les  protestans  et  des 
protestans  par  les  catholiques.  C'était  un  homme  de  pro- 
bité ,  d'honneur  et  de  bon  sens ,  qui  sacrifia  sa  fortune  au 
noble  dessein  de  mettre  un  terme  à  ce  double  massacre , 
et  qui  ne  reçut  pour  récompense  de  son  dévouement  que 
l'exil  et  la  perte  de  son  patrimoine.  Il  n'avait  pris  au- 
cune part  ni  aux  persécutions  des  catholiques  ,  ni  à  la  croi- 
sade sanglante  des  camisards.   Il  partit  pour  Versailles, 
trouva  moyen  de  pénétrer  jusqu'à  Louis  XIV  et  lui  tint 
un  langage  plein  de  franchise.  Fatigués  de  n'être  parvenus 
à  rien  et  d'avoir  augmenté  les  troubles  au  lieu  de  les 
apaiser  par  leur  rigueur,  les  ministres  qui,  dans  toute  autre 
circonstance ,  auraient  sans  doute  éconduit  d'Aygalier ,  ne 
lui  fermèrent  pas  tout  accès  jusqu'au  monarque.  Déjà  de 
Broglie  et  Montrevel,  sans  compter  le  fameux  Baville, 
avaient   échoué  devant   les   camisards.  Le  maréchal   de 
Villars,  chargé  de  succéder  à  Montrevel ,  au  lieu  de  cher- 
cher à  écraser  Cavalier  et  sa  troupe  formidable,  s'était  mis 
à  traiter  avec  lui  j  Louis  XIV  se  vit  donc  porté  à  écouter 


EN   1686  ET  EN   l83o.  239 

avec  moins  de  défaveur  les  propositions  pacifiques  et  rai- 
sonnables de  d'Aygalier ,  qui  ne  demandait  que  la  per- 
mission d'exercer  la  religion  réformée  pour  lui  et  pour  les 
siens,  et  qui,  sous  celte  condition  seule,  promettait  d'armer 
et  de  faire  marcher  une  troupe  nombreuse  de  gentilshom- 
mes protestans,  qui  extermineraient  les  camisards  si  ces 
derniers  s'obstinaient  à  ne  pas  se  rendre.  D'Aygalier 
n'ignorait  pas  que  la  seule  cause  pour  laquelle  les  cami- 
sards combattissent  était  précisément  celle-là,  et  que  la 
liberté  de  conscience  une  fois  rendue  au  Languedoc  ,  tous 
les  troubles  de  la  province  seraient  terminés. 

Pendant  que  Louis  XIV,  malgré  sa  répugnance ,  prêtait 
l'oreille  à  d'Aygalier,  Villars,  qui,  en  visitant  le  pays, 
s'était  persuadé  de  la  sottise  et  des  fautes  de  ses  prédéces- 
seurs ,  prenait  une  route  contraire  :  il  s'abouchait  avec 
Cavalier ,  lui  demandait  une  amnistie  et  traitait  avec  lui , 
comme  un  général  d'armée  avec  le  général  ennemi,  son 
égal.  Un  homme  de  la  lie  du  peuple  et  qui  doit  toute  sa 
gloire  historique  à  cette  rivalité,  eut  donc  une  conférence 
en  règle  selon  toutes  les  lois  de  la  discipline  militaire  avec 
le  maréchal  de  Villars ,  chargé  des  pleins  pouvoirs  de  Sa 
Majesté  le  roi  de  France.  Le  jardin  des  Récollets  de  IVimes 
fut  le  théâtre  de  cette  étrange  scène.  Villars,   courtisan 
délié  et  qui  croyait  devoir   flatter   l'homme   du   peuple 
que  l'on  n'avait  pu  vaincre ,  affectait  beaucoup  de  politesse 
et  d'égards  pour  lui.  Baville,   qui  était  auprès  de  lui, 
ne  pouvait  retenir  sa  colère.  Il  voyait  devant  lui  l'homme 
qui  lui  avait  si   long-tems  résisté,    qui   avait  bravé  sa 
puissance  et  tous  ses  bourreaux.  «  Il  ne  pouvait  trop  s'é- 
tonner, dit  un  contemporain,  de  sa  petite  mine,  de  son 
air  simple  ,  de  sa  figure  plate  et  commune,  de  ses  longs 
cheveux  blonds  qui  retombaient  des  deux  cotés  de  son 
visage  ,  et  de  son  juste-au-corps  café  au  lait,  sans  bro- 


2/jo  LES  PROTESTAIS  DES  CÉVE^ls'ES  , 

doric^  d'ailleurs  le  paysan  qui.  fils  d'un  boulanger  ou 
vilot  du  pays  (comme  ils  disent  dans  leur  patois) ,  avait 
tenu  en  échec  de  vieux  guerriers ,  n'avait  pas  vingt-quatre 
ans.  » 

((  Le  roi  est  bien  bon ,  s'écria-t-il ,  de  vouloir  traiter 
avec  un  rebelle. 

—  Si  c'est  là ,  reprit  Cavalier  ,  tout  ce  que  vous  aviez  à 
me  dire ,  ce  n'était  pas  la  peine  de  me  faire  venir ,  et  je 
suis  prêt  à  me  retirer.  Si  d'ailleurs  nous  avons  pris  les 
armes,  monsieur  l'intendant ,  ce  sont  vos  cruautés ,  ce  sont 
vos  injustices  qui  nous  y  ont  forcés.  » 

Pendant  tout  le  reste  de  la  conversation ,  les  acteurs  de 
celte  scène  conservèrent  la  même  position,  \illars,  tou- 
jours caressant  jusqu'à  la  flatterie^  Baville ,  hargneux  et 
hautain  j  Cavalier,  fier  et  mesuré  dans  ses  réponses.  Enfin 
on  se  retira  sans  rien  statuer ,  et  Cavalier  conserva  tout 
son  ascendant.  Cependant  les  plus  fanatiques  de  ses  amis 
ne  voulaient  entendre  parler  d'aucune  espèce  d'accommo- 
dement. Quand  ils  surent  que  Cavalier  était  prêt  à  traiter 
avec  le  roi ,  leur  fureur  fut  extrême  :  ils  le  regardèrent 
comme  un  traître,  le  chassèrent  de  leurs  rangs  et  tinrent 
seuls  la  campagne-,  il  fallut  encore,  pour  apaiser  les  Cc- 
vennes,  plus  d'une  année  et  des  négociations  sans  nombre 
avec  d'Aygalier ,  qui  avait  voulu  interposer  sa  raison  entre 
les  deux  parties ,  et  que  les  prolestans  soupçonnaient  de 
trahison  parce  qu'il  avait  été  admis  auprès  de  Louis  XIV. 

Depuis  cette  époque  ,  Cavalier  renonça  entièrement  au 
commandement  des  troupes  cévenoles-,  il  vint  à  Paris  où 
(c  ce  fut,  dit  un  auteur  contemporain  ,  un  empressement 
ridicule  pour  le  voir.  »  Louis  XIV  permit  qu'on  l'amenât  à 
Versailles,  mais  ne  voulut  pas  souffrir  qu'on  le  lui  présen- 
tât. Il  resta  sur  le  grand  escalier,  et,  quand  le  roi  vint  à  pas- 
ser, Louis  XIV  jeta  sur  lui  un  regard  de  mépris,  haussa  les 


EN   1686  ET  EN   l83o.  24 T 

ëpaulcs,  et  se  détourna  avec  dédain.  Cavalier  finit  par 
mourir  en  Angleterre  avec  le  litre  de  gouverneur  de  Tile 
de  Jersey  et  fort  estimé  de  ses  nouveaux  compatriotes. 

Cependant  Roland  et  quehpics  autres  tenaient  encore  : 
il  fallut  près  d'une  année  pour  obtenir  par  séduction,  à 
prix  d'or  et  à  main  armée ,  la  pacification  du  Gévaudan  et 
des  Cévennes.  Au  moment  où  les  camisards  du  Bas-Lan- 
guedoc semblaient  renoncer  à  leurs  projets,  où  les  cbefs , 
après  avoir  reçu  leur  pardon  et  une  somme  d'argent ,  se 
réfugièrent  à  Genève  du  consentement  du  roi ,  le  Vivarais 
se  souleva  tout-à-coup.  Là,  les  révoltés  remportèrent  encore 
quelques  avantages;  mais  bientôt  leur  petite  troupe  fut 
réduite  à  une  soixantaine  d'bommes  mal  armés  qui  eurent 
affaire  à  plus  de  six  mille  bommes  d'infanterie  et  de  cava- 
lerie, commandés  par  des  généraux  célèbres,  et  à  toute  la 
noblesse  du  pays.  L'incroyable  valeur  que  déployèrent  les 
camisards  fut  un  objet  d'étonncment  même  pour  les  histo- 
riens catholiques  :  le  combat  eut  lieu  sur  les  hauteurs  de 
Leiris.  Attaqués  à  six  heures  du  soir  par  une  troupe  cent 
fois  plus  nombreuse  que  la  leur,  ils  firent ,  dit  un  catho- 
lique nommé  Dumolard ,  des  prodiges  de  valeur  au-dessus 
de  ceux  que  l'on  attribue  aux  anciens  Romains.  Non  seu- 
lement ils  attendirent  les  troupes  réglées,  mais  ils  allèrent 
au-devant  d'elles,  les  attaquèrent  à  l'arme  blanche,  les 
enfoncèrent,  les  firent  plier,  et  ne  quittèrent  le  champ  de 
l)alaille  qu'au  moment  où,  enveloppés  de  toutes  parts,  ils 
allaient  être  accablés  par  le  nombre. 

De  tels  hommes  ne  sont  pas  faciles  à  vaincre  ;  en  effet , 
malgré  leur  état  déplorable,  privés  de  leurs  magasins, 
qu'on  avait  découverts  ,  sans  vivres  et  sans  provisions ,  ils 
tinrent  encore  long-tcms.  Ils  se  réfugiaient  de  caverne 
en  caverne,  ne  faisaient  plus  que  la  guerre  d'escarmouche, 
tuant  tous  les  soldats  qui  s'écartaient  de  leurs  corps ,  et 

VII.  16 


2.^2,  LES   PROTESTANS  DES  CÉVENNES  , 

n'épargnant  pas  les  catholiques  qu'ils  pouvaient  rencon- 
trer. Cependant  les  mesures  stratégiques  de  l'intendant 
Baville  ,  les  corps  nombreux  de  troupes  qu'il  dirigea  sur 
tous  les  foyers  d'insurrection  finirent  par  triompher  de  ce 
courage  indomptable  (i).  Quelques  chefs  de  mécontens 
restaient  encore  j  mais,  privés  des  secours  que  les  étran- 
gers auraient  pu  leur  envoyer,  si  la  paix  dUlrecht  et  le 
changement  du  ministère  anglais  eussent  altéré  la  situation 
de  toute  l'Europe ,  ils  ne  tardèrent  pas  à  rentrer  dans  l'ob- 

(i)  Note  du  Tr.  Voici  ce  qu'on  lit  dans  les  Mémoires  de  l'intendant 
de  Lamoignon  de  Baville  ,  écrits  en  1698  ,  et  imprimés  à  Marseille 
en  1734. 

u  Ou  s'est  servi  de  deux  principaux  mojens  pour  ôter  aux  pro<lçs- 
tans  toute  espérance  de  réussir.  Le  premier  a  été  de  faire  plus  de  cent 
chemins  de  douze  pieds  de  large  ,  qui  percent  au  travers  des  Cévennes 
et  du  Vivarais,  et  qui  ont  si  bien  réussi ,  que  toutes  sortes  de  voitures 
Tout  maintenant  très  commodément  dans  tous  les  lieux  qui  étaient 
auparavant  presque  inaccessibles,  et  il  n'y  en  a  point  aujourdhui 
où  l'eu  ne  puisse  faire  rouler  du  canon  ,  et  porter  des  bombes  si  ce- 
la était  nécessaire.  Pden  ne  rendait  les  habitaus  de  ce  pays  plus  inso- 
lens  et  plus  disposés  à  la  révolte ,  que  l'opinion  où  ils  étaient  qu'on 
ne  pouvait  entrer  dans  leur  pays  qu'avec  beaucoup  de  peine.  On  a 
commencé  par  lever  huit  régimens  d'infanterie  payés  parla  province, 
puis  on  a  formé  cinquante-deux  régimens  de  milices,  toujours  prêts 
à  marcher  au  premier  ordre.  Ces  régimens  sont  de  ImU,  dix  ou  douze 
compagnies  suivant  la  force  des  lieux,  et  ils  sont  répandus  dans  toute 
la  province  ;  en  sorte  que  l'on  peut  en  tout  tems  exécuter  les  mêmes 
ordres  sur  tous  les  points.  La  revue  générale  de  ces  bataillons  que  le 
commandant  de  la  province  fait  tous  les  ans  sous  les  yeux  des  nou- 
veaux convertis ,  leur  a  fait  comprendre  que  tout  ce  qu'ils  pourraient 
entreprendre  ne  servirait  qu'à  les  perdre ,  et  qu'on  était  en  état  de 
les  réprimer  dans  le  même  moment.  EnjQn  il  a  plu  au  roi  de  faire 
bâtir  trois  forts  en  1689,  qui  ont  été  très-utiles,  à  ÎVîmes,  à  Saint- 
liippolyte  et  à  Alais,  où  sont  les  principales  entrées  des  Cévennes  ;  et 
on  a  choisi  en  plusieurs  autres  endroits  des  châteaux  ,  OÙ  l'on  a  établi 
des  postes  pgur  cgiitcûil  tout  le  pays,  ^ 


EN    1686  EX  EJJJ    lb)3o.  243 

scurilé.  Qui  douterait  cependant  que  les  persécutions  de 
cette  guerre  si  longue  et  si  acharnée  n'aient  eu  leur  part 
d'influence  sur  la  révolution  française,  qui  devait  éclater 
soixante-dix  ans  plus  tard?  On  ferma  les  yeux  pendant 
quelque  tems  sur  le  protestantisme  des  Cévennes  :  on  re- 
connut enfin  que  ces  hommes  sauvages  ne  voulaient  pas 
être  contrariés  et  entravés  dans  l'exercice  de  leur  foi.  Mais 
la  civilisation  n'avança  pas,  le  pays  resta  parqué  dans  son 
ignorance  jusqu'à  une  époque  assez  rapprochée  de  nous. 

Nous  avons  vu  quels  furent  les  effets  de  la  persécution 
dirigée  par  Louis  XIV;  il  nous  reste  à  dire  quelle  in- 
fluence ont  exercée  sur  le  même  pavs  des  idées  et  des  prin- 
cipes diamétralement  contraires.  Jiux  Baville,  aux  Monl- 
revel ,  aux  sicaires  de  Louis  XIV,  opposons  les  vertus 
simples ,  héroïques ,  sublimes  ,  sans  récompense  ,  qui  se 
sont  développées  dans  ces  solitudes.  Il  ne  s'agissait  pas 
de  gloire  à  acquérir ,  de  faveurs  à  obtenir.  C  était  de  la 
vertu  dans  sa  pureté  primitive ,  dans  sa  beauté  la  plus 
dévouée ,  dans  la  sublimité  de  son  désintéressement.  Les 
pasteurs  et  les  apôtres  de  ces  régions  désertes  ne  se  dou- 
taient pas  que  jamais  leurs  noms  pussent  franchir  les 
limites  de  leurs  solitudes  et  se  couronner  de  gloire.  Ce- 
pendant cette  grandeur  cachée ,  comme  la  lampe  so- 
litaire ,  finit  par  briller  à  tous  les  yeux.  Elle  a  percé  les 
ténèbres  qui  l'environnaient,  on  a  su  ces  dévouemens  ob- 
scurs ,  on  n'a  pas  ignoré  cet  héroïsme  qui  ne  cherchait  de 
récompenses  que  dans  le  ciel.  La  vie  de  Félix  Neff ,  sa- 
crifiée tout  entière  au  bonheur  de  ses  semblables  ,  s'est 
révélée  à  l'Europe,  et  l'on  a  pu  se  convaincre  que  le  siècle 
où  nous  vivons  a  aussi  ses  saints  et  ses  martyrs. 

Félix  Neff  est  né  en  1798  ,  d'une  famille  pauvre  ,  dans 
un  hameau  voisin  de  Genève.  Sa  mère  ,  pauvre  veuve ,  fit 
toute  son  éducation.  A  seize  ans,  il  entra  en  apprentissage 


^44  ^^^  J>llOTESTA>S  DES  CÉVEIN^■ES  , 

chez  un  jardinier  fleuriste,  et  publia  peu  de  tems  après  un 
petit  traité  sur  la  Culture  des  Arbres,  traité  qui  obtint 
beaucoup  de  succès,  et  qui  prouvait  une  habitude  d'ob- 
servation fort  remarquable.  Sansavoir  été  élevé  au  collège, 
Félix  Neff  avait  beaucoup  lu.  Les  Fies  de  Plutarque  et 
Y  Emile  de  Rousseau  étaient  ses  lectures  favorites.  Au  lieu 
de  l'éducation  morte  et  ridiculement  scientifique  des  col- 
lèges ,  il  avait  reçu  cette  éducation  du  cœur,  que  les  fem- 
mes seules  peuvent  donner  ,  qui  pénètre  jusqu'au  fond  de 
l'ame  et  qui  sert  de  guide  à  toute  la  conduite  future  de  la 
vie.  Des  désirs  de  gloire  militaire  se  firent  jour  ensuite 
dans  l'ame  de  ISefF  ,  qui  s'engagea  et  ne  tarda  pas  à  deve- 
nir sergent  d'artillerie.  La  vie  de  garnison  lui  convenait 
peu.  Sa  supériorité  intellectuelle  excitait  la  jalousie  de  ses 
camarades  \  son  esprit  doux  et  sévère  leur  déplaisait.  Il 
étudiait  les  mathématiques  et  lisait  la  Bible  pendant  que 
les  autres  officiers  couraient  à  leurs  plaisirs,  et  ne  tarda 
pas  à  reconnaître  que  jamais  le  service  militaire  ne  lui 
serait  supportable.  Des  idées  de  religion  avaient  depuis 
long-tems  germé  dans  son  esprit,  et  il  résolut  d'embras- 
ser le  saint  ministère.  Son  dessein  était  fixe  ,  son  plan 
formé.  Il  était  résigné  d'avance  à  subir  toutes  les  rigueurs 
du  sort  et  à  braver  tous  les  obstacles.  Ses  études  n'avaient 
pas  encore  été  dirigées  vers  ce  but.  Il  aperçut  dans  l'ave- 
nir une  existence  de  dévouement  semblable  h.  celle  des  pre- 
miers fidèles  qui  répandirent  le  christianisme  et  la  civili- 
sation dans  le  monde.  Que ,  dans  l'état  actuel  de  la  société, 
il  y  soit  parvenu  ,  c  est  chose  digne  de  surprise  et  d'ad- 
miration ,  car  il  était  pauvre,  sans  amis  ,  et  depuis  long- 
tcms  l'Europe  entière  semble  avoir  échappé  aux  atteintes 
du  prosélytisme.  Cependant ,  à  force  de  courage  et  de  vo- 
lonté active  ,  Félix  Neff  acquit  la  capacité  nécessaire  pour 
recevoir  Içs  ordres  sacrés.  Pendant  trois  années  ,  il  fut  ce 


IN   lG§6  ET  EN   l83o.  245 

qu'on  appelle  dans  le  proleslanlismc  français ,  proposant^ 
c'est-à-dire  que,  sans  èlre  minisire,  il  en  remplit  tous  les 
devoirs,  et  fit,  si  Ton  peut  parler  ainsi ,  son  apprentissage. 
Il  reconnut  combien  la  situation  du  prêtre  pouvait  avoir 
d'influence  sur  les  mœurs ,  sur  le  bonheur  et  le  perfection- 
nement des  classes  inférieures.  Sa  tendance  vers  un  apos- 
tolat pratique,  vers  une  propagande  des  bonnes  mœurs  et  de 
la  vertu ,  fut  dès  lors  décidé.  A  vingt-quatre  ans ,  il  parcou- 
rait comme  proposant  le  département  de  l'Isère  ;  mais  il 
ignorait  le  patois  de  cette  partie  du  Daupliiné  ,  et  sa  qualité 
d'étranger  le  rendait  suspect  aux  autorités  locales.  Sur 
un  espace  de  dix-huit  milles  carrés,  se  trouvaient  répandus 
plus  de  huit  mille  protestans,  gouvernés  par  trois  pasteurs, 
dont  l'un  se  trouvait  absent.  C'étaient  presque  tous  de 
pauvres  paysans ,  des  pâtres ,  des  laboureurs  ,  que  Neff 
consolait  et  instruisait,  auxquels  il  donnait  non  seulement 
des  enseignem.ens  religieux  ,  mais  des  conseils  pratiques  et 
des  habitudes  d'ordre,  d'économie  et  de  vertu.  jN'est-ce 
pas  quelque  chose  d'étrange  que  ce  Genevois  parcou- 
rant ,  au  dix-neuvième  siècle  ,  les  Alpes  françaises ,  à  pied , 
comme  un  ancien  apôtre ,  étranger  aux  révolutions  des 
empires  et  aux  doctrines  qui  bouleversent  le  monde  ?  Bien- 
tôt cet  homme  sans  fortune  et  sans  ressources  fut  consi- 
déré comme  un  bienfaiteur  \  les  populations  protestantes 
accouraient  au-devant  de  lui.  C'était  le  père  de  tous  ces 
paysans ,  qui  ne  tardèrent  pas  à  le  demander  pour  pas- 
leur. 

Plusieurs  difficultés  s'opposaient  à  l'accomplissement  de 
ce  dessein.  Le  calvinisme  rigoureux  de  Genève  déplaisait 
à  Félix  Neff.  Le  consistoire  de  France  pouvait  lui  refuser 
la  consécration  comme  étranger  \  et  il  n'avait  aucun  rap- 
port avec  les  églises  protestantes  d'Allemagne.  Il  partit 
pour  l'Angleterre  en  1823,  sans  savoir  un  seul  mot  d'an-» 


2^6  LES  PROTESTAIS  DES  CÉVEK>'ES  , 

priais  et  sans  avoir  une  seule  lettre  de  recommandation.  Ce 
fut  à  Londres,  dans  une  petite  chapelle  du  quartier  nommé 
Poultney,  que  Félix  Nelf  fui  ordonné  ministre.  Il  se  hâta 
de  revenir  en  France  ,  mais  on  l'avait  déjà  signalé  comme 
agent  du  gouvernement  anglais ,  et  une  dépêche  du  mi- 
nistre de  l'intérieur  avait  prévenu  contre  lui  le  préfet  du 
département  de  Tlsère.  Le  faible  salaire  que  Ton  accorde 
aux  pasteurs  protestans  lui  fut  relire;  peu  lui  importait. 
Il  se  soumit  à  tout,  et  pensa  que  la  vie  des  monlagnes,  en 
lui  coûtant  peu  de  dépense,  lui  fournirait  les  moyens  nom- 
breux d'exercer  la  mission  de  charité  et  d'abnégation  qu'il 
s'était  imposée. 

«  J""ai  toujours  rêvé ,  dit-il  dans  une  lettre  ,  au  bonheur 
que  j'éprouverais  en  portant  le  flambeau  de  la  piélé  et  ce- 
lui de  la  civilisation  sur  les  cimes  alpines.  C'est  là  que  les 
hommes  sont  les  plus  énergiques ,  les  plus  étrangers  à  nos 
raffinemens  factices  et  les  mieux  préparés  à  recevoir  cette 
culture  morale.  Aux  rayons  de  ce  beau  soleil  qui  fertilise 
le  Languedoc  ,  c'est  la  volupté ,  c'est  le  plaisir ,  c'est  la 
joie  qui  fleurit.  Le  sérieux  et  la  grandeur  de  la  pensée  se 
taisent  devant  ces  besoins  des  sens  et  la  légèreté  des  âmes. 
En  gravissant  ces  montagnes  ,  vous  trouvez  de  cime  en 
cime  une  population  plus  rustique ,  sans  doute ,  mais  aussi 
plus  fière ,  plus  forte  et  plus  mâle.  C'est  une  remarque 
malheureuse  et  triste ,  mais  profondément  vraie  que ,  là 
où  les  jouissances  abondent ,  où  la  vie  est  facile ,  où  le  bon- 
heur se  présente  de  lui-même,  sans  être  conquis  parle 
labeur  de  l'homme ,  la  foi  meurt  et  le  culte  de  la  vertu 
s'éteint.  Il  m'a  semblé  que  la  moralité  humaine  devenait 
plus  austère  et  plus  rigide  à  mesure  que  je  m'éloignais  de 
la  plaine  et  que  je  m'approchais  de  la  dernière  crête  des 
rocs.  Il  alla  donc  s'établir  dans  le  département  des  Hautes- 
Alpes,  entre  les  vallées  de  Fressinière  et  Queyras.  La  con- 


EU  ï686  ET  EN  i83o;  s47 

formation  topographique  de  ces  vallées  se  rapproche  de 
celle  des  vallées  du  Piémont  ^  mais  dans  le  Piémont,  une 
verdure  abondante  couvre  les  rocs.  Ici ,  ce  ne  sont  que 
grottes  obscures,  cavernes  superposées,  Alpe  sur  Alpe, 
granits  gigantesques.  Dans  le  Piémont ,  vous  trouvez  un 
jardin  anglais  de  la  plus  vaste  étendue,  entrecoupé  de 
terrains  stériles.  Dans  les  Hautes-Alpes  françaises  tout  est 
aride  et  stérile ,  et  la  fertilité  fait  exception.  Pour  choisir 
et  pour  habiter  ces  retraites ,  roches  suspendues  sur  des 
abîmes,  gorges  sombres  et  inaccessibles,  ravins  exposés 
sans  cesse  à  la  chute  des  avalanches,  il  a  fallu  que  la  né- 
cessité la  plus  cruelle,  la  plus  impérieuse,  fût  là.  En  effet, 
les  derniers  débris  des  protestans  vaudois ,  des  Albigeois 
massacrés  ,  des  calvinistes  poursuivis  comme  des  bétes 
fauves ,  sont  venus  chercher  asile  dans  ces  montagnes.  Les 
dragons  de  Louis  XIV  et  les  barbares  chevaliers  du  comte 
de  Toulouse  n'osèrent  pas  poursuivre  jusque  dans  ces 
lieux  désolés  de  misérables  hérétiques.  » 

Imaginez  une  petite  cabane  oblongue,  obscure,  fu- 
meuse ,  que  protégeait  et  ombrageait  une  roche  creuse  et 
moussue  \  c'était  la  résidence  de  ce  pasteur  qui  ne  rece- 
vait aucun  salaire.  Quelquefois  le  soleil  venait  tomber  sur 
cette  hutte  du  ministre  ,  sanctuaire  plus  vénérable  à  nos 
yeux  que  les  palais  habités  par  ces  orgueilleux  dignitaires 
de  l'église ,  dont  les  excès  ont  contribué  à  la  dissolution  de 
la  monarchie.  Les  sentiers  qui  conduisaient  à  cette  habi- 
tation étaient  si  dangereux,  que  souvent  ceux  qui  s'y  ha- 
sardaient perdaient  la  vie  dans  les  abîmes  qui  s'ouvraient 
à  l'entour.  Point  de  famille  pour  Nefif-,  nulle  récompense 
terrestre  de  son  dévouement  :  obligé  de  desservir  une  pa- 
roisse dont  l'étendue  était  considérable  et  dont  les  routes 
offraient  tant  de  dangers ,  il  ne  pouvait  s'acquitter  de  ses 
fonctions  que   par  des  voyages  fatigans  et  continuels  ; 


24B  LES  PROTtSTANS  DBS  CÉYEJSNES  , 

encore  ne  pouvait-il  pas  satisfaire  à  toutes  les  exigences  , 
car  il  ne  possédait  aucune  fortune,  et  il  n  avait  pas  le  don 
de  l'ubiquité. 

«Parmi  les  montagnards,  dit  Félix  NefFdanssa  corres- 
pondance, les  plus  ingrats  étaient  ceux  qu'une  demi-civi- 
lisation éclairait  de  sa  fausse  lumière.  Ceux-là  pesaient 
mes  services  et  calculaient  mes  devoirs-,  à  leurs  yeux,  j'a- 
vais passé  un  contrat  d'après  lequel ,  pour  prix  de  la  mi- 
sérable cabane  que  j'occupais,  je  leur  devais  tout  mon 
lems  et  tous  mes  travaux.  La  réalité  de  ma  situation  et  la 
sincérité  de  mes  senlimens  n'étaient  connues  que  des  ha- 
Jjitans  les  moii»s  éclairés  et  les  plus  agrestes  de  ces  cantons  -, 
ceux-là  me  jugeaient  bien  ;  c'était  leur  cœur  qui  m'ap- 
préciait. J'accomplissais  pour  eux  une  œuvre  d'amour  et 
de  bienveillance,  et  ils  ne  l'ignoraient  pas.  Sur  la  cime  du 
Saint-Véran ,  la  plus  haute  et  la  plus  stérile  de  ces  mon- 
tagnes ,  je  ne  trouvai  que  des  âmes  reconnaissantes.  A  me- 
sure que  je  descendais  vers  la  plaine  ,  j'avais  plus  de  peine 
à  faire  comprendre  aux  habilans  des  hameaux  les  pré- 
ceptes d'une  morale  rigoureuse  et  d'une  piété  austère  : 
ceux-là  semblaient  oublier  que  ma  vie,  dans  ces  déserts, 
ëlait  le  résultat  de  mon  choix ,  et  que  le  dédain  de  mes 
intérêts  matériels ,  l'abnégation  de  moi-même,  avaient  seuls 
pu  le  déterminer.  » 

iVtiT  affectionnait  surtout  les  habitans  sauvages  du  ha- 
meau de  Dormilleuse,  le  plus  élevé  de  tous  ceux  qui  com- 
posent le  val  Fressinière.  Ce  sont  tous  d'anciens  Vaudois 
qui  ont  conservé,  fraîche  encore  et  complète  ,  la  tradition 
du  martyre  de  leurs  aïeux.  Jamais ,  grîice  à  la  situation 
qu'ils  occupent,  ils  n'ont  plié  le  genou  devant  leurs  bour- 
reaux. De  tous  les  endroits  habitables  de  l'Europe ,  ce 
malheureux  village  est  peut-être  le  plus  difficile  à  abor- 
tler,  Une  fortification  naturelle  ùq  rochers  et  de  glacier^ 


EN  1686  ET  EN  l83o.  249 

l'environne  de  toutes  paris  ^  pour  y  arriver ,  il  faut  gravir 
un  escarpement  dangereux  que  la  glace  recouvre  pendant 
les  trois  quarts  de  rannée.  Au  milieu  de  rété ,  quand  le 
soleil  brille  de  tout  son  éclat ,  les  flancs  de  la  montagne 
située  en  face  de  Dorrailleuse  sont  couverts  de  neige  -,  au- 
tour de  vous  ce  ne  sont  que  précipices,  rocs  sourcilleux 
et  dépouillés  de  végétation.  Vous  n  apercevez  pas  même 
le  village  ,  et  ce  n  est  qu'après  avoir  marché  quelque  lems 
dans  ce  désert ,  que  vous  découvrez  une  douzaine  de 
hutles  semblables  à  des  tanières  de  bétes  fauves.  C'est  là 
que  vivent  les  habitans  de  Dormilleuse.  Lorsque  Félix Neff 
leur  rendit  visite  pour  la  première  fois ,  il  ne  put  parve- 
nir jusqu  à  eux  qu'en  pratiquant  dans  la  glace  une  espèce 
d'escalier  fabriqué  à  coups  de  hache  5  l'usage  du  linge  leur 
était  inconnu.  Le  village  de  Mensas  ,  situé  au-dessous  de 
Dormilleuse  et  qui ,  dès  les  premiers  jours  de  septembre, 
est  enseveli  sous  la  neige ,  végétait  dans  la  même  igno- 
rance et  dans  la  même  pauvreté.  Neff  les  civilisa  par  la 
religion.  Ce  fut  à  ces  êtres  et  à  ces  hommes  les  plus  mal- 
heureux de  toute  l'Europe  qu'il  dévoua  sa  vie.  Les  pauvres 
des  grandes  villes  fixent  nos  regards  et  attirent  notre  at- 
tention ,  mais  nous  ne  savons  pas  quelle  est  la  condition 
de  ces  hommes  qui  occupent  pour  ainsi  dire  les  dernières 
limites  de  la  civilisation  et  de  la  société.  Sous  le  règne  des 
lois  modernes  ,  les  gendarmes  pénètrent  jusque  dans  leurs 
repaires  et  leur  demandent  des  impôts  qu'ils  ne  peuvent  pas 
payer.  Dès  qu'une  année  a  été  mauvaise ,  tout  espoir  s'é- 
vanouit pour  eux  -,  ils  n'ont  plus  qu'à  mourir  sur  leurs 
montagnes,  ou  à  émigrer  et  chercher  fortune  ailleurs^ 
C'est  ce  qu'ils  font  en  hiver,  lorsqu'ils  redoutent  l'arrivée 
des  garnisaires  et  les  mauvais  traitemens  dont  on  les  ac- 
cablerait s'ils  n'avaient  la  prudence  de  s'y  soustraire.  Ils 
descendent  vers  la  plaine  essayant  d'y  gagner  quelaue  ar-» 


îàSo  LES  PP.OTESTANS  DES  CÉVENNES , 

gent  en  qualité  de  commissionnaires ,  de  porte-faix  et  de 
journaliers.  «Souvent,  dit  le  pasteur Ne£F,  j'ai  rencontré 
des  bataillons  dhommes,  de  femmes  et  d'cnfans  ,  qui  s'ex- 
patriaient ainsi.  Mais ,  dès  le  printems  suivant ,  ramenés 
vers  leur  premier  asile  par  l'amour  du  sol  natal,  que  les 
montagnards  éprouvent  si  fortement,  ils  revenaient  souf- 
frir et  végéter  au  lieu  de  leur  berceau.  ))NcfF,  dans  ses  let- 
tres ,  décrit  d'une  manière  louchante  l'iiospilalité  que  ce 
pauvre  peuple  lui  offrait.  Seul ,  il  apportait  au  milieu 
d'eux  quelques  rayons  consolateurs  ;  il  était  leur  journal , 
leur  bibliothèque  -,  pour  eux  ,  il  était  toute  la  poésie ,  toute 
la  philosophie,  lart  tout  entier,  l'histoire,  la  religion. 
Souvent  ils  le  retenaient  parmi  eux  -,  ils  le  nourrissaient 
de  leurs  alimens  grossiers,  et  lui  demandaient  de  bénir 
leurs  fils ,  et  le  questionnaient  sur  le  monde ,  sur  l'ave- 
nir, sur  Dieu. 

((Les  vieillards,  dit-il,  étaient  sur  la  porte  de  leurs  ca- 
banes ,  et  les  femmes ,  qui  tenaient  dans  leurs  bras  leurs 
petits  enfans,  accouraient  autour  de  moi  avec  une  joie  qui 
m'allait  au  cœur.  Je  leur  appris  l'usage  des  cheminées 
qu'ils  ne  connaissaient  pas  avant  moi.  Ils  se  contentaient 
en  effet  de  pratiquer  une  ouverture  dans  leurs  toits  gros- 
siers ,  et  la  fumée  séchappait  par  là.  Tout  religieux 
qu'ils  fussent ,  ils  ne  savaient  pas  lire  ,  et  je  parvins  à  leur 
faire  comprendre  que,  pour  prier  avec  fruit ,  il  fallait  pou- 
voir méditer,  au  moyen  de  la  lecture ,  le  sens  des  prières 
que  la  bouche  prononce.  Ils  apprirent  à  lire  pour  suivre 
mon  conseil.  Leur  unique  recette  pour  se  procurer  de  la 
chaleur  était  de  s'entasser,  au  nombre  de  cinq  ou  six, 
dans  une  étable.  Tous  les  animaux  se  trouvaient  péle- 
méle  avec  les  hommes  et  les  enfans.  Je  parvins,  non  sans 
peine ,  à  les  arracher  à  ces  habitudes  aussi  contraires  à  la 
sianté  qu'à  la  morale.  Leur  manière  de  cultiver  la  pomme 


EN  1686  ET  EN  i83o.  aSi 

de  terre ,  ressource  bien  précieuse  dans  leur  misère  ex- 
li^me,  était  si  ridicule  et  si  maladroite ,  qu  à  peine  liraient- 
ils  de  leur  cuUure  la  moitié  du  produit  qu'ils  auraient  dû 
obtenir,  w  Neff,  qui  avait  été  en  apprentissage  comme 
jardinier ,  leur  devint  très-utile  sous  ce  rapport.  Au  lieu 
d'espacer  les  pommes  de  terre,  ils  les  plantaient  si 
serrées  que  leurs  racines  et  leurs  tiges  se  nuisaient  et 
s'embarrassaient  mutuellement.  Neff  tripla  la  richesse  de 
ces  pauvres  gens  en  rectifiant  leurs  idées  agricoles,  mais 
ce  ne  fut  pas  sans  peine  -,  on  fit  d'abord  semblant  de  l'é- 
couter \  on  le  laissa  pratiquer  lui-même  les  tranchées  dans 
lesquelles  la  pomme  de  terre  devait  germer  \  mais  dès 
qu'il  avait  tourné  le  dos ,  on  s'empressait  de  détruire  son 
ouvrage  -,  on  revenait  aux  anciennes  coutumes.  Il  lui  fallut 
une  persévérance  incroyable  pour  parvenir  à  son  but  ;  il 
finit  par  demander  comme  grâce  la  cession  d'un  coin  de 
terre  qu'il  cultiva  lui-même  selon  sa  méthode.  Quand  les 
habitans  de  Dormilleuse  virent  le  succès  obtenu  par  Félix 
Neff  et  la  supériorité  de  ses  produits,  leurs  préjugés  tom- 
bèrent tout-à-coup  et  ils  renoncèrent  à  leur  mauvais  mode 
de  culture. 

Neff,  pendant  son  apprentissage  de  jardinier  et  sa  vie 
de  garnison ,  avait  étudié  les  sciences  naturelles ,  sinon 
dans  leur  abstraction  théorique ,  du  moins  dans  leur 
application  pratique.  Ingénieur,  agriculteur,  géomètre, 
il  améliora  de  mille  manières  la  condition  de  ces  Parias  de 
la  France  au  milieu  desquels  il  était  venu  vivre.  Toujours 
leur  ignorance  et  leur  paresse  opposaient  à  ses  projets 
bienfaisans  un  obstacle  difficile  à  vaincre.  Sans  le  secours 
de  la  religion  ,  il  ne  serait  jamais  parvenu  (à  perfectionner 
leur  industrie  et  leur  système  d'agriculture.  Souvent  c'é- 
tait du  haut  de  la  chaire  grossière  de  l'église  ou  dans  ses 
instructions  pastorales  qu'il  leur  imposait ,  comme  obliga- 


252 

tion  religieuse ,  telle  ou  telle  amélioration  qu'ils  eussent 
repoussée  sans  cela.  Dans  le  val  Fressinière ,  on  élève 
beaucoup  de  bestiaux  -,  mais  quand  Télé  est  sec,  le  fourrage 
manque  et  les  animaux  périssent.  Félix  Neff  reconnut 
qu'il  serait  facile  de  mettre  à  profit  les  torrens  et  les  sour- 
ces qui  s'écoulent  du  sommet  des  monts ,  de  leur  creuser 
des  bassins  et  des  lits ,  d'arrêter  l'eau  par  des  digues  et  de 
la  distribuer  de  manière  à  se  procurer  de  l'eau  dans  tous 
les  tems  de  Tannée.  Aux  yeux  des  montagnards ,  c'était 
là  un  travail  gigantesque  dont  ils  avaient  peine  à  com- 
prendre l'utilité.  Il  consacra  deux  ou  trois  sermons  à  es- 
sayer de  les  convaincre  -,  il  leur  dit  que  non  seulement  la 
stérilité  de  leurs  montagnes ,  la  pauvreté  de  leurs  chau- 
mières seraient  les  résultats  de  leur  obstination  ,  mais  que 
Dieu  même  les  punirait  en  leur  donnant  les  vices  qui  ac- 
compagnent l'ignorance  et  la  misère. 

Au  printems  de  i825,  la  neige  ayant  manqué  pendant 
l'hiver,  tout  portait  à  croire  que  le  sol,  qui  n'était  pas 
suffisamment  préparé,  se  refuserait  à  produire  le  gazon 
nécessaire  à  la  nourriture  des  bestiaux.  NefF  renouvela  sa 
proposition,  qui  trouva  beaucoup  d'opposans  ;  les  uns  ne 
voulaient  pas  croire  à  la  durée  d'un  tel  travail-,  les  autres 
mettaient  en  doute  l'utilité  d'une  entreprise  que  la  première 
avalanche  pourrait  détruire  j  il  fallut  vaincre  aussi  les  pré- 
jugés de  chacun  des  propriétaires  sur  le  terrain  desquels 
il  s'agissait  de  creuser  des  canaux  et  des  aqueducs.  Ce  fut 
après  un  mois  de  diplomatie  et  d'efforts  persévérans,  que 
Neff  obtint,  ou  plutôt  arracha  le  consentement  de  ses 
ouailles.  Les  montagnards  le  suivirent  la  bêche  et  la 
pioche  à  la  main,  plutôt  pour  lui  complaire  et  pour  lui 
prouver  leur  attachement ,  que  par  une  conviction  bien 
sentie.  Un  conquérant  qui  se  rend  maître  d'une  province 
O'a  pas  plus  de  peine  à  venir  à  bout  de  son  dç^seirx ,  que 


EN   1686  ET  EN  lB3o.  253 

NofF  dans  raccomplisscment  de  ses  bienveillantes  et  géné- 
reuses intentions.  La  nature  et  les  hommes  semblaient 
conspirer  contre  lui-,  il  f\iutlire  dans  sa  correspondance  le 
compte  qu'il  rend  de  cette  expédition  pacifique.  Il  faut 
voir  l'importance  qu  il  y  attache ,  et  les  travaux  qu'elle  lui 
coûta. 

((  Les  hommes  que  j'employais ,  dit-il ,  n'avaient  au- 
cune confiance  dans  le  résultat  de  nos  communs  efforts ,  et 
cette  laborieuse  entreprise  n'était  de  leur  part  qu'une 
preuve  de  dévouement.  Nous  avions  les  plus  grands  ob- 
stacles à  surmonter.  Les  anfractuosités  de  la  roche  nous 
obhgeaient  tantôt  à  élever  de  huit  ou  dix  pieds,  tantôt  à 
baisser  d'autant  le  lit  de  notre  canal  principal  ;  quelquefois, 
après  un  jour  entier  de  travail,  nous  reconnaissions  que  le 
niveau  n'avait  pas  été  bien  pris  ,  nous  étions  obligés  de 
tout  détruire  pour  tout  recommencer.  )>  Félix  NefF  lui- 
même  ,  ce  prêtre  civilisateur,  à  la  tête  forte  ,  à  Tame  ar- 
dente ,  marchait  devant  eux ,  travaillant  avec  eux  ,  parta- 
geant toutes  leurs  fatigues ,  et  leur  donnant  l'exemple. 
Fénélon,  la  plus  belle  ame  apostolique  dont  les  tems 
modernes  puissent  se  vanter,  n'a  rien  fait  de  plus  beau  et 
de  plus  réellement  chrétien.  Deux  semaines  de  travail 
procurèrent  de  Teau  à  trois  villages  -,  on  avait  fait  sauter  le 
roc  pour  y  parvenir.  Les  travaux  une  fois  achevés ,  un 
concert  de  bénédictions  s'éleva  -,  la  civilisation,  qui  n'avait 
pas  encore  pénétré  dans  ces  cavernes ,  y  entrait  enfin  con- 
duite par  un  pasteur  chrétien.  Tels  les  habitans  du  val 
Fressinière  étaient  au  quatorzième  siècle,  tels  Félix  NefF  les 
avait  trouvés  ;  ce  que  des  siècles  n'avaient  pu  faire ,  il 
l'accomplit  en  quinze  jours. 

C'était  une  race  barbare,  sans  doute,  et  incivilisée, 
mais  digne  de  l'intérêt  que  Félix  NefT  lui  porla  5  avec  ses 
mœurs  grossières  et  son  patois  qui  ee  rapproche  du  pro- 


^54  LES  PUOTESTANS  DES  CÉVENNES  , 

vençal ,  bien  plus  que  du  lalin ,  clic  est  brave ,  inlelli- 
gcnle,  active,  et  surtout  poétique.  Le  sentiment  de  la 
reconnaissance  est  vif  et  profond  cbez  elle.  Dans  les  émo- 
tions fortes ,  une  éloquence  naïve  et  presque  ossianiquc 
la  caractérise.  Neff  a  recueilli  et  conservé  plusieurs  frag- 
mens  de  cette  éloquence  naturelle  ;  il  serait  difficile  d'en 
donner  une  idée  en  français ,  idiome  né  des  besoins  d'une 
société  polie ,  et  qui  se  prête  difficilement  à  l'expression  de 
ces  passions  sauvages  et  énergiques.  Imaginez  de  nom- 
breuses et  fréquentes  allusions  aux  paysages  des  monta- 
gnes -,  une  foule  de  métaphores  hardies  qui  ont  passé  dans 
le  langage  ordinaire^  des  apostrophes  rhythmées  et  caden- 
cées avec  un  soin  qui  révèle  le  goût  instinctif  de  la  poésie. 
Là ,  tout  ce  que  le  romancier  et  le  poète  inventent  pour 
donner  de  la  vie  et  de  la  couleur  à  leur  composition  est  le 
résultat  naturel  d'une  existence  pittoresque  et  isolée.  C'est 
une  mère  qui ,  venant  de  perdre  son  enfant ,  s'assied  sur 
une  roche  escarpée^  et,  sans  que  personne  écoute  sa  voix, 
livre  aux  vents  de  la  nuit  ses  gémissemens  éperdus.  C'est 
un  vieux  père  qui ,  aux  funérailles  de  sa  fille ,  s'agenouille 
sur  la  bière  qui  renferme  ses  restes  et  prie  à  haute  voix 
pour  Tame  de  celle  qui  a  quitté  la  terre.  Ce  qui  serait 
affectation  théâtrale  dans  nos  mœurs  civilisées  jaillit  naï- 
vement de  ces  âmes  fortes  et  de  ces  esprits  peu  cultivés. 
Ce  sont  eux  qui  possèdent  ainsi  le  drame  réel ,  la  poésie 
véritable  dont  nous  n'avons  que  l'ombre  et  l'image  effacée. 
Un  des  exemples  les  plus  touchans  de  cette  éloquence, 
que  Félix  Neff  déclare  être  tout-à-fait  intraduisible,  frap- 
pera cependant  nos  lecteurs.  Neff,  que  la  charité  des  pro- 
testans  d'Angleterre  secourait  et  encourageait  dans  ses 
efforts ,  pouvait  disposer  de  quelques  petites  sommes  en 
faveur  des  plus  malheureux  d'entre  ces  en  fans.  Un  jour 
que  le  fils  d'une  femme  àgéc  très-malade  était  venu  ré- 


EN   1G86  ET  EN   l83o.  355 

clamer  ses  soins  et  sa  présence  auprès  du  lil  do  sa  mère, 
il  parlil  au  milieu  de  la  nuil  ^  la  neige  tombait  j  les  che- 
mins étaient  impraticables;  la  vie  du  pasteur  fut  plu- 
sieurs fois  exposée,  (^uand  ils  furent  parvenus  au  seuil  de 
la  porte  de  la  chaumière,  le  llls,  se  jetant  à  genoux  devant 
Félix  NelT,  lui  dit  :  u  L'aigle  de  la  monlagne  ne  tombe 
pas  sur  le  chamois  d'un  vol  plus  sûr  et  d'une  aile  plus  ra- 
])ide  que  la  bénédiction  de  Dieu  ne  tombera  sur  vous. 
A  ous  êtes  le  Jésus  de  ces  montagnes.  »  il  y  a  dans  ce  peu 
de  mots  plus  d'énergie  et  de  véritable  éloquence  que  dans 
la  plupart  de  nos  discours  du  parlement. 

La  condition  des  femmes  chez  ces  montagnards  était 
celle  d'humbles  et  obéissantes  esclaves  soumises  à  tous  les 
caprices  de  leurs  maris  et  de  leurs  frères.  Jamais  elles  ne 
s'asseyaient  à  la  même  table  que  les  hommes;  mais  placées 
derrière  eux,  elles  attendaient  qu  il  plut  à  ces  derniers  de 
leur  donner  les  débris  du  repas  ;  elles  mangeaient  debout  ; 
elles  ne  s'adressaient  à  leurs  maris  qu'avec  l'expression  du 
respect  et  de  la  crainte.  Félix  Neff  changea  ces  mœurs  ; 
aussi,  toute  la  population  féminine  lui  fut  dès  lors  corn- 
j)létement  dévouée,  liientôt  l'apolrc  des  Hautes -Alpes, 
celui  qui  avait  enseigné  à  ces  hommes  barbares  les  pre- 
miers actes  de  la  civilisation,  devint  roi  absolu  de  la 
communauté  ;  toutes  ses  volontés  furent  aveuglément  exé- 
cutées; toutes  les  familles  du  val  Frcssinière  et  du  val 
Queyras  se  soumirent  à  ses  bienfaisantes  institutions.  De- 
venus architectes,  maçons,  charpentiers,  menuisiers, 
couvreurs ,  il  leur  fit  construire  de  nouvelles  maisons  bien 
aérées,  distribuées  commodément.  Il  leur  apprit  à  estimer 
la  science  du  bien-élre ,  qui  a  tant  de  rapports  avec  la 
vertu.  Un  nouveau  temple  s'éleva  ;  une  école  fut  con- 
struite, non-seulement  sous  sa  surveillance,  mais  de  ses 
propres  mains;  car  il  était  toujours  le  premier  ouvrier. 


256  LES  PROTESTAIS  DES  CÉVEN^ES  , 

Celle  admirable  continuité  d'efforts  ne  tarda  pas  à  s'ébrui- 
ler,  el  les  pasteurs  de  Genève  et  les  ministres  anglais  de 
toutes  les  communions  envoyèrent  à  Neff  des  contributions 
volontaires  qui  le  mirent  à  même  de  continuer  et  de  per- 
fectionner ses  travaux.  Tous  les  meubles  nécessaires  à  une 
école  furent  fabriqués  de  sa  main  et  de  celles  de  ses  fidèles 
montagnards.  Pendant  plusieurs  années  consécutives ,  ce 
fut  NefF  qui,  sans  recevoir  de  salaire  ,  qui,  sans  autre  en- 
couragement que  sa  satisfaction  personnelle ,  leur  apprit 
les  élémens  delà  grammaire,  forlhograplie,  les  matbéma- 
tiques.  La  congrégation  fit  surtout  des  progrès  dans  Tart 
musical  -,  et  bientôt ,  dans  cette  situation  déserte  et  désolée  , 
le  besoin  de  savoir  et  famour  d'apprendre  eurent  des  pro- 
sélytes zélés.  Une  douzaine  de  jeunes  gens  se  renfermèrent 
dans  les  tristes  murs  de  lécole ;  ces  élèves  du  collège  le 
plus  misérable  qui  ait  jamais  existé  travaillaient  quatorze 
heures  par  jour,  et  n'avaient  d'autres  récréations  que  de 
chanter  en  chœur  les  hymnes  que  le  pasteur  leur  avait  ap- 
prises. De  la  viande  salée ,  et  du  pain  d'avoine  qu'ils  dé- 
trempaient dans  l'eau  après  l'avoir  brisé  à  coups  de  mar- 
teau, telle  était  leur  seule  nourriture.  La  farine  ne  se 
conserve  pas  dans  l'atmosphère  de  ces  montagnes ,  et,  aus- 
sitôt que  la  récolte  est  faite,  les  familles  les  plus  aisées  sont 
obHgécs  de  cuire  leur  pain ,  dont  elles  font  provision ,  el 
qui  leur  sert  toute  l'année.  Les  jeunes  anachorètes  de  Dor- 
milleuse  ne  quittaient  pas  leur  école  pendant  les  plus  grands 
froids  de  l'hiver,  et  souvent  le  bruit  des  avalanches  qui 
tombaient  se  mêlait  à  leurs  accens  mesurés.  A  Pâques , 
Félix  Neff  choisissait  entre  tous  ses  élèves  ceux  qui  avaient 
fait  le  plus  de  progrès ,  et  allait  ensuite  les  rendre  à  leurs 
communes  respectives.  On  trouve  dans  ses  INJémoires  une 
description  bien  touchante  du  départ  de  ces  jeunes  gensj 
c'était  une  cérémonie  presque  solennelle.  Le  service  divin 


EN  1686  ET  EN   l83o.  257 

et  un  repas  frugal  précédaient  leurs  adieux  à  leurs  jeunes 
camarades.  L'endroit  où  le  festin  avait  lieu  était  environné 
de  murs  grossièrement  construits  et  crénelés  j  c'était  laque 
s'étaient  réfugiés  les  anciens  Vaudois  poursuivis  par  la  fé- 
rocité du  fanatisme  catholique.  Quel  spectacle  vraiment 
digne  d'intérêt  offrait  alors  celte  enceinte  !  Cette  foi  qui 
s'était  conservée  intacte  avec  le  souvenir  de  leurs  aïeux 
martyrs,  et  le  développement  mule,  simple  ,  admirable  de 
leurs  vertus  rustiques,  qu'une  lueur  de  civilisation  éclai- 
rait déjà  sans  les  corrompre  !  Félix  NefiF  rapporte  qu'il  ne 
pouvait  s'empêcher  de  verser  des  larmes  quand,  de  la 
cime  d'un  roc  ,  il  voyait  cette  petite  troupe  dhommes  qui 
étaient  son  ouvrage  ,  les  enfans  de  son  adoption  et  de  ses 
soins,  s'éloigner  et  se  perdre  dans  les  sentiers  tortueux  de 
la  vallée. 

Une  vie  si  laborieuse  et  si  sublime  ne  pouvait  se  prolon- 
ger beaucoup.  A  trente  ans ,  vers  le  commencement  de 
l'année  1828,  NefF  mourut  épuisé  par  ses  fatigues ,  par  le 
régime  qu'il  avait  suivi,  par  la  mauvaise  nourriture.  Il 
expira  au  milieu  de  ses  enfans,  ou  plutôt  il  s'endormit. 
Ne  dites  pas  que  les  hommes  bons  meurent  ;  Us  s'endort 
ment  duii  sommeil  sacré.  Cette  sentence  du  poète  grec 
devrait  être  gravée  sur  le  tombeau  de  iS^etT. 

Si  l'on  pouvait  reprocher  quelques  erreurs  à  cet  homme, 
dont  le  nom  doit  se  placer  à  côté  de  ceux  dOberlin,  de 
Fénélon  et  de  saint  François  de  Paule,  ce  serait  l'austé- 
rité extrême  de  sa  vie  ;  elle  fut  un  véritable  suicide  :  celte 
austérité  lui  était  devenue  familière  et  facile ,  et  lui  avait 
inspiré  des  idées  peut-être  exagérées  sur  la  moralité  hu- 
maine et  survies  devoirs  quelle  impose.  Il  condamnait, 
ave<;  trop  cïe  rigueur  peut-être,  la  danse,  le  jeu,  les  plai- 
sirs de  toute  espèce.  Son  long  séjour  au  milieu  d'une  na- 
ture âpre  et  d'un  cUmat  rigoureux  l'avait  habitué  au  genre 

VII.  i^ 


■258  LES  protestAks  des  cévennes, 

de  vie  le  plus  dur,  le  plus  étranger  à  toutes  les  jouissances, 
mcme  à  toutes  les  distractions.  Peut-être,  sans  cette  rési- 
gnation et  celte  austérité ,  eût-il  été  incapable  de  se  sou- 
mettre à  tout  ce  que  sa  noble  résolution  lui  imposait  de 
sacrifices. 

Dans  l'état  actuel  de  la  société  ,  aucune  classe  ne 
peut  exercer  plus  d'influence ,  et  une  influence  plus  sa- 
lutaire ,  que  le  clergé  inférieur  de  toutes  les  commu- 
nions. La  marche  des  gouvernemens  et  le  progrès  des  lu- 
mières n'arracheront  pas  leur  puissance  aux  curés  et  aux 
vicaires  des  hameaux  catholiques ,  aux  pauvres  ministres 
des  villages  protestans.  Tant  que  le  christianisme ,  dont 
les  racines  sont  encore  profondes ,  ne  sera  pas  complète- 
ment détruit  et  effacé  de  la  surface  du  globe  ,  ce  sera  tou- 
jours avec  les  ecclésiastiques  de  l'ordre  inférieur  que  le 
paysan ,  le  pâtre ,  l'ouvrier  des  villes  de  troisième  ordre , 
l'agriculteur  et  le  journalier,  auront  les  rapports  les  plus 
fréquens  et  les  plus  intimes.  L'éducation  morale  des  prê- 
tres de  toutes  les  églises  est  peut-être ,  sans  que  Ton  s'en 
doute,  le  pivot  sur  lequel  reposent  les  destinées  de  l'Eu- 
rope moderne.  Il  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde,  nous 
dira-t-on,  de  déployer  la  même  énergie  de  dévouement,  la 
même  force  de  volonté.  Non,  certes  j  mais  il  n'v  a  peut- 
être  pas  une  seule  province  en  Europe ,  pas  une  seule  pa- 
roisse où  le  prêtre,  homme  de  bien,  ne  puisse  exercer  son 
influence  d'une  manière  aussi  bienfaisante  et  aussi  active 
que  Félix  Neff  au  milieu  de  ses  glaces  et  de  ses  rochers. 
Choisissez  un  village  d'Angleterre  ^  là  se  trouvent  des  ta- 
vernes où  le  paysan  se  déprave  -,  là  se  répandent  des  jour- 
naux souvent  remplis  de  détails  obscènes  et  dangereux  •, 
toutes  les  émanations  d'une  société  corrompue  s'y  propa- 
gent et  y  germent.  Une  partie  de  la  population  est  en  hos- 
tilité avec  les  lois  existantes ,  hostilité  d'autant  plus  forte  , 


EN    1G86  ET  EN    l83o.  25f) 

qu'elle  est  moins  avouée.  Qui  donc  oserait  dire  que  tous 
ces  ennemis  sont  moins  redoutables  à  combattre  que  ceux 
dont  Félix  Neff  a  triomplié  ?  La  réforme  et  ramélioraliou 
morale  du  peuple  n'auront  pas  de  plus  utiles  artisans  que 
les  prêtres  qui  prendront  Neff  pour  modèle,  et  sacrifieront 
leur  vie  à  cet  office  sublime.  Leurs  averlissemens  ,  leurs 
conseils  ,  leur  instruction  n'auront,  il  est  vrai,  de  prise  et 
d  influence  que  si  leur  moralité  est  plus  haute,  leur  bien- 
veillance plus  éclairée  que  celle  des  autres  membres  de  la 
société.  Mais  qu'on  leur  apprenne  le  désintéressement  ; 
qu'ils  sachent  bien  quel  est  le  devoir  de  leur  position; 
qu'ils  imitent  Oberlin  et  Neff,  non  seulement  dans  leurs 
prédications  spirituelles ,  mais  dans  leurs  secours  tempo- 
rels ,  et  ils  feront  plus  pour  la  civilisation  que  les  meilleures 
lois  ne  pourraient  faire. 

(Foj^eign  Quarterly  Reyiew.) 


Lnbusfric. 


DFS    CHLMl.NS   DE  FER,  DES  CANAUX,   ET  DES  VOITCRES  A  VAPEUR, 
SUR    LES    ROUTES    ORDINAIRES. 


L'Angleterre  ,  dans  ces  dernières  années ,  a  consacre 
une  masse  considérable  de  capitaux  au  perfectionnement 
de  ses  communications  intérieures,  et  les  résultats  impor- 
tans  qu'elle  en  a  déjà  obtenus  la  font  persister  dans  cette 
voie.  Qui  eut  pu  concevoir,  il  y  a  vingt  ans,  qu'une  lourde 
macbine  de  fer  chargée  d'eau  et  de  charbon ,  servant  de 
rcmor([ueur  à  une  longue  suite  de  voitures  remplies  de 
vovageurs  et  de  marchandises,  s'élancerait  de  Manchester 
et  arriverait  avec  son  convoi,  en  moins  de  deux  heures, 
à  Liverpool ,  à  trente  milles  du  point  de  départ  ?  Cependant 
c'est  là  une  merveille  qui  se  voit  tous  les  jours  ,  et  presque 
toutes  les  heures.  La  puissance  de  ce  nouveau  moteur  n'est 
pas  moins  admirable  que  sa  vitesse.  Chaqucjour,  des  charges 
de  5o  à  70  tonnes  sont  transportées  entres  les  deux  villes  à 
raison  de   i5  milles  à  Iheure -,  et  cette  exerlion  {\)  de 

(1)  ^'oTE  DE  L  Éd.  Le  mot  anglais  exertion ,  que  nous  employons 
ici,  n'a  pas  reçu  le  droit  de  bourgeoisie  dans  la  langue  française: 
peut-êlre  mérite-t-il  autant  d'être  naturalisé  que  les  mots  fashionable, 
confortable,  que  notre  dictionnaire  ne  repousse  plus.Xous  chercberioiis 
en  vain  l'équivalent  français  du  mot  exerlion.  C'est  non  seulement  un 
effort,  mais  le  déploiement  d'une  puissance  intérieure,  qui  jaillit 
avec  force  et  qui  agit  sur  la  nature  ou  sur  Thomme  :  expression  aussi 
énergique  que  pittoresque  ,  et  que  nulle  autre  ne  peut  remplacer. 


DES  CHEMIKS  DE  FEU,   ETC.  261 

force  est  encore  bien  au-dessous  de  la  force  réelle  des 
machines  motrices.  Dernièrement  un  énorme  convoi  de 
wagons,  pesant  23o  tonnes,  et  entraîné  par  deux  ma- 
chines ,  a  parcouru  en  moins  de  trois  heures  la  distance 
qui  sépare  Liverpool  de  Manchester. 

Cependant  l'art  de  construire  les  machines  locomotives 
est  bien  loin  d'avoir  atteint  toute  la  perfection  dont  il  est 
susceptible.  Depuis  la  création  du  chemin  de  Liverpool, 
chaque  mois  y  a  vu  paraître  de  nouvelles  machines  plus 
parfaites  que  celles  dont  les  premiers  effets  excitèrent  la 
surprise  générale  à  Tépoque  du  concours  de  1829(1)5 
et  cependant  ces  nouvelles  machines  ont  encore  des  dé- 
fauts sensibles ,  que  le  tems  et  l'expérience  parviendront 
sans  doute  à  détruire.  Mais  si ,  malgré  les  imperfec- 
tions qui  entravent  son  essor,  la  machine  à  vapeur  mobile 
a  déjà  produit  des  résultats  si  admirables  ,  que  ne  doit-on 
pas  en  espérer  pour  l'avenir ,  quand  un  champ  plus  large 
sera  ouvert  aux  essais  des  constructeurs  ;  quand  l'union  du 
génie  et  des  capitaux  aura  complètement  perfectionné  les 
premiers  modèles,  et  découvert  de  nouveaux  principes  de 
force  motrice ,  plus  puissans  encore  !  A  l'exemple  du  che- 
min de  Liverpool  à  Manchester,  qui  a  réuni  en  un  seul 
ces  deux  centres  immenses  d'industrie ,  on  se  dispose  à 
rapprocher  par  des  chemins  de  fer  les  points  commer- 
ciaux les  plus  importans  de  l'Angleterre  (i),  et  déjà  ou 

(1)  Note  de  l'Ed.  Dau3  la  57*  livraison  de  notre  première  série, 
nous  avons  consacré  un  article  spécial  à  l'examen  de  ce  concours  ;  à 
cet  article  étaient  annexés  le  dessin  de  la  Fusée  et  de  la  Nouveauté, 
Toitures  qui  avaient  remporté  le  prix ,  ainsi  qu'une  noie  Irès-curieusG 
sur  l'emploi  d'une  nouvelle  force  motrice. 

(i)  Parmi  les  nouveaux  cnemins  de  fer  acluelîcmcnt  en  exécution  » 
on  peut  citer  celui  de  Leeds  à  Selby  qui  est  ouvert  sur  quatre 
?oies.  Ce  chemia  sort  deSclby  par  iia  perccmeuUlQ  i:0oo  mètres  » 


262  DES  CHEMINS  DE  FER 

conslruit  de  toutes  parts  des  machines  locomotives  desti- 
nées à  parcourir  les  routes  ordinaires  ;  car  la  possibilité 
de  ce  nouvel  emploi  de  la  vapeur  n'est  plus  mise  en 
doute  aujourd'hui  :  c'est  un  fait  démontré  par  les  hardis 
essais  de  quelques  ingénieurs ,  et  par  Tenquéte  spéciale 
ordonnée  par  la  Chambre  des  Communes  (i). 

Il  n'en  faut  pas  douter ,  une  telle  facilité  ,  une  telle  ra- 
pidité dans  le  transport  des  personnes  et  des  marchan- 
dises ,  auront  des  conséquences  immenses  pour  le  déve- 
loppement de  l'industrie  commerciale  et  manufacturière, 
et  pour  le  bien-être  de  la  société  en  général.  Les  résuUals 
produits  par  les  nombreux  canaux  dont  le  sol  de  l'Angle- 
terre est  sillonné  prouvent  assez  quelle  influence  exerce 
sur  la  prospérité  d'une  nation  toule  réduction  opérée  dans 
le  prix  du  transport  des  marchandises  ^  réduction  qui  sera 
encore  bien  plus  considérable  lorsque  les  chemins  de  fer 
projetés  entre  les  divers  points  commerciaux  du  royaume 
seront  tous  exécutés.  Seulement  leur  effet  principal  portera 
très-probablement  sur  des  objets  différens  de  ceux  qui 
alimentent  aujourd'hui  le  transport  des  canaux^  car  croire 
que  l'un  de  ces  modes  de  communication  doit  entièrement 
remplacer  l'autre  serait  l'erreur  la  plus  grande.  Ce  sont 
deux  agcns  puissans  de  notre  richesse  nationale,  et  c'est 
leur  réunion  seule  qui  peut  nous  donner  un  système  com- 
plet de  communications  intérieures. 

Une  condition  générale  de  Futilité  des  grandes  lignes 

el  doit  être  prolongé  jusqu'à  Manchester.  Si  ce  projet  se  réalise ,  il 
établira  une  communication  par  chemin  de  fer  entre  la  mer  d'Irlande 
et  la  mer  du  ^ord.  Le  tracé  des  chemins  de  fer  de  Birmingham  à 
Londres  est  définitivement  arrêté,  et  la  compagnie  a  presque  com- 
plété le  capital  nécessaire  pour  l'exécution  de  celte  vaste  entreprise. 

(i)  Voyez  le  résumé  de  celte  enquête  dans  le  1 1^  Numéro  de  notre 
troisième  série ,  page  188» 


ET  DES  MACHINES  LOCOMOTIVES.  4^' 

de  canaux  et  de  chemins  en  fer,  c'est  que  leur  tracé  soit 
dirigé  sur  une  ligne  presque  horizontale.  Quand  le  ter- 
rain que  doit  suivre  ce  tracé  présente  une  pente  très- 
forte  ,  les  frais  d'exécution  ou  de  traction  deviennent  con-' 
sidérahles.  Aussi  choisit-on ,  pour  exécuter  ces  grandes 
entreprises,  la  ligne  qui  présente  les  inégalités  les  moins 
nombreuses  et  les  moins  sensibles.  Mais ,  comme  pour  les 
canaux  il  faut  ménager  des  réservoirs  d'eau  considérables 
pour  les  alimenter,  leur  exécution  offre  en  général  plus 
de  difficultés  que  celle  des  grandes  lignes  de  chemins  de 
fer. 

Les  canaux  ont  une  grande  supériorité  sur  les  chemins 
de  fer ,  en  ce  qu'ils  peuvent  supporter  un  poids  presque 
indéfini.  Sur  un  chemin  de  fer,  le  poids  dont  chaque  roue 
peut  être  chargée  est  limité  par  la  force  de  la  bande  qui 
porte  cette  roue  ,  et  rarement  ce  poids  s'élève  à  plus  d'une 
tonne.  De  là  résulte  la  nécessité  de  répartir  la  marchan- 
dise transportée  sur  un  grand  nombre  de  chariots ,  ce  qui 
augmente  beaucoup  le  matériel  du  transport  et  par  suite 
les  frais.  La  charge  que  peut  porter  un  canal  est  uni- 
quement limitée  par  la  dimension  des  bateaux  qu'il  peut 
admettre.  Ainsi  sur  un  canal  de  grande  dimension ,  chaque 
bateau  peut  porter  jusqu'à  200  tonneaux  (200,000  kil.), 
tandis  que  ce  même  poids  exige  60  à  70  chariots  sur  un 
chemin  de  fer.  Le  canal  présente  donc  une  grande  éco- 
nomie de  matériel ,  et  cette  économie  réduit  nécessaire- 
ment les  frais  de  transport  d'une  quantité  proportionnelle 
à  sa  valeur. 

Sur  le  Grand  Junction- Canal ^  M.  Bevan  a  reconnu 
qu'il  fallait  une  force  équivalente  à  35  kilogrammes  pour 
mouvoir  un  bateau  chargé  de  21  tonnes  ,  à  raison  d'un 
mètre  par  seconde  ou  de  trois  kilomètres  et  demi  par  heure. 
Avec  cette  vitesse ,  la  proportion  de  la  force  de  traction  au 


2G4  I^ES  CHEMINS  DE  FER 

poids  entraîné  est  donc  ^.  Sur  un  chemin  de  fer  hori- 
zontal bien  construit ,  et  avec  des  chariots  du   meilleur 
modèle ,  cette  même  proportion  de  la  force  de  traction  au 
poids  transporté,  est  j^.  Ainsi,  pour  une  vitesse  sembla- 
ble d'un  mètre  par  seconde,  un  moteur  quelconque  pro- 
duira un  effet  beaucoup  plus  considérable  sur  le  canal. 
Mais  il  faut  observer  que  si  la  vitesse  augmente ,  la  résis- 
tance sur  le  canal  croit  à  peu  près  proportionnellement  au 
carré  de  celle  même  vitesse  ,  conformément  aux  lois  phy- 
siques de  la  résistance  des  fluides,  tandis  que,  sur  le  che- 
min de  fer,  la  résistance  opposée  au  mouvement  est  con- 
stante indépendamment  du  taux  de  la  vitesse^  ou,  en  d'au- 
tres termes ,  la  résistance  opposée  au  mouvement  agit  sur 
un  chemin  de  fer,  comme  une  force  accélératrice  con- 
stante ,  analogue  à  la  force  de  la  pesanteur  1  et  sur  un  ca- 
nal ,  comme  une  force  accélératrice  variable  suivant  la  loi 
du  carré  des  vitesses.  De  là  il  suit  que  le  transport  par  les 
canaux  ne   présentera  une  véritable   économie  qu'autant 
qu  il  sera  très-lent,  et  conséquemment  il  ne  s'appliquera 
avec  avantage  qu'aux  matières  pesantes  qui  demandent 
surtout  à  être  transportées  à  bon  marché,  parce  que  le  prix 
de  leur  transport  est  une  forte  parlie  de  leur  prix  définitif 
sur  le  lieu  de  consommalion  :   tels  sont  le  charbon ,  la 
pierre,  le  fer,  etc.,  matières  très-pesantes,  et  dont  le  be- 
soin est  rarement  assez  pressant  pour  payer  les  frais  d'un 
transport  rapide.  Mais ,  pour  toutes  les  matières  qui  sont 
l'objet  de  besoins  plus  actifs,  ou  qui  sont  plus  susceptibles 
de  se  détériorer  par  le  tems ,  la  vilcsse  du  transport  de- 
vient un  avantage  que  peut  payer  le  consommateur,  et 
conséquemment  les  chemins  de  fer   conviennent   mieux 
pour  elles  par  la  rapidité  et  la  sûreté  de  leur  service  qui 
n'est  entravé  ni  par  les  froids  de  l'hiver,  ni  par  les  séchc- 
l^e^ses  de  Vêlé» 


ET  DES  MACHINES  LOCOMOTIVES.  265 

Cette  division  des  difiercns  produits  qui  conviennent 
aux  canaux  ou  aux  chemins  de  fer  peut  se  trouver  modi- 
fiée par  des  circonslances  particulières  qui ,  en  certaines 
localités,  feront  préférer  un  chemin  de  fer  à  un  canal  pour 
le  transport  des  grosses  marchandises.  Ainsi ,  par  le  nom- 
bre de  ses  écluses,  qui  gênent  et  relardent  la  navigation, 
le  service  d'un  canal  devient  lent  et  pénible  au-delà  d'une 
certaine  inclinaison  du  terrain  ^  dans  une  localité  sem- 
blable, le  service  d'un  chemin  de  fer  sera  plus  écono- 
mique, surtout  si  les  matières  transportées  se  dirigent 
principalement  dans  le  sens  de  la  descente.  Mais  ces  cir- 
constances accidentelles  ne  se  présentent  que  lorsque  la 
ligne  projetée  est  peu  prolongée.  Dans  les  lignes  étendues , 
le  tracé  peut  être  modifié  de  manière  à  ce  que  le  canal 
parcoure  les  localités  les  plus  convenables  ,  et  alors  les  dif- 
ficultés d'exécution  sur  un  point  spécial  disparaissent  de- 
vant le  prix  moyen  du  travail  entier  et  devant  l'impor- 
tance du  résultat. 

L'établissement  des  grandes  lignes  de  chemins  de  fer 
convient  donc  principalement  au  transport  des  objets  fa- 
briqués ,  des  denrées  coloniales ,  et  des  produits  de  con- 
sommation habituelle ,  matières  qui  sont  susceptibles  de 
se  détériorer  facilement,  et  qui  demandent  à  arriver  à 
jour  fixe  sur  le  lieu  de  vente.  Ces  grandes  hgnes  seront 
surtout  d'un  immense  avantage ,  pour  faciliter  la  circula- 
tion des  voyageurs  et  des  idées  d'un  lieu  à  un  autre.  Éco- 
nomisant au  moins  la  moitié  du  tems ,  elles  doubleront  la 
quantité  d'affaires  qui  pourront  être  faites  (  i  )  j  les  villes  éloi- 

(i)  Note  de  l'Éd.  On  estime  que  le  chemin  de  Manchester  est  fie* 
quenlé  par  plus  d'un  million  de  voyageurs  par  an.  En  supposant  que 
chacun  de  ces  voyageurs  n'épargne  qu'une  heure  dans  le  trajet  de 
Manchester  à  Làverpool»  cette  nouvelle  voie  produit  une  épargna 
totale  de  cinq  cent  mille  heures ,  soit  cinquante  mille  journées  da 


266  BES  CHEMINS  DE  FER 

gnécs  de  quelques  lieues  de  la  capilale  en  deviendront  les 
faubourgs  -,  d  autres  éloi-^néos  d' un  jour  de  roule  n'en  seront 
plus  distantes  que  de  quelques  heures^  et  les  relations 
commerciales  entre  ces  villes  et  Londres  seront  aussi  fa- 
ciles quelles  le  sont  aujourd'hui  d'une  extrémité  de  la 
capitale  à  l'autre.  Observons  seulement  que  cette  rapidité 
du  transport  ne  pourra  exister  qu'avec  des  soins  particu- 
liers pour  la  régularité  du  service*,  autrement  la  libre 
circulation  se  trouverait  gênée  par  le  grand  nombre  de 
points  intermédiaires  qui  devront  expédier  et  recevoir  à 
la  fois  sur  les  mêmes  lignes  ,  car  il  faut  combiner  l'allée  et 
le  retour  de  manière  à  ce  que  les  voilures  ne  se  rencon- 
trent que  sur  des  points  donnés.  La  difficulté  du  service 
est  un  des  inconvénicns  des  chemins  de  fer,  et  sous  ce 
rapport  on  peut  dire  qu'ils  sont  inférieurs  aux  canaux  où 
un  bateau  peut  stationner  sans  arrêter  le  passage  du  bateau 
qui  le  suit  et  qui  est  destiné  pour  un  point  plus  éloigné. 

Tels  sont  les  principaux  avantages  et  inconvéniens  que 
présentent  les  chemins  de  fer  considérés  comme  grandes 
lignes  de  communications  intérieures.  L'avenir  seul  dé- 
voilera toutes  les  conséquences  morales  et  politiques  qui 
pourront  résulter  d'un  changement  aussi  grand  dans  les 
moyens  de  circulation ,  et  à  cet  égard  nos  espérances  peu- 
vent être  hardies  si  nous  nous  reportons  aux  effets  mer- 
veilleux qu'a  produits  sous  nos  yeux  le  développement 
de  la  navigation  à  la  vapeur ,  cette  invention  si  utile  et  si 
long-tems  regardée  comme  une  chimère.  Rappelons-nous 
qu'il  n'y  a  pas  quarante  ans ,  on  ne  croyait  pas  même 
que  l'on  pourrait  jamais  naviguer  à  la  vapeur  sur  les  dé- 

IraTail  de  dis  heures  ;  ce  qui  accroît  d'autaul  la  puissance  productive 
du  pays  saus  augmeuter  d'uu  sou  les  dépenses  de  l'alimeulaliou 
générale.  ' 


ET  DES  MACHINES  LOCOMOTIVES.  «67 

troils  et  les  bras  de  mer  qui  séparent  les  iles  biilanniques;- 
et  suivant  toutes  les  apparences,  avant  qu'une  autre  série 
de  quarante  années  se  soit  écoulée,  le  nouveau  système 
de  communication  qu  on  propose  -aujourd'hui  aura  effec- 
tué, dans  les  relations  sociales  des  diverses  parties  de  l'An- 
gleterre ,  des  modifications  bien  autrement  importantes 
que  celles  qui  ont  été  produites  par  la  navigation  à  la 
vapeur. 

Après  la  création  des  routes  en  fer  ,  le  premier  perfec- 
tionnement que  l'on  ait  songé  à  introduire  dans  notre 
système  de  communication  intérieure ,  c'est  l'application 
de  la  machine  à  vapeur  à  la  traction  des  voitures  sur  lea 
routes  ordinaires ,  pavées  ou  empierrées.  Celte  invention 
a  été  accueillie  avec  faveur,  et  ses  partisans  ont  été  jusqu'à 
prétendre  que  sa  réussite  pourrait  réduire  le  prix  du  trans- 
port sur  les  routes  ordinaires ,  au-dessous  même  du  prix 
de  transport  sur  les  chemins  de  fer ,  de  sorte  qu'il  serait 
inutile,  d'après  eux  ,  de  tenter  toute  construction  nouvelle 
de  ce  dernier  système  de  routes.  Pour  apprécier  la  valeur 
de  ces  assertions,  il  suffit  de  comparer  les  résistances  que 
doit  vaincre,  sur  le  chemin  de  fer  et  sur  la  route  empier- 
rée, le  moteur  qu'on  emploie  pour  la  traction.  En  supposant 
la  pente  égale  de  part  et  d'autre,  chacune  de  ces  espèces 
de  résistance  se  composera,  pour  une  charge  donnée,  du 
frottement  de  l'essieu  contre  sa  boîte  et  du  frottement  de 
la  jante  de  la  roue  contre  les  aspérités  de  la  surface  sur 
laquelle  elle  se  meut.  La  première  espèce  de  frottement 
peut  être  diminuée  également  sur  une  route  et  sur  un  che- 
min de  fer  ,  suivant  le  plus  ou  moins  de  soin  apporté  dans 
la  construction  du  véhicule.  Mais  quant  au  frottement  de 
la  jante  contre  la  surface  qui  la  porte  ,  il  sera  évidem- 
ment toujours  moins  considérable  sur  les  bandes  unies 
d'uu  chemin  de  fer  que  sur  la  surface  inégale  et  rabo- 


268  DES  CHEMINS  DE  FEU 

leuse  d'une  route  pavée  ou  empierrée.  Ainsi,  quel  que 
soit  le  moteur  employé ,  il  aura  toujours  à  vaincre  une 
résistance  plus  grande  sur  la  route  ordinaire  que  sur  le 
chemin  de  fer,  et  cons'quemment  il  est  rigoureusement 
impossible  qu'il  exécute  jamais  les  transports  avec  la  même 
économie  dans  l'un  et  dans  l'autre  cas. 

L'évaluation  de  la  force  nécessaire  à  la  traction  sur  les 
diverses  espèces  de  routes  a  été  l'objet  d'une  série  d'expé- 
riences entreprises  par  l'ordre  de  la  commission  chargée 
des  réparations  de  la  route  de  Holyhead.  Ces  expériences 
faites  en  terrain  horizontal  ont  donné  les  valeurs  suivantes  : 

Poids  transporte.  ÎVature  des  roules.  Force  ne'cessaire 

pour  la  tractioa 
évaluée  en  kilog. 

1,000  kilog Pavé  neuf  et  bien  exécuté., 16 

—  Iioute  en  gros  gravier 67,60 

*—  Roule  en  cailloux 29,00 

—  Route  en  cailloux  avec  une  fonda- 

tion en  blocage âo,â5 

—  Route  en  fer 4»  1 7 

D'après  ce  tableau ,  la  résistance  sur  un  pavé  neuf  et 
bien  exécuté  est  quatre  fois  plus  considérable  que  la  résis- 
tance sur  un  chemin  de  fer,  tous  les  deux  étant  sensible- 
ment de  niveau.  Sur  une  route  en  cailloux,  la  résistance 
est  sept  fois  -l-  celle  d'un  chemin  de  fer,  et  sur  une  route 
en  gravier,  elle  est  seize  fois  plus  forte.  Observons  que 
ces  expériences  ont  été  faites  sur  des  portions  de  routes 
bien  préparées,  dont  la  surface  était  sensiblement  unie ,  ce 
qui  n'arrive  sur  les  routes  empierrées  que  lorsque  les 
pierres  ont  été  broyées  par  le  passage  d'un  nombre  suf- 
fisant de  voilures.  La  résistance  opposée  à  la  traction  est 
bien  plus  considérable  quand  la  route  est  nouvellement 
qhar^jée  de  cailloux  impavraitcment  brisés j  çt  il  çsl,  de  toute 


KT  DES  MACHINES  LOCOMOTIVES.  269 

nécessité  que  chaque  portion  de  nos  routes  se  trouve  dans 
cet  état ,  plusieurs  fois  dans  Tannée.  En  faisant  entrer  ces 
considérations  en  ligne  de  compte,  on  peut  évaluer  en 
moyenne  que  la  résistance  opposée  à  la  traction  sur  nos 
routes  ordinaires  {turnpike  roads  )  est  environ  douze  fois 
plus  grande  que  la  résistance  opposée  à  la  traction  sur  un 
chemin  de  fer.  Conséquemment ,  les  machines  mobiles  à 
vapeur,  en  agissant  sur  nos  routes,  ne  pourront  entraîner 
qu'un  -jV  de  la  charge  qu'elles  pourraient  entraîner  sur 
un  chemin  de  fer,  et  quelque  perfectionnement  qui  puisse 
être  introduit  dans  leur  construction ,  il  produira  toujours 
sur  un  chemin  de  fer  une  économie  douze  fois  plus  grande 
que  sur  nos  routes  ordinaires. 

Cependant  Temploi  de  la  machine  à  vapeur  comme 
moteur  sur  ces  mêmes  routes  peut  présenter  un  avantage 
sensible  ,  comparativement  à  l'emploi  des  chevaux.  Non 
seulement  sur  beaucoup  de  points  de  l'Angleterre ,  par 
suite  du  bas  prix  du  combustible  ,  le  moteur  mécanique 
pourra  être  entretenu  à  moins  de  frais  que  le  moteur 
animal  j  mais  son  introduction  aura  surtout  le  grand  avan- 
tage de  diminuer  les  réparations  des  routes ,  que  les  pieds 
des  chevaux  fatiguent  excessivement. 

Cette  question  aélé  examinée  fort  soigneusement  lors  de 
l'enquête  ordonnée  parla  Chambre  des  Communes,  pour 
déterminer  le  tarif  des  droits  que  doivent  payer  les  ma- 
chines locomotives  qui  s'essaient  sur  les  routes  ordinaires. 
Ces  droits  en  effet  avaient  été  extrêmement  exagérés  par 
les  Compagnies  cbargées  de  la  réparation  des  routes, 
et  il  en  était  résulté  fimpossiblUté  absolue  de  tenter  avec 
la  moindre  chance  de  succès  aucun  service  régulier  de 
diligences  à  vapeur  sur  les  principales  routes  d'Angleterre. 
L'enquête  a  prouvé  qu'en  représentant  par  loo  la  somme 
totale  de  délérioralion  occasionée  par  une  diligence  mar- 


^ro  ,  DES  CHEMINS   DE  FEE. 

chant  à  raison  de  dix  milles  à  Theure,  celte  somme  pou- 
vait être  ainsi  divisée  : 

Causes  de  détérioration. 

Cliangcmens  atmosphériques 20 

Roues 20 

Pieds  des  chevaux Go 

Total 100 

Ainsi ,  les  réparations  nécessitées  par  le  creusement  des 
pieds  des  chevaux  qui  cnlrament  une   de  nos  diligences 
sont  trois  fois  plus  considérables  que  celles  nécessitées  par 
la   friction   des  roues  de  la   même  voiture.   Par  consé- 
quent le  passage  d'une  diligence  à  vapeur,  qui  n'agit  que 
par  ses  roues,  endommagera  beaucoup  moins  la  route 
que  la   circulation   d'une   diligence  ordinaire.    De   plus 
on  doit  observer  que  les  roues   des  diligences  à  vapeur 
doivent  être  assez  larges  pour  avoir  une  adhésion  suffisante 
contre  le  sol  de  la  route,  car  c'est  celte  adhésion  qui  per- 
met à  la  machine  de  se  mouvoir  en  avanl.  Ces  roues  ont 
en  général  des  jantes  cylindriques  de  six  à  huit  pouces 
(  18  à  24  centimètres)  de  large,  tandis  que  les  jantes  des  di- 
ligences sontheaucoup  plus  étroites  et  souvent  coniques.  Or, 
Texpérience  a  démontré  depuis  long-tems  que  les  jantes 
larges  détériorent  moins  les  routes  que  les  jantes  étroites. 
On  pourrait  même  dire  que  des  jantes  cyUndriques  et  larges 
comme  celles  que  nous  venons  d'indiquer  doivent  agir  sur 
la  surface  de  la  route  comme  des  espèces  de  rouleaux ,  et 
tendre  à  la  consolider  et  à  l'unir,  bien  loin  de  l'endom- 
mager (i). 

En  supposant  que  le  tarif  des  droits  imposés  sur  les  ma- 

(1)  Voyez  sur  la  planche  placée  en  tète  du  Numéro  la  constmclioa 
particulière  de  ces  roues. 


ÏT  DES  :\IACHINES  LOCOMOTIVES.  2^1 

chines  locomollvcs  soit  à  l'avenir  réduit  à  sa  juste  valeur, 
le  problème  de  leur  circulation  sur  les  routes  ordinaires 
présente  encore  de  grandes  difficultés  avant  d'être  résolu 
d'une  manière  avantageuse  pour  les  entrepreneurs.  Sur 
certains  points  de  la  route  il  faut  des  dépôts  de  combus- 
tible préparés  pour  l'alimentation  de  la  machine  5  et  ces 
dépôts  indispensables  sur  les  chemins  de  fer  doivent  être 
bien  plus  rapprochés  sur  les  routes  ordinaires,  où  tout 
poids  inutile  porté  par  la  machine  absorbe  nécessaire- 
ment une  portion  beaucoup  plus  considérable  de  sa  force. 
D'un  autre  côlé,  la  machine  éprouvant  sur  une  route  en 
pierre  des  chocs ,  des  secousses ,  bien  autrement  sensibles 
que  sur  un  chemin  de  fer,  demande  une  construction 
plus  soignée  et  partant  plus  dispendieuse.  Déjà  sur  le 
chemin  de  Liverpool ,  où  toutes  les  machines  sont  sou- 
tenues sur  des  ressorts ,  leurs  réparations  coûtent  des 
sommes  énormes.  En  i833,  la  compagnie  avait  trente- 
deux  machines,  et  la  dépense  de  leurs  réparations  s'é- 
levait à  près  de  400? 000  fr.  par  an.  Cependant  ces  ma- 
chines n'éprouvent  d'autres  chocs  que  ceux  qui  proviennent 
d'une  différence  accidentelle  dans  la  hauteur  des  extrémités 
des  bandes  consécutives.  L'assemblage  des  joints  et  le  jeu 
régulier  des  pièces  en  mouvement  sont  bien  autrement 
difficiles  à  assurer  dans  une  machine  lancée  avec  une 
yitesse  de  8  à  10  milles  à  l'heure ,  sur  la  surface  raboteuse 
d'une  route  ordinaire. 

Si  les  machines  locomotives  employées  sur  les  chemins 
de  fer  avaient  atteint  toute  la  perfection  dont  elles  sont 
susceptibles,  nul  doute  quon  devrait  les  appliquer  immé- 
diatement au  service  des  routes  ordinaires.  Mais  aujour- 
d'hui, on  ne  peut  nier  que  ces  machines  ne  soient  encore 
imparfaites^  n'est-ce  donc  pas  alors  trop  compliquer  la 
difficulté  du  problème ,  que  de  chercher  de  suite  à  se 


272  DES  CHEMINS  DE  FER 

passer  de  toutes  circonstances  favorables  ?  Le  nouvel  ani- 
mal-machine que  l'on  veut  employer,  doit  réunir  à  la 
fois  une  grande  légèreté  et  une  grande  solidité.  Sur  la 
bande  unie  d'un  chemin  de  fer,  la  réduction  du  frottement 
permet  d'augmenter  assez  le  poids  du  nouveau  moteur 
pour  consolider  son  organisation  ,  sans  que  cet  excédant 
de  poids  absorbe  une  portion  trop  sensible  de  sa  force. 
Mais  sur  une  route  ordinaire  il  n'en  est  pas  de  même-,  si 
f  on  vise  à  la  solidité  ,  la  machine  peut  devenir  trop  lourde  ^ 
si  on  vise  à  la  légèreté  ,  la  machine  devient  trop  faible. 
Aussi,  tout  en  rendant  justice  à  la  hardiesse  de  ceux  qui  ont 
voyagé  à  la  vapeur  sur  les  routes  ordinaires ,  on  doit  recon- 
naître que  leurs  essais  n'ont  pas  été  suivis  jusqu'ici  d'un 
succès  bien  marqué  ,  et  ce  défaut  de  succès  lient  unique- 
ment à  l'imperfection  actuelle  de  lart  de  construire  les 
machines  locomotives. 

Le  premier  qui  hasarda  une  machine  à  vapeur  sur  les 
routes  ordinaires  fut  M.  Gurney,  qui ,  en  1 83 1 ,  entreprit  un 
service  régulier  de  messageries  entre  Glocester  et  Cheltcn- 
ham  ,  villes  distantes  l'une  de  l'autre  de  9  milles  anglais 
(14  a  i5  kil.  ).  Sa  machine  faisait  ce  trajet  quatre  fois  par 
jour,  et  en  quatre  mois  elle  transporta  plus  de  trois  mille 
voyageurs  entre  les  deux  villes.  Un  rechargement  assez 
fort  de  cailloux  ,  opéré  sur  une  portion  de  la  route,  arrêta 
son  service,  en  cassant  Tessieu  coudé  auquel  le  piston  du 
cylindre  communiquait  le  mouvement  (i). 

Ce  service  régulier  de  quatre  mois  démontra  la  possi- 
bilité de  l'emploi  de  la  vapeur  sur  les  routes  ordinaires, 

(1)  Nous  avons  rendu  compte  clans  la  première  série  des  divers 
essais  de  M.  Guruey  ;  ou  trouvera  aussi  des  détails  du  plus  haut  in- 
térêt dans  notre  curieux  article  sur  les  Routes  et  les  Voitures  publiques 
de  la  Grande-Bretagne  f  inséré  dans  le  4'  Numéro  de  notre  troisième 
série  (avril  i8oû}. 


T.-t   ni:S  MACHINES    LOCOMOTIVES.  2^3 

Mais  l'avanla{je  jK'^ciininirc  de  renlroprlse  fui  moins  bien 
eonslalé.  M.  Gurnev  menait  les  voyageurs  à  moitié  prix 
fies  diligences  traînées  par  des  chevaux.  Celle  réduction 
de  prix  avait-elle  pour  but  unique  de  faire  tomber  les  en- 
Ireprises  rivales,  ou  lui  laissait-elle  quelque  bénéfice  ?  Il 
est  conslant  que  M.  Gurney  ne  put  rétablir  sa  macbine 
pour  recommencer  ses  essais. 

M.  Walter  Hancock  a  fait ,  pendant  quelque  tcms  ,  un 
service  d'omnibus  à  la  vapeur  sur  la  route  de  Harrow.  La 
vitesse  moyenne  de  sa  macbine,  comme  celle  de  la  précé- 
dente ,  ne  dépassait  pas  g  milles  (i  4  kib)  à  l'beure.  Dans  le 
courant  d'octobre  i833,  INI.  Cburcb  s'essaya  sur  la  route 
de  Birmingham;  mais  son  service  ne  paraît  pas  avoir  été 
très-régulier.  Ces  dernières  voitures  pouvaient  mener  plus 
de  voyageurs  que  celle  de  M.  Gurney  :  mais ,  comme  celles- 
ci  ,  elles  ne  purent  résister  long-tems  aux  secousses  qu'elles 
éprouvaient  nécessairement  dans  leur  trajet.  En  général 
leur  conslruclion  était  assez  défectueuse.  La  machine  de 
MM.  Ogle  et  Summers  qui  a  fait  un  voyage  assez  pénible 
de  Soutbampton  à  Livcrpool ,  et  de  Liverpool  à  Londres, 
n'était  pas  même  suspendue  sur  ressorts.  Cependant  on 
essaie  toujours  :  il  existe  aujourd'hui  un  service  d'omnibus 
à  la  vapeur,  de  Woolv\icb  à  Londres,  et  M,  Cburcb,  après 
avoir  apporté  quelques  modifications  dans  le  mécanisme 
de  sa  voiture,  a  recommencé  à  conduire  des  voyageurs 
sur  la  route  de  Birmingham  (i).  Mais  ces  essais  ne  peu- 

(i)  Nous  avons  pensé  qu'il  ne  ?eiail  pas  sans  intérêt  de  reproduiro 
ici  le  dessin  de  la  Toilure  de  M.  Cliurch ,  sans  contredit  celle  dont  le 
mécanisme  simple  et  ingénieux  s'est  jusqu'ici  le  plus  rapproché  de  la 
perfcclion.  Celle  planche  est  d'ailleurs  une  suite  naturelle  à  celles  que 
nous  avons  déjà  publiées  dans  les  Numéros  3o ,  5o  et  67  de  la  ])re- 
mière  série.  Nos  lecteurs,  en  rapprochant  ces  divers  dessins,  auront 
une  idée  plus  exacte  des  progrès  qu'a  fails  la  construction  des  ma- 
VII.  18 


9r/J  DES   CHEMINS  DE   FER,    ETC. 

vent  changer  noire  conclusion ,  la  seule  qui  puisse  s'ac- 
corder avec  les  règles  de  la  prudence.  Commençons  par 
perfectionner  les  machines  locomotives  sur  les  chemins  de 
fer ,  avant  de  les  appliquer  au  service  bien  plus  difficile 
des  routes  ordinaires. 

(  Edinburgh  and  Foreign  Quarterly  Reyfiew.  ) 

chines  locomotives,  en  Angleterre  ,  dans  ces  dernières  années.  L'ap- 
pareil locomoteur  de  M.  Church  est  contenu  en  entier  dans  les  caisses 
delà  voiture  ;  il  ne  dégage  pas  le  moindre  atome  de  fumée;  et  des 
soupapes  de  sûreté  ont  été  habilement  ménagées  pour  prévenir  toute 
explosion.  Quoique  celle  voiture  soit  la  plus  parfaite  de  toutes  celle? 
qui  fonctionnent  sur  les  routes  ordinaires ,  on  s'accorde  à  dire  que 
le  foyer  et  la  chaudière  réclament  encore  de  nombreux  perfectionne- 
mens.  Cette  diligence  peut  transporter  cinquante  voyageurs  :  28  dans 
l'intérieur  et  22  à  l'extérieur.  Voyez  la  planche  qui  est  placée  en  tête 
tie  ce  Numéro. 


^j^ui^^attccs  ^^n(cffa(tte(re$  be  notre  ^^ge  {a) 


No  V. 
THOMAS  GOLLEY-GRATTAN 


Il  y  a  autant  de  romanciers  en  Angleterre ,  que  de  son- 
nettieii  en  Italie  :  si  la  marche  progressive  du  roman  con- 
tinue ,  je  ne  vois  pas  de  raison  pour  que  la  société  ne 
compte  pas  un  jour  autant  de  rivaux  de  Walter  Scott  et  de 
Fielding  qu'elle  a  de  citoyens  patentés.  Bientôt  vous  ne 
serez  plus  admis  dans  un  rout  à  la  mode,  dans  un  salon, 
même  dans  un  cercle  de  la  bourgeoisie ,  si  vous  n'avez  fait 
vos  preuves,  si  vous  n'avez  publié  votre  roman  en  trois 
volumes.  Personne  ne  s'en  fait  faute;  aussi  la  plupart  des 
ouvrages  nouveaux  qu'on  publie  aujourd'hui  ne  sont 
guère  que  l'écho  effacé  de  quelque  publication  antérieure, 
et  qui  les  aperçoit,  croit  voir  les  trois  sœurs  sorcières  de 
Macbeth  ,  apparition  fantastique ,  composée  d'air  et  de 
paroles  magiques,  s'évanouissant  en  inutiles  vapeurs,  en 
pluie  et  en  fumée.  Il  n'y  a  rien  dans  ces  œuvres  préten- 
dues :  événemens  pris  partout,  caractères  qui  ne  sont  nulle 
part ,  mots  qui  appartiennent  à  tout  le  monde.  Le  roman 
publié  en  i8o3  ,  oublié  en  i8o4,  est  imité  en  i8o5  ;  et  de 
transformation  en  transformation ,  d'affaiblissement  en  af- 
faiblissement, de  copie  en  copie,  on  arrive  à  je  ne  sais  quel 


(i)  Voyez  les  deux  premières  séries  de  la  Revue  Britatinuiue  et  les 
Kuméros  4  »  5  et  lo  de  la  troisième  série. 


2^()  THOMAS    COLLEY-GRATTAN. 


résultat  imperceptible  et  méprisaMe  :  la  parodie  de  tout, 
et  la  copie  de  rien*,  l'écho  d'un  écho  ^  le  reflet  d'un  re- 
flet,  et  l'ombre  d'une  ombre. 

Tels  sont  la  pâture  intellectuelle  et  l'aliment  ordinaire 
de  certaines  classes  de  la  société  5  les  femmes  particulière- 
ment sont  dévorées  par  les  romans,  comme  certaines  étof- 
fes précieuses  sont  dévorées  par  les  mites.  Si  vous  ajou- 
tiez au  roman  le  théâtre ,  vous  verriez  quelles  sources  de 
corruption  s'ouvrent  dans  la  société  et  deviennent  plus 
dangereuses  chaque  jour.  Toutes  les  actions  de  l'homme 
sont  présentées  sous  des  couleurs  fausses:  comment  inté- 
resserait-on, si  l'on  disait  ce  que  tout  le  monde  sait?  De 
là  ,  ces  petits  adultères  honorables,  la  foule  des  brigands 
vertueux,  cette  grande  quantité  de  criminels  sentimen- 
taux ,  cette  population  d'écrivains  élégiaques  dont  le  tems 
actuel  commence ,  il  est  vrai,  à  se  lasser  ;  mais  de  là  aussi, 
tous  ces  héros  d'antichambre  ,  crayonnés  d'un  trait  si  léger 
et  si  flasque  5  de  là ,  ces  dissertations  de  quinze  pages  sur 
la  manière  de  tenir  sa  fourchette  en  bonne  compagnie  , 
de  découper  une  volaille  et  de  servir  le  turbot. 

Ainsi,  voilà  le  roman  devenu  cuisinier.  Si  nous  vou- 
lions le  suivre  dans  toutes  ses  transformations ,  ce  serait  un 
carnaval  à  faire  rire.  Pendant  que  M.  Ward  et  lord  Nor- 
manbv  le  font  chef  de  cuisine  et  maitre-queux,  il  est  demi- 
dandy  et  élégant  d'ordre  secondaire  sous  la  plume  de 
Théodore  Hook.  Il  se  vante  d'avoir  diné  chez  Lord  un  tel  ; 
il  ne  salue  pas  l'homme  qui  a  mangé  des  petits  pois  avec 
la  lame  de  son  couteau  ^  il  a  mille  délicatesses  de  valet  de 
chambre  et  une  infinité  de  scrupules  de  tailleur.  Je  pour- 
rais citer  un  roman  destiné  à  prouver  une  question  théolo- 
gique -,  un  autre  qui  s'élève  jus-^u'à  l'algèbre^  un  troisième 
qui  creuse  les  dernières  profondeurs  de  la  question  de  l'im- 
pôt. Pourquoi  une  académie,  celle  de  La  Haye  ou  de  Ber- 


THUMAS    COLLtV-GKATiAN.  a^ ^ 

lin  par  exemple,  ne  proposerait-elle  pas  la  question  suivante 
à  traiter  : 

Pourquoi  le  nombre  des  romans  et  des  romanciers  s'esl- 
il  accru  depuis  le  moyen-àgedans  une  proportion  plus  que 
géométrique  ? 

Ne  serait-ce  pas  que  le  domaine  de  Thistoire  s'épuise  ^ 
(jue  celui  du  drame  est  borné  \  que  celui  de  la  poésie,  cul- 
tivé depuis  si  long-tems,  cesse  d'être  fertile,  tandis  que  le 
roman,  vague,  souple,  se  prêtant  à  tout ,  ne  s  astreignant 
à  aucune  règle,  ouvrant  son  sein  immense  aux  caractères, 
aux  idées,  aux  fictions  ,  aux  folies  ,  aux  paysages  ,  à  l'éru- 
dition,  à  l'histoire,  à  la  politique,  à  la  théologie  même, 
offre  aux  civilisations  blasées  une  source  facile  et  une 
ressource  commode  ? 

Chaque  nouvel  écrivain  qui  découvre  un  filon  propre 
au  roman  ne  se  contente  pas  de  l'exploiter:  ce  serait  chose 
commune  j  il  ouvre  la  route  5  on  se  précipite  sur  ses  tra- 
ces, et  bientôt  le  métal  précieux  se  trouve  épuisé.  La  gé- 
néalogie des  romanciers  se  ramifie  ainsi  presqu  à  linfini. 
Tel  d'entre  eux  imagine  de  peindre  minutieusement  les 
mœurs  de  la  bourgeoisie  et  de  l'aristocratie  anglaise  ,  sans 
oublier  le  manche  d'un  couteau  ,  ni  la  dent  d'une  four- 
chette. Quand  cette  grande  idée,  qui  embrasse  tout  le  mo- 
bilier, toute  la  tapisserie,  toute  l'ébénisterie ,  tout  le  do- 
maine du  tailleur,  du  valet  de  chambre,  du  sommelier^  du 
cocher,  se  trouve  étendue  et  divisée  dans  la  masse  de  qua- 
rante volumes  écrits  par  le  premier  inventeur,  un  second 
romancier  se  présente  qui  trouve  moyen  de  rafïiner  encore 
sur  l'idée  du  prédécesseur  :  a  Si  je  peignais ,  s'écrie-t-il, 
une  seule  classe,  celle  qui  demeure  dans  les  beaux  quar- 
tiers, qui  a  des  valets  et  des  hevduques,  et  qui  fait  tous  les 
ans  un  petit  voyage  sur  le  continent?  »  Voilà  mon  écri- 
vain qui  suppose,  quand  même  il  ne  les  connaîtrait  pas  , 


2^8  THOMAS     COLLEY-GUAïTAIV. 

les  mœurs  des  habitués  d'Almack.  Cette  moisson  dure  tant 
qu'elle  peut.  Sa  verve  épuisée  ,  il  passe  la  plume  à  un  troi- 
sième peintre  de  mœurs  qui  décrit  exclusivement  la  demi- 
noblesse,  celle  qui  forme  l'anneau  intermédiaire  entre  la 
grande  aristocratie  et  le  simple  bourgeois.  Puis  viennent  les 
portraitistes  séparés  et  exclusifs  de  toutes  les  autres  classes  : 
à  l'un  la  bourgeoisie  enrichie,  à  l'autre  la  bourgeoisie  mar- 
chande,à  celui-là  les  faubourgs  ,  à  cet  autre  les  villages  :  la 
classification  estsi  longue,  que  la  vie  d'un  homme  n'y  suffirait 
peut-être  pas.  Vous  diriez  ces  peintres  hollandais  dont  l'un 
se  consacrait  à  peindre  des  anguilles,  l'autre  des  choux  et 
un  troisième  des  bas  bleus  -,  je  voudrais  que  la  posté- 
rité n'ignorât  pas  le  nom  de  ce  dernier  grand  artiste  qui 
s'appelait  Kalkar,  et  qui  se  distingue  par  une  assez  curieuse 
particularité.  Quiconque  voulait  obtenir  un  tableau  de  lui, 
devait  commencer  par  lui  envoyer  une  paire  de  bas  bleus, 
qu'il  mettait  à  ses  propres  jambes-,  car  il  se  servait  de  mo- 
dèle à  lui-même.  Malheureusement  nos  romanciers  aris- 
tocratiques ,  si  habiles  à  faire  resplendir  autour  d'eux  la 
soie  et  le  satin ,  ne  savent  pas,  comme  le  peintre  hollandais, 
s'approprier  les  modèles  qu'ils  veulent  peindre.  C'est  dans 
un  petit  grenier  bien  obscur,  que  quelques-uns  d'entre  eux 
tracent  les  descriptions  enchanteresses  dont  toutes  nos  lingè- 
res  sont  enthousiasmées  et  qui  représentent  des  salons  do- 
rés ,  des  dîners  somptueux,  des  bals  étincelans  de  diamans, 
des  femmes  éclatantes  de  parure.  Le  procédé  de  Kalkar 
leur  manque ,  et  l'on  s'en  aperçoit  bien  au  peu  de  vérité  de 
leurs  tableaux  (i). 

L'homme  qui  le  premier  a  imaginé  de  renouveler  le 
roman  en  y  mêlant  l'histoire ,  avait  à  peine  écrit  JVaver- 


(i)  Voyez  dans  le  5"^  Numéro  de. la  troisième  série  l'article  inlilulc  : 
Comment  on  écrit  un  roman  à  la  mode. 


THOMAS    COLLEY-GUATTAN.  ^^C) 

le)  ,  qu'aussitôt  il  s'est  non  seulement  dédoublé,  mais 
multiplié  d'une  manière  étrange.  Alexandre  a  eu  des  ca- 
pitaines sans  nombre  ^  son  héritage  s'est  partagé  entre  je 
ne  sais  combien  de  petits  rois  secondaires  qui  n'avaient  pour 
titres  que  leur  orgueil  et  la  livrée  du  maître  qu'ils  portaient. 
Parmi  cette  masse  de  romanciers  à  la  suite,  deux  ou  trois  se 
sont  distingués-,  voilà  tout.  On  a  cité  Cooper  l'Américain,  le 
Français  Lacroix ,  plus  connu  sous  le  nom  du  Bibliophile 
Jacob  ,  et  l'Allemand  Zschokke.  Ceux-là  ,  tout  imitateurs 
qu'ils  soient ,  ne  laissent  pas  cependant  de  garder  un  carac- 
tère propre,  quelque  chose  d'original.  L'un  a  fait  le  roman 
comme  un  notaire  bâtit  un  acte  de  vente  •,  l'autre  a  prodigué 
l'érudition  ;  le  troisième  mêle  une  sentimentalité  quel- 
quefois puérile  à  ses  tableaux  traditionnels.  Mais  en  défi- 
nitive ,  il  y  a  du  talent  chez  tous  les  trois.  Fils  du  grand 
Walter  Scott,  ils  ont  été  pères  à  leur  tour  d'une  infinité 
d'imitateurs  qui  s'attachent  à  copier  servilement  les  par- 
ticularités de  chacun  d'eux.  Ainsi  Cooper  a  donné  naissance 
à  l'école  maritime ,  et  Zschokke  a  mis  à  la  mode  l'élé- 
gie de  l'histoire.  Les  Italiens  eux-mêmes  ont  été  frappés 
de  la  contagion.  Eux  dont  le  génie  lyrique  et  musical  a  si 
peu  de  rapport  avec  le  roman  historique ,  avec  ses  détails, 
avec  ses  descriptions ,  avec  ses  lenteurs  !  Dans  leurs  an- 
nales, colorées  comme  un  tableau  de  Véronèse  ,  ik  cher- 
chèrent des  sujets  pour  des  esquisses  romanesques  aussi 
léchées  et  aussi  finies  que  les  tableaux  de  Miéris.  Le  suc- 
cès devait  être  équivoque,  et  les  gens  de  mérite  qui  es- 
sayèrent de  donner  un  Walter  Scott  à  l'Italie,  prodiguèrent 
la  facilité  du  style  ,  et  quelquefois  la  nouveauté  de  l'in- 
vention, sans  atteindre  le  but  impossible  qu'ils  se  propo- 
saient de  frapper.  Manzoni  est  celui  de  ces  entrepreneurs 
de  romans  italiens  qui  a  trouvé  le  plus  de  lecteurs.  Comme 
ses  confrères,   il  a  fait  plusieurs  élèves  :  et  Dieu  sait  à 


1280  THOMVS     COLLLY-GRATTAN. 

(juoi  se  réduit  le  talent  perdu  dans  ces  tableaux  qui  gii- 
niacent ,  dans  cette  reproduction  de  mœurs  ardentes,  for- 
tes ,  passionnées,  piUores([ues ,  mais  dessinées  par  un 
crayon  faible,  incertain,  timide  et  traitées  avec  celle  mi- 
(^nardise  et  ceRe  délicatesse  atfeclée  qui  n  appartient  qu'à 
la  miniature.  Vous  diriez  les  grandes  figures  de  Rubens 
ou  du  Tilien,  devenues  sous  le  pinceau  de  Terburg  et 
de  ses  confrères  des  chefs-d'œuvre  de  patience,  de  scrupule 
et  de  travail. 

Un  malheur  s'attache  encore  à  la  prétendue  vocation 
historique  des  romanciers  :  c'est  qu'ils  dénaturent  les  faits  ^ 
c'est  qu'ils  mutilent  l'histoire^  c'est  quau  lieu  de  créer 
une  fiction,  ils  altèrent  la  vérité^  c'est  qu'ils  s'emparent 
des  trésors  de  Thislorien  ,  et  qu'avec  ses  lingots  ils  fabri- 
([uent  de  la  fausse  monnaie  qu'ils  nous  donnent  pour 
excellente.  Tel  mensonge  du  roman  ,  s'étant  enraciné 
dans  la  croyance  des  cabinets  de  lecture,  n'en  sortira 
jamais.  Tel  héros  sali  par  un  auteur  de  contes,  se  dé- 
barrassera difficilement  de  sa  flétrissure.  J'ai  vu  Crom- 
well  traité  comme  un  bouffon  suballerne  par  un  de  ces 
messieurs;  Cromwell ,  l  homme  qui  se  compromettait  le 
moins  avec  les  hommes  -,  celui  qui  ne  faisait  de  plaisan- 
teries que  celles  qui  avaient  un  but,  ur.e  utilité,  une 
portée.  Au  surplus ,  le  théâtre  est  ici  complice  du  roman. 
Tous  les  grands  hommes  de  Ihistoire  ont  été  tour  à  tour 
brutalement  travestis;  tous  les  noms  honorables  ont  été 
tramés  sur  la  claie  dramatique.  Que  vous  vous  appeliez 
Turenne  ou  Bonaparte ,  peu  importe  ;  vous  êtes  histori- 
que, vous  devenez  la  pâture  naturelle  du  drame  et  du  ro- 
man. Femmes,  vieillards,  jusqu'aux  enfans  qui  viennent 
de  mourir,  sont  la  proie  du  roman  et  du  théâtre  faméli- 
ques. Le  duc  de  Reichstadt  venait  d'expirer  -,  il  parais- 
sait déjà  sui'  la  scène.  Les  pays  de  libertés  constitution- 


TU  OM  AS    COL  1.  E  Y-G  K  ATT  A  N  . 


281 


i.elles,  la  France  et  1  Angleterre  ,  ont  donné  ce  mauvais 
exemple.  Heureusement  la  foule  de  ces  caricatures  his- 
toriques a  été  si  grande,  que  le  public,  dont  la  curiosité 
a  été  à  la  Ibis  alléchée  et  trompée,  dont  Tappétit  pour  l'his- 
toire s'est  épuisé  sans  être  satisfait ,  se  trouve  forcé  de  re- 
venir à  l'étude  sérieuse  de  ces  événemens,  qu'on  lui  a 
présentés  sous  un  jour  si  faux  et  si  divers,  de  ces  caractères 
célèbres  dont  on  lui  a  prodigué  la  caricature. 

Un  des  hommes  qui  ont  le  mieux  réussi  dans  ce  genre  , 
après  Walter  Scott ,  c'est  Thomas  Colley-Gratlan  ,  fils  du 
célèbre  orateur  irlandais  de  ce  nom.  Il  avait  débuté  dans  la 
littérature  par  la  publication  des  Mémoires  de  son  père  , 
ouvrage  consciencieux  et  important,  qui  prit  sa  place  dans 
les  bibliothèques  choisies,  mais  qui  ne  pouvait  devenir 
populaire.  Grattan  le  père ,  dont  la  réputation  est  plus 
haute  en  Irlande  que  parmi  nous ,  a  pris  une  part  active 
aux  travaux  du  Parlement  irlandais.  Ce  n'était  pas  un  écri- 
vain pur,  mais  un  improvisateur  admirable.  Sa  parole 
brève,  facile,  rapide,  mordante,  tranchait  le  nœud  gor- 
dien de  toutes  les  discussions.  Il  brillait  parmi  les  chefs  de 
cette  école  oratoire  de  Tlrlande ,  si  remarquable  par  la 
hardiesse  du  coloris ,  par  une  pompe  d'images  presque 
asiatique,  par  une  hardiesse  que  l'éloquence  britannique 
repousse  comme  puérile  et  déplacée.  S'il  faut  en  croire  quel- 
ques autorités  érudites,  et  entre  autres  le  célèbre  Vallen- 
cey,  l'origine  des  Irlandais  serait  en  effet  orientale,  et  une 
colonie  milésienne  aurait  peuplé  l'île  d'Érin.  Sans  nous 
arrêter  aux  preuves  scientifiques  de  cette  hypothèse  , 
preuves  (jui  seront  toujours  problématiques  ,  plus  d'une 
probabilité  morale  semble  s'élever  en  faveur  de  cette  as- 
sertion. Tout  ce  qui  se  rattache  à  la  population  saxonne 
et  normande  de  la  Grande-Bretagne  porte  un  cachet  de 
gravité,  de  sévérité,  de  bon  sens  froid  et  rigide  j  toute 


'in'l  THOMAS    COLJ.EY-GHATTAN. 

lu  population  milésieiine  ou  irlandaise  ,  au  conlraire  , 
regorge  d'images  extraordinaires  ,  d'allocutions  bizar- 
res, de  conceptions  étranges,  de  paroles  métaphoriques. 
Tous  les  écrivains  qui  ont  eu  de  Timagination  dans 
le  style  sont  Irlandais.  C'est  Burke ,  c'est  Shéridan,  c'est 
Thomas  Moore,  c'est  Maturin,  c'est  Banim.  Le  paysan 
saxon  du  centre  de  l'Angleterre  parle  gravement  et  peu  , 
avec  une  énergie  froide.  Le  paysan  irlandais  a  des  mots 
caressans,  violens,  emportés,  des  comparaisons  pleines 
de  jeux  de  mots  singuliers.  Il  vous  appelle  mon  bijou  ou 
ma  fleur  des  champs,  quand  il  vous  demande  l'aumône. 
Sa  vie  rustique  est  pleine  de  cérémonies  étranges.  Il  n'en- 
sevelit pas  un  seul  do  ses  parens  sans  une  fête  poétique  \ 
il  a,  encore  aujourd'hui,  ses  héroïques  combats,  et  ses  que- 
relles sauvages  de  tribu  à  tribu  ^  il  chante  ses  amours  et  ses 
haines  dans  le  patois  de  ses  montagnes  et  de  ses  champs  à 
tourbe.  Ce  pays  a  donné  plus  de  romanciers  et  de  poètes 
ri  la  Grande-Bretagne  ,  dans  ces  derniers  tems  ,  que  l'An- 
gleterre et  l'Ecosse  réunies  (i). 

Thomas  Colley-Grattan,  dont  l'ouvrage  que  nous  venons 
de  citer  n'avait  obtenu  qu'un  succès  d'estime,  se  mit  à  faire 
des  romans  comme  tous  les  écrivains  qui  l'entouraient.  Il 
avait  de  la  finesse  dans  le  talent  et  dans  le  style  ,  des  teintes 
chaudes  sur  sa  palette,  un  pinceau  délicat  et  brillant ,  et  le 
talent  des  détails.  Il  ne  s'avisa  pas  d'adopter  une  époque 
grandiose  et  des  héros  poétiques  pour  les  jeter  dans  de 
petits  tableaux  et  les  copier  à  la  loupe.  En  homme  d'esprit, 

(i)  Note  du  Th.  Déjà  ,  dans  les  deux  premières  séries  de  la  Bévue 
Britannique  nous  avons  consacré  [)lusieurs  articles  à  esquisser  le  ca- 
ractère du  peuple  irlandais,  si  original,  si  pittoresc|ue.  Dansle4"iNu- 
mcro  de  celte  troisième  s^érie  ,  on  trouvera  aussi  dans  rarticlc  inti- 
tulé :  L'Irlande  avant  l'émancipation  ^  des  scènes  de  mcjiiurs  Irès-inlé- 
ressantes. 


THOMAS    COLLEY-r.RATTAN.  '^83 

il  choisit  les  objets  de  ses  études  dans  le  pays  même  qui 
avait  inspiré  les  peintres  hollandais  et  flamands.  Il  voulut 
être  le  Walter  Scott  de  la  Flandre,  il  y  réussit,  parcou- 
rut ensuite  les  provinces  les  moins  connues  de  Ta  France, 
et  les  soumit  à  son  observation.  Dans  ce  petit  monde 
qu'il  s'est  créé,  et  qui  n'appartient  qu'à  lui,  il  est  à  peu 
près  inimitable.  Tous  les  tours  et  détours  ,  tous  les  sentiers 
sinueux,  toutes  les  allées  et  contre-allées^  il  les  connaît 
merveilleusement.  Une  nous  fait  grâce  d'aucune  des  pierres 
d'un  édifice ,  d'aucun  des  plis  d'une  draperie.  Heureuse- 
ment, si  ces  descriptions  sont  minutieuses  ,  elles  sont 
vraies  :  il  écrit  ses  romans  comme  un  ingénieur  topogra- 
phe ,  comme  Fenimore  Cooper  reproduit  l'esquisse  d'un 
navire.  Nous  aurions  bien  des  accusations  à  porter  contre 
ce  genre,  contre  cette  manie,  contre  cette  habitude  des  dé- 
tails ,  s'il  n'avait  su  y  joindre  un  intérêt  très-pathétique,  et 
voiler  la  froideur  inséparable  de  l'analyse  détaillée  sous  le 
charme  et  l'ardeur  des  senlimens  qu'il  décrit. 

Grandes  Routes  et  Chemins  ^vicinaux ,  tel  est  le  titre 
de  son  ouvrage  le  plus  populaire.  Ce  sont  de  petites  es- 
quisses bien  senties,  qui  reproduisent  les  traits  principaux 
de  quelques  parties  intéressantes  de  la  France  :  des  Pyré- 
nées, des  Cévennes,  de  la  Provence  et  de  l'Auvergne. 
Avant  Grattan  ,  les  voyageurs  anglais  avaient  inondé  la 
France  ^  mais  qu'y  avaient-ils  vu  P  Des  colonnes  et  des  ca- 
thédrales ,  des  ponts  et  des  palais ,  des  clochers  et  des  arcs 
de  triomphe ,  des  musées  et  des  auberges  ,  des  restaura- 
teurs et  des  postillons.  Grâce  à  eux,  nous  n'ignorions  pas  que 
le  Louvre  s'élevait  sur  la  rive  droite  de  la  Seine ,  et  que 
le  Palais-Royal  est  une  grande  foire  perpétuelle,  placée  au 
centre  de  Paris.  Toutes  ces  belles  choses,  recouvertes  d'un 
style  prétentieux  et  vernies  de  métaphores  à  la  mode,  avaient 
fait  la  réputation  ,  quelquefois  la  fortune  des  touristes. 


:iS4  THOMAS    COLLEY-GUATtAjy. 

Leurs  in-octavo  se  succédaient  avec  une  effroyable  rapidité 
et  leur  éternelle  race  pullulait  de  manière  à  menacer  le  con- 
tinent d'une  seconde  invasion.  Toutes  les  auberges  de  Paris 
et  de  la  province  devraient  se  cotiser  pour  venir  au  secours 
de  ces  bons  touristes.  Leurs  descri[)tions  pompeuses  ont 
])roduit  sur  la  masse  anglaise  un  effet  assez  puissant  pour 
rengager  à  délier  les  cordons  de  sa  bourse ,  et  à  se  déver- 
ser comme  un  déluge  sur  toutes  les  grandes  routes  de 
France  et  d'Italie.  Mais,  ce  chef-d'œuvre  accompli,  quel- 
f[ue  chose  restait  encore  à  faire.  Nous  savions  ce  que  coû- 
tait un  diner  à  table  d  hôte ,  et  comment  on  pouvait  se 
procurer  une  loge  à  l'Opéra  ^  mais  les  mœurs  ,  les  idées  , 
les  coutumes  réelles  de  la  France,  tout  cela  nous  échap- 
pait. Passions,  préjugés,  bizarreries,  mœurs  locales  res- 
taient encore  à  peindre-,  et  ce  qui  doit  sembler  étrange, 
c'est  que  nul  auteur  français  ne  s'en  était  avisé.  Long- 
tems  ces  derniers  avaient  cru  que  Paris,  c'était  la  France^ 
hors  de  Paris,  ils  ne  voyaient  rien  :  les  salons  de  la  Chaus- 
sée-d'Antin  et  du  faubourg  Saint-Germain  fermaient  leur 
horizon.  Aveugles,  qui  ne  se  doutaient  pas  qu'il  y  eût  des 
sujets  de  romans  plus  intéressans,  des  peintures  de  mœurs 
plus  piquantes  et  plus  neuves  dans  tel  petit  village  jeté 
près  de  la  cascade  de  Gavarnie ,  dans  telle  caverne  obscure 
de  la  Bretagne,  que  dans  les  boudoirs  étincelans  et  ornés 
de  statues  ,  dans  lescjuels  ils  s'obstinaient  à  vivre,  et  qui 
leur  fournissaient  tous  leurs  modèles.  Voilà  ce  que  M.  Grat- 
tan  a  senti.  Le  sillon  qu'il  creusait  ne  manquait  pas  de  nou- 
veauté ;  il  l'exploita  en  homme  habile.  Sa  t-5uche  était  pitto- 
resque et  douée  d'une  certaine  énergie  délicate,  qui,  sans 
être  le  génie,  se  dislingue  par  une  piquante  originalité.  Il 
avait  été  habiter  les  chaumières  d'Auvergne ,  les  huttes  des 
Cévennes  et  les  bastides  de  la  Provence.  Partout  il  avait  eu 
l'art  de  se  plier  aux  habitudes  de  chaque  population  ,  d'à- 


THOMAS    COLLEY-GRATTAN.  a^f) 

tlopler  SCS  idées ,  et  de  vivre  de  sa  vie  :  c'est  la  seule  ma- 
nière d'observer.  Quiconque  se  tient  en  dehors  des  hom- 
mes, ne  pénétrera  jamais  jusqu'à  leur  ame.  Plusieurs  fois 
M.  Gratlan  avait  mérité  et  reçu  ses  lettres  de  naturalisa- 
tion morale  ,  tour  à  tour  homme  du  pays  basque ,  Gascon 
des  environs  de  Toulouse,  et  mêlé  parmi  les  buveurs  de 
bière  de  Lille.  C'est  une  admirable  école  et  un  bon  appren- 
tissage pour  le  romancier  !  Se  confondre  parmi  ses  propres 
personnages,  les  connaître  tous,  les  observer  de  près,  sai- 
sir non  seulement  leurs  mouvcmens  passionnés  ,  mais 
les  nuances  de  leur  vie  intime  et  morale!  Quelle  diffé- 
rence entre  des  esquisses  faites  d'après  de  telles  études  ,  et 
ces  tableaux  de  fantaisie  qui  frappent  partout  nos  yeux! 

Il  est  vrai  qu'un  inconvénient  est  attaché  à  ce  style,  à 
cette  manière,  à  cette  préparation  si  longue  et  si  minu- 
tieuse. A  force  de  bien  comprendre  et  de  bien  sentir  tous 
les  détails  d'un  tableau ,  on  ne  veut  pas  en  laisser  échap- 
per un  seul,  on  attache  de  l'importance  à  tout.  Ce  n'est  pas 
assez  de  décrire  tous  les  arbres  d'une  grande  route  ,  on 
veut  décrire  toutes  les  feuilles  de  chaque  arbre.  L'intérêt 
que  l'on  porte  à  un  sujet  si  bien  approfondi,  fait  croire  à 
l'auteur  que  cet  intérêt  sera  contagieux  et  que  les  lecteurs 
en  partageront  l'exagération,  même  la  folie.  M.  Grat- 
tan  tombe  dans  ce  défaut ,  qui  est  celui  de  Cooper  et  de 
quelques  autres  :  il  vous  montre  son  héroïne  sur  le  bord 
d'un  précipice ,  il  vous  émeut ,  il  vous  attache  à  sa  desti- 
née. Vous  ne  savez  ce  qu'elle  va  devenir,  et  lorsque  votre 
cœur  bat,  M.  Grattan  vous  arrête,  dot  son  chapitre,  con- 
sacre douze  pages  à  la  robe  de  l'héroïne  ,  au  tissu  de  satin 
blanc  et  aux  fleurs  brodées  qui  la  parent,  à  son  collier  et  à 
ses  bracelets.  Nous  passerions  cette  fantaisie  aux  roman- 
ciers ennuyeux-,  autant  vaut  une  robe  bien  copiée,  qu  une 
passion  mal  décrite  5  mais  M.  Grattan  a  éveillé  notre  sym- 


aSG  THOMAS    COLLEY-GRATTAN. 

palhie,  il  nous  frompe  ,  il  nous  arrête  et  nous  ne  lui  par- 
donnons pas.  S'il  avait  à  peindre  le  Vésuve ,  il  ne  se  con- 
tenterait pas  de  vous  montrer  le  volcan  de  face  ,  il  vous 
l'offrirait  de  profil,  puis  de  trois  quarts  ^  il  descendrait  dans 
'e  cratère  et  ne  serait  satisfait  qu'après  en  avoir  compté 
toutes  les  couches,  toutes  les  pierres,  toutes  les  bouchesfu- 
mantes,  tous  les  matériaux  incendiaires.  Lav  ille  de  Bruges 
sert  de  théâtre  à  Tune  de  ses  meilleures  compositions  :  il 
ne  quittera  la  ville  de  Bruges  qu'après  lui  avoir  demandé 
compte  de  toutes  ses  assises,  de  toutes  ses  pierres  et  de  toutes 
ses  tuiles;  on  dirait  que  chaque  pavé  devient  historique  pour 
M.  Grattan.  Le  siège  de  Wellbasch  occupe  tant  d'espace  dans 
un  de  ses  romans,  que  vous  seriez  tenté  de  demander  si  le 
siège  de  la  ville  n'a  pas  duré  moins  long-tems  que  la  des- 
cription de  fauteur,  et  si  le  plus  grand  fléau  causé  par  la 
guerre  n'est  pas  Tinfaiigahle  minutie  du  chroniqueur  qui 
se  charge  de  la  raconter.  Rendons-lui  justice  cependant  :  la 
vérité  de  tous  les  détails  fait  qu'on  les  supporte  sans  ennui. 
Ce  ne  sonlpas  des  fac-siiiiile,  menteurs  comme  on  en  voit 
tant,  de  faux  autographes,  comme  ceux  que  les  amateurs 
s'empressent  de  déposer  dans  les  Album  des  demoiselles. 
On  peut  dans  les  ouvrages  de  M.  Grattan  s'instruire  de 
beaucoup  de  choses  ,  puiser  une  science  très-exacte,  très- 
inconnue,  que  nous  avons  rarement  la  patience  d'aller 
chercher  dans  de  vieux  manuscrits  vermoulus. 

C'est  surtout  comme  peintre  de  mœurs  flamandes  que  l'au- 
teur se  fait  remarquer  (i).  J'aime  son  Héritière  de  Bruges 
et  sa  Jacqueline  de  Hollande ,  avec  leurs  vieilles  figures  de 

(i)  La  Mort  de  Schenck ,  récit  que  nous  avons  emprunté  à  Colley- 
Grattan ,  offre  un  spécimen  Irès-remarquable  des  compositions  de 
cet  auteur  eu  ce  genre.  Cet  épisode  appartient  aux  gucires  civiles  qui 
désolaient  la  Belgique  vers  la  fin  du  seizième  siècle.  Voyez  le  5*  Nu- 
méro de  la  deuxième  série  (novembre  i85o). 


THOMAS    COLLEY-GRATTAN.  287 

bourgeois  et  leurs  vieilles  villes  flamandes,  si  exactement , 
si  curieusement  décrites.  Gratlan  s'élèverait  au  premier 
rang,  s'il  n'avait  pas  quelques-uns  de  ces  défauts  qui  for- 
ment la  limite  infranchissable  enlre  le  génie  puissant  et  le 
talent  agréable.  Quand  Ténergie  lui  manque,  il  se  fait  exa- 
géré 5  lorsqu'il  se  défie  de  son  savoir  historique ,  il  accu- 
mule les  cilalions  des  chroniques.  Ne  cessons  pas  de  redire 
que  Touiré,  le  gigantesque,  le  monstrueux,  sont  des 
symptômes  d'impuissance,  et  que  dans  un  tems  aussi  ci- 
vilisé que  le  nôtre ,  on  se  tromperait  fort  en  prenant  le 
mauvais  goût  pour  preuve  de  génie. 

Grandes  Routes  et  Chemins  vicinaux  dont  nous 
avons  déjà  parlé ,  sont  de  petits  chefs-d'œuvre  comme  ta- 
bleau de  genre.  Un  point  de  vue  des  mœurs  locales  se 
trouve  incorporé  et  incarné  dans  chacune  de  ces  histoires, 
courtes  mais  intéressantes ,  et  qui  ont  non  seulement  leur 
philosophie  vulgaire,  mais  leur  philosophie  profonde,  re- 
vêtue de  couleurs  pittoresques. 

Quelques  tableaux  qui  reproduisent  des  scènes  appar- 
tenant au  commencement  de  la  révolution  française,  sont 
d'une  vérité  si  chaleureuse,  que  Ton  conçoit  à  peine  com- 
ment l'auteur  a  pu  les  décrire  sans  les  avoir  vues  ;  nous  ci- 
terons spécialement  le  Prêtre  et  les  Gardes-du- Corps.  On 
y  trouve  un  portrait  de  Marie-Antoinelte,  qui  suffirait  pour 
sauver  l'ouvrage  et  l'arracher  à  la  main  impitoyable  du 
tems^  en  somme,  parmi  les  romanciers  de  second  ordre, 
l'Angleterre  chercherait  en  vain  un  nom  plus  brillant  et 
plus  digne  d'estime  que  celui  de  Thomas  Colley-Grattan. 
(  New  Monthlj  Magazine.) 


VOYAGE   D'ETIENNE    KAY, 


«SlOX.NilRE    WfSI.EïFW  , 


DANS   I.A   CAFRERIE. 


Les  Iribus  africaines  que  TEurope  connail  sous  le  nom 
général  àGHotteniols  et  sous  celui  de  Kafres,  ont  du  celle 
double  appellation  au  hasard,  à  1  ignorance  des  voyageurs 
et  à  la  profonde  obscurité  dans  laquelle  leur  langage, 
leurs  mœurs,  leurs  idées,  leur  existence  même,  ont  été 
ensevelies  depuis  des  siècles.  Le  mol  Hottenlol  n'a  aucun 
sens  dans  les  idiomes  du  pays  :  les  indigènes  l'ont  accepté, 
parce  qu'ils  ont  cru  que  c'était  un  mot  hollandais,  et  les 
Hollandais  l'ont  conservé  parce  quils  ont  pensé  que  le 
lexique  indigène  le  juslifiait.  Le  nom  de  Kafre,  que  l'on 
écrit  aussi  CafTre  et  quelquefois  aussi  Kafer,  a  une  origine 
facile  à  reconnaître  ;  c'est  le  mot  arabe  hafir ^  infidèle, 
terme  de  reproche  dont  tous  les  Orientaux  flétrissent  les 
peuples  étrangers  à  la  foi  musulmane.  C  est  sous  ce  titre 
qu'étaient  désignées  toutes  les  tribus  du  sud-est  de  la  côle 
d'Afrique,  que  les  mahométans  n'avaient  pas  pu  convertir. 
Les  premiers  navigateurs  européens  empruntèrent  cette 
appellation  aux  INIaures  et  aux  Arabes  du  nord-est  de  la 
côte  d'Afrique-,  et  ce  fut  désormais  le  synonyme  du  mot 
HoUentot.  Les  naturels  du  pays  se  croient  insultés  cjuand 
on  les  appelle  Cafres  -,  le  son  même  de  ce  mot  blesse  leur 
oreille  d'un  son   inaccoutumé  j  la  lettre  y  ne  se  présente 


VOYAGE   d'ÉTIEKJ»IE  KAY   DAJS'S   LA   CAFRERIE.  iSg 

que  très-rare  me  ni  clans  leur  langue^  la  double  lellre^', 
jamais;  et  la  lettre  r,  chose  singulière,  leur  est  inconnue. 
Le  vrai  nom  de  ceux  que  nous  appelons  Hollentols  et 
Cafres,  cest  Quœquœ  :  mot  connu  ,  comme  leur  désigna- 
tion générique,  dans  tous  les  cantons  de  la  Cafrerie,  et  qu'un 
seul  voyageur,  Barrow,  a  cité.  C  est  Barrow  qui  le  premier 
a  jeté  quelques  lumières  sur  ce  pays.  C'est  lui  qui  a  excité 
l'attention  de  l'Europe  et  fait  comprendre  la  distinction 
qui  existe  entre  les  Hottentots  et  les  Cafres  ,  deux  races 
tout-à-fait  séparées.  Avant  lui ,  Texagération  et  la  crédu- 
lité avaient  défiguré  tous  les  récits  relatifs  à  ces  peuples. 
Les  voyageurs  suédois  ,  Tunberg  et  Sparmann  avaient 
donné  de  curieux  détails  sur  les  hordes  voisines  de  la  co- 
lonie du  Cap  -,  mais  les  limites  dans  lesquelles  leur  obser- 
vation se  circonscrivait ,  étaient  fort  étroites.  Compatriotes 
de  Linnée ,  qui  venait  de  rendre  populaire  en  Europe 
l'histoire  naturelle ,  c'était  à  l'étude  de  cette  science  qu'ils 
se  consacraient  sans  réserve.  Ils  auraient  cru  déroger  à 
leur  dignité  de  voyageurs  s'ils  s'étaient  permis  de  sortir  de 
ce  cercle  pour  se  livrer  à  des  réflexions  morales  ou  à  des 
observations  de  mœurs.  Leurs  voyages,  utiles  à  la  science, 
sont  assez  peu  intéressans  pour  le  lecteur  ordinaire. 
Un  Français,  Levaillant,  suivit  une  route  opposée  :  il  fit 
de  son  voyage  en  Afrique  une  espèce  de  roman  égoïste 
qui  se  sentait  de  la  lecture  de  Rousseau  et  de  cette  habi- 
tude constante  des  écrivains  français  du  dix-huitième 
siècle  qui  se  mettaient  en  scène  si  complaisamment,  si 
ouvertement,  et  se  constituaient  eux-mêmes  les  héros  de  la 
fiction  qu'ils  livraient  au  public.  Rien  de  plus  amusant  que 
la  narration  du  voyageur  français  j  même  quand  le  fond  de 
son  récit  est  vrai ,  il  le  colore  et  l'altère  si  bien ,  qu'il  de- 
vient impossible  de  séparer  le  vrai  du  faux  ^  il  n'y  a  pas 
deux  pages  de  Levaillant  que  l'on  puisse  lire  sans  intérêt, 
VII.  iq 


2ijU  VOYAGE    d'ÉTIEN^E    KAY 

il  n'y  en  a  pas  une  seule  qui  satisfasse  pleinement  l'homme 
sage  et  sensé  qui  ne  se  contente  pas  d'assertions  sans 
preuves.  C'est  un  romancier  voyageur,  dont  la  plume 
est  brillante,  la  touche  facile  et  vive ,  la  narration  pleine 
de  mouvement  et  de  vigueur.  Il  raconte  comme  racontent 
les  habitans  des  pays  méridionaux,  avec  des  gestes ,  avec 
des  exclamations ,  on  pourrait  presque  dire  avec  des  cris. 
Il  nest  ni  complet  dans  le  mensonge,  ni  complet  dans  la 
vérité.  Quelques  faits  réels,  semés  dans  un  conte  invrai- 
semblable ;  quelques  observations  d'histoire  naturelle  au 
milieu  d'un  récit  où  Levaillant  ne  s'occupe  que  de  ses 
amours  avec  une  Hotlentote ,  servent  à  soutenir  et  à  faire 
passer  les  innombrables  invraisemblances  et  les  gascon- 
nades  du  voyageur. 

Après  lui,  M.  Barrow,  qui  traversa  trop  rapidement  la 
Cafrerie,  dessina  d'une  main  plus  ferme,  mais  moins  bril- 
lante ,  plus  véridique,  mais  moins  agréable,  les  contours 
sauvages  de  ces  races.  Il  les  vit  dans  leurs  huttes  pasto- 
rales, et  non  pas  seulement  en  rase  campagne  comme  son 
prédécesseur.  Il  osa  stigmatiser,  avec  une  franchise  et  une 
force  qui  font  honneur  à  son  caractère  ,  la  barbarie  des 
premiers  colons  hollandais,  et  la  signaler  à  l'indignation 
dn  monde  civilisé.  Il  y  a  de  la  naïveté,  des  impres- 
sions vraies  et  senties,  dans  le  voyage  de  Barrow.  Le  profes- 
seur Lichtenstein,  qui  le  suivit,  confirma  tous  les  faits  qu'il 
avait  avancés  ,  étendit  ses  recherches  plus  loin  que  Bar- 
row, découvrit  une  nouvelle  branche  de  la  même  famille, 
la  tribu  des  Béchouanas,  et  prouva  que,  selon  toutes  les 
apparences ,  les  régions  presque  inconnues  de  l'Afrique  du 
sud  avaient  été  peuplées  par  cette  race.  En  effet,  depuis  le 
payshabité  par  lesHottentots  jusqu'au  tropique,  etpeut-étre 
même  au-delà,  toutes  ces  peuplades  sont  sœurs.  Elles  par- 
lent la  même  langue  ou  le  dialecte  de  la  même  langue  :  les 


DA.NS   LA   CAFKHRIE.  oqi 

racines  des  mots,  les  élémens  du  discours,  la  conslruclioii 
des  phrases  sont  les  mêmes  ^  elles  se  comprennent  parfaite- 
ment entre  elles.  Burchellet  Thompson,  les  voyageurs  mis- 
sionnaires, Campbell,  Philip  ,  MoÉfat,  Kay,  le  capitaine 
Owen,  s'accordent  dans  leurs  assertions  comme  dans  leurs 
conjectures.    L'avant -dernier   des    voyageurs    que   nous 
avons  cités,  M.  Kay,  missionnaire  wesleyen,  vient  d'ajou- 
ter à  cette  masse  de  faits ,  des  recherches  et  des  résultais 
très-importans.  Ses  observations  se  rapportent  presque  ex- 
clusivement aux  trois  tribus  contiguês  d'Amakosa ,    d'A- 
matenbou  et  d'Amapouba  :  il  y  a  joint  quelques  remarques 
assez  légères  et  superficielles  sur  la  nation  des  Zoulous  et 
celle  des  Béchouanas.  Les  trois  premières  de  ces  tribus  oc- 
cupent tout  le  pays  depuis  la  frontière  orientale  de  la  co- 
lonie jusqu'aux  environs  du  Port-Natal  (i).  A  peine  y  a-t-il 
une  nuance  de  différence  entre  leurs  mœurs,  leurs  lan- 
gages et  leurs  coutumes.  C'est  le  même  peuple ,  divisé  en 
plusieurs  clans  indépendans. 

Ces  trois  tribus  auxquelles  on  a  donné  le  nom  géné- 
rique de  Cafres,  et  que  M.  Kay  a  choisies  pour  objet  spé- 
cial de  ses  recherches  ,  forment  une  très-belle  race.  Leur 
taille  est  haute,  leur  corps  robuste,  leurs  proportions  sont 
belles.  Par  la  forme  de  leur  tête  et  par  leur  physionomie  ils 
se  rapprochent  bien  plus  des  Européens  que  de  la  race  hot- 
tentote  ou  des  nègres  de  l'Afrique  occidentale  ;  une  cheve- 
lure laineuse ,  crépue  et  noire  ,  ombrage  un  visage  de  cou- 
leur brune ,  mais  dont  le  teint  cuivré  ne  manque  pas  de 
transparence.  Chez  eux ,  rien  de  cette  défiance ,   de  cette 

(i)  Port-Natal  est  le  chef-lieu  d'une  petite  colonie  fondée  en  1824 
par  le  lieutenant  Ferewel,  pour  hâter  la  civilisation  de  ces  peuplades. 
La  Société  des  Missions  Protestantes  de  Paris,  présidée  par  l'amiral 
Verrhuel,  a  aussi  envoyé  quelques  missionnaires  vers  les  Béchouanas 
pour  leur  apporter  le  christianisme  et  la  civilisation  qui  l'accompagno. 


ig2  VOYAGE  D'ÉTIEPiKE   KAY 

perfidie  et  de  celte  férocité  cachée  qui  semble  caractériser 
les  nations  non  civilisées.  Leur  abord  est  franc  ,  il  v  a  de  la 
gaité  dans  leurs  mœurs  et  quelque  chose  de  généreux, 
d'ouvert,  de  noble  dans  leurs  relations  sociales.  Moins 
bien  douées  par  la  nature  que  les  hommes,  les  femmes 
sont  plus  petites ,  ont  le  système  musculaire  plus  déve- 
loppé ,  la  taille  courte  et  ramassée  ,  les  membres  forts , 
la  physionomie  en  général  peu  régulière,  mais  bienveil- 
lante et  agréable.  La  femme  du  Hottenlot  est  une  espèce 
d'animal  torpide  ;  celle  du  Cafre,  lorsqu'elle  n'est  pas  ma- 
lade ou  qu'elle  n'a  pas  atteint  l'âge  de  la  caducité,  est  au 
contraire  vive,  riante,  aimable.  M.  Barrovv  parle  de  sa 
gailé  constante  et  de  sa  bonne  humeur ,  comme  d'un  mo- 
dèle peu  commun  même  en  Europe.  Les  plus  laides  entre 
les  femmes  cafres  ont  ordinairement  de  très-belles  dents. 

Tous  les  vétemens  des  Cafres  consistent  en  peaux  d'ani- 
maux ,  préparées  et  tannées  de  manière  à  conserver  leur 
souplesse  et  le  moelleux  de  la  fourrure.  La  peau  d'un  bœuf 
ou  d'une  vache,  coupée  dans  une  certaine  forme  consa- 
crée, forme  Xîngouho,  manteau  à  la  grecque,  qui  fiolte  sur 
les  épaules,  et  que  portent  tous  les  Cafres.  Les  chefs  et  les 
princes  ont  des  peaux  de  léopard  et  de  panthère  consacrées 
au  même  usage  \  mais  ordinairement  ils  confient  ces  belles 
dépouilles  au  soin  d'un  domestique,  qui  porte  à  la  main 
le  manteau  royal  de  son  maitre  ,  dont  les  épaules  sont  sim- 
plement couvertes  de  Vingoubo  ordinaire.  Voilà  tout  le 
costume  du  Cafre.  Autrefois  on  portait  aussi,  dans  cer- 
taines occasions,  quand  il  fallait  jeter  bas  Yingouho^  une 
espèce  de  petit  tablier ,  coutume  qui  a  été  abandonnée 
comme  trop  féminine.  Un  Cafre  pense  qu'il  doit  se  présenter 
debout  et  nu  à  son  ennemi  j  il  n'attache  à  la  nudité  entière 
aucune  idée  de  décence  ou  d'indécence  \  il  doit  se  montrer 
à  son  adversaire,  sans  voile,  sans  armure,  sans  défense. 


DANS  LA  CAFRERIE.  2^3 

C'est  une  sorte  d'héroïsme  qui  lui  fait  relé^juer  parmi 
les  femmes  jusqu'à  ce  petit  tablier,  que  cependant  quel- 
ques tribus  de  lAfrique  intérieure  ont  eu  soin  de  con- 
server. 

La  parure  de  la  femme  cafre  est  plus  compliquée ,  plus 
modeste  et  plus  gracieuse.  Elle  porte  aussi  Vingouho  ,  dont 
le  collet  est  enrichi  par  derrière  d'une  espèce  de  queue  ou 
de  basque,  ornée  de  plusieurs  rangées  de  boutons.  Sa  poi- 
trine est  couverte  de  Vimbeka,  espèce  de  gorgeret  de  cuir 
souple ,  que  l'étiquette  lui  défend  de  déposer ,  excepté 
lorsqu'elle  allaite  ou  qu'elle  est  malade.  Le  kaïo ,  ou  petit 
tablier  de  cuir,  et  ïipoiiri,  singulière  coiffure  ,  sont  égale- 
ment indispensables.  L'ipouri  est  une  espèce  de  turban  ou 
de  casque ,  formé  avec  la  peau  de  l'antilope  bleue  ,  dont  le 
nom  est  aussi  ipouri.  Des  grains  de  verroterie  bleue  et  blan- 
che y  sont  disposés,  non  selon  le  caprice  de  la  femme 
cafre  ,  mais  d'après  un  modèle  dont  on  ne  peut  s'éloigner. 
Le  teint  bronzé  des  indigènes  s'harmonise  fort  bien  avec 
le  bleu  et  le  blanc  dont  ces  bonnets  sont  nuancés;  et 
M.  Barrow  prétend  qu'il  ne  leur  manque ,  pour  obtenir 
tout  le  succès  qu'ils  méritent ,  que  d'être  portés  par  quel- 
que colonel  de  cavalerie  nègre. 

Ces  pauvres  femmes ,  qui  portent  sur  elles  toute  leur 
garde-robe,  qui  ne  reçoivent  pas  l'xAlmanach  des  Modes  , 
qui  couchent  tout  habillées,  qui  sont  traitées  comme  des 
esclaves ,  qui  chargent  les  bœufs  ,  les  attèlent ,  les  nourris- 
sent ,  qui  font  des  tapis  ,  des  paniers  et  de  la  faïence  gros- 
sière pour  l'usage  de  la  maison ,  qui  cultivent  la  terre  , 
qui  bêchent,  qui  hersent,  qui  défrichent,  qui  moisson- 
nent ,  ont  trouvé  moyen  d'être  coquettes  à  leur  manière. 
Elles  portent  des  bracelets  d'ivoire ,  qui  distinguent  les 
femmes  du  grand  monde  des  femmes  du  peuple  \  des  an- 
neaux de  fer  et  de  cuivre  pour  les  bras  et  pour  le  coude- 


2y4  \ovAGE    d'ÉTIENNE   KAY 

pied;  des  boucles  d'oreilles  de  cuivre  et  de  verre;  des 
festons  de  petits  coquillages;  enfin  des  colliers  de  ver- 
roterie ,  dont  le  nombre  est  quelquefois  considérable. 
C'est  de  ce  nombre  surtout  que  la  femme  cafre  tire  va- 
nité-, j'en  ai  vu  qui  portaient  jusqu'à  cent  cinquante  col- 
liers. Tous  les  soins  domestiques  leur  appartiennent  :  aux 
hommes  elles  laissent  la  guerre  ,  la  chasse  et  le  soin  des 
troupeaux. 

h'inhhou,  ou  la  hutte  du  Cafre,  est  une  véritable  ta- 
nière, beaucoup  moins  bien  construite  que  la  chaumière 
du  Béchouana  et  des  autres  tribus  de  l  intérieur.  Imaginez 
des  branches  d'arbres  plantées  en  terre  par  un  bout ,  et 
dont  les  extrémités  supérieures  se  rapprochent  à  peu  près 
comme  la  pointe  conique  dune  ruche.  Point  de  fenêtre  ni 
de  cheminée.  Un  homme  un  peu  grand  ne  peut  s'y  tenir 
debout.  Les  plus  larges  et  les  plus  longues  ont  quinze  pieds 
de  profondeur  -,  j'en  ai  vu  qui  n'avaient  que  six  pieds.  Une 
douzaine  ou  une  demi-douzaine  de  ces  cabines  réunies  et 
groupées  forment  un  oumzî  ou  village,  quia  son  oubouk- 
lanti,  espèce  de  place  d'assemblée,  et  de  lieu  destiné  à 
parquer  les  troupeaux.  C'est  Y  agora ,  le  forum  ,  le  maga- 
sin du  Cafre.  Il  attache  beaucoup  plus  d  importance  à  la 
bonne  situation  et  à  la  commodité  de  l'ouboublanti  qu'à 
toute  autre  chose.  Il  vit  très-peu  dans  son  intérieur,  et  ne 
se  réfugie  dans  ce  trou  ,  qu'il  appelle  sa  hutte ,  que  pen- 
dant la  nuit  et  le  mauvais  tems.  Un  beau  soleil,  un  air  pur 
et  chaud  l'appellent  dans  les  bois  et  dans  les  vallées.  C'est  là 
qu'il  prend  soin  de  ses  troupeaux  chéris,  sa  seule  richesse. 
Que  ferait-il  des  pierreries,  de  l'or  et  de  l'argent,  que  les 
nations  civilisées  recherchent  avec  tant  de  passion  ?  Il  ne 
lui  faut,  pour  être  heureux ,  que  de  grands  troupeaux.  Les 
conserver,  les  soigner,  les  multiplier,  c'est  là  son  unique 
occupation,  depuis  sa  première  enfance  jusqu'aux  derniers 


UA^S    LA   CAFREUIE.  2^0 

jours  de  sa  vie  ;  là  se  concentrent  pour  lui  l'art,  la  politique , 
la  religion ,  Tindustrie.  Il  ne  songe  qu'à  son  troupeau  \  il 
ne  vit  que  pour  son  troupeau  ;  il  sait  par  cœur  la  physio- 
nomie de  toutes  ces  têtes  à  cornes,  les  qualités  et  les  dé- 
fauts, l'âge  et  le  sexe  de  chaque  pièce  de  bétail  :  ces  détails 
seuls  l'intéressent.  Et  lui  qui  ne  pleure  guère ,  dont  la  na- 
ture est  apathique  et  fort  peu  sensible,  il  verse  des  larmes, 
lorsque  le  chef  de  la  tribu,  abusant  de  son  pouvoir,  s'em- 
pare du  bœuf  ou  de  la  vache  favorite.  Alors  son  cœur  est 
navré;  il  ne  peut  modérer  son  désespoir.  Sa  femme  et 
son  fils  peuvent  mourir-,  il  ne  s'apercevra  pas  de  leur 
perte. 

Les  moyens  d'échange  dont  les  Cafres  se  servent  sont 
assez  bornés.  Ce  sont  des  boutons ,  du  fil  de  fer  et  des 
verroteries.  Autrefois  le  bétail  était  le  seul  représentant  de 
la  richesse  5  mais  tout  se  corrompt ,  et  l'invasion  des  na- 
tions civilisées  a  jeté  chez  les  Cafres  ces  faibles  et  chétifs 
trésors ,  qui  leur  servent  tout  aussi  bien  que  nos  lingots  , 
et  répondent  à  tous  les  besoins  de  leur  commerce.  De  tems 
en  tems ,  une  lance  est  aussi  regardée  comme  moyen  d'é- 
change. L'ivoire  de  1  éléphant ,  que  Ton  n'employait  jadis 
que  pour  en  faire  des  bracelets  et  des  anneaux ,  est  de- 
venue objet  d'exportation.  Proposez-leur  l'achat  d'un  objet 
dont  la  valeur  vous  semble  considérable  ,  ils  ne  l'accepte- 
ront que  s'ils  espèrent  s'en  servir  pour  augmenter  leurs 
troupeaux. 

Il  y  a  dix  ans ,  le  bœuf  et  la  vache  étaient  leur  unique 
propriété.  Nous  leur  avons  donné  des  moutons  ,  des  chè- 
vres et  des  chevaux.  Plusieurs  Anglais  se  sont  fait  un  plai- 
sir d'offrir,  comme  cadeau,  aux  plus  jeunes  chefs,  des 
coursiers  d'excellente  race,  qu'ils  ont  traités  avec  beaucoup 
de  soin  et  presque  d'amour.  L'ama^acAi  (c'est  ainsi  qu'ils 
nomment  le  cheval  )  leur  est  devenu  presque  aussi  cher  que 


2q6  voyage  d'étiej\]\e  kay 

le  coursier  d'Arabie  l'est  aux  scheiks  du  désert.  Les  vieux 
guerriers,  attachés  aux  usages  primitifs,  regardent  cette 
nouvelle  habitude  comme  une  dégénérescence,  a  Autrefois, 
disait  un  chef,  ce  n'était  pas  ainsi  ^  nos  enfans  se  servaient 
de  leurs  jambes.  Quand  ils  allaient  à  la  chasse,  ils  n'a- 
vaient pas  à  leur  service  quatre  pieds  qui  se  précipitent 
comme  le  tonnerre.  Lorque  Llhamsi  était  jeune,  il  mar- 
chait comme  un  héros  \  nos  enfans  se  font  porter  comme 
des  malades.  » 

Leur  genre  de  vie  est  tout-à-fait  patriarcal ,  et  leur  ré- 
gime diététique  fort  simple  ^  ils  font  cailler  du  lait  dans  des 
sacs  de  cuir  noirs  et  sales ,  qu'un  Européen  ne  peut  re- 
garder sans  dégoût,  et  qui  le  malin  et  le  soir  sont  attachés 
au  pis  de  la  vache;  ce  mets  qu'ils  nomment  amuraz ^  est 
leur  grande  ressource  dans  tous  les  tems  -,  le  lait,  dans  son 
état  naturel ,  est  réservé  aux  enfans.  Ils  joignent  au  lait 
caillé  la  farine  d'une  espèce  de  millet  ou  blé  de  Guinée 
(^liolcus  sorgum)^  que  les  Cafres  nomment amazimbj^e,  et 
les  Béchouanas  mahali  :  bouilli ,  on  le  sert  dans  de  petits 
paniers ,  ou  chaque  convive  plonge  ses  doigts  ^  quelque- 
fois on  en  fait  une  espèce  de  potage,  et  on  le  détrempe  avec 
du  lait  ;  quelquefois  aussi  on  le  fait  cuire  sur  des  charbons 
à  la  manière  des  anciens  Grecs ,  et  on  le  sert  sous  forme 
de  gâteau.  Quelques  légumes  et  le  mais  servent  aussi  à  la 
nourriture  des  Cafres ,  qui  ne  les  mettent  jamais  en  ré- 
serve ,  et  qui  se  contentent  de  rôtir  le  mais  et  de  le  manger 
tant  qu'il  est  sur  l'épi.  Je  n'oublierai  pas  une  espèce  de 
canne  à  sucre  nommée  ïmfe.  La  liqueur  sucrée  qu'elle  ren- 
ferme ,  et  dont  le  goût  est  fort  agréable ,  est  quelquefois 
mêlée  à  leur  potage  de  millet.  De  tems  en  tems,  mais  ra- 
rement, ils  mangent  de  la  viande.  C'est  ainsi  que  se 
nourrit  un  des  peuples  les  plus  robustes  de  la  terre  ^  il  se 
contente  d'un  repas  par  jour  et  n'y  ajoute  qu'une  tasse  de 


DAKS  LA   CAFRERIE.  2^^ 

lait.  Les  philosophes  et  les  médecins  auraient  peine  à  croire 
combien  les  véritables  besoins  de  notre  nature  sont  en 
petit  nombre,  quand  la  civilisation  ne  vient  pas  les  déve- 
lopper et  les  accroître. 

Les  Cafres  ont  d'ailleurs  leurs  préjugés  relatifs  au  choix 
des  alimens  -,  comme  les  Arabes,  ils  repoussent  avec  dégoût 
le  porc,  le  poisson ,  la  volaille  et  les  œufs,  qu'ils  considèrent 
comme  immondes,  ainsi  que  la  chair  de  l'éléphant.  Leur 
seule  liqueur  spiritueuse  est  une  espèce  de  boisson  fer- 
mentée  qu'ils  font  avec  du  miel,  quand  les  ruches  en  ont 
beaucoup  produit:  ils  en  boivent  avec  excès  les  jours  de 
fête. 

Le  Cafre  n'est  pas  guerrier,  mais  essentiellement  pas- 
teur ]  les  connaissances  qu'il  possède ,  quant  à  l'éducation 
et  aux  soins  des  troupeaux,  ne  peuvent  être  comparées 
dans  leur  genre  qu  à  la  science  dun  habile  jockey  an- 
glais. La  plus  petite  tache  sur  la  peau  d'un  bœuf,  le  plus 
léger  voile  sur  sa  prunelle ,  sont  des  indices  qui  ne  lui 
échappent  jamais.  Un  incos  oiihoulou  (chef  puissant  ), 
quel  que  soit  le  nombre  de  ses  domestiques  et  de  ses  vas- 
saux, mène  paître  ses  vaches  5  il  se  plaît  à  donner  aux  cor- 
nes de  l'animal  toutes  les  formes  bizarres  quil  peut  inven- 
ter 5  il  les  appelle  par  leur  nom ,  les  distingue  et  les  élève 
comme  un  chasseur  ses  chiens ,  comme  le  maquignon  ses 
chevaux;  quelquefois  il  les  force  de  courir  ensemble,  de 
rivaliser  de  vitesse,  et  ces  animaux  si  lourds  acquièrent  une 
certaine  célérité  comparative.  Toute  la  tribu  assiste  à  ces 
grandes  cérémonies  ,  et  le  bœuf  victorieux  est  ramené  chez 
le  propriétaire  en  triomphe,  au  bruit  des  acclamations  gé- 
nérales. 

Le  Cafre  ne  manque  pas  d'adresse  et  dhabileté  indus- 
trielle, il  ne  sait  pas  fondre  le  fer  comme  les  Africains  du 
centre  -,  mais  une  fois  qu'il  est  en  possession  de  la  matière 


^9^  VOYAGE  D'ÉT1EJN^E    KAY 

première,  il  la  façonne  à  son  gré,  avec  un  fragment  de  ro- 
cher pour  enclume  ,  et  une  pierre  pour  marteau  ^  il  en  fa- 
brique des  fers  de  lance,  des  bracelets  ,  des  chaînes  et  des 
épées,  ainsi  que  des  haches.  Il  ne  faudrait  à  Voumkandi 
(forgeron  cafre)  que  des  inslrumens  meilleurs  et  plus 
parfaits,  pour  qu'il  pût  se  placer  au  niveau  de  nos  ouvriers 
dEurope. 

Le  Cafre  n'a  pour  arme  qu'une  javeline  nommée  assa- 
gai^  une  petite  massue  et  un  bouclier  \  la  javeline  a  de  six  à 
sept  pieds  de  long,  elle  est  très-mince,  et  porte  à  Tun  de 
ses  bouts  un  fer  pointu  d'un  ou  deux  pouces  de  large,  et 
d'un  pied  à  dix-huit  pouces  de  long  (mesure  anglaise). 
La  main  qui  lance  ce  javelot  antique  a  soin  de  lui  im- 
primer un  mouvement  de  vibration  qui  en  augmente  la 
vélocité.  Chaque  guerrier  porte  en  campagne  un  paquet 
composé  de  six  ou  sept  de  ces  lances  \  à  une  distance  de 
cinquante  à  soixante-dix  pas  ,  il  lui  est  facile  d'atteindre  ou 
de  percer  d'outre  en  outre  un  homme  ou  une  antilope. 
La  massue  est  courte ,  noueuse ,  et  sert  tantôt  à  frapper 
l'ennemi ,  tantôt  à  parer  ses  coups  en  repoussant  le  trait 
qu'il  vient  de  lancer  -,  une  peau  de  taureau ,  tendue  sur 
deux  bâtons  en  croix ,  forme  un  bouclier  ovale  auquels 
les  bâtons  servent  de  poignée ,  et  qui  ne  peut  être  d'au- 
cune utilité  contre  les  armes  à  feu  ^  les  habitans  de  l'inté- 
rieur qui  ont  eu  des  rapports  avec  les  Portugais  ,  ont  fa- 
briqué, avec  la  peau  du  rhinocéros,  d'autres  boucliers  de 
la  même  l'orme ,  mais  plus  solides ,  et  sur  lesquels  la  balle 
rebondit.  Ces  guerriers  nus,  athlétiques,  bronzés,  qui 
se  forment  en  lignes  serrées  ^  dont  les  bras  nerveux  lan- 
cent au  loin  leurs  javelots  ^  qui  se  détachent,  se  séparent 
les  uns  des  autres,  s'agenouillent  et  s'accroupissent  pour 
éviter  l'atteinte  de  leurs  ennemis  ^  qui  se  relèvent  d'un  bond 
vigoureux  ,  et  comme  par  le  mouvement  subit  d'un  rcs- 


DA^S   LA   CAFRERIE.  Q.gy 

sort  qui  se  détend,  offrent  un  beau  spectacle.  Les  guerres 
sont  peu  sanglantes  en  général^  le  vol  d'une  pièce  de  bé- 
tail est  suivi  de  représailles,  et  peut-être  du  jet  de  quel- 
ques lances^  une  ou  deux  blessures  peu  graves  terminent 
l'affaire.  Cependant  quelques  tribus ,  entre  autres  les 
Zoulous  et  les  Manlalies  ,  sont  beaucoup  plus  féroces  que 
celles  que  M.  Kay  a  visitées  ^  elles  forment  des  bataillons 
serrés  qui  se  précipitent,  la  massue  et  le  javelot  à  la  main, 
sur  le  village  condamné  ,  et  qui  détruisent  tout  sur  leur 
passage.  Les  Cafres  chassent  Tantilope  ,  le  buffle  ,  le  lion, 
le  rhinocéros,  Ihippopotame  et  Téléphant^  la  chasse  est 
pour  eux  une  passion  ardente ,  et  qu'ils  préfèrent  à  tout. 

Le  gouvernement  est  patriarcal ,  et  ressemble  à  celui 
de  toutes  les  hordes  primitives,  des  clans  écossais  et  des 
tribus  du  Caucase  -,  le  chef  est  héréditaire  -,  mais  le  père  a 
le  droit  de  choisir  parmi  ses  enfans  celui  quil  veut  dési- 
gner pour  son  successeur.  Ce  ne  peut  être  que  l'un  des 
fils  de  sa  première  femme ,  qui  ordinairement  appartient 
à  une  autre  tribu.  L'aristocratie,  les  nobles  s'appellent 
amapagati  (  vieillards  ,  sénateurs  )  ^  ce  sont  eux  que 
Ton  consulte  toujours  dans  les  occasions  difficiles,  et  qui 
servent  de  contre-poids  à  l'autorité  d'ailleurs  absolue  du 
chef.  Quand  il  s'agit  de  juger  une  affaire  privée  et  de 
terminer  un  différend,  le  chef  choisit  deux  ou  trois  ama- 
pagati dent  il  s'entoure,  et  qui  forment  son  jury.  La  ma- 
nière dont  se  rend  la  justice  mérite  d'être  décrite. 

Le  plaignant  avertit  le  chef  de  la  réclamation  qu'il  croit 
devoir  faire ,  et  aussitôt  le  défendant  reçoit  l'injonction  de 
se  rendre  à  la  requête  du  chef.  Le  peuple  va  s'asseoir  en 
cercle  dans  le  Kraal ,  lieu  destiné  à  parquer  les  troupeaux, 
et  observe  le  plus  profond  silence.  Les  deux  parties  restent 
à  l'entrée  et  donnent  leurs  raisons;  il  n'est  pas  permis  aux 
femmes  de  pénétrer  dans  l'enceinte  du  tribunal.  Les  ha- 


3oO  VOYAGE  d'iÎÏIEWNE  KAY 

rangues  sont  longues  ,  animées,  et  les  membres  du  jury  se 
levant  tour  à  tour,  appuient  celui  des  deux  adversaires  au- 
quel ils  donnent  raison.  Quelquefois  on  voit  des  causes  im- 
portantes rester  cinq  ou  six  jours  sans  être  décidées:  mais 
en  général,  comme  l'éloquence  des  avocats  et  le  bon  sens  des 
juges  se  donnent  pour  rien,  il  est  rare  que  les  procès  se 
])rolongent  j    il  est  impossible  qu'ils   se  perpétuent. 

Ces  hommes  si  sauvages  ne  manquent  pas  d'une  certaine 
polilesse  grave,  apanage  de  la  vie  primitive  et  qui  préside  à 
leurs  discussions.  Les  membres  de  nos  assemblées  délibé- 
rantes devraient  faire  un  petit  voyage  dans  la  Cafrerie,  pour 
y  apprendre  à  discuter  sans  dispute,  et  à  soutenir  leurs  opi- 
nions sans  grossièreté.  Jamais  un  orateur  n'est  interrompu  : 
l'adversaire  écoute  attentivement  tout  ce  que  son  adver- 
saire lui  oppose  -,  et  sa  mémoire  ,  plus  fidèle  qu'un  docu- 
ment écrit,  lui  rappelle  chacun  des  argumens  sur  lesquels 
ce  dernier  s'appuie-,  il  les  reproduit  tous  avec  une  exacti- 
tude étonnante,  et  dans  l'ordre  même  dans  lequel  ils  se  sont 
présentés.  Le  Cafre  parle  peu  ,  mais  avec  dignité,  gravité, 
aplomb,  et  comme  s'il  s'acquittait  d'une  tâche  importante. 
Les  petits  enfans  eux-mêmes ,  lorsque  la  question  la  plus 
ordinaire  leur  est  adressée,  font  un  pas  en  avant,  étendent 
la  main,  comme  pour  donner  plus  de  poids  et  de  dignité 
à  leurs  paroles ,  et  prononcent  leur  réponse  d'un  ton  so- 
lennel. Rarement  on  punit  de  mort  un  criminel-,  le  vol, 
l'adultère  et  le  meurtre  sont  châtiés  par  une  amende  , 
qui  tantôt  équivaut  à  la  propriété  totale  de  l'accusé  ,  tantôt 
ne  consiste  qu'en  une  ou  deux  pièces  de  bétail. 

Le  sentiment  religieux  est  peu  développé  chez  les  Ca- 
fres  -.  ils  se  sont  arrêtés  au  fétichisme.  On  dirait  que  les 
notions  superstitieuses  répandues  dans  leur  tribu  sont  les 
débris  de  quelque  vieux  culte  dégénéré ,  témoin  d'une 
civilisation  plus  complète  et  plus  haute.  Chez  eux  rien 


DANS   LA   CAI'HKniE.  3oi 

iTest  syslémalisé  en  relijjlon  -,  le  mailre  du  lonncrre  ,  Ou- 
dahli ,  leur  inspire  une  sorte  de  crainte  vague  \  quelques 
tribus  lui  rendent  un  culte  de  terreur  et  lui  offrent  des  sa- 
crifices sous  le  double  nom  de  Morienko  et  de  Bourinko. 
Le  bon  génie  Tiko  a  été  métamorphosé  par  les  mission- 
naires en  Outiko  le  bon  génie  tout-puissant ,  nom  qu'ils 
donnent  l\  ce  Dieu,  qu'on  leur  enseigne  maintenant,  et  que 
dans  leur  ignorance  ils  doivent  regarder  plulôt  comme 
leur  ancien  génie  que  comme  le  Dieu  des  chrétiens.  Ti- 
kaloski,  démon  bizarre  et  invisible,  du  genre  des  farfadets 
et  des  sylphes  d'Ecosse,  est,  disent-ils,  le  mauvais  génie 
des  femmes  -,  c'est  lui  qui  les  porte  à  se  mal  conduire,  à  ou- 
blier leur  mari ,  et  à  troubler  la  paix  du  ménage.  Quel- 
quefois les  maris  qui  croient  avoir  à  se  plaindre  de  leurs 
femmes,  se  réunissent  en  troupe,  attaquent  une  hutte  vide, 
dans  lequel  le  démon  Tikaloski  est  supposé  résider,  et 
lorsqu  ils  ont  remporté  cette  victoire  facile ,  ils  poussent 
de  grands  cris  de  joie  et  de  triomphe.  M.  Kay  a  été  té- 
moin de  plusieurs  cérémonies  superstitieuses.  Il  a  vu 
immoler  une  génisse  aux  mânes  d  un  ancêtre  que  Ton 
voulait  rendre  propice  au  mariage  d'une  jeune  vierge*, 
il  a  été  témoin  de  la  vénération  des  Cafres  pour  quel- 
ques sorciers  ;  il  a  remarqué  surtout  que  la  circonci- 
sion est  généralement  adoptée  parmi  eux  ,  sans  qu'elle 
se  mêle  à  aucun  vestige  d'islamisme.  Quand  arrive  l'âge  de 
puberté  ,  les  jeunes  gens  sont  séparés  de  leurs  camarades, 
vivent  isolés  pendant  trois  mois,  et  sont  réunis  ensuite 
dans  une  grande  cérémonie  où  la  circoncision  est  pratiquée. 
Les  circoncis  portent  des  vétemens  bizarres ,  fantastiques, 
prononcent  certaines  paroles ,  et  sont  admis  au  nombre  des 
guerriers.  Les  femmes  subissent  une  cérémonie  analogue 
lorsqu'elles  deviennent  nubiles. 

Tous  les  cadavres  du  bas  peuple  sont  livrés  à  la  dent 


3o2  VOYAGE   D  ÉTIENKE   RAY 

des  hyènes  ^  quant  aux  chefs  et  à  leui^s  femmes  ,  on  les 
enterre  dans  le  Kraal.  En  général  les  Cafres  pensent  que  la 
présence  de  la  mort  est  contagieuse  .  et  porte  malheur 
à  un  village.  Les  magiciens,  malgré  les  efforts  des  mis- 
sionnaires ,  ont  conservé  leur  pouvoir  sur  la  nation.  Quoi 
qu'il  en  soit ,  M.  Kay  nous  semble  avoir  exagéré  les  torts 
du  paganisme  cafre  ^  missionnaire  intéressé  aux  progrès 
de  la  religion  chrétienne  dans  ce  pays  ,  la  tendance  dont 
nous  parlons  était  fort  naturelle  sans  doute,  mais  il  na 
pas  vécu  assez  long-tems  dans  le  pays ,  il  n'est  pas  assez 
maître  du  langage  cafre,  pour  que  ses  jugemens  soient 
regardés  comme  infaillibles. 

Le  christianisme  n'a  civilisé  qu'imparfaitement  ces  ré- 
gions presque  ignorées.  En  revanche,  l'administration  mili- 
taire a  continué  les  violences  connues  dans  le  pavs  sous  le 
nom  de  Comando-syslem.  C'est  tout  bonnement  l'habitude 
de  repousser  les  indigènes  dans  l'intérieur  du  pays  et  de 
les  forcer  d'évacuer  pied  à  pied  les  cantons  qu'ils  occupent. 
Le  Comando  frappe  la  faute  individuelle  d'un  châtiment 
général,  brûle  les  habitations,  s'empare  des  troupeaux  , 
fait  du  soldat  anglais  un  bourreau  de  sang-froid.  Rien  n'é- 
gale la  terreur  des  indigènes  quand  le  bruit  se  répand 
qu'un  Comando  les  menace.  Lesgouvernemens  hollandais 
et  anglais  rivalisent  de  barbarie.  Toutes  les  fois  qu'il  s'a- 
git d'élargir  le  territoire  d'une  colonie ,  on  a  recours  au 
Comando.  C'est  là  le  système  auquel  ont  succombé  les  tri- 
bus originaires  de  l'xAmérique  ;  il  semble  qu'en  s'éloignant 
de  la  métropole,  en  quittant  les  lieux  sur  lesquels  régnent 
les  tribunaux  ordinaires  ,  les  nations  modernes  redevien- 
nent sauvages.  M.  Kay  rapporte  plusieurs  exemples  hor- 
ribles de  massacres  exécutés  par  les  Anglais  et  les  Hollan- 
dais, et  dont  un  peuple  naturellement  doux  et  humain  a 
été  victime.  On  ne  se  contente  pas  de  tuer  les  habitans,  on 


DANS   LA   CAFUKRIE.  3o3 

excite  leurs  inimitiés  extérieures,  on  envenime  leursvieilles 
querelles;  on  les  anime  les  uns  contre  les  autres;  il  sem- 
ble quelquefois  que  les  actes  du  colon  appartiennent  au 
sauvage,  et  que  les  actions  du  sauvage  attestent  une  civili- 
sation plus  douce  et  une  ame  plus  chrétienne.  A  quoi  sert- 
il  de  prêcher  si  ardemment,  si  éloquemment  le  christia- 
nisme? Ce  ne  sont  pas  les  discours ,  ce  sont  les  exemples 
qui  changent  les  peuples.  Au  lieu  d'améliorer  toutes  les 
tribus  sauvages  qui  se  trouvent  en  contact  avec  nous,  nous 
rendons  leur  destinée  cent  fois  pire  et  nous  les  dépravons. 
u  J  ai  vu  dans  le  fort ,  dit  le  lieutenant  Rose  ,  le  chef 
Goùka  dont  M.  Barrow  a  dit  tant  de  bien  dans  ses  voya- 
ges. Du  temps  de  Barrow  il  avait  dix-neuf  ans  :  il  en  a 
soixante ,  et  la  civilisation  a  passé  sur  lui  :  quel  change- 
ment! Les  Anglais,  qui  lui  ont  donné  leur  protection,  lui  ont 
donné  leurs  vices.  Le  voilà  misérable  ,  être  dégradé  ,  se 
pavanant  sous  un  vieil  habit  d'uniforme  en  lambeaux,  tou- 
jours ivre,  entouré  de  ses  vingt-cinq  femmes,  et  prêt  à  les 
vendre  pour  quelques  gouttes  d'eau-de-vie  (i).  Tels  sont  les 
fruits  de  noire  protection.  C'est  ainsi  que  nous  civilisons 
la  terre.  Les  peuples  sont  simples  et  confians  quand  nous 
arrivons,  perfides  quand  nous  les  quittons.  De  sobres  qu'ils 
étaient,  nous  les  faisons  ivrognes  ;  de  courageux,  lâches;  et 
d  honnêtes  gens ,  voleurs.  Après  leur  avoir  inoculé  nos 
vices  ,  ces  vices  mêmes  nous  servent  de  prétexte  pour  les 
détruire.  » 

Ce  n'est  pas  tout  :  pendant  que  les  sauvages  se  conver- 

(i)  Ce  prince  est  mort  depuis  deux  ou  Irois  ans,  et  était  considéré 
par  les  Anglais  comme  le  seul  roi  de  la  Cafrerie  maritime.  C'est 
dans  l'intérieur  des  terres  que  le  fameux  Tschaka ,  à  la  lêle  de  i5  à 
16,000  hommes ,  poursuit  le  cours  de  ses  exploits.  Goiika  et  son 
royaume,  sans  la  protection  des  Anglais,  auraient  depuis  long-tems 
passé  SOU9  la  domination  de  ce  conquérant. 


3o4  VdV  V<.E    n'v.TlF.MVK    KAY    nVNS    L\   (.  A  Fl\  LU  IF.. 

tissent  aux  mauvais  peiirliaus  dos  Européens,  ceux-ci  de 
leur  côté  adoplenl  les  vices  sauvaffcs.  I^ous  les  jours  on  voit 
des  colons  s  enfoncer  dans  les  l)ois  ,  vivre  nus  du  pro- 
duit do  leur  chasse,  et  se  construire  une  hutte  à  Tahri  de 
laquelle  ils  vivent  comme  les  CalVes  avec  une  quinzaine  de 
concubines.  Sur  la  côle  de  Guinée,  cVst  chose  si  commune, 
qu  une  locution  proverbiale  est  consacrée  aujourd'hui 
à  ce  chani;emenl  de  muHirs  et  de  situation.  On  dit  (|u\in 
homme  r/r'j'/V///  //o/V  lorsqu'il  s'associe  aux  mœurs  africai- 
nes :  et  je  crois  que  l  influence  des  mœurs  européennes  est 
moins  puissante  encore  que  celles  des  manirs  sauvaj^es  sur 
les  lùiropéens. 

M.  Kav  a  visité  une  colonie  de  llotlenlots  émancipés, 
qui  en  iSac.)  vint  habiter  une  vallée  située  près  de  la  rivière 
Kat.  Avant  leur  émancipation,  ordonnée  par  le  ^^^ouverne- 
ment,  c'était  la  racola  plus  paresseuse,  la  plus  sale,  la  plus 
al>joclo.  l\llo  déliassait  on  vice  toutes  les  tribus  voisines. 
La  seule  émancipation  la  sauvée.  Elle  fleurit  aujourd  hui  ; 
et  cette  preuve  en  faveur  du  travail  libre  est  assez  élo- 
(juente  pour  que  nous  ne  croyions  devoir  v  ajouter  aucune 
réflexion.  Les  partisans  des  vieilles  erreurs  poussent  de 
f;raiids  cris  lorsqu  on  leur  parle  de  ré(;énérer  la  race  afri- 
caine; les  voici  réduits  au  silence.  ^Liralité  ,  bien-cire,  re- 
ligion :  ces  pauvres  esclaves  ont  tout  trouvé  dans  ie  travail. 

(  EiiinburgJi  Mugazinc.) 


N»  I. 
LES   SPUNGING-IIOUSES  A  LONDRES. 


Je  sais  que  tous  los  romanciers  prolcslenl  do  l'exacle 
vérité  (le  leurs  t.iMeaux  -,  c'est  un  malheur  pour  ceux  r[ui 
n'ont  qu(î  la  vérité  à  dire.  Comment  le  publie  ne  coiiCon- 
drait-il  pas  aveeriiistoricn  et  l'annaliste  exact  ces  faisf-urs 
de  contes,  qui,  se  parant  d'un  masque  de  réalité  factice  , 
donnent  des  tableaux  de  fantaisie  y)our  des  porlinils  fuièlrs, 
et  qui  désorientent  le  lecteur,  toujours  prêt  à  re/^ardcr 
comme  un  mensonjje,  comme  un  jeu  de  rimarrinalion,  tout 
ce  que  contient  un  livre? 

Cependant  il  va,  dans  la  réalité,  autant  de  romans  ter- 
ribles,  autant  de  drames  à  émotions,  autant  de  fiits  qui 
peuvent  éveiller  la  curiosité  publique  ,  que  dans  l(;s  créa- 
tions les  plus  bizarres  deMaturin  et  d'Anne  RadelifCe.  «  La 
moitié  du  monde  ne  sait  pas,  dit  le  proverbe,  comincnl 
vit  l'autre  moiti('.  )>  Ab  !  si  l'homme  connaissait  nn('ux 
les  souQVaiices  qu'il  inflige  à  l'homme,  h;  total  des  mi- 
sères humain(îs  ne  tarderait  pas  à  décroître  !  Un  esprit 
actif  et  mêlé  au  mouvement  des  affaires  positives  tirerait 
[;rand  parti  de  ces  lumières;  une  int(;lli(;ence  douée  de 
réflexion,  les  combinant  avec  d'autres  faits,  les  forcerait 
à  tourner  au  profit  de  l'humanité. 

Ces  considérations  nous  en^^jai^enl  à  donnci-  de  I;i  pu- 
l)licilé  à  quebjues  fiils  trop  ré(;ls,  hélas!  ot  qui  se  lappor- 
tent  à  ce  fragment  honteux  de  la  vieille  jjurbarie  ,  à  rem- 
vu.  20 


3o6  LES  SPUNGING-HOCSES  À.  LONDRES. 

prisonnement  pour  dettes.  Nous  nous  portons  garans  de 
l'exactitude  et  de  rauthenticité  de  toutes  les  circonstances  : 
ce  n'est  ici  qu'un  simple  procès-verbal  qui  ne  prétend  pas 
à  l'intérêt  du  conte,  à  Télégance  du  style,  à  la  rapidité 
brillante  de  la  narration.  Voici  le  moment  où  de  vastes 
réformes,  dirigées  par  de  puissans  esprits,  s'étendent 
à  toutes  les  parties  de  la  législation ,  pénètrent  dans  tous 
les  coins  obscurs  de  l'édifice  social.  Qu'on  jette  donc 
les  yeux  sur  ces  détails ,  et  que  l'on  abolisse  enfin  une 
absurdité  barbare.  Arracbez  à  un  créancier  vindicatif, 
à  un  ennemi  personnel  l'arme  de  vengeance  et  de  tor- 
ture. Il  est  ridicule  de  permettre  à  un  bomme  de  jeter  un 
autre  homme  en  prison ,  pour  le  punir  d'un  acte  dont 
l'un  et  l'autre  furent  complices;  si  le  créancier  perd  son 
argent  par  sa  propre  imprudence,  cette  perte  est  juste ,  car 
il  Ta  méritée  ;  si  le  malheur  de  son  débiteur  cause  sa  perte , 
ce  dernier  ne  doit  pas  être  puni.  Tous  deux  sont  parte- 
naires \  le  créancier  comme  le  débiteur  espérait  retirer  un 
avantage  de  la  transaction  dans  laquelle  il  est  entré.  Pu- 
nissez la  fraude,  frappez  le  vice,  soyez  inexorables  pour  le 
crime;  mais  souvenez-vous,  législateurs,  que  des  scènes 
semblables  à  celles  que  nous  allons  rapporter ,  scènes  qui 
se  présentent  tous  les  jours  à  Paris,  à  Vienne,  à  Londres, 
ne  font  qu'étendre  la  sphère  de  la  démoralisation ,  et 
semer  dans  la  masse  du  peuple  une  corruption  bien  plus 
fatale  que  les  abus  auxquels  on  veut  parer. 

Le  Spungbig-House ^  en  Angleterre,  est  une  espèce 
d'enfer  intermédiaire ,  une  maison  de  dépôt  dans  laquelle 
on  vous  jette  préalablement  ;  où  la  politesse  rapace  du 
geôlier  se  charge  (comme  l'indique  le  mot  Spunging).^ 
d'arracher  au  débiteur  le  peu  d" argent  qui  lui  reste,  et 
de  humer,  si  l'on  veut  suivre  la  métaphore  populaire  de 
celle  étrange  appellalion ,  les  derniers  débris  de  ses  res- 


LES  SPUNGING-HOUSES  A  LONDRES.  Soj 

sources.  Cela  posé ,  entrons  ensemble  dans  ce  pandémo- 
niam  terrestre. 

En  1823 ,  par  une  belle  soirée  d'automne ,  M.  Wincock 
et  son  épouse,  après  avoir  pris  le  tbé,  étaient  sortis  et  avaient 
joui  quelque  tems  du  plaisir  de  la  promenade.  Londres, 
depuis  quelques  années,  offre  un  spectacle  toujours  chan- 
geant. Des  portiques  nouveaux ,  de  nouvelles  rues  s'élè- 
vent comme  par  magie  :  il  est  vrai  que ,  trois  ou  quatre 
années  après  leur  élévation ,  il  faut  les  remplacer  par  des 
constructions  nouvelles  j  mais  celte  nécessité  a  son  mérite, 
et  la  décoration  change  plus  souvent.  Le  jour  tombait  déjà, 
lorsque  les  époux  entrèrent  dans  la  maison  d'un  de  leurs 
amis,  nommé  Trueba,  qui  demeurait  dans  laruedeP\.ussell. 
C'est  une  douce  et  agréable  conversation  que  celle  du 
crépuscule.  Les  idées  et  les  paroles  semblent  s'imprégner 
du  caractère  modéré,  tendre,  gracieux,  mélancolique,  qui 
caractérise  cette  époque  du  jour.  Il  faisait  encore  chaud  et 
les  croisées  du  salon  étaient  ouvertes  :  sur  les  huit  heu- 
res, plusieurs  coups  de  marteau  violens  ébranlèrent  la 
porte  qui  donnait  sur  la  rue  ,  et  quand  le  domestique  l'eut 
ouverte,  un  bruit  de  pas  précipités  fît  retentir  le  corridor. 
N'étaient-ce  pas  des  voleurs  qui  pénétraient  dans  la  mai- 
son, et  qui  espéraient  que  leur  nombre  protégerait  à  la  fois 
leur  capture  et  leur  fuite?  Telle  fut  d'abord  la  pensée  de 
tous  ceux  qui  se  trouvaient  présens  5  mais  bientôt  les  gens 
qui  entrèrent  sans  cérémonie  dans  le  salon ,  détruisirent 
leurs  craintes  et  les  remplacèrent  par  une  autre  certitude 
non  moins  terrible. 

((  Frédéric  Trueba  l'ainé  est-il  ici  ?  demanda  une  voix 
rauque ,  pendant  que  le  domestique  allait  chercher  un 
flambeau. 

—  C'est  moi ,  répondit  Trueba  lui-m.ême ,  qui  croyait 
n'avoir  rien  à  craindre.  Que  me  voulez-vous  ?  )> 


3o8  LES  SPUNGING-HOUSES  A  LONDRES. 

Le  domestique  entra  la  lumière  à  la  main.  D'une  part 
se  trouvaient  cinq  ou  six  liommes  dont  la  figure  eûtélébien 
digne  d'clre  saisie  et  éternisée  par  le  pinceau  de  Cruishank  ; 
des  tètes ,  entre  l'oiseau  de  proie  et  la  belette  :  vulgaires , 
inquisilives  et  basses.  Devant  eux  était  placé  un  homme 
maigre  qui  paraissait  leur  servir  de  guide  :  c'était  un 
créancier  de  Trueba,  jeune  espagnol  réfugié  qui  avait 
contracté  quelques  dettes  pendant  son  séjour  en  Angle- 
terre. L'homme  maigre  se  plaça  dans  une  attitude  théâ- 
trale ,  comme  s" il  eût  été  question  d'un  acte  héroïque  et 
d'un  grand  effort  de  courage  :  puis,  étendant  horizontale- 
ment la  main  vers  Trueba. 

(c  Yoici  notre  homme ,  »  s'écria-t-il. 

Alors  s'avança  M.  Donaty ,  le  général  en  chef  de  ces 
chasses  humaines  ^  il  était  escorté  d'une  vaillante  armée, 
qui  eut  suffi  pour  arrêter  Cartouche ,  Mandrin ,  Rob-Roy, 
le  fameux  Jacques  seize  fois  pendu,  ou  Jérémie  Abershaw, 
le  chef  de  brigands  écossais  j  il  toucha  du  bout  du  doigt 
l'épaule  de  notre  héros ,  qui  dès  lors  devenait  sa  capture 
légitime,  son  bien  ,  sa  propriété:  «Il  faut,  monsieur,  que 
vous  ayez  la  bonté  de  m'accorapagner  dans  l'allée  de 
Greatshire.  )) 

C'était  dans  celte  allée  obscure,  et  qui,  du  tems  d'Ad- 
disson  ne  manquait  pas  de  célébrité  ,  que  se  trouvait  silué 
le  toit  hospitalier  de  M.  Donaty.  a  Tout  changement,  dit 
Samuel  Johnson,  est  d'abord  incommode  et  désagréable.» 
Je  vous  laisse  à  penser  si  Trueba,  forcé  de  quitter  sa  jeune 
femme  et  trois  enfans  enbasagc,  trouva  de  son  goût  le  nou- 
veau lop^cment  qu'on  lui  offrait  dans  le  Spiuiging-House  :  es- 
pèce d'hôtellerie  à  l'usage  des  débiteurs  réfractaires,  et  qui, 
depuis  dix  ans,  s'est  multipliée  de  manière  à  envahir  tous 
les  quartiers  de  Londres.  C'est  là  que  les  recors  déposent 
leur  caplure  avant  qu  elle  soiï  écroBiée,  étiquetée  et  par-    | 

fc2î 


LES  SPUNGING-IIOrSES  A  londhes.  3o9 

quée  dans  la  gecMe  qui  TaUencl.  Purgatoire  bizarre  d'où 
toute  espérance  nest  pas  encore  exilée,  mais  d'où  l'on  peut 
entrevoir  au  loin  toutes  les  horreurs  de  la  prison  propre- 
ment dite ,  où  vous  trouvez  plus  d'un  avant-goût  de  ces 
tortures;  en  un  mot,  une  espèce  d antichambre  de  Fenfer. 

M.  Donaty,  pour  un  homme  de  sa  classe,  habitué  à  voir 
souffrir  et  à  faire  souffrir,  était  assez  honnête  et  ne  man- 
quait pas  d'une  sorte  d'affabilité.  Dès  que  Trueba  fut 
introduit  dans  Ihabilation  de  son  gardien,  il  sentit  le  be- 
soin d'être  seul. 

«  Sans  doute  ,  s'écria-t-il ,  vous  avez  ici  un  lit  de  paille 
pour  moi.  Veuillez  m'y  faire  conduire.  » 

La  porte  d'une  petite  chambre  située  au  premier  étage, 
donnant  sur  une  cour  obscure,  verrouillée,  cadenassée  et 
dont  les  fenêtres  étaient  armées  de  barreaux  énormes ,  s'ou- 
vrit devant  Trueba,  qui ,  pour  la  première  fois ,  éprouva 
cette  sensation  étrange  et  douloureuse  que  cause  toujours 
la  perte  de  la  liberté.  Dans  un  coin  était  un  mauvais  lit. 
Près  d'une  table  de  sapin  se  trouvait  assise  une  femme 
très-jeune  ,  jolie ,  vêtue  selon  la  dernière  mode  et  dont  le 
coude  était  appuyé  sur  la  table ,  et  la  tête  inclinée  sur  la 
paume  de  sa  main.  Il  y  avait  de  la  candeur  et  de  la  grâce  dans 
l'attitude  de  cette  prisonnière  -,  et  certes  Trueba  ne  s'atten-^ 
dait  pas  à  rencontrer  là  un  hôte  de  cette  nature.  Mais  lors- 
qu'il jeta  un  coup  d'œil  plus  attentif  sur  la  table  et  sur  les 
objets  qui  la  couvraient,  quel  fut  son  étonnement  d'y  voir 
d'abord  un  verre  à  demi  plein  de  cette  liqueur  azurée,  de 
ce  poison  populaire  que  les  basses  classes  de  Londres  ap^ 
pellent  si  énergiquement  la  ruine-bleue  (i),  puis  une 
bouteille  de  porter  et  enfin  un  pot  d'ale  !  La  bouteille  et  le 

(i)  Blue-ruin,  c'est  le  gm ,  qui  n'est  bu  que  par  les  gens  du  plu^ 
bas  peuple» 


3  10  ZES  SPrNGING-HOrSES  A  LONDHES. 

pot  étaient  yldes  ,  mais  la  dame  cherchait  de  tems  en  tems 
une  consolation  dans  le  verre  de  gin  ;  remède  funeste  dans 
lequel  la  dépravation  ,  la  faiblesse  et  Télourderie  puisent 
trop  souvent  l'oubli  de  leurs  maux. 

Trueba  contempla  d'un  œil  surpris  la  belle  péni- 
tente et  surtout  Toccupation  peu  édifiante  qui  l'aidait 
à  tromper  le  cours  des  heures.  Embarrassé  de  ce  téte- 
à-téle  ,  il  s'assit  5  une  servante  entra  bientôt  et  lui  de- 
manda six  scbellings  pour  la  nuit  (7  francs  20  cent.  )  5 
somme  exorbitante  contre  laquelle  Trueba  ne  se  révolta 
pas  ;  il  savait  que  toute  résistance  serait  inutile  et  que 
les  habitans  des  prisons  tombent  sous  la  loi  souveraine 
de  leur  geôlier.  11  résolut  de  faire  contre  fortune  bon 
cœur  ,  et  de  tirer  le  meilleur  parti  de  sa  situation  ; 
puis,  demandant  une  bouteille  déporter,  dans  l'espoir 
de  rendre  M.  Donaty  favorable  à  ses  intérêts ,  il  appro- 
cha bravement  sa  chaise  de  la  table,  et  permit  à  sa  com- 
pagne de  le  considérer  de  plus  près.  Le  bruit  de  la  chaise 
arracha  la  belle  pénitente  à  sa  rêverie  :  elle  fit  un  mou- 
vement ,  releva  la  plus  jolie  tête  du  monde  avec  une  expres- 
sion très-bienveillante  \  puis,  au  lieu  de  se  livrer  à  des  ré- 
flexions mélancoHques  ,  inutiles  dans  sa  situation  ,  elle 
se  contenta,  car  elle  était  philosophe,  de  remplir  son  verre 
de  gin,  de  Tavaler  d'un  trait  et  d  indiquer  par  un  signe 
expressif  et  un  mouvement  de  tète  gracieux  qu'elle  s'atten- 
dait bien  à  voir  létranger  en  faire  autant.  Jusqu'alors  elle 
n'avait  pas  ouvert  la  bouche.  Trueba,  qui  avait  interprété 
sans  peine  l'éloquente  pantomime  de  sa  partenaire,  crut  de- 
voir rompre  le  silence. 

«  J'avoue,  madame,  lui  dit-il,  que  je  ne  suis  pas  grand 
partisan  de  cette  liqueur  bleue  :  un  verre  de  porter  me 
suffit,  et  je  boirai,  si  vous  voulez,  à  notre  meilleur  sort.  )) 

La  belle  se  contenta  de  prononcer  d'un  air  d'inexprimable 


LES  SPTJNGING-HOUSES  A  LONDRES;  3l  I 

dédain  le  monosyllable  ah  \  dont  la  modulation  prolongée 
exprimait  le  peu  de  cas  qu'elle  faisait  d'un  homme  qui  pré- 
férait à  une  liqueur  stimulante  et  généreuse  le  misérable 
porter.  Dès  lors  les  opinions  de  Trueba  furent  arrêtées  :  il  vit 
que  celle  à  qui  le  hasard  l'avait  associé,  ressemblait  moins 
aux  nymphes  de  la  cour  de  Diane  qu'aux  Thyades  écheve- 
lées  qui  suivent  le  char  de  Bacchus.  Heureusement  ce 
téte-à-tétc  peu  agréable  fut  interrompu  par  l'arrivée  de 
deux  jeunes  filles  élégamment  vêtues  et  qui  venaient  ren- 
dre visite  à  la  belle  Sally  ,  tel  était  son  nom.  Une  conver- 
sation plus  intéressante  que  délicate  ,  plus  amusante  que 
morale  ,  apprit  à  Trueba  que  la  belle  Sally  appartenait  à 
cette  paroisse  de  Marylebone  où  Ténus  a  autant  d  autels 
que  dans  Babylone  antique  ,  et  qu'un  mercier  du  même 
quartier,  ne  pouvant  se  faire  payer  par  elle,  avait  choisi 
la  voie  la  plus  expéditive  et  la  plus  sûre  d'obtenir  justice, 
en  la  confiant  aux  soins  paternels  de  M.  Donaty ,  j.usqu'à 
ce  que  le  banc  du  roi,  Marshalsea  ou  la  prison  de  la  Flotte 
s'emparassent  de  la  captive  et  la  préparassent  à  paraître 
devant  les  tribunaux.  Trueba  fit  bien  des  réflexions  morales 
et  philosophiques  sur  l'imprudence  et  la  folie  de  ces  lois 
qui ,  plaçant  toujours  l'honnête  homme  sur  la  même  li- 
gne que  le  coupable,  confondant  toutes  les  existences  dans 
des  prisons  communes,  jette  la  lie  de  la  population  et  le 
débiteur  imprudent  ou  malheureux  sous  les  verrous  du 
même  cachot.  Il  pensa  avec  raison  que  pour  la  jeunesse 
qui  reçoit  aisément  toutes  les  impressions  ,  c'est  là  une 
source  féconde  de  vices,  de  dépravation  et  de  malheurs. 
Cependant  les  trois  demoiselles  qui  ne  professaient  pas  la 
philosophie,  avaientcommencé  une  merveilleuse  et  bruyante 
galopade  qui  attira  quelque  tems  l'attention  de  Trueba. 
Il  leur  porta  envie  et  chercha  de  son  mieux  à  imiter  leur 


3lîi  LES  SPUNGING-HOrSES  A  LONDKES.' 

insouciance  ;  dernier  terme  peut-être  de  toute  philoso- 
phie humaine. 

Alors  M.  Donaty  vint  annoncer  que  Ton  allait  fer- 
mer les  portes  et  donna  le  signal  du  départ.  Les  deux 
amies  de  Sally  glissèrent  dans  la  main  de  leur  compagne 
persécutée  une  pièce  de  sept  schellings  que,  dans  l'argot  des 
Las  lieux,  on  appelle  sp angle -,  chargèrent  la  table  des  pro- 
visions qu'elles  avaient  apportées  dans  leurs  cabas  ,  payè- 
rent son  logement  pour  la  nuit ,  vidèrent  encore  deux  fois 
le  verre  rempli  du  gin  tout-puissant ,  et  sortirent  en  pro- 
mettant à  Sally  de  venir  la  voir  le  lendemain  à  la  même 
heure. 

Trueba  fut  fort  embarrassé  lorsqu'il  se  trouva  de  nou- 
veau en  tète  à  tête  avec  la  belle  Sally.  Elle  était  retombée 
dans  son  premier  marasme.  Plusieurs  fois  il  essaya  de 
donner  à  la  conversation  un  tour  quelconque.  Il  lui  parla 
du  beau  tems,  de  la  cause  de  son  chagrin  et  de  son  empri- 
sonnement, des  modes,  duRanelagh,  de  tout  ce  qui  pouvait 
intéresser  une  femme.  Hélas  !  il  ne  parlait  pas  la  même 
langue  qu'elle.  Sally  ne  connaissait  que  l'argot,  dialecte 
énergique  et  même  poétique,  mais  dont  il  n'avait  pas 
la  clef.  Effrayé  de  la  stupidité  de  sa  compagne,  faute  peut- 
être  de  pouvoir  comprendre  les  choses  spirituelles  ou 
brillantes  prononcées  dans  ce  langage  étranger  à  ses  habi- 
tudes, Trueba  s'ennuyait  beaucoup.  Enfin,  Sally,  comme 
pour  approuver  tacitement  l'opinion  que  lui-même  avait 
formée,  s'endormit  d'un  profond  sommeil,  ct,doi5-jeledire, 
ronfla  comme  une  orgue.  O  Dryden  !  6  Milton  !  ô  Jean- 
Jacques,  que  devenaient  vos  exclamations  pathétiques,  vos 
éloquentes  tirades  sur  la  destinée  de  la  femme  qui  doit 
adoucir  et  tempérer  les  brutales  passions  du  sexe  fort! 
Quel   auteur  dramatique   aurait  imaginé  cet  incident  I 


LES  SPUNGiNG-IlOrSES   A   LONDRES.  6l6 

Trueba  ,  homme  délicat  et  d'habitudes  très-recherchées, 
resta  pétrifié  sur  sa  chaise. 

Plusieurs  heures  se  passèrent  ainsi.  Enfin  à  minuit 
un  domestique  vint  prier  Trueba  de  passer  dans  le  par- 
loir de  M.  Donaty.  Ce  fut  avec  grand  plaisir  qu  il  se  ren- 
dit à  cette  invitation.  La  situation  devenait  incommode  et 
ennuyeuse.  L'intérieur  du  parloir  était ,  comme  on  dit  en 
Angleterre,  respectable  j  le  grog  (i)  fumait  sur  la  table. 
La  muraille  était  couverte  d'admirables  esquisses  dont 
Trueba,  grand  connaisseur  en  peinture  ,  s'approcha  après 
avoir  fait  honneur  au  grog  de  son  bute. 

«  De  qui  sont  ces  esquisses,  lui  demanda-t-il,  après  avoir 
visité  tous  les  coins  de  la  chambre  dont  la  tenture  dispa- 
raissait sous  les  cadres  nombreux  qui  la  tapissaient  de 
toutes  parts. 

—  De  Georges  Morland  ,  répondit  Donaty  :  il  a  été  long- 
lems  sous  ma  protection  :  quelquefois  je  l'ai  eu  pendant 
deux  ou  trois  mois  ici  :  il  me  donnait  deux  guinées  par 
jour,  me  payait  en  tableaux  et  en  dessins ,  et  je  ne  laissais 
pas  d'y  trouver  mon  compte.  Ses  ouvrages  avaient  une 
grande  vogue  ^  et  le  dérangement  de  ses  affaires  ne  venait 
que  de  son  peu  d'économie  ,  de  sa  mauvaise  administra- 
tion et  surtout  de  son  état  d'ivresse  perpétuelle.  Je  reven- 
dais facilement  une  de  ses  esquisses  les  moins  achevées, 
quatre  fois  ce  qu'elle  m'avait  coûté  ,  et  je  ne  m'en  fîiisais 
aucun  scrupule.  Pourvu  que  Morland  eût  à  boire  ;  prison 
ou  liberté,  pauvreté  ou  richesse,  gloire  ou  obscurité, 
tout  lui  était  indifférent.  Ce  n'était  pas  même  un  gour- 
met dans  son  genre  j  il  buvait  à  peu  près  tout  ce  qui  se  pré- 
sentait, et  n'avait  horreur  que  de  l'eau.  Dès  le  ma- 
tin on  lui  apportait  un  pot  rempli  de  gin  ;  car  il  ne  pouvait 
travailler  qu'après  avoir  été,  comme  il  le  disait  lui-mémej 

(i)  Mélange  d'eau-de^vie ,  d'eau  tiède  et  de  sucre. 


3l4  I-ES  SPUNGING-HOTTSES  A  LONDPiES. 

amorcé.  Une  fois  dominé  par  l'ivresse  que  produit  celte 
liqueur  ardente,  il  s'asseyait  devant  son  chevalet,  travail- 
lait avec  une  espèce  de  fureur  et  faisait  des  chefs-dœuvre  ^ 
sa  facilité  et  l'audace  de  son  pinceau  redoublaient.  Pen- 
dant les  cinq  années  qui  ont  précédé  sa  mort ,  il  n'a  pas 
cessé  un  seul  instant  dèlre  complètement  ivre.  » 

Pendant  une  heure  environ  ,  Trueba  causa  de  bonne 
amitié  avec  son  gardien  ,  qui  finit  par  lui  donner  congé 
et  par  lui  dire  que ,  s'il  voulait  se  retirer ,  le  domesti- 
que le  conduirait  à  son  appartement.  Trueba ,  assez  spi- 
rituel pour  oublier  qu  il  était  homme  du  monde ,  fit  raison 
à  M.  Donaty,  avala  d  un  trait  le  grog  qu  il  n'aimait  pas, 
et  souhaita  le  bonsoir  à  son  hole  qui  lui  avait  donné  le 
signal  de  la  retraite.  Si  jamais,  ce  que  je  ne  vous  souhaite 
pas,  6  mes  chers  amis!  vous  avez  quelques  rapports  dé- 
licats avec  ces  instrumens  secondaires  qui  se  chargent  de 
lexécution  de  la  justice,  soyez  humbles  ,  patiens  et  soumis. 
Respectez  Thuissier  ;  pliez-vous  aux  habitudes  et  aux  fan- 
taisies du  garde  du  commerce  -,  pariez  humblement  au  con- 
cierge :  ce  sont  gens  qui  sans  doute  ne  peuvent  faire  aucun 
bien,  mais  qui  se  trouvent  dans  le  cas  de  faire  beaucoup 
de  mal. 

En  rentrant  dans  son  appartement  ,  Trueba  le  trouva 
inoccupé  et  s'en  réjouit.  Le  pauvre  petit  lit  qui  était  dans 
un  coin  de  la  chambre  lui  appartenait  bien  ,  à  lui  seul ,  à 
lui-même^  il  s'y  jeta  ,  et  goùla  pendant  quelques  heures 
un  peu  de  ce  repos  nécessaire  et  troublé  que  fauteur  du 
Paradis  perdu  accorde  à  Satan,  sur  le  lac  de  feu.  Le  len- 
demain sur  les  sept  heures ,  son  créancier  inexorable  vint 
lui  demander  le  paiement,  non  seulement  de  la  dette, 
mais  des  frais  qui  avaient  été  faits  et  qui  en  quadruplaient 
le  montant  \  sur  la  réponse  négative  du  débiteur ,  il  le  livra 
aux  Philistins, 


LES  SP^^XlNG-HOrSES  A  LONDrvES.  3l5 

Après  avoir  déjeuné  dans  le  parloir,  au  milieu  des  chefs- 
d'œuvre  de  ce  pauvre  JMorlcind ,  Trueba  parût  escorté  d'un 
officier  du  shérif,  garde-du-corps  ordinaire  des  débiteurs 
insolvables,  qui  le  conduisit  à  la  prison  de  Marshalsea,  dans 
le  Borough. 

Ici  s'ouvre  une  nouvelle  scène  :  nous  n'avons  en- 
core vu  que  l'avenue  extérieure  qui  conduit  à  la  prison. 
C'est  bien  assez,  sans  doute,  de  soumettre  un  homme  qui 
de  son  propre  aveu  est  hors  d'état  de  payer  sa  dette,  à  la 
rapacité  d'un  misérable  gardien  ^  mais  d  autres  iniquités 
nous  attendent.  Quel  pandémonium  !  Quel  réceptacle  de 
bandits,  de  pirates  et  d'escrocs  I  Quelle  sensation  doit-on 
éprouver  en  se  trouvant  mêlé  à  cette  lie  du  vice  et  de  la 
crapule  !  quelle  dégradation  injuste  et  insensée  pour  un 
homme  qui  n'a  commis  d'autre  crime  que  de  ne  pas  paver 
à  l'échéance  dix  ou  quinze  livres  sterling!  toutes  les  ré- 
gions d'Europe  partagent  encore  cette  barbarie.  Marshal- 
sea ,  une  des  plus  anciennes  prisons  de  Londres,  est  aussi 
l'une  des  plus  dégradées  que  l'on  connaisse.  Ce  ne  sont 
que  ruines  sur  ruines.  Il  y  a  peu  de  temps,  un  vieux  pla- 
fond s'est  écroulé  sur  la  tète  des  malheureux  habitans  de 
cet  enfer.  Les  salles ,  dépourvues  non  seulement  de  tout  or- 
nement ,  mais  de  toute  propreté  -,  l'aspect  cadavéreux  des 
prisonniers  5  la  misère  ,  le  vice  et  la  saleté  qui  régnent 
partout  dans  cette  prison  ,  frappèrent  le  pauvre  Trueba  de 
dégoût  et  d'horreur.  Il  fallut  quelque  tems  pour  quil  s'ac- 
coutumât à  cette  situation  nouvelle  •,  mais  enfin  il  décou- 
vrit au  milieu  de  tous  ces  misérables  une  habitante  qui 
méritait  un  meilleur  sort  et  que  nos  lecteurs  s'étonneraient 
de  voir  figurer  dans  ces  pages ,  si  le  respect  et  les  égards 
qu'elle  mérite  ne  nous  empêchaient  de  citer  son  nom. 

C'est  une  des  romancières  les  plus  connues  de  ces  der-» 
niers  tems  j  une  femme  dont  le  talent  a,  sans  doute, 


3l6  LES   SPUKGI^*G-IIOUSES   A  LOXDHES. 

lecteur,  concouru  à  charmer  vos  loisirs:  une  dette  de 
six  livres  sterling  seulement  (  cent  cinquante  francs  ) 
démesurément  grossie  par  la  chicane  des  avocats ,  et 
l'avidité  des  huissiers  et  gens  de  même  sorte  ,  la  retient 
encore  aujourd'hui  dans  cette  prison  ,  sans  aucun  es- 
poir d'en  sortir  jamais.  Trueba  la  trouva  cependant 
calme  et  résignée  ^  elle  avait  vécu  dans  le  monde  ^  elle 
avait  été  flattée  et  courtisée  dans  son  tems.  Elle  su- 
bissait ,  sans  trop  se  plaindre ,  la  terrible  punition  que  le 
sort  lui  infligeait ,  Targent  lui  manquait  totalement  :  Je 
l'ai  vue,  disait  Trueba,  se  contenter  pour  diner  d'un 
passage  du  Spectateur  ,  et  pour  déjeuner  le  lende- 
main, des  contes  des  Mille  et  une  Nuits.  Le  genre  des 
romans  analvtiques  et  détaillés,  dans  lequel  elle  avait  eu 
autrefois  du  succès,  avait  fait  place  au  genre  historique. 
Les  libraires  ne  venaient  plus  à  elle,  et  elle  s'occupait 
dans  sa  solitude  à  composer  un  ouvrage  qui  avait  peu  de 
chances  détre  acheté  ou  vendu  :  l'histoire  de  sa  patrie.  Mis- 
Iriss  L'*''^'*'  avait  une  patrie  qui  lui  appartenait ,  qui  n'était 
ni  l'Angleterre  ,  ni  l'Irlande,  ni  l'Ecosse ,  ni  même  le  pays 
de  Galles  ^  c'était  une  patrie  de  trois  ou  quatre  lieues  de 
large,  l'île  de  Man. 

Moins  un  pays  a  d'importance  réelle  dans  la  liste  des  na- 
tions, plus  il  inspire  d'attachement  et  d'amour  à  sesenfans. 
Le  patriotisme  est  en  proportion  inverse  de  l'étendue  du 
territoire.  Quand  Rome  était  le  monde  entier,  le  citoyen 
romain  naurait  pas  sacrifié  pour  sa  patrie  une  once  de 
sang  ou  une  poignée  de  sesterces.  La  Rome  de  Servius 
Tullius ,  une  Rome  de  quelques  lieues  carrées  ,  trouvait 
autant  de  victimes  dévouées  et  de  martvrs  prêts  à  se  sa- 
crifier pour  elle  qu'elle  avait  dhabitans.  La  nationalité 
s'est  conservée  en  Suisse,  qui  est  un  petit  pays 5  elle  n'est 
pas  moins  forle  en  Ecosse.  Plus  un  peujjle  est  insigni- 


LES  SPUNGING-HOLSES  A  LONDRES.  Sl^ 

fiant,  plus  il  est  fier.  Les  Ecossais,  lorsqu'ils  étaient  pauvres, 
s'intitulaient  nation  de  rois.  L'Irlande,  qui  n'a  pas  fait 
beaucoup  de  progrès  vers  la  civilisation,  est  encore  plus 
orgueilleuse  que  l'Ecosse  :  quant  aux  Gallois  auxquels  per- 
sonne ne  pense  en  Europe,  seuls  descenduns  des  Druides,  s'il 
faut  les  croire,  ils  sont  plus  vains  encore  que  les  Irlandais. 
D'après  toutes  les  règles  des  mathématiques  et  la  loi  des 
proportions  ,  le  patriotisme  de  1  île  de  Man  doit  avoir 
quelque  chose  de  plus  ardent  et  de  plus  exclusif  que  celui 
du  pays  de  Galles  :  et  c  est  ce  que  nous  prouva  sans  réplique 
l'enthousiasme  de  celle  pauvre  mistrissL'*'"''"'' pour  son  pays 
natal.  Les  annales  de  sesdeuxoulroisvillages  devaient,  selon 
la  supputation  de  l'auteur,  remplir  quatre  ou  cinq  volumes 
in- 8",  et  c'était  encore  trop  peu,  disait-elle  ;  car  elle  embras- 
sait la  géographie ,  l'histoire  naturelle ,  la  cosmogonie  et 
même  la  théologie  de  son  île  adorée.  Comme  le  mot  Man 
signifie  homme  en  Anglais  et  dans  toutes  les  langues  teuto- 
niques  ,  pourquoi  \Ile  de  V Homme  ne  serait-elle  pas  le 
berceau  de  notre  race,  le  centre  du  paradis?  Elle  consa- 
crait un  chapitre  assez  long  à  celle  hypothèse  probable. 

Elle  vivait  isolée ,  au  milieu  de  celte  république  con- 
fuse. Elle  occupait  une  espèce  de  hutte  ,  édifice  assez 
misérable  ,  et  qui  ne  ressemblait  pas  mal  à  une  niche  à 
chiens  ,  mais  qui  du  moins ,  grâce  ta  sa  récente  construc- 
tion, avait  le  mérite  d'être  propre.  Un  jour  que  Trueba 
était  assis,  au  fond  de  la  cour,  sur  un  banc  qui  faisait  face 
au  palais  de  mistriss  L"^*^  et  qu'il  jetait  un  regard  obser- 
vateur sur  les  domaines  du  royaume  inconnu  qu'il  habi- 
tait, mistriss  L'^'*''*'  le  remarqua  ,  et  la  tournure  élégante 
de  cet  étranger  pensif,  si  peu  semblable  à  ses  compagnons 
d'infortune,  attira  l'allenlion  de  la  romancière  5  elle  se 
dirigea  de  son  côté.  Trueba  ne  s'aperçut  de  sa  présence 
que  lorsqu'elle  se  trouva  çu  face  dQ  lui.  Il  releva  la  tête  et 


3l8  LES  SPUNGING-HOUSES  A  LONDRES. 

vit  une  petite  femme  vêtue  de  noir,  assez  bien  faite  ,  déjà 
sur  le  retour  ,  et  dont  la  tournure  décente  contrastait , 
ainsi  que  celle  de  Trueba,  avec  la  tournure  et  la  physio- 
nomie patibulaire  des  véritables  indigènes.  Les  vêtemens 
de  l'interlocutrice  étaient  passés  de  mode ,  mais  propres. 
Quant  à  Trueba,  le  fasbionable  le  plus  minutieux  n'est  pas 
habillé  avec  plus  de  soin  et  de  fraîcheur  qu'il  ne  Tétait. 
Elle  lui  adressa  la  parole  avec  aisance ,  avec  grâce. 

«  Je  regrette,  monsieur,  lui  dit-elle,  pour  vous  et  non 
pour  moi ,  de  trouver  ici  une  personne  dont  l'extérieur 
est  si  peu  en  harmonie  avec  tout  ce  qui  nous  entoure.  » 
Trueba  se  leva  et  répondit  à  ses  politesses  par  des  poli- 
tesses. Une  longue  solitude,  l'ennui,  le  défaut  de  société, 
firent  valoir  aux  veux  de  la  pauvre  mistriss  L^*"**  tous  les 
mérites  de  Trueba  ,  qui ,  pour  une  autre  femme ,  eût  été 
moins  dangereux  ,  peut-être.  Romancière  et  romanesque, 
captive ,  accoutumée  à  la  plus  haute  et  à  la  plus  exquise 
délicatesse  de  sentiment ,  elle  fut  si  heureuse  de  trouver 
dans  Trueba  une  sorte  de  parenté  d'intelligence ,  que  son 
exaltation  ne  connut  pas  de  bornes.  Hélas  !  Tingrat  Trueba 
en  fut  embarrassé.  Souvent  il  allait  prendre  le  thé  dans 
le  cabinet  obscur  de  mistriss  L'''*^,  et  le  déluge  de  ses 
panégyriques,  l'excès  d'admiration  qu'il  inspirait,  après 
avoir  flatté  quelque  tems  sa  vanité,  finirent  par  intimider 
sa  modestie. 

Le  premier  jour  de  sa  liaison  avec  mistriss  L"*'^'^,  M.  Tas- 
ker  ,  l'aubergiste  chargé  de  désaltérer  et  de  nourrir  les 
habitans  du  lieu,  vint  interrompre  la  conversation  de  nos 
héros ,  et  avec  une  politesse  digne  du  maître-d'hotel  le 
plus  accompli,  mais  sans  cesser  d'employer  le  dialecte 
d'argot  qui  seul  a  cours  dans  ces  parages  : 

((  Monsieur  coupe^t-il  avec  ces  gentilshommes? 
—  Que  voulez-vous  dire  ?  demanda  Trueba. 


LES  SPUKGING-HOUSES  A  LONDRES.  '5ig 

—-Voulez-vous  diiicr  à  table  d'hole  ou  seul?  Telle  fut 
la  traduction  improvisée  par  la  romancière  ,  déjà  instruite 
de  la  langue  du  lieu. 

—  Ce  n'est  pas  encore  mon  heure  ordinaire,  reprit 
Trueba,  mais  il  faut  s'habituer  aux  mœurs  nouvelles  5 
je  dinerai  à  table  d'hôte. 

—  Daignez  me  suivre  ,  répliqua  l'aubergiste  marchant 
d'un  pas  aussi  grave  ,  aussi  solennel  qu'un  des  chambellans 
de  Georges  IV,  introduisant  auprès  de  son  maître  un  am- 
bassadeur étranger.  Trueba  s'assit  gravement  au  milieu 
des  notabilités  les  plus  brillantes  de  Marshalsea.  Le  diner 
était  abondant  ;  rien  d  inutile  ,  il  est  vrai  :  peu  d'ornemens , 
point  de  ragoûts  français ,  mais  d'excellentes  côtelettes  de 
veau  avec  des  tranches  de  lard  et  des  choux  d'une  fraî- 
cheur remarquable 5  un  gigot  de  mouton  à  la  broche,  et 
des  pommes  de  terre  en  abondance  ,  le  tout  arrosé  de  bière 
et  coûtant  deux  schellings  seulement.  L'aubergiste  de 
Marshalsea  est  certes  un  des  honnêtes  gens  de  Londres  : 
car ,  s'il  le  voulait ,  rien  ne  l'empêcherait  de  demander 
cinq  schellings  par  tête  à  chacun  de  ses  convives. 

Tout  cela,  me  direz-vous,  n'est  pas  trop  mauvais  pour 
une  prison.  Sans  doute  ;  mais  ce  que  je  ne  reproduirai 
pas  dans  son  intégrité  grossière ,  c'est  le  langage ,  ce  sont 
les  manières  de  ces  messieurs ,  les  aristocrates  et  les  exclu- 
sifs de  l'endroit.  On  ne  parlait  qu'un  langage  tout- à-fait 
spécial ,  langage  dont  M.  Bulwer ,  dans  Tun  de  ses  moins 
bons  romans ,  a  donné  quelques  spécimens  curieux  :  je 
veux  parler  de  Vaj-got.  C'est  dans  ce  dialecte  que  ces  mes- 
sieurs racontaient  leurs  exploits  ;  langage  expressif,  mais 
inconnu  des  gens  du  monde  ,  commun  aux  escrocs  de  la 
capitale  et  à  tout  le  bas  peuple  de  cette  cité  5  langage  sou- 
vent métaphorique  et  poétique,  mêlé  de  métaphysique  et 
de  calembourgs.  Quand  un  filou  veut  parler  d'argent,  il 


320  LES  SPUNGING-HOL'SES  A   LONDRES. 

emploie  par  exemple  le  mot  huile  des  palmes  ou  huile  de 
■palmier  :  n'est-ce  pas  une  manière  de  s'exprimer  à  la  fois 
singulière  et  énergique  ? 

Trueba  écoulait   avec  étonneraent  celte  conversalion 
nouvelle  pour  lui,  et  il  apprenait  que  tape  signifie  dans 
celte  langue  le  gin  -,   que  j'uine  bleue  est  synonyme   de 
ce  mot  ;  que  tête  d'escroc  signifie  le  gibet  -,  que  le  bob 
est  un  schelling ,  le  guid  une  guinée  ,  le  lag  est  la  trans- 
porlation  '^  faire  uji  penny  ,\o\er  avec  effraction  -,  que  sous 
le  nom  de  flash,  on  comprend  tous  les  dandys  du  métier  5 
que  le  cowe  est  le  chevalier  d'industrie  de  bon  ton  ;  que 
\c  prig  s'élève  un   peu  plus  haut;  que  le  loby-man  des 
cend  un  peu  plus  bas  ;  et  que  la  hlowen  est  le  genre  fé- 
minin de  cette  population  mystérieuse.  Il  eut  bientôt  à 
sa  disposition ,  grâce  à  la  complaisance  de  son  voisin ,  jeune 
gentilhomme  des  grandes  routes ,  un  catalogue  presque 
complet  de  ces  expressions  curieuses.  Né  dans  le  De  von- 
shire,  fils  d'un  aubergisle  célèbre,  1res  à  la  mode  parmi 
X^shlowens;  poli,  galant,  type  bien  conservé  de  l'ancien 
voleur  anglais ,  Ned-Longue-Face  tenait  alors  à  Londres 
le  haut  bout  de  sa  profession.  Les  dames  du  quartier  de 
Sadler's  lui  vouaient  une  espèce  de  culte  -,  personne  ne 
donnait  un/rt<^ (repas)  plus  complet,  ni  un  5rtiit,  ou,  si  l'on 
aime  mieux,  un  bal  (hop)  d'un  meilleur  goût  \  son  lingo 
(eau-de-vie)  était  de  la  meilleure  qualité  ,  et  son  toutnu(i) 
(slark-naked)  vraiment  admirable.  Ce  héros  avait  un  gig 
et  un  cabriolet  à  lui  -,  \  éclat  (argent,  busile)  ne  lui  man- 
quait pas ,  et  quand  par  hasard  sa  bourse  se  trouvait  vide , 
il  s'embarquait  dans  le  tohj  (expédition  de  grande  route), 
sauf  à  passer  quelque  lems  sous  la  protection  de  la  justice. 
Enfin ,   dans  certaines  sociétés  demi-bourgeoises ,  on   ne 

(i)  Gin, 


LES  SPUNGING-HOUSES  A  LONDRES.  321 

se  doutait  pas  que  ce  fut  un  buzz-gloak  (filou).  Déjà 
vieux  dans  le  mélier,  ancienne  lime  {file) ^  comme   di- 
sent les  voleurs ,  il  avait  soin  d'échapper  aux  poursuites 
les  plus  dangereuses  de  la  justice,  et  de  ne  prêter  que 
le  moins  possible  le  flanc  à  ses  ennemis  naturels,  les  ju- 
ges et  leurs  suppôts.  Combien  de  ;;e?e/'5  (porte-manteaux), 
combien  de  marmites  (poches  de   gilet)   n'avail-il  pas 
explorées   en  moins  de  deux   heures!   Trueba   fut  plus 
versé  dans  cet  idiome  et  dans  ces  mœurs  qu'il  n'eiit  été 
instruit  des  mœurs  romaines  et  de  la  langue  latine,  après 
six  ans  de  classe.  L'on  ne  s'était  pas  informé  des  motifs  de 
sa  détention ,  et.  sur  sa  tournure  élégante,  on  le  prenait 
tout  naturellement  pour  un  cove  à  plumet  (filou  de  bon 
ton  ).  Aussi  fut-ce  avec  grand'peine  qu'il  écliappa  à  l'im- 
portunité    de    ses  honorables    amis  ^    et   les  laissant  oc- 
cupés à  boire  ,   il  retourna   prendre    le  thé  chez   mis- 
tress  L"***^.    Là  il  eut   à  subir  la  lecture  des  premiers 
chapitres  du  panégyrique  complet  de  l'ile  de  Man,  autrefois 
Mona. 

C'est  toujours  une  assez  triste  chose  que  d'élre  forcé 
d'écouler  un  auteur  ,  tenant  en  main  son  manuscrit , 
nous  contraignant  à  l'obéissance  passive  ,  au  silence  , 
voire  même  à  l'admiration.  Trueba  était  captif,  abattu, 
déconcerté-,  il  se  résigna,  et  connut  toutes  les  opinions 
des  philosophes  et  des  historiens  sur  l'antiquité  de 
Mona  ,  sur  ses  souvenirs  traditionnels ,  sur  le  culte  des 
druides  et  sur  les  troupes  romaines  qui  y  débarquè- 
rent. Après  quoi ,  déjà  prêt  à  s'écrier  ^comme  ce  malheu- 
reux philosophe  admis  à  la  table  de  Denis-le-Tyran  :  «  Que 
l'on  me  ramène  aux  Carrières,  ))  il  levait  les  yeux  vers  une 
horloge  de  bois  suspendue  dans  un  coin  de  la  cabane, 
lorsqu'il  vit  entrer  Lucile ,  sa  femme ,  à  laquelle  il  était 
marié  depuis  quatre  ans  et  dont  la  physionomie  douce  se 

VIÎ.  2ï 


323  IE5  SPUNGlNG-HOrSES  A  LONDRES. 

voila  de  mélancolie  et  peut-être  même  d'humeur ,  à  l'as- 
pect de  ce  téte-à-téte  inattendu.  L'histoire  de  l'ile  de  Man 
avait  mal  disposé  Trueba  ,  qui  salua  sans  trop  de  cé- 
rémonie mislress  L"^"^'*',  et  se  promena  long-tems  dans 
la  cour  des  détenus  avec  Lucile,  plus  affligée  que  lui,  mais 
puisant  dans  sa  tendresse  la  force  de  le  consoler ,  de  lui 
rendre  l'espérance  et  la  fermeté  de  l'ame. 

A  huit  heures ,  un  petit  homme  à  peu  près  bossu  ,  tail- 
leur de  son  métier  et  nommé  André  Thomson,  vint  officiel- 
lement 5  et  à  la  tête  d'une  députation  composée  de  deux 
ou  trois  hommes  de  son  espèce ,  prier  Trueba  d'assis- 
ter comme  il  l'avait  promis  aux  séances  du  club  libre  et 
joyeux,  institué  par  les  hauts  bonnets  de  la  prison.  Le  club 
libre  et  joyeux  sous  les  verrous  de  Marshalsea  !  La  chose 
était  curieuse  et  méritait  d'être  observée.  Trueba  les  sui- 
vit et  entra  dans  la  salle  à  manger ,  transformée  en  salle 
d'assemblée. 

Le  président  était  assis ,  les  membres  avaient  pris  leur 
place-,  c'était  un  majestueux  speclacle  :  il  y  avait  là  des 
haillons  et  de  beau  linge  ,  de  riches  habits  et  pas  de  cra- 
vates ,  des  tabliers  de  cuir  et  des  figures  de  potence.  Le 
président  était  un  nègre  nommé  Jacob  Read,  tambour 
des  gardes-du-corps  ,  grand  musicien  ,  et  dont  les  doigts, 
à  force  de  s'exercer  comme  ceux  de  Paganini  sur  le 
manche  de  sa  pochette  ,  avaient  acquis  une  dextérité  fa- 
tale à  son  bonheur  et  à  sa  liberté.  Le  petit  tailleur  André 
Thomson  était  un  grand  politique,  toujours  en  mouve- 
ment comme  l'agitateur  O  Connell ,  les  poches  pleines  de 
pétitions  comme  John  Wilkes ,  doué  d'une  faconde  inta- 
rissable comme  noire  ami  Cobett.  Parmi  ces  messieurs  se 
trouvaient  encore  Ned-Longue-face  ,  dont  j'ai  parlé;  un 
marchand  de  fer,  banqueroutier  frauduleux  ;  un  pauvre  in- 
tendant dont  le  maître  avait  examiné  les  comples  de  trop 


LES  SPU^GING-HOUSES  A  LONDRES.  323 

près ,  et  un  malheureux  capitaine  de  vaisseau,  que  Trueba 
plaignit  de  toute  son  ame  ,  car  tout  son  crime  avait  été 
de  faire  naufrage,  et  les  propriétaires  du  navire,  courrou- 
cés de  la  perte  qu'ils  avaient  éprouvée ,  accusaient  Tin- 
fortuné  marin  d'une  négligence  coupable  ,  qui,  vraie  ou 
fausse,  était  assez  expiée  par  son  emprisonnement  préa- 
lable. Cet  homme  chantait  à  tue-téte  toutes  les  chansons 
nationales  en  Ihonneur  de  la  Grande-Bretagne,  de  la  ma- 
rine et  du  service  naval  dont  il  avait  bien  droit  de  se 
plaindre.  Le  personnage  le  plus  curieux  de  toute  la 
congrégation  était  un  ancien  garde  du  commerce  ar- 
rêté pour  crime  de  faux  et  qui  attendait  son  jugement. 
Le  ciel  est  juste  ! 

Un  épais  nuage  de  fumée  remplissait  la  chambre  et  obs- 
curcissait tous  les  objets  5  chaque  membre  avait  devant  lui 
son  pot  de  bière  et  sa  pipe  -,  à  travers  l'épais  brouillard  qui 
remplissait  la  caverne  on  distinguait  avec  peine  toutes  ces 
figures  réprouvées.  Les  voleurs  de  Gil  Blas  ,  les  bandits  de 
Mrs.  Radcliffe,  les  bons  vivaus  de  l'opéra  des  Gueux 
ne  sont  rien,  comparés  aux  membres  du  club  libi^e  et 
joyeux  àc  Marshalsea  *,  et  le  pauvre  Trueba,  croisant  les 
bras,  ne  pouvait  s'empêcher  de  se  rappeler  ce  vers  de 
Shakspeare  : 

J'étais  Hamlet  jadis,  que  suis-je  devenu! 

Les  membres  du  club  étaient  de  grands  poUtiques ,  la 
plupart  libéraux  renforcés.  Il  fallait  les  entendre  juger 
les  ministres  ,  apprécier  les  actes  du  gouvernement  et  sur- 
tout proclamer  l'indépendance  universelle  !  Le  pauvre 
Trueba  ne  reconnut  pas  grande  différence  entre  leurs  dis- 
cours, leur  éloquence ,  leurs  argumens  et  ceux  qui  font 
la  gloire  de  nos  colonnes  poUtiques ,  la  renommée  de  nos 
orateurs.  L'utopie  allait  son  train ,  nos  finances  étaient  ré* 


3^4  I-ES  SPUNGiNG-HOrSES  A  LONDRES. 

parées  et  établies  sur  une  base  plus  solide  -,  notre  dette  na- 
tionale se  trouvait  liquidée  par  gens  qui  n'avaient  pas  un 
penny  dans  leur  poche.  Entremêlée  de  duos,  de  trios,  de 
fra{^mcns  d'airs  d'opéra ,  la  discussion  plus  bruyante  que 
profonde  ,  comme  il  arrive  si  souvent  à  nos  orateurs  ,  fut 
suspendue  par  l'arrivée  du  porlc-clcfs,  qui  sans  façon, 
sans  scrupule,  en  homme  qui  connaît  tous  ses  droits, 
préleva  sur  chaque  pot  de  bière  un  tribut,  à  la  grande 
satisfaction  de  ceux  dont  il  diminuait  ainsi  la  portion. 
Remarquez  ,  s'il  vous  plaît,  que  plus  on  se  rapproche  de 
l'exécution  matérielle  et  positive  de  la  justice,  plus  on  dé- 
couvre d'iniquités  flagrantes.  Une  prison  est  une  serre- 
chaude  de  corruption  -,  et  parmi  tous  les  hommes  que  la  loi 
choisit  pour  ses  instrumens ,  je  ne  sais  s'il  en  est  un  seul 
dont  les  mains  soient  pures.  On  profita  de  l'empressement 
avec  le([uel  le  porte-clefs  prélevait  son  impôt  pour  com- 
mencer à  chanter  ce  chamr  célèbre  : 

Non  ,  l'Anglais  ne  peut  être  esclave  ! 

Et  déjà  on  commençait  la  seconde  strophe ,  lorsque 
soulevant  son  énorme  paquet  de  clefs,  symbole  de  sa  puis- 
sance, il  prouva,  en  congédiant  tout  ce  monde,  que  l'An- 
glais peut  être  esclave  et  qu'il  fallait  obéir. 

Toute  la  population  de  la  prison  s'évanouit  comme  un 
essaim  de  fantômes  -,  chacun  avait  son  asile  assuré ,  sa  re- 
traite préparée.  Truebascul ,  errant  dans  cette  région  in- 
commode, et  ne  connaissant  pas  les  us  et  coutumes  de  ces 
nouveaux  concitoyens ,  n'avait  pas  eu  soin  de  se  ménager 
une  retraite  nocturne.  La  politesse  des  prisons  ne  va  guère 
jusqu'à  s'occuper  de  ce  qui  regarde  les  autres,  jusqu'à 
pourvoir  à  leurs  besoins  et  prévenir  leurs  embarras  j 
aussi  d'un  commun  accord  laissa-t-on  le  prisonnier  malu- 


LES  SPINCrNG-HOrSES  A  LO>DRES.  325 

droit,  seul  et  se  livrant  à  ses  rêveries,  dans  la  cour  ou 
préau   de  Marshaisea. 

Minuit  sonna  enfin  ;  deux  nouveaux  priionniers  arrivè- 
rent à  cette  heure  indue,  et  Trueba,  les  rejoignant,  trouva 
du  moins  des  compagnons  d'infortune  et  des  gens  intéressés 
comme  lui  à  découvrir  un  moven  de  ne  point  passer  la 
nuit  à  la  belle  étoile.  Lun  d  eux  était  un  marchand  écos- 
sais fort  civil,  jargonnantd  une  façon  bizarre,  et  dont  l  in- 
telligence était  obscurcie  par  les  fumées  du  vin  ;  sans  ce 
léger  inconvénient  .  c  eût  été  un  camarade  fort  aimable. 
L'autre,  maitre  de  danse,  pâle  et  maigre,  se  trouvait 
dans  le  même  état  divresse  que  rÉcossaîs .  et  si  les  règles 
de  5^on  art  ne  lui  eussent  pas  appris  à  se  tenir  en  équilibre, 
il  aurait  eu  de  la  peine  sans  doute  à  conserver  son  centre  de 
gravité.  La  faible  étincelle  de  raison  qui  restait  encore  à 
ces  deux  personnages  les  éclairait  assez  pour  qu  ils  se  ren- 
dissent aux  observations  de  Trueba,  qui  leur  montra  une 
espèce  de  hangar  fermé  de  tous  côtés  dans  lequel  on  distri- 
buait du  vin  et  des  vivres,  et  les  engageaà  s'y  retirer  avec  lui 
et  à  V  attendre  ensemble  le  lever  du  jour.  Déjà ,  entre  ces 
deux  hommes  ivres  et  Trueba  qui  ne  les  avait  jamais  connus, 
il  existait  cette  fraternité  singulière  et  instinctive  que  le  mal- 
heur étabUt  toujours  entre  les  hommes.  Les  planches  de  sa^ 
pin  dont  se  composait  l  édifice  étaient  mal  jointes:  Tair  y 
pénétrait  de  tout  côté  :  et  si  la  nuit  n  avait  pas  été  chaude, 
assurément  les  trois  exilés  eussent  beaucoup  souffert.  A 
peine  entré  dans  cet  asile  temporaire,  1  Ecossais  prit  pos- 
session d'une  grande  table  sur  laquelle  il  s'étendit.  Trueba 
s  empara  d'une  vieille  chaise  à  bras  dégarnie  de  son  tissu 
de  paille,  et  le  maitre  de  danse  prit  position  sur  le  banc* 
On  peut  bien  croire  que  la  conversation  de  nos  trois  pri- 
sonniers ne  fat  ni  intéressante,  ni  longue,  ni  variée.  La 
feligUQ  forçait  Trueba  au  sommtil.  Des  cinq  heures  du 


J26  LES  SPLKGING-HOUSES  A  LOXDTIES. 

matin,  une  voix  de  Stentor  fit  retentir,  ou  plutôt  beugla  à 
ses  oreilles  les  mots  suivans  : 

«  Debout,  et  aux  armes  !  » 

Nos  trois  prisonniers  furent  aussitôt  sur  pied  -,  devant 
eux  se  tenait  un  Hercule  à  face  rouge,  qui,  la  main 
étendue,  leur  demandait  son  aumône  quotidienne  et  mati- 
nale. C'était  le  watchman  de  la  prison  ,  accoutumé  comme 
tous  les  gardiens ,  geôliers  ,  huissiers ,  recors  et  autres  gens 
de  même  nature,  à  rançonner  leurs  pauvî;es  serfs.  Les  cap- 
tifs étaient  trop  bons  politiques  pour  lui  refuser  ce  qu'il 
exigeait,  et  étendant  les  bras  pour  secouer  la  fatigue ,  ils 
sortirent  de  la  cabutte  qui,  parmi  les  prisonniers,  portait 
le  nom  de  la  Rose^  et  firent  quelques  tours  de  promei>ade 
dans  la  cour. 

En  causant  avec  son  compagnon,  Trueba,  dont  l'esprit 
était  observateur,  recueillit  des  détails  sur  les  acteurs 
les  plus  remarquables  du  théâtre  au  milieu  duquel  il  se 
trouvait  jeté.  Il  y  avait  là  ,  comme  partout,  du  mal- 
heur, de  l'imprudence,  du  vice,  de  finiquité,  de  l'in- 
nocence :  un  capitaine  Gérard  ,  dont  le  crime  n'était 
pas  même  désigné,  qui  se  cachait  à  tous  les  yeux  -,  beau, 
bien  fait,  de  manières  élégantes,  souvent  visité  par  sa  mère 
et  ses  deux  sœurs  ,  mais  inaccessible  à  tous  les  autres  pri- 
sonniers qui  ne  le  voyaient  qu'avec  dédain  et  avec  dégoût  : 
un  certain  André  Thorpayne,  faiseur  de  projets ,  inventeur 
de  machines,  déceveur  de  sots,  vendant  fort  cher  à  la  ri- 
chesse niaise  le  secret  de  la  quadrature  du  cercle  et  celui 
de  la  pierre  philosophale  -,  escroc  mathématicien  qui  pen- 
dant trois  ans  avait  engagé  un  jeune  lord  à  la  recherche  du 
mouvement  perpétuel ,  et  créé  un  mécanisme  ingénieux, 
qui  faisait  tomber  toutes  les  guinécs  du  seigneur  dans  la 
poche  du  mécanicien  \  homme  fort  remarquable  qui  a  fini, 
je  crois,  par  aller  exercer  ses  talens  à  Botany-Bay  ;  le  capi- 


LES  SPUNGING-HOrSES  A  LOKDRES.  827 

taine  Purvoise,  condamné  à  la  prison  par  un  conseil  de 
guerre  pour  avoir  fait  une  fausse  manœuvre  et  échoué 
son  vaisseau  :  en6n  un  mélange  curieux  de  pauvres  dia- 
bles précipités  dans  ce  triste  abime  par  une  dette  de  quel- 
ques livres  sterling  ,  nourrie ,  grossie  ,  gigantesquement 
étendue  par  Ihabileté  des  gens  de  loi. 

Mais  quel  fut  Tétonnement  de  Trueba  quand  le  soir 
il  vit  pénétrer  dans  la  caverne  une  jeune  fille  ,  jolie , 
mais  échevelée ,  et  que  la  main  brutale  du  gardien  lança 
sans  ménagement  au  milieu  de  la  cour.  C'était  cette 
pauvre  Sallv  avec  laquelle  il  s'était  déjà  trouvé  en  con- 
tact presque  immédiat,  et  que  le  maître  du  Spunging- 
House ,  faute  de  pouvoir  recouvrer  la  faible  somme  qu'il 
réclamait  ,  livrait  enfin  au  bras  séculier  des  gardiens 
de  Marsbalsea.  Son  espérance  ,  ainsi  qu'il  l'avait  avoué 
à  Sally,  reposait  sur  les  chances  de  secours  que  la  beauté 
de  sa  prisonnière  pouvait  trouver  dans  la  prison.  O 
lois  humaines  !  si  votre  but  avoué  est  de  réparer  les 
dommages  que  nos  passions  et  nos  vices  font  à  la  mo- 
ralité publique  ,  vous  atteignez  bien  mal  votre  but. 
L'huissier  vole ,  l'avocat  trompe ,  le  geôlier  corrompt  -,  la 
prison,  qui  devrait  être  un  asile  de  pénitence,  n'est  qu'une 
école  de  vices. 

La  narration  de  Sally ,  la  longue  histoire  qu'elle  fit  à 
Trueba  ,  la  seule  personne  de  la  prison  qu  elle  eût  jamais 
entrevue,  pourrait  servir  de  texte,  non  seulement  à  un 
roman  plein  d'intérêt,  mais  à  un  sermon  philosophique. 
On  me  permettra  de  ne  pas  en  rapporter  tous  les  détails 
qui  ont  à  la  fois  quelque  chose  de  vulgaire  et  de  repous- 
sant. Qu'il  me  suffise  de  dire  que  la  pauvre  Sally ,  fille 
d'un  fermier  des  environs  de  Londres  ,  après  avoir  subi 
quelque  tems  les  mauvais  traitemens  de  sa  famille  qui  s'op- 
posait à  son  mariage  avec  un  jeune  soldat ,  vint  chercher 


3îi8  LES  SPIJNGING-HOUSES  A  LONDRES. 

un  refuge  à  Londres  chez  une  de  ses  sœurs  qui  servait 
comme  domestique  chez  un  juge.  Cet  homme  (il  m'est 
impossible  de  lui  donner  ici  une  désignation  plus  polie),  as- 
sez semblable  d'ailleurs  à  ce  vieux  duc  de  Queensbury, 
ami  de  Georges  IV,  et  qui  se  vantait  d'avoir  perdu  plus  de 
jeunes  filles  qu'il  n'avait  de  cheveux  sur  la  tête ,  séduisit 
la  jeune  fille  et  la  perdit.  C'était  chose  curieuse  de  voir 
Trucba ,  homme  du  monde ,  voyageur  et  écrivain  assez 
en  renom ,  occupé  à  consoler  cette  pauvre  fille  qui  partout 
ailleurs  aurait  à  peine  obtenu  de  lui  un  regard  de  pitié,  et 
qui,  dans  leur  entrevue  du  Spunging-House,  avait  montré 
tant  de  mépris  pour  la  sobriété  ,  la  politesse  et  la  froideur 
de  Trueba.  Il  fit  assez  bien  l'office  d'un  confesseur  ^  il  em- 
ploya son  éloquence  à  lui  rappeler  le  souvenir  de  sa  famille, 
et  l'engagea  vivement  à  réclamer  son  secours.  INIais  elle 
secouait  la  tète  et  répétait  que  cette  pensée  lui  était  plus 
pénible  que  toutes  les  autres  ^  que  jamais  elle  n'aurait  le 
courage  de  soutenir  la  présence  et  les  regards  de  son  père  5 
que  c'en  était  fait  d'elle  à  jamais  -,  que  tout  moyen  de  ren- 
trer dans  une  vie  plus  honnête  lui  était  enlevé.  Surtout 
elle  insistait  sur  les  railleries  amères  dont  elle  serait  l'ob- 
jet ,  et  qu'il  lui  serait  impossible  de  supporter.  Les 
hommes  qui,  au  lieu  d'écrire  de  beaux  traités  ex  professa 
sur  la  pliilantropie  et  la  politique,  partagent  les  senlimens 
humains  et  généreux  des  Franklin  et  des  Howard,  doivent 
réfléchir  sur  un  sujet  pénible  que  nous  touchons  à  peine, 
dont  notre  plume  efileure  la  souillure  ,  mais  qui,  à  travers 
toute  l'Europe  chrétienne,  est  quelque  chose  de  si  univer- 
sel ,  de  si  profond,  de  si  terrible.  Déjà,  en  1788,  un 
écrivain  dont  le  pathétique  simple  ne  prétendait  ni  à 
rimitation  classique,  ni  au  romantisme  allemand  ,  Gold- 
smilh,  avait  peint  la  situation  de  celle  pauvre  fille,  qui , 
«  perdue  pour  le  monde  entier ,  pour  la  vertu  ,  pour  se^ 


LES  SPUNGING-HOUSES  A  LONDRES.  829 

»  amies  ,  vient  poser  sa  léte  sur  le  seuil  de  la  porte  de 
»  l'homme  qui  Ta  ruinée  :  le  froid  la  saisit ,  la  pluie  la  pé- 
»  nètre,  et  son  cœur  chargé  d'angoisses  déplore  en  vain  le 
»  moment  lalal  où  une  paresse  étourdie,  une  ambition 
»  vaine ,  le  désir  de  voir  la  ville ,  lui  ont  fait  quitter  sa 
»  quenouille  champêtre  et  sa  robe  grise.  » 

Kow  lost  to  ail ,  lier  friends ,  her  virtue  fled  , 

Kear  her  belrayer's  door  she  lays  lier  liead; 

And  pinclied  witli  cold,  and  shrinking  fiom  llie  sliowçr 

Wilh  heavy  heart  déplores  ihat  luckless  liour, 

"When  idiy  first ,  ambitions  of  llie  town  , 

She  lefther  wheel ,  and  robes  of  couiilry-brown. 

Une  autre  scène  déchirante  attendait  Trueba  :  car  où 
trouver  des  scènes  dramatiques  ,  sinon  dans  ces  asiles  de  la 
misère  humaine  ?  Je  sais  que  les  gens  frivoles  dédaignent 
ces  détails-,  mais  les  esprits  qui  pensent  et  les  cœurs  qui 
sentent  ne  seront  pas  du  même  avis.  Un  jeune  homme  qui 
avait  pendant  quelque  tems  fait  avec  succès  le  commerce 
des  draps  s'était  vu  enveloppé  dans  la  banqueroute  do 
plusieurs  maisons  de  banque  sur  lesquelles  il  comptait. 
Sa  femme ,  qui  lui  était  fort  attachée  ,  venait  le  voir 
tous  les  jours.  Le  premier  objet  qui  avait  frappé  ses  yeux 
dans  la  première  cour  de  la  prison ,  c'était  une  vaste  pan- 
carte contenant  le  règlement  du  lieu ,  détaillé  avec  beaucoup 
d'exactitude  et  imprimé  en  lettres  rouges  majuscules  : 
entre  autres  clauses  menaçantes ,  ce  règlement  portait  que 
toute  personne  venant  de  l'extérieur  serait  fouillée,  et  que 
si  Ton  trouvait  sur  elle  de  l'eau-de-vie ,  elle  serait  mise 
au  secret  pendant  un  mois  la  première  fois ,  pendant  deux 
mois  si  elle  récidivait ,  et  pendant  trois  mois  si  elle  répétait 
le  même  délit.  Le  secret ,  en  Angleterre  ,  est  une  punition 
affreuse  \  on  jette  le  prisonnier  dans  urx  caveau ,  où  il  n'a 


33o  LES  SPUNGING-HOUSES  A   LONDRES. 

pour  nourriture  et  pour  breuvage  que  de  Teau  et  du  pain  *, 
il  est  défendu  de  lui  donner  un  lit. 

Malgré  ces  terribles  injonctions ,  la  femme  du  marchand 
de  drap,  qui  était  enceinte  et  fort  avancée  dans  sa  grossesse , 
cacha  sous  son  tablier  une  bouteille  d'cau-de-vie.  La  re- 
cherche eut  lieu  et  la  fraude  fut  découverte  :  le  geôlier, 
maitre  d'exécuter  lui-même  la  loi  dont  il  est  le  gardien  , 
n'adoucit  jamais  la  sévérité  de  ces  réglemens  favorables 
à  son  commerce  et  qui  forcent  les  prisonniers  à  lui 
demander  les  alimens  et  les  liqueurs  dont  ils  ont  be- 
soin. La  jeune  femme  venait  d'être  saisie  par  un  alguazil 
de  la  justice  inférieure,  lorsque  l'on  avertit  son  mari  de 
ce  qui  venait  d'arriver.  Jamais,  m'a  dit  Trueba,  je  n'ai 
vu  de  douleur  plus  violente^  il  poussa  un  cri  de  rage, 
s'élança ,  renversa  deux  porte-clefs ,  et ,  se  frayant  un  pas- 
sage par  la  force,  il  parvint  enfin  jusqu'à  l'exlrémité  du 
parloir ,  dont  il  ébranla  la  grille,  en  poussant  de  longs  hur- 
lemens  5  de  l'autre  côté  de  la  grille  était  sa  femme  éperdue, 
entre  les  mains  de  ces  hommes  sans  ame,  qui,  pour  la 
moitié  d  un  schelling  ,  vous  arracheraient  la  vie ,  et  qui 
cherchaient  à  l'entraîner.  Le  mari ,  reconnaissant  son 
impuissance  ,  laissa  retomber  ses  bras  et  pleura  comme  un 
enfant.  On  emmena  la  femme  :  alors  le  malheureux ,  ac- 
cablé de  son  émotion ,  tomba  sur  un  banc  et  resta  immo- 
bile, l'œil  fixe ,  la  physionomie  contractée.  Les  prisonniers 
qui  l'avaient  suivi  furent  si  émus  ,  et  leur  compassion  sus- 
cita en  quelques  minutes,  à  travers  toute  la  population 
de  Marshalsea ,  un  mouvement  si  rapidement  électrique , 
que  tout  le  monde  se  réunit  dans  la  grande  cour ,  et  que , 
séance  tenante,  on  rédigea  une  pétition  fort  simple,  mais 
que  je  regrette  de  n'avoir  pas  conservée.  Dictée  par  un  des 
escrocs  les  plus  fieffés  de  la  compagnie ,  elle  était  pleine  d'é- 
loquence et  d'énergie  pathétique.  Elle  priait  ftL  JenkinS; 


LES  SPUKGING-HOUSES  A  LOIÎDRES.  33  1 

geôlier  en  chef  de  la  prison  ,  de  se  relâcher  une  seule  fois  de 
Ici  sévérité  que  la  loi  Taulorisait  à  exercer,  Tassurant  de  la 
reconnaissance  de  tous  les  prisonniers  dont  les  signatures 
nombreuses  étaient  jointes  à  la  supplique.  Une  députa- 
tion,  dont  Trueba  fit  partie  (le  seul  emploi  politique  qu'il 
ait  jamais  rempli  ) ,  présenta  la  pétition  à  Jenkins  qui 
fit  grâce  à  la  coupable.  Le  malheureux  jeune  homme 
était  encore  dans  la  même  posture ,  assis  sur  le  banc 
du  parloir ,  lorsque  nos  acclamations  triomphales  réveil- 
lèrent. 

Depuis  trois  jours  Trueba  visitait  ce  pays  inconnu  qui  a, 
cotnme  on  le  voit,  ses  tragédies  et  ses  romans  en  action, 
lorsque  l'évasion  du  contrebandier  Brekelt  mit  tout  ce 
petit  monde  en  mouvement.  Je  ne  m'étendrai  pas  sur 
les  exploits  préliminaires  de  Brekelt,  et  je  ne  dirai  pas, 
comme  tant  de  romanciers ,  qu'il  avait  le  courage  de  Cé- 
sar, la  prudence  d'Annibal  et  l'habileté  de  Sertorius  5  ses 
prouesses  se  réduisaient  à  quelques  escarmouches  de  ti- 
railleur contre  les  douaniers  de  la  côte  ;  je  crois  même 
que  son  mousquet  avait  abattu  une  ou  deux  tètes  dans  cette 
petite  guerre  :  quoi  qu'il  en  soit,  il  y  allait  de  sa  vie.  Dans  la 
prison  de  Marshalsea,  on  le  traitait  comme  prisonnier 
d'état,  et  les  geôliers  avaient  reçu  ordre  de  le  tenir  sous 
bonne  et  sûre  garde.  Brekelt,  que  son  métier  périlleux 
avait  enrichi,  menait  joyeuse  vie  dans  la  prison,  et  Tor 
qu'il  versait  à  pleines  mains  endormait  un  peu  la  surveil- 
lance des  agens^  on  le  croyait  tout  occupé  à  nover  dans 
le  vin  et  dans  les  plaisirs  les  soucis  de  sa  position,  pendant 
qu'il  tramait  le  complot  singuHer ,  mais  aussi  habile  que 
simple,  auquel  il  dut  sa  liberté. 

Brekelt,  après  avoir  affecté  beaucoup  dinsouciance ,  de 
gaité,  d'indifférence  pour  la  vie  et  pour  la  mort,  com- 
manda un  repas  magnifique,  dont  lui-même  fit  les  apprêts. 


332  LES  SPUNGING-nOrSES  A   LONDRES. 

Il  se  donna  beaucoup  de  mouvement  pour  tout  dispo- 
ser^ la  plupart  des  subalternes,  porte-clefs  et  geôliers 
de  l'endroit  se  trouvaient  métamorphosés  en  domestiques  ^ 
Brekelt  allait  lui-même  recevoir  ses  convives,  et  avec  une 
politesse  exquise,  il  les  conduisait  à  leur  place.  Déjà  la 
plupart  d'entre  eux  entouraient  la  table  et  l'on  allait  ser- 
vir ,  lorsque  Brekelt,  qui  avait  étudié  les  lieux,  traversa 
le  parloir  ,  plaça  un  pistolet  sur  la  gorge  du  seul  homme 
chargé  d'y  faire  sentinelle,  lui  cria  :  a  Ouvre  ou  tu  es 
mort  !  ))  il  ouvrit  lui-même  la  porte,  et  trouva  comme  il  s'y 
attendait  deux  chevaux  sellés  et  bridés  à  l'extérieur^  il 
en  monta  un ,  piqua  des  deux ,  galopa  du  côté  de  Balter- 
sea,  et  ne  rencontra  aucun  obstacle.  Ses  amis,  avec  lesquels 
il  avait  comploté  sa  fuite,  avaient  eu  soin  de  paver  d'avance 
les  receveurs  de  péages ,  et  de  les  prévenir  que  trois  gen- 
tilshommes passeraient  à  telle  heure  précise ,  et  qu'il  s'a- 
gissait d'un  pari. 

Rien  ne  manqua  ;  les  cris  même  que  l'on  poussa  favo- 
risèrent l'évasion  et  passèrent  pour  les  exclamations  du 
peuple,  témoin  et  admirateur  de  cette  course  au  clocher» 
Enfin,  parvenus  à  Battersea,  nos  fugitifs  y  trouvèrent  un 
relai  qu'ils  avaient  eu  soin  de  se  faire  préparer ,  un  cos- 
tume complet  de  dandy  qui  les  attendait,  et,  montés  sur 
leurs  nouveaux  coursiers,  déguisés  par  une  fausse  che- 
velure et  des  moustaches  bien  ajustées,  ils  retournèrent 
sur  leurs  pas,  reprirent  paisiblement  la  route  de  Londres  à 
Kensington  ,  se  mêlèrent  à  cette  procession  de  cavaliers 
à  la  mode,  qui  font,  dans  les  beaux  jours,  l'admiration  des 
promeneurs  d'Hyde-Park ,  et  passèrent  une  heure  ou 
deux  cà  gagner  de  fappélit,  en  caracolant  parmi  les  lords  et 
les  fashionables.  De  là  leur  cavalcade  redescendit  la  rue 
de  Piccadilly  ^  et  nos  héros  allèrent  s'enfoncer  et  se  perdre 
dans  quelques-uneâ  de  ces  tavernes  mystérieuses  où  les 


LES  SPUNCrING-HOUSES  A  LONDRES.  333 

brigands  de  Londres  Irouvent  un  abri  assuré.  Un  repas 
joyeux  les  dédommagea  de  tant  de  fatigues ,  couronnées ,  il 
est  vrai,  du  plus  beau  succès.  Ils  passèrent  la  soirée  à  riro 
de  leurs  ennemis,  et  à  porter  de  nouveaux  toasts  aux  cn- 
lre|)rises  aventureuses  qu'ils  se  promettaient  bien  d'ajou* 
ter  à  leurs  anciens  exploits. 

Tout  le  faubourg  de  Soutbwark ,  tous  les  environs  de 
Marsbalsea  étaient  en  rumeur;  les  officiers  de  police  se 
répandaient  sur  toutes  les  routes  ;  les  coles  étaient  peu- 
plées d'espions  -,  le  signalement  des  fugitifs  placardé  en 
grosses  lettres,  et  accompagné  de  l'offre  d'une  récompense 
pour  qui  les  saisirait,  couvrait  tous  les  coins  des  rues  de  Lon- 
dres ;  tout  était  en  mouvement,  cependant  Brekelt,  fort  ex- 
pert dans  l'art  de  se  déguiser,  allait  au  spectacle,  au  café, 
fréquentait  Drury-Lane  et  ne  craignait  rien.  En  effet  il 
écbappa  à  toutes  les  recherches  -,  et  dès  que  la  première 
ardeur  des  poursuites  se  fut  amortie ,  il  s'embarqua  pour 
la  Hollande ,  et  s'établit  à  Flessingue. 

Telles  étaient  les  aventures  et  les  annales  de  la  prison  , 
que  Trueba,  faute  d'une  occupation  plus  digne  de  lui, 
s'occupait  à  recueillir ,  lorsqu'on  lui  annonça  que  deux 
jeunes  gens  le  demandaient ,  il  trouva  en  effet  dans  le 
parloir  deux  personnes  qui  ,  sans  vouloir  ni  dire  leurs 
noms,  ni  avouer  de  quelle  part  elles  venaient,  le  priè- 
rent d'accepter  5o  liv.  st.  ,  somme  que  lui  envovait, 
à  ce  que  disaient  ces  messieurs,  un  ancien  camarade 
d'études  qui  voulait  garder  l'anonyme.  Trueba  fit  de 
vains  efforts  pour  soulever  le  voile  dont  cette  générosité 
peu  commune  se  plaisait  h  s'envelopper  ;  il  soupçonna  spé- 
cialement l'excellent  et  érudit  Sharon  Turner  ,  qu'il  avait 
connu  en  Espagne,  et  dont  la  vie  aussi  modeste  que  glo- 
rieuse est  semée  de  beaucoup  d'actions  semblables.  Les 
5o  liv.  st. ,  sans  fournir  à  Trueba  les  moyens  de  mettre  ordre 


334  LES  SPUNGING-nOUSES  A  LONDHES. 

à  toutes  ses  affaires  ,  lui  donnèrent  au  moins  la  liberté  d'é- 
changer la  prison  de  Marshalsea  contre  une  geôle  moins 
affreuse.  Adieu  à  ces  murs  crevassés,  à  ces  appartemens  en 
ruines ,  à  ces  solives  tremblantes  ,  à  cette  boue  et  à  celte 
poussière  dont  Marshalsea  était  le  réceptacle  j  adieu  à  tous 
ces  pauvres  débiteurs  sans  ressources ,  à  ces  banqueroutiers 
frauduleux,  à  ces  dignes  compagnes  de  la  pauvre  Sally, 
que  l'on  jetait  là  en  dépôt,  et  qui  coûtent  au  gouver- 
nement mille  fois  plus  qu'ils  ne  valent  !  Trueba ,  muni 
d'un  passe-port  signé  d'un  "juge  séant  à  Old-Bailey,  alla 
chercher  asile  dans  la  prison  aristocratique  de  Fleet-Street, 
où  peut-être  nos  lecteurs  le  retrouveront  quelque  jour. 

(^Metropolitan.  ) 


LE  MALHEUR  D'ETRE  LAID. 


Ce  fut  le  10  novembre  1799,  pendant  une  éclipse  de 
soleil,  que  je  fus  jeté  dans  ce  monde  ^  la  destinée,  en  me 
créant  laid  et  en  me  donnant  pour  patrie  un  \ieux  châ- 
teau situé  sur  la  pointe  des  plus  affreux  rochers  du  comté 
de  Cornouailles ,  semblait  avoir  donné  les  prémisses  de 
cette  logique  imperturbable  qui  a  plané  sur  toute  ma  vie 
et  qui  en  a  fait  un  long  enchainement  de  désappointe- 
mens  et  d'ennuis.  Le  président  de  IMontesquieu  blâme 
beaucoup  certains  peuples  qui  étouffent  à  leur  naissance 
les  enfans  dont  la  laideur  est  remarquable.  jN'en  déplaise 
à  M.  le  président,  il  a  grand  tort ,  et  ces  peuples  ont  rai- 
son. Qu'on  se  donne  la  peine  de  lire  attentivement  ma  vie, 
et  l'on  reconnaîtra  qu'en  me  noyant  dans  la  Tamise  à 
riieure  même  où  mes  paupières  s'ouvrirent  pour  la  pre- 
mière fois  5  mes  parens  m'auraient  rendu  un  éminent  ser- 
vice. 

Je  n'étais  attendu  de  personne  5  la  grossesse  de  ma  mère 
n'avait  duré  que  sept  mois  ,  et  comme  je  dérangeais  tout 
le  monde,  je  fus  extrêmement  mal  reçu.  Le  vent  sifflait, 
la  tempête  grondait,  les  barques  de  pêcheurs  qui  s'étaient 
mises  en  mer  le  matin  venaient  se  briser  sur  les  rescifs 
de  la  côte.  Vilain  tems  !  vilain  tems!  criaient  en  chœur 
toutes  les  vieilles  femmes  de  l'endroit.  Ce  vilain  tems  était 
fait  pour  moi  seul  :  je  devais  naître  au  milieu  des  ra« 


336  ^^  MALHELR  d'ÈTRE  LAID. 

fales  et  des  ouragans.  Un  enfant  qui  vient  à  sept  mois  est 
toujours  un  objet  de  mécontentement  pour  son  père  et 
sa  mère  *,  puis  imaginez  un  front  osseux ,  un  crâne  dif- 
forme ,  des  membres  hors  de  leur  place  naturelle ,  une  in- 
croyable anatomie  ,  une  disposition  des  muscles  et  des  os 
qui  n'avait  d'exemple  nulle  part.  On  élait  tenté  de  me 
bannir  du  monde  où  je  venais  d'entrer  à  peine-,  mais  une 
consultation  de  médecins  décida  que  tout  hideux  que  je 
pusce  être,  je  réunissais  les  conditions  organiques  de 
l'existence  ,  et  que  je  pouvais  vivre.  Je  vécus  pour  mon 
malheur.  Les  bonnes  me  regardaient  avec  dégoût,  ma 
mère  n'avait  pour  moi  qu'une  compassion  humiliante  : 
quand  elle  entrait  dans  la  chambre  des  enfans  et  qu'elle 
m'apercevait,  elle  détournait  la  tète  en  disant  :  «Le pauvre 
petit,  il  est  si  laid!  »  Jamais,  quand  les  oncles,  les  tantes 
et  les  cousins  venaient  au  château,  ce  n'était  moi  que 
Ton  engageait  à  descendre.  Quoique  je  fusse  l'aîné,  on  me 
cachait,  et  j'entendis  un  jour  le  valet  de  chambre  de  mon 
père  qui  causait  avec  un  de  ses  amis  sous  le  balcon ,  lui 
dire  : 

a  jN'est-ce  pas  dommage  que  ce  beau  parc  et  ce  beau 
château  deviennent  un  jour  la  propriété  de  ce  petit  monstre 
que  vous  voyez  là-haut  ?  n 

Vous  pensez  bien  que  l'on  se  débarrassa  de  moi  dès  que 
la  décence  put  le  permettre  -,  je  fus  confié  à  une  bonne 
dame  du  voisinage  qui  prenait  soin  de  quelques  petits  en- 
fans  à  peine  sevrés.  Sur  moi  seul  tombaient  toutes  les  accu- 
sations, une  tache  à  la  muraille,  une  empreinte  de  boue 
sur  le  parquet,  un  acroc  dans  les  rideaux^  c'était  tou- 
jours moi,  moi  seul  qui  avais  commis  tous  les  méfaits, 
tourmenté  le  petit  chat,  ouvert  la  cage  du  serin,  ou 
jeté  dans  la  rue  les  bonnets  de  la  maîtresse.  Je  crois  que 
les  servantes  inventaient  des  atrocités  pour  me  les  altri- 


LE  MÀLHEUn  d'ÈTUE  LÀIU.  387 

buer.  Gruce  à  moi,  dont  la  laideur  était  un  point  de  mire 
universel  et  qui  déplaisais  à  tout  le  monde,  je  me  trouvais 
avoir  le  monopole  de  toutes  les  iniquités  commises   ou   à 
commettre.  Les  autres  enfans  étaient  traités  avec  une  bien- 
veillance vraiment  maternelle.  A  eux  les  bons  morceaux. 
Jamais  de  réprimande.  Je  payais  pour  tous.  Combien  de 
fois  Lisbetb  qui  nous  servait  à  table ,  reconnaissant  que 
l'assiette  qu'elle  portait,  renfermait  un  morceau  trop  suc- 
culent pour  m'étre  offert,  se  trompant,  ou,  sans  se  trom- 
per, donna  au  jeune  Mildmay  dont  le  visage  était  riant,  ré- 
gulier et  gracieux  ,  failc  de  poulet  ou  le  morceau  de  cô- 
telette tendre  qui  m'étaient  destinés.  Tout  cela  me  donna  de 
la  rancune,  du  mécontentement  et  de  la  mauvaise  humeur. 
Mais  la  nature  qui  m'avait  fait  laid,  m'avait  créé  faible,  et 
le  dépit  que  je  nourrissais  secrètement  ne  pouvait  se   ré- 
véler que  par  des  murmures  qui  achevaient  de  me  rendre 
souverainement   désagréable.    Hélas  I    quand  j'entrai    en 
pension,  rien  ne  changea.  Mon  intelligence  n'était  pas  plus 
obtuse,  ni  ma  gaucherie  plus  ridicule  que  celle  de  la  plu- 
part de  mes  camarades.  Eh  bien  I  me  voilà  condamné, 
par  firrégularité  de  mes  traits  ,  la  forme  de  mon  nez  ,  la 
disgrâce  de  toute  ma  personne,  à  devenir  le  souffre-dou^ 
leurs  universel. 

a  Clavering,  me  disait  l'un,  nous  allonsjoueràlapaume, 
ne  te  mêle  pas  de  notre  jeu  ,  ce  serait  une  vilaine  partie 
si  tu  en  étais. 

—  Mon  garçon ,  s'écriait  un  autre  quand  nous  étions 
rassemblés  dans  le  dortoir,  fais-moi  le  plaisir  de  me  passer 
ton  oreiller-,  le  mien  est  trop  mou  :  tu  ne  peux  pas  être 
agréable,  sois  donc  utile.  » 

S'il  y  avait  des  commissions  à  faire,  et  que  ces  commissions 
fussent  embarrassantes ,  c'était  moi  que  Ton  en  chargeait. 
Ne  me  parlez  pas  des  prisonniers  d'état,  ne  me  parlez  pas 
vu,  22 


33B  LE  MALHEUR  d'ÊTUE  LAID. 

de  la  vie  des  moines  dans  leur  solitude  ascétique  :  rien 
n'est  comparable  aux  douleurs  que  les  enfans  élevés  dans 
un  collège  font  endurer  à  celui  de  leurs  camarades  qu'ils 
choisissent  pour  but  de  leurs  persécutions.  Tout  ce  qu'il 
y  a  de  mauvais  dans  la  nature  de  l'homme  se  révèle  et  se 
développe  librement.  Pas  de  pitié.  Le  jour,  la  nuit,  pen- 
dant les  classes,  pendant  les  récréations,  toujours  même 
torture,  et  la  victime  n'éprouve  un  instant  de  répit  que 
lorsque  ses  persécuteurs  sont  lassés. 

Quel  bonheur  aussi ,  lorsque  ,  arrivé  à  l'âge  de  quinze 
ans,  je  fus  placé  chez  le  docteur  Thithe  qui  devait  me 
traiter  comme  l'enfant  de  sa  maison ,  me  recevoir  dans  sa 
famille  et  achever  mes  études  !  C'était  passer  de  l'enfer  au 
paradis.  Le  docteur  Thithe  avait  un  fils  nommé  Charles, 
et  qui  servait  dans  la  marine  de  l'état  ^  il  avait  aussi  des 
prétentions  sur  deux  bénéfices  ecclésiastiques  dont  mon 
père  disposait.  Mon  père  exerçait  de  l'influence  sur  les 
membres  du  conseil  de  l'amirauté  et  pouvait  contribuer 
puissamment  à  l'avancement  du  jeune  Charles.  Le  bon 
docteur!  Tbonnéte  homme  !  l'excellent  et  l'admirable  phi- 
lantrope  !  Ma  laideur,  mes  doigts  crochus ,  ma  tête  chauve  , 
mes  dents  dépareillées,  ne  le  rebutèrent  pas-,  toujours  la 
meilleure  tasse  de  son  thé  m'était  réservée,  toujours  le  plus 
gros  morceau  de  sucre  m'appartenait.  L'empressement  du 
docteur  Thithe  et  de  sa  femme  avait  pour  moi  une  saveur 
toute  nouvelle.  Jamais  je  n'avais  été  compté  pour  rien  nulle 
part,  et  à  leurs  yeux  j'étais  le  premier  personnage  de  la 
maison.  Me  voilà  me  carrant ,  me  pavanant ,  me  prélassant, 
comme  disent  les  vieux  auteurs ,  dans  cette  situation  si  in- 
connue et  si  agréable  pour  moi.  La  maison  du  recteur  de 
Grabbingdon  était  ma  propriété ,  mon  empire.  J'y  fiiisais 
tout  ce  que  je  voulais ,  je  descendais  au  parloir  en  bonnet  de 
coton  j  quand  j'étais  de  mauvaise  humeur ,  tout  le  monde 


LE  MALHEUR   D  ilHE  LAID.  SSq 

se  taisait.  J'atteignis  ainsi  ma  dix-lmilième  année,  un  peu 
oublié  de  ma  famille,  mais  entouré  de  tant  de  respect  et 
couvert  de  tant  de  caresses  par  la  famille  du  docteur,  que 
tout  le  reste  m'était  indifférent.  On  poussa  la  politesse  et 
la  prévenance  jusqu'à  me  conduire  au  bal.  Mistriss  Ma- 
ckham,  veuve  d'un  épicier,  et  qui,  depuis  la  mort  de  son 
mari,  donnait  des  bals,  conduisait  un  tilbury  et  faisait  des 
calembourgs,  voulut  bien  me  recevoir  cliez  elle-,  sa  fille 
aînée  était  mariée  à  un  docteur  en  crédit ,  et  pour  que 
personne  ne  l'oublicit,  elle  avait  soin  de  ne  l'appeler  jamais 
que  madame  docteur  Snubbs.  Deux  ou  trois  garçons  aux 
cheveux  rouges  et  crépus ,  qui  auraient  passé  pour  fort 
laids  si  je  n'avais  pas  été  un  des  habitués  de  la  maison  , 
composaient  le  reste  de  la  famille  à  laquelle  appartenait 
encore,  je  ne  sais  pourquoi,  la  plus  jolie  fille  qui  jamais 
soit  sortie  du  comptoir  d'un  épicier,  Rosa-Mathilda  Mack- 
ham.  Elle  eut  le  courage  de  danser  avec  moi.  Oh  !  l'admi- 
rable jeune  fille  I  me  disais-je,  quel  ange!  Il  est  vrai 
qu'elle  tremblait  en  me  regardant ,  que  sa  main  frémissait 
quand  je  la  louchais,  et  que  tous  ces  symptômes  réunis  me 
portèrent  à  croire  qu'elle  partageait  mon  émotion.  Ah  ! 
lecteur ,  si  vous  saviez  quelle  reconnaissance  germait  en 
moi,  combien  je  la  bénissais  de  n'avoir  pas  refusé  mon 
invitation  ,  et  quelle  sensation  délicieuse  j'éprouvai  en  la 
voyant  rougir  à  mon  approche  !  Pour  peu  qu'il  y  ait 
de  malice  dans  votre  esprit  ,  vous  me  demanderez  si 
cette  rougeur  n'était  pas  un  symptôme  de  crainte  et  de 
tristesse,  et  si  TefTet  que  je  produisais  sur  Mathilda  était 
précisément  celui  que  j'avais  l'impertinence  de  supposer. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  je  me  sentais  très-heureux  :  et  lorsque  je 
m'arrête  sur  celle  partie  de  ma  vie,  sur  les  douces  illusions 
qui  me  ravissaient  alors  ,  je  suis  tenté  de  briser  ma  plume, 
4e  changer  le  titre  de  cette  autobiographie  et  d'écripe  es 


3/{o  LE   MALHEUR  d'ÈXUE   LAID. 

léte  de  mes  nouveaux  Mémoires  :  Le  bonheur  d'être  laid. 
Madame  Thitlie  avait  pénétré  le  mystère  de  mes  sen- 
limens  secrets ,  et  dans  la  bonté  de  son  ame ,  elle  se  plai- 
sait à  les  favoriser.  Dès  que  Mathilda  lui  écrivait  un  petit 
billet,  de  cette  écriture  cursive,  facile,  dont  les  pattes  de 
mouche  laissent  à  peine  une  Irace  sur  le  papier,  madame 
Thithe  s'empressait  de  m'envoyer  ces  précieux  documens. 
Chaque  nouveau  billet ,  déposé  dans  un  coffre  destiné  à 
cet  usage,  augmentait  mon  trésor  et  accroissait  mon  amour. 
Cependant  je  n'avais  pas  encore  tenté  de  déclaration  en 
forme.  Je  pris  courage  ,  et  je  me  hasardai. 

Cétait  un  matin  du  mois  de  mai  :  la  nature  elle-même 
souriait  à  mes  espérances  -,  les  arbres  commençaient  à  se 
parer  de  fleurs ,  et  le  ciel  resplendissait  de  cette  lumière 
douce  qui  annonce  le  rajeunissement  de  l'année.  La  maison 
de  madame  Mackham,  édifice  de  mauvais  goût ,  s'élevait 
sur  le  penchant  d'une  colline  ,  et  dérobait  à  la  vue  un  fort 
beau  parc  qui  avait  été  détaché  d'un  vieux  manoir  seigneu- 
rial. J'entrai,  comme  un  habitué  de  la  famille,  sans  me 
faire  annoncer  *,  je  traversai  les  corridors  et  les  galeries,  ou 
je  ne  rencontrai  personne.  Parvenu  à  un  petit  perron  qui 
donnait  sur  le  pare ,  j'aperçus  la  jeune  fille  qui  se  prome- 
nait sous  les  tilleuls,  et  qui  se  retourna  vivement,  au  bruit 
de  mes  pas. 

«  Ah  !  monsieur,  monsieur,  s'écria-t-elle ,  maman  n'y  est 
pas.  Elle  n'y  est  pas,  je  vous  assure.  )> 

Puis  elle  s'enfonça  comme  une  biche  légère  sous  les 
ombrages  du  parc^  le  tremblement  de  sa  voix  exprimait 
une  agitation  ,  une  terreur  si  vive  ,  que  je  ne  pus  me  mé- 
prendre sur  le  trouble  qui  la  dominait.  A  quoi  attribuer 
ce  trouble  ?  à  ma  présence ,  à  l'amour  qu'elle  ressentait 
pour  moi  ?  le  plus  laid  des  hommes  a  trop  de  vanité  pour 
penser  autrement.  Oui ,  Mathilda  m'aime,  me  disais-je,  et 


LE  MALriEL'll  d'être  LAID.  34 1 

cette  crainte  nerveuse  n'est  que  le  symptôme  d'une  passion 
qu'elle  cache,  et  conlrc  laquelle  elle  lullc  -,  pauvre  enfant! 
que  je  lui  promets  d'amour,  en  retour  de  son  amour  pour 
moi.  Ces  réflexions  traversèrent  mon  esprit,  comme  un 
éclair  traverse  le  ciel-,  puisant  des  forces  et  de  la  har- 
diesse dans  le  pressentiment  du  bonheur  qui  m'attendait, 
je  m'élançai  sur  ses  pas ,  bien  résolu  à  la  consoler  par  les 
plus  tendres  paroles,  par  les  plus  doux  aveux  ^  j'oubliai 
tout,  ma  laideur,  l'abandon  de  mes  parens,  la  dislance  de 
rang  et  de  fortune  qui  se  trouvait  entre  nos  deux  familles. 
Mon  pas  était  rapide ,  et  je  tardai  peu  à  l'atteindre  :  déjà 
je  pressais  sa  main  blanche-,  déjà  mon  éloquent  discours 
avait  commencé  par  les  protestations  ordinaires  d'amour 
et  de  constance  ,  lorsqu'un  laquais  se  présenta  tout-à-coup 
au  détour  d'une  allée,  et  vint  annoncer  à  Mathilda  que 
sa  maman  l'attendait.  Mathilda  le  suivit. 

J'en  appelle  au  lecteur  :  est-il  rien  d'aussi  cruel  que  de 
voir  les  plus  délicates ,  les  plus  célestes  de  nos  sensations 
troublées  dans  leur  cours  et  interrompues  dans  leur  ex- 
pansion par  la  présence  d'un  esclave  en  livrée  î  J'étais 
anéanti  :  cependant ,  quand  vint  le  soir,  pour  distraire  ma 
douleur,  je  me  mis  à  écrire  à  Mathilda  des  pages  brûlantes, 
dans  lesquelles  j'exprimais,  avec  la  rhétorique  passionnée 
dun  premier  amour,  tout  ce  que  le  laquais  m'avait  empêché 
de  lui  dire  de  vive  voix.  Mon  intention  était  de  remettre  à 
Mathilda  ces  élucubralions  nocturnes  qui  se  composaient  de 
huit  pages  in-quarto.  Je  me  levai  de  bonne  heure,  et  pour 
arriver  plus  tôt ,  je  sautai  par-dessus  une  haie  vive,  dont 
les  épines  s'accrochant  à  mon  habit  m'arrêtèrent  un  mo- 
ment. Je  me  trouvai  au-dessous  de  l'une  des  croisées  de 
•j^jme  xhilhe  :  au  moment  où  une  lettre  déchirée  en  plu- 
sieurs morceaux  fut  lancée  de  cette  fenêtre  par  une 
lïiain   blanche  et  potelée  que  je   crus    reconnaître,   et 


34^  LE  3lA.LHErR  d'ÈTRE  LAID. 

tomba  près  de  moi.  Je  recueillis  avec  soin  ces  fragmens, 
et  lorsque  je  connus  l'écriture  chérie  de  la  dame  de  mes 
pensées ,  de  Malhilda  Mackliam  ,  mes  lèvres  brûlantes  les 
couvrirent  de  baisers  -,  c  étaient  bien  là  ces  caractères  ma- 
giques dont  Tempreinle  laissait  à  peine  un  sillon  sur  le 
vélin.  Depuis  long-tems  je  les  regardais  comme  ma  pro- 
priété légitime  -,  aussi  rapprochant  les  divers  fragmens,  ne 
me  fis-je  aucun  scrupule  de  déchiffrer  et  de  lire  la  lettre 
suivante.  Elle  était  datée  de  la  veille  au  soir  : 

Lundi  soir. 
Ma  chère  madame  Tliithe,  j'ai  ime  pelile  requête  à  vous 
adresser,  et  j*espèrc  que  vous  serez  assez  bonne  pour  ne  pas 
m'opposer  un  refus.  Vous  savez  que  ma  sœur  Marie  est  arrivée 
ce  matin  :  son  état  de  santé  est  faible ,  la  délicatesse  de  ses 
nerfs  nous  fait  craindre  des  accidens  ,  et  comme  elle  ne  s'est  pas 
encore  accoutumée  à  une  laideur  aussi  complètement  originale 
que  celle  du  pauvre  M.  Clavering,  nous  avons  bien  peur  que  son 
aspect  ne  l'étonné  et  ne  la  bouleverse.  Tachez  donc  ,  je  vous  en 
prie,  de  faire  en  sorte  qu(f  M.  Clavering  ne  vienne  pas  chez 
nous  tant  que  nous  aurons  Marie.  Ce  matin  il  est  entré  à  l'im- 
proviste,  et  la  manière  dont  j'ai  cherché  à  le  congédier  a  dû  lui 
sembler  au  moins  bizarre.  Je  ne  sais  quelle  excuse  j'aurais  trouvée 
pour  colorer  mon  impolitesse,  si  au  moment  où  il  me  prenait  très- 
gracieusement  la  main,  et  où  ,  malgré  ses  efforts,  il  me  semblait 
plus  horrible  que  jamais,  le  valet  de  chambre  n'était  venu  me  de- 
mander. Tâchez,  ma  bonne  madame  Thithe,  qu'il  ne  nous  en 
veuille  pas ,  et  surtout  que  ses  visites  ne  recommencent  qu'a- 
près le  départ  de  ma  sœur.  Donnez-moi ,  je  vous  en  prie,  des 
nouvelles  de  votre  fils  Charles  et  de  sa  traversée  ;  si  vous  lui 
écrivez,  dites-lui  que  je  conserve  son  portrait  avec  soin,  avec 
bonheur ,  et  que  j'attends  son  retour.  Quant  à  l'affaire  qui  con- 
cerne ce  malheureux  M.  Clavering,  qui  après  tout  n'est  pas  res- 
ponsable de  la  malheureuse  figure  que  Dieu  lui  a  donnée  ,  je 
m'en  rapporte  à  votre  tact  et  à  votre  connaissance  du  monde. 

Mathilda, 


LE  MALHEUR  d'ÈTRE  LAID*  343 

La  lecture  de  celte  lettre  m'en  dit  assez  ,  je  quittai  aussi- 
tôt la  maison  du  docteur  Thithe,  et  prenant  une  chaise  de 
poste ,  je  me  dirigeai  sur  Londres.  C  est  un  grand  foyer 
central  où  tout  se  perd,   où  les  individus  s'effacent,  un 
tourbillon  éternel  de  passions  et  de  pensées  bouillonnantes. 
Londres  m'offrait  plus  d'un  espoir,  d'abord  celui   d'être 
oublié,  ensuite  celui  d  "être,  non  plus  le  dernier  comme  dans 
ma  province  5  mais  peut-être,  sous  le  rapport  désavan- 
tages physiques,  V av^ant-deimier  des  hommes.  Ne  croyez 
pas ,    au  surplus ,   que  j'eusse  perdu  mon    expérience  5 
tout  en  me  persuadant  de   ma  laideur,   les  événemens 
de  ma  vie  m'avaient  appris  à  la  faire  valoir,  et  à  la  con- 
sidérer sous  son  aspect  le  plus  consolant.   J'avais   mille 
raisons  pour  être  satisfait  de  moi-même,  qui  ne  s'étaient  pas 
présentées  à  moi  dans  ma  jeunesse.  Je  faisais  un  recueil  de 
tous  les  apoplithegmeset  de  toutes  les  maximes  à  T  usage  des 
hommes  laids  ;  j'avais  le  menton  carré  et  pointu  comme 
Turenne,  une  verrue  comme  Saint-Évremond ,  des  dents 
inégales  comme  Swift ,    des  taches  de  rousseur  comme 
Cicéron,   les   épaules   hautes   et   plates   comme    Samuel 
Johnson-,  j'étais  chauve  comme  Hœndel,  j'avais  la  jambe 
torse  comme  Hogarth  :  et  le  trait  que  j'avais  dans  l'œil 
n'était  sans  doute  pas  plus  désagréable  que  celui  de  Marie 
Sluart,  reine  d'Ecosse.  Peu  à  peu,  à  force  d'amour-propre, 
je  mhabituai  à  me  regarder  comme  un  gentilhomme  d'assez 
agréable  tournure.  John  Wilkes,  dont  la  laideur  n'était  pas 
moins  remarquable  que  la  mienne,  avait  coutume  de  dire  : 
((  En  fait  de  bonne  fortune ,  si  je  me  compare  aux  autres 
liommes,  je  ne  suis  que  d'une  semaine  en  retard.  ^)  Ce  mot 
me  sembla  d'une  merveilleuse  vérité.  Philippe  Thicknesse 
avait  aussi  établi  comme  axiome  que,  «  pour  être  complè- 
tement laid  ,  il  fallait  être  vieux.  »  Or,  comme  je  touchais 


'344  ^E  MALHEUK  d'ÈTÎIE  LAID. 

à  peine  à  ma  Irenlième  année,  je  me  croyais  fort  éloigné 
de  ce  point  fatal . 

Grâce  à  ce  répertoire  de  vieux  dictons  et  de  palliatifs  plus 
ou  moins  habiles,  plus  ou  moins  ridicules,  plus  ou  moins 
faux ,  je  repris  courage  et  me  lançai  bravement  dans  le 
monde,  bien  persuadé  que  je  ne  me  laisserais  pas  reprendre 
à  l'hameçon  de  ces  espérances  amoureuses  qui  m'avaient  si 
ridiculement  séduit  j  j'avais  changé  de  tactique  et  de  sys- 
tème ,  mon  but  n'était  plus  d'aimer,  mais  d'être  aimé.  Aimé  ! 
moi!  vous  souriez ,  lecteur.  Avec  ces  cheveux  plus  pales  et 
plus  blancs  que  la  paille  battue  ,  sur  laquelle  trois  hivers  ont 
passé  I  A  quoi  servirait  donc  la  civilisation,  si  l'on  ne  trou- 
vait pas  moyen  de  remédier  à  ces  désavantages  -,  tous  les 
journaux  m'assuraient  que  rien  n'était  plus  facile  que  de 
donner  la  teinte  de  Tébène  aux  cheveux  blancs  et  aux  che- 
veux rouges.  Je  fus  long-tems  à  me  décider  entre  les  cent 
annonces,  toutes  plus  magnifiques  les  unes  que  les  autres,  et 
je  me  déterminai  enfin  à  donner  la  préférence  à  la  temture 
lyrienne  du  docteur  Barbarena.  Je  sacrifiai  quelques  gui- 
nées  au  désir  de  plaire  et  à  celui  de  noircir  mes  cheveux. 
Hélas  !  le  lendemain  de  l'opération  ,  lorsque  je  dénouai  le 
foulard  qui  avait  emprisonné  ma  chevelure ,  avec  quelle 
douleur  reconnus-je  qu'une  teinte  verdàtre  la  colorait  tout 
entière,  et  me  donnait  la  tournure  d'une  naïade  en  grand 
costume,  de  l'ancien  opéra.  Je  maudis  le  docteur  Barbarena 
et  sa  teinture  tyrienne.  Après  avoir  essayé  de  purifier  ma 
tète  ,  qui,  malgré  des  immersions  fréquentes  et  des  efforts 
réitérés,  conservait  un  reflet  jaunâtre  plus  étrange  et  plus 
singulier  encore  que  la  couleur  blafarde  de  mes  cheveux , 
je  méditais  assez  tristement ,  quand  on  me  remit  une  lettre 
que  m'écrivait  un  de  mes  camarades  de  classe,  Castleton,  le 
meilleur  garçon  du  monde ,  mon  fidèle  Achale  \  et  qui  ce- 


LE  MiLiiEru  d'ètue  laid.  345 

pendant,  je  ne  sais  par  quelle  malice  du  destin,  n'avait 
cessé  de  se  trouver  sur  mon  chemin  toutes  les  fois  que 
j'avais  un  succès  à  espérer,  un  but  à  atteindre  ou  un  projet 
à  faire  réussir. 

Mou  clier  Clavcring,  m'écrivait  Caslleton ,  si  vous  n'clcspas 
engagé  ce  soir ,  voulez-vous  prendre  la  peine  de  passer  chez 
M""*  Damer,  rue  de  Grosvenor ,  n**  i8  ?  C'est  une  bleue  (i) ,  une 
veuve  et  une  beauté  célèbre,  je  vous  en  avertis.  Elle  m'a  donné 
carte  blanche ,  et  votre  nom  est  tout  naturellement  tombé  sous  ma 
plume.  Toutefois  ,  ayez  la  bonté  ,  mon  cher  ami ,  de  ne  pas  faire 
attention  à  sa  sœur,  divinité  de  seize  ans,  charmante,  pétil- 
lante ,  sémillante  et  vertueuse....  Du  vin  de  Champagne  frappé. 

A  ce  soir  ;  tout  à  vous, 

Castletox. 

Je  devais  aller  diner  à  B.iclimond  ;  mais  ce  billet  me  fit 
perdre  de  vue  mon  voyage  projeté  5  je  calculai  TefFet  pro- 
bable que  devait  produire  sur  moi  la  fatigue,  la  chaleur 
et  la  poussière,  et  je  résolus  d'attendre  paisiblement  Theure 
de  ma  visite  chez  M""^  Damer. 

Je  relus  le  billet  de  Castleton ,  et  ce  ne  fut  pas  sans  res- 
sentir un  mouvement  de  vanité  très-agréable  que  je  ré- 
pétai le  passage  dans  lequel  il  me  priait  de  ne  pas  son- 
ger à  la  sœur  de  M""^  Damer.  A  moi,  une  jeune  fille  ! 
moi ,  me  laisser  prendre  une  seconde  fois  à  cette  séduc- 
tion de  pensionnat  !  Oh!  non  ,  qu'il  ne  redoute  rien,  qu'il 
dorme  tranquille.  C'est  à  M"'' Damer  que  toute  mon  ame 
est  déjà  dévouée.  En  qualité  de  femme  bleue,  elle  doit 
avoir  de  la  sensibilité  et  du  bon  sens.  Eh  bien  !  elle  seule 
sera  l'objet  de  mes  vœux ,  elle  seule  saura  me  com* 
prendre. 

Je  sonnai ,  et  mon  valet  de  chambre  entra  : 

(1)  Uttc  feaune  savante ,  un  bel-esprit. 


346  LE  MALHEUR   d'ÈTRE  LAID. 

{(  Jefferson  ,  failcs  alleler  le  cabriolet ,  et  allez  chez 
Henderson  chercher  raon  bouquet  de  violettes,  et  chez  le 
joaillier,  lui  demander  ma  clef  de  montre  arabe.  Voici 
douze  {Ruinées.  » 

Si  vous  saviez,  lecteur,  ce  qu'il  en  coûte  d'être  laid! 
Mes  violettes  doubles  que  le  marchand  de  fleurs  le  plus  cé- 
lèbre de  Londres  a  soin  de  tenir  toujours  prêles,  même 
dans  les  mois  de  décembre  et  de  juillet,  me  coûtent  régu- 
lièrement cent  cinquante  livres  sterling  par  année ,  et  je 
recommande  vivement  à  ceux  dont  les  avantages  physiques 
ne  sont  pas  plus  remarquables  que  les  miens,  de  m'imiter 
en  cela  et  de  passer  avec  Henderson  le  même  engagement 
que  j'ai  signé.  Fussiez-vous  plus  hideux  que  Tercite  ; 
grâce  au  bouquet  de  violettes  ,  vous  obtiendrez  un  mot  et 
un  regard.  Des  veux  qui  sans  cela  ne  se  seraient  pas  ar- 
rêtés un  seul  moment  sur  vous,  se  fixeront  sur  voire  bou- 
tonnière -,  des  voix  douces  qui  ne  vous  auraient  pas  adressé 
la  parole,  vous  interpelleront  avec  une  expression  cares- 
sante. 

«  Ah  I  mon  Dieu!  les  belles  violettes  !  où  avez-vouspu 
découvrir  ce  trésor  ?  » 

Puis  le  bouquet  jjienheureux  ,  le  bouquet  parfumé 
passe  dans  des  mains  charmantes  et  va  orner  un  sein 
de  jeune  fille.  iS  est-ce  pas  assez,  dites-moi,  de  payer  ce 
bonheur  cent  cinquante  livres  sterling  par  an  ! 

Est-ce  Tacheter  trop  clier  ?  les  hommes  qui  ne  sont  que 
médiocrement  laids  peuvent  s  en  tenir  à  la  moitié.  Je  suis 
forcé  de  faire  plus  de  frais  encore.  Vous  ne  sauriez  croire 
tout  ce  que  m'ont  coûté  les  bagatelles  d'orfèvrerie  mer- 
veilleusement ouvragées  que  je  suspends  à  ma  montre. 
Jai  soin  d  inventer  pour  chacune  d'elles  une  histoire 
intéressante,  une  narration  presque  romanesque.  Celle- 
ci  est  une  reUque  curieuse.  Celle-là  vient  de  Conslau- 


LE  MALHEUR  d'eTRE  LAID.  347 

linoplc,  et  l'amulelle  qu'elle  contient,  rappelle  une  su- 
perstition orientale.  Ce  petit  poignard  d'argent  doré,  c'est 
un  signe  de  ralliement  pour  les  patriotes  polonais.  Ce  trian- 
gle fabriqué  en  Chine,  est  le  symbole  de  la  franc-maçon- 
nerie dans  l'empire  du  Milieu.  Tout  cela  me  coûte  non 
seulement  des  frais  pécuniaires  ,  mais  des  frais  d'imagi- 
nation inouïs.  Tous  les  mois ,  lorsque  je  règle  le  compte 
de  mes  fournisseurs ,  je  répète  amèrement  :  Ah  !  qu'il 
en  coûte  d'être  laid  ! 

Cependant,  une  fois  bien  parfumé,  orné  de  mon  bou- 
quet de  violettes  ,  chargé  de  ces  joujoux  élégans  sur  les- 
quels je  comptais  pour  faire  passer  ma  laideur,  je  nie  pré- 
sentais chez  M'^^  Damer.  Quelle  voix  !  quelle  grâce  !  que 
je  l'aimais  quand  elle  me  remercia  d'avoir  cédé  aux 
prières  de  Castleton  et  de  lui  avoir  rendu  visite.  En  moins 
d'une  demi-heure,  elle  m'avait  conquis,  moi  et  mon  bou- 
quet de  violette.  Sa  sœur  était  assurément  fort  jolie,  une 
espèce  de  Psyché  rieuse,  une  rose  encore  en  bouton.  Une 
petite  fille  à  demi  coquette  ,  à  demi  prude,  dont  le  regard 
et  la  bouche  souriaient  à  la  fois  :  jolie  assurément,  mais 
trop  jolie  pour  un  homme  si  laid  !  Je  la  laissai  tout  entière  à 
mon  ami  Castleton.  Mistress  Damer  était  tout  pour  moi. 
C'était  elle  seule  que  je  trouvai  belle  :  une  beauté  épa- 
nouie,  fraîche,  du  sentiment  et  de  l'esprit  ,  quelque 
chose  d'étranger  et  de  nouveau  ,  la  démarche  imposante  à 
la  fois  et  sveile,  de  la  beauté  britannique  et  quelque  chose 
de  la  coquetterie  sentimentale  des  Françaises  à  la  mode. 
O  les  délicieuses  matinées  I  et  qui  me  semblaient  toujours 
trop  courtes  I  Quelle  jouissance  pour  la  vanité  et  pour  le 
cœur,  lorsque  le  valet  de  chambre  disait  à  tous  ceux  qui  se 
présentaient  :  Madame  n'y  est  pas,  et  que  moi  jetais  avec  ma- 
dame I  C'était  le  paradis,  c'était  l'extase  !  Nous  parlions  po- 


348  LE  MALHEtm  d'Être  laid.' 

lilique,  métaphysique,  chronologie,  craniologie  et  toutes 
ces  belles  sciences,  dont  les  grandes  dames  de  tout  pays 
s'amusent  en  attendant  mieux.  Nous  n'étions  pas  encore  ar- 
rivés au  chapitre  du  sentiment.  N'importe,  me  dis-je,  cela 
\iendra.  En  attendant  il  ne  se  passait  pas  un  jour  sans  que 
M™^  Damer  ne  reçût  de  son  esclave  dévoué  quelques  nou- 
velles offrandes,  quelque  hommage  délicat.  Elle  était  hleue, 
comme  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  le  dire.  Elle  m'avait  sou- 
vent parlé  d'un  ouvrage  de  Shaftesbury  dont  la  première 
édition  est  fort  rare  ,  et  elle  manifesta  le  désir  de  posséder 
cette  édition  que,  par  un  hasard  aussi  heureux  qu'extraor- 
dinaire, je  possédais  dans  ma  bibliothèque.  C'était  un  de 
mes  trésors  les  plus  chéris.  J'en  aurais  refusé  le  don  au  roi 
lui-même  ,  si  le  roi  me  l'eût  demandé  ^  mais  que  pouvais- 
je  faire  de  mieux  que  de  sacrifier  mes  plaisirs  à  ceux  de 
l'objet  aimé  ?  Le  lendemain  même  du  jour  où  mistress  Da- 
mer m'avait  témoigné  ce  désir ,  elle  reçut  de  ma  part  et 
soigneusement  enveloppé  le  livre  auquel  elle  attachait  tant 
de  prix. 

Peu  de  jours  après  cet  envoi  qui  pouvait  passer  pour 
une  galanterie  du  premier  ordre ,  je  reçus  un  billet  de 

]y£mc  Damer.  C'était  le  premier Oh  !  le  premier  billet 

de  la  femme  que  l'on  aime  !  Vous  en  souvenez-vous ,  lec- 
teur ?  quelle  sensation  délicieuse  parcourt  les  veines  et  fait 
tressaillir  les  fibres  !  Je  trouvai  cette  écriture  plus  jolie  en- 
core que  celle  de  Rosa-Mathilda  Mackham.  Il  est  vrai  que 
le  billet  contenait  peu  de  chose  et  n'était  qu'une  invitation  à 
me  trouver  le  lendemain  à  deux  heures  précises  chez  M'"''  Da- 
mer, pour  l'accompagner,  elle  et  sa  sœur  Dora,  chez  le  phré- 
nologiste  Deville  -,  cet  homme  qui  a  si  bien  exploité  la  passion 
des  Anglais  pour  le  nouveau  et  l'original-,  qui  a  moulé  plus 
de  figures  bourgeoises  que  Phidias  n'a  sculpté  de  dieux  et 


LE  MALHEun  d'Être  laid.  349 

de  divinités  grecques.  Je  choisis  le  plus  beau  papier  doré 
sur  tranche  -,  ma  cire  ambrée,  ma  poudre  de  mille  couleurs, 
et  j'écrivis  celte  éloquente  réponse  : 

Croira-t-on  qu'il  me  fallut  trois  heures  pour  ébaucher, 
recommencer  ,  déchirer  et  écrire  de  nouveau  celte  mer- 
veilleuse hgne  : 

Chère  madame  Damer,  c'est  avec  le  plus  grand  plaisir  que 
j'accepte  votre  aimable  invitation  ;  je  serai  chez  vous  à  trois 
heures  précises.  Toujours  à  vous. 

Auguste  Clayering. 

Quand  j'arrivai,  M™"  Damer  et  Dora  n'étaient  pas 
encore  prêtes-,  j'attendis  que  leur  toilette  fut  achevée,  et 
cette  heure  d'attente  fut  pour  moi  un  siècle  ;  elles  étaient 
riantes  ,  plaisantes,  pleines  de  grâce  et  de  gaité.  Nous  lon- 
geâmes le  Slrand,  où  se  trouve  ordinairement  une  si 
bonne  moisson  de  laideurs  humaines  et  de  curiosités  phy- 
siologiques. Je  ne  fus  pas  f^iché  de  les  rencontrer  sur  mon 
passage-,  il  me  semblait  qu'elles  me  consolaient.  Cependant 
lorsque  je  vis  une  ou  deux  jeunes  personnes  me  montrer 
malignement  du  doigt ,  je  ne  fus  plus  aussi  calme  5  je  me 
demandai  si  ma  laideur  ne  dépassait  pas  toutes  les  laideurs 
qui  s'étaient  offertes  à  moi  sur  la  route.  Le  coloris  de  mes 
pensées  changea  subitement.  Le  poète  a  eu  raison  de  le 
dire  :  «  La  vie  est  une  comédie  pour  l'homme  qui  pense  j 
elle  est  une  tragédie  pour  l'homme  qui  sent.  » 

M.  Deville  nous  fit  sa  leçon  de  phrénologie,  et  nous  dé- 
montra savamment  quels  étaient  les  organes  correspondans 
au  meurtre,  à  l'amour,  à  la  philogéniture,  au  sentiment  des 
couleurs  et  à  celui  de  la  musique.  Acetteépoque-là,  les  dames 
de  Londres  étaient  possédées  par  une  manie  scientifique. 
Leur  esprit  vivait  au  milieu  des  gaz  et  des  systèmes  de 
chimie.  Elles  parlaient  de  minéraux  et  d'équations  comme 


35o  LE  MALHEUR  d'ÈïRE  LÀID. 

elles  parlent  aujourd'hui  de  fleurs  et  de  rubans  •  on  s'était 
surtout  épris  d'une  grande  passion  pour  l'étude  des  crunes 
et  la  connaissance  des  bosses.  Presque  tous  ceux  qui  se 
croyaient  doués  de  facultés  remarquables  (  c'est-à-dire 
l'immense  majorité  de  la  société ,  foule  vaniteuse  et  pré- 
tentieuse), avaient  été  chez  Deville  se  faire  mouler  en  plaire  *, 
on  se  soumettait  par  vanité  à  cette  opération  désagréable 
qui  forçait  le  patient  de  laisser  sa  tète  long-tems  empri- 
sonnée et  inactive,  sous  la  triple  couche  de  plaire  que  le 
phrénologiste  superposait.  Les  deux  dames  m'invitèrent  à 
faire  mouler  ma  tête  ,  qui,  disaient-elles,  le  méritait  bien  j 
leurs  chuchotemens  ,  leurs  sourires,  le  coup  d'œil  oblique 
qu'elles  me  lançaient  de  tems  en  tems ,  tout  me  révélait 
une  vérité  assez  pénible^  c'est  qu'elles  se  moquaient  de 
moi.  Aussi  réslstai-je  long-tems ,  même  aux  prières  de 
lady  Damer.  Dora ,  qui  craignait  d'échouer  dans  son  des- 
sein perfide  et  qui  n  était  venue  là  que  pour  s'amuser, 
murmura  quelques  mots  tout  bas  à  mon  oreille. 

(c  Allons  donc ,  c'est  très-mal.  Comment  voulez-vous 
que  l'on  donne  sa  main  à  un  homme  qui  ne  veut  pas  seu- 
lement prêter  sa  tête.^» 

Ce  mot  me  laissa  entrevoir  que  M"""  Damer  n'était  pas 
éloignée  de  m'accepter  non  seulement  comme  cavalier  ser- 
vant, mais  pour  mari.  Épouser  madame  Damerl  Ce  bas- 
bleu  de  premier  ordre ,  cette  patrone  de  la  littérature  et 
des  arts!  quel  bonheur  !  quelle  joie  !  3Ia  foi,  je  n'y  pus  te- 
nir et  je  cédai.  Je  permis  à  lopérateur  de  jeter  sur  mes 
bosses  frontales  et  sur  mon  occiput  fenduit  de  plaire  de 
Paris  qui  devait  conserver  l'empreinte  de  mon  visage  et  la 
forme  de  mon  crâne. 

Me  voilà  assis  dans  un  fauteuil,  et  subissant  ce  supplice 
ridicule  par  galanterie  pour  ces  deux  dames.  J'avais  fair 
d'un  martyr,  lorsque  je  me  résignai  à  ce  que  M.  Devillê 


LE  MALHEtR  d'ÈTRE  LÀID.  35  I 

voulait  (le  moi.  Du  sein  de  la  profonde  retraite  où  j'étais 
enseveli  vivant,  je  pouvais  entendre  les  éclats  de  rire  et 
les  plaisanteries  de  ces  dames.  Quand  ropérationTul  finie, 
les  convulsions  de  gaité  duraient  encore.  Je  relevai  latcle 
et  je  vis  Dora  et  M""  Damer  qui  s'arrachaient  un  petit 
morceau  de  papier  sur  lequel  la  première  des  deux  avait 
inscrit  quelques  mots.  Comme  je  témoignais  le  désir  de 
connaître  le  sujet  de  celle  joie,  et  de  la  partager  s'il  était 
possible  :  » 

<(  Eh  Lien  I  s'écria  Dora,  comme  vous  voudrez,  je  ne 
m'y  oppose  pas.  « 

Dora  avait  écrit  au  crayon,  sur  une  bande  de  papier,  une 
épigraphe  dont  le  sens  était  que  la  nature  ayant  brisé  le 
moule  qui  m'avait  servi,  l'opéralion  de  M.  Deville  se  trou- 
vait absolument  nécessaire ,  et  que  les  amateurs  d'histoire 
naturelle ,  en  me  classant  à  la  tête  des  êtres  anomaux , 
et  non  décrits  ,  sauraient  gré  au  phrénologiste  français  de 
leur  avoir  conservé  un  spécimen  aussi  curieux.  Je  ne  perdis 
pas  une  des  paroles  de  celle  maligne  épigramme ,  et  tout 
ému  de  colère  contre  miss  Dora  ,  je  me  retournai  vers  ma 
protectrice. 

((  Eh  quoi!  lui  dis-je  ,  madame,  les  plaisanteries  dé- 
placées de  voire  sœur  seraient-elles  souffertes  par  vous  ^ 
pourriez-vous  lui  permettre  de  se  livrer  envers  vos  amis 
à  des  railleries  amères? 

—  Monsieur,  répliqua  M'"^  Damer  avec  un  impertur- 
bable sang-froid  ,  vous  savez  que  j'aime  beaucoup  lord 
Shaftesbury  ,  et  j'ai  à  vous  remercier  de  m'avoir  donné  une 
magnifique  édition  de  cet  auteur.  Eh  bien!  voici  ce  que 
j'y  ai  lu  :  «Nous  ne  faisons  pas  toujours  le  ridicule  dont 
nous  nous  moquons,  nous  le  trouvons  tout  fait.  » 

Ma  foi  je  pris  mon  chapeau ,  et  je  m'élançai  furieux 
hors  de  la  salle.  Tant  de  railleries  pour  réponse  à  tant  de 


352  LE  MALHELll  d'ÈTRE  LAID. 

complaisance^  se  servir,  pour  empenner  la  flèche,  du 
cadeau  même  que  j'arais  fait   à  mislress  Damer  -,  ah  !  la 
cruelle  !  ahl  Tingrate  !  emprunter  des  paroles  à  mon  au- 
teur favori ,  pour  me  blesser  au  cœur ,  pour  me  frapper 
dans    mon  amour -propre -,  je  résolus   de  ne   plus  voir 
M"*  Damer,  et  d'échapper  à  ces  femmes  sans  cœur  qui 
s'intitulent  Z>/ez/e>y,  comme  j'avais  échappé  aux  jeunes  per- 
sonnes sentimentales  représentées  par  Malhilda  Mackham. 
Trois  ans  se  sont  passés   depuis  mon  aventure  chez 
Deville^  j'ai  aujourd'hui  trente-quatre  ans-,  un  poète  a 
dit  que  le  lems  qui  nous  enlève  nos  années  ,  nous  enlève 
aussi  nos  plaisirs.  Mon  seul  plaisir  était  l'espérance ,  et  le 
tems  me  l'a  ôtée  5  plus  d'amour,  plus  de  mariage  pour  moi, 
c'en  est  fait,  tout  est  dit,  je  n'y  pense  plus.  Adieu,  élans  du 
cœur,  brillante  et  douce  rêverie.  Je  suis  trop  vieux  main- 
tenant, même  pour  penser  à  l'amour  ^  ma  folle  générosité 
envers  un  sexe  ingrat  a  considérablement  diminué  mon 
patrimoine.  Depuis  la  grisette  jusqu'à  la  grande  dame, 
depuis   la   dévote  jusqu  à  la    femme  de  mœurs   faciles  , 
tout  le  monde  m'a  refusé  5  mes  hommages  ont  été  repous- 
sés des  moins  scrupuleuses;  ce  quil  y  a  de  pis,  c'est  que 
ma  fortune  a  souffert ,  et  qu'après  la  honte  de  tant  de  re- 
fus ,   iai  laissé  entre  les  mains  des  belles  une  partie  de 
mon  patrimoine.  Ahî  messieurs,  je  vous  répéterai  sans 
cesse ,  il  en  coûte  bien  cher  d'être  laid. 

La  demoiselle  d'opéra  prit  mes  diamans,  chose  toujours 
acceptable  -,  mais  un  jour  qu'empruntant  une  locution  à  la 
mode  en  France ,  je  lui  disais  que  l'amour  lui  prêtait  mille 
charmes ,  elle  me  répondit  comme  iN'inon ,  avec  plus 
d'esprit  que  de  politesse  :  «  Ah  I  si  l'amour  prête  des 
charmes  ,  pourquoi  n'en  empruntais-tu  pas  ?  » 

Continuerai-je  l'histoire  de  mes  exploits  malheureux? 
on  ne  Vexigerçi  pas.  Ils  se  résument  à  peu  près  comme 


LE  MÂLIIEfR   D'ÈTTiE  LAID.  353 

ceux  (le  M.  Hobliouse  ,  dont  lord  Byron  décrit  si  plaisam- 
ment la  patience  et  les  hauts  faits,  (t  Hobliouse ,  dit  lord 
Byron  ,  restait  pendant  des  journées  entières  sur  le  bord 
d'un  ruisseau  ,  jetant  son  filet  çà  et  là  ;  et  changeant  son 
filet  contre  le  hameçon  ,  et  le  hameçon  contre  le  filcl  :  il 
revenait  le  soir  comme  il  était  arrivé  le  matin.  Toutes  les 
fois  que  je  le  voyais  sortir  et  se  préparer  à  ses  expéditions, 
j'écrivais  d'avance  sur  mon  journal  les  mots  suivons  : 
Hobliouse  est  allé  à  la  pèche  et  n'a  rien  péché,  ce  qui 
le  soir  se  trouvait  parfaitement  vrai.  » 

Voilà  le  résumé ,  l'analyse  et  la  chronique  de  mes 
bonnes  fortunes,  de  leur  progrès,  de  leur  accroissement  et 
de  leur  décadence.  Ces  douces  et  araères  leçons  avaient  été 
répétées  assez  souvent,  mais  l'amour-propre  est  toujours 
sur  le  point  de  les  oublier.  La  plus  jolie  des  femmes  de 
Londres,  lady  Emmeline,  avait  souvent  parlé  de  moi  avec 
bonté,  et  un  mouvement  secret  m'avertissait  que  si  je  n'y 
prenais  garde ,  je  pourrais  bien  retomber  dans  la  même 
erreur,  et  recommencer  la  pèche  inulile  de  l'ami  de  lord 
Byron.  Un  soir  elle  me  demanda  si  je  voulais  l'accompa- 
gner à  rOpéra  ^  j'acceptai  avec  empressement ,  et  nous 
restâmes  tête  à  tête  dans  sa  loge  jusqu'au  dernier  acte  de 
la  Médée.  On  m'a  dit  que  la  Pasta  avait  été  plus  sublime 
que  jamais;  c'est  ce  dontje  ne  m'aperçus  pas.  J'étais  foit 
mauvais  critique  alors,  et  je  remarquai  seulement  que  le 
bras  de  lady  Emmeline  était  d'une  blancheur  ravissante, 
cl  orné  de  petites  fossettes  au  coude.  Quanta  l'opéra, je  n'y 
songeais  pas  :  duo,  trio,  grands  airs,  passaient  inaperçus;  j'aî- 
lais  prendre  courage  et  exprimer  une  partie  de  tout  ce  quejo 
pensais ,  lorsque  Caslleton  entra  dans  la  loge  \  c'était  mon 
meilleur  ami,  mais  je  l'eusse  volontiers  envoyé  à  tous 
les  diables-,  il  resta  pendant  le  ballet  ,  et  ne  nous  quitta 
qu'à  la  porte.  Emmeline  (je  commençais  à  m'habitucr  à 
vu.  23 


354  I-E  MALHEUR  d'être  LAID. 

ne  plus  l'appeler  que  de  ce  nom  ,  dans  ma  pensée  du 
moins  )  s'appuya  sur  mon  bras  -,  je  Taccompagnai  jus- 
qu'à sa  voiture ,  je  lui  donnai  la  main  -,  son  mouchoir 
tomba,  je  le  ramassai,  et  le  remerciement  le  plus  doux 
sortit  de  ses  lèvres.  Le  lendemain,  à  Theure  où  une  femme 
est  visible,  à  deux  heures,  je  me  trouvai  dans Grosvenor- 
Square.  Le  valet  de  chambre  m'introduisit  -.ladvEmmeline 
était  dans  son  boudoir ,  et  la  jalousie  bleue  qui  intercep- 
tait les  rayons  du  jour  m'empêcha  d'abord  de  distinguer 
ses  traits  -,  mais  quand  je  m'approchai  d'elle,  je  reconnus 
qu'elle  était  baignée  de  pleurs;  elle  tenait  un  mouchoir 
sur  ses  yeux,  et  s'efForça  de  sourire  lorsque  j'entrai;  je 
m'avançai  d'un  air  de  compassion  et  de  galanterie. 

({  Ah  mon  Dieu!  madame,  qui  a  pu  vous  causer  ce 
chagrin?  pourquoi  étes-vous  en  larmes,  oserais-je  vous  le 
demander  ?  et  y  a-t-il  un  homme  assez  barbare....  » 

Ses  larmes  jaillirent  encore  ,  elle  soupira  plusieurs  fois 
et  reprit  : 

Lord  Williams  est  si  cruel  pour  moi ,  si  injuste  !  il  m'a 

fait  une  querelle  épouvantable à  cause  de  notre  soirée 

d'hier,  notre  soirée  d'opéra. 

Je  tombai  à  ses  pieds  ,  je  saisis  sa  main. 

((  Quoi!  chère Emmeline  ,  m'écriai-je,  parce  que  vous 


étiez  avec  moi  ?  « 


Elle  retira  sa  main  avec  promptitude  ,  et  riant  à  travers 
g^es  larmes. 

((  Jaloux  de  vous  ?  oh  !  non  monsieur  Clavering,  on  ne 
peut  pas  être  jaloux  de  vous ,  soyez  bien  rassuré  ;  lord 
Williams  s'est  formalisé  de  ce  que  Castleton  est  resté  dans 
ma  loge,  quoiqu'il  n'y  ait  certainement  passé  que  dix  mi- 
nutes tout  au  plus.  » 

Voilà  un  agréable  dénouement.  Je  me  relevai  avec  une 
certaine  gravité  ,  et  je  me  dirigeai  d'un  pas  lent  vers  la 
feBclre  qui  donnait  sur  la  rue  j  mou  cheval  était  là  qui 


LE  MALHEUR.  d'ÈTRE  L\ID.  355 

m'allcndait,  et  qui  frappait  le  pavé  d'un  pied  impatient. 
Je  saluai  la  maîtresse  de  la  maison,  et  je  me  promis  bien 
de  mettre  à  profit  le  dernier  enseignement  que  je  venais 
de  recevoir. 

Alors  je  me  jetai  dans  la  vie  publique  ,  et  j'essayai  de 
me  faire  élire  par  leshabitans  d'un  bourg  ;  mais  toutes  les 
femmes  étaient  contre  moi,  et  sans  entrer  dans  d'inutiles 
détails,  il  me  suffira  de  dire  que  mon  élection  fut  perdue 
et  mes  guinées  dissipées  sans  résultat.  Le  malheur  délre 
laid  me  poursuit  partout-,  mon  père  est  mort  depuis  quel- 
ques années  ,  ma  couronne  de  baronnet  est  riche  et  ho- 
norable, il  y  a  une  pairie  dans  ma  famille.  Parmi  les 
femmes  qui  liront  ces  confessions  douloureuses ,  ne  s'en 
trouvera-t-il  pas  une  qui  veuille  prendre  en  considération 
cet  avantage,  et  jeter  un  voile  complaisant  sur  la  gros- 
sièreté et  la  rudesse  de  mes  traits  ,  sur  les  désagrémens  de 
ma  figure  ?  Allons,  le  sort  en  est  jeté,  une  annonce  insérée 
dans  les  journaux  peut  me  procurer  ce  que  je  désire. 

En  disant  ces  mots,  je  pris  mes  gants,  ma  canne  et  mon 
chapeau ,  et  m'acheminai  vers  le  bureau  du  journal  le 
plus  répandu;  je  remontais  la  rue  Saint- James,  lorsque  je 
vis  beaucoup  de  monde  arrêté  devant  l'étalage  d'un  mar- 
chand d'estampes.  Lorsque  l'un  descurieux  m'aperçut,  il  se 
mit  h.  rire  5  tous  ceux  qui  l'entouraient  l'imitèrent,  leurs 
veux  se  portaient  alternativement  sur  moi  et  sur  une  ca- 
ricature qui  semblait  attirer  l'attention  générale.  Je  m'ap- 
prochai du  vitrage.  Hélas  !  c'était  moi-même  ,  c'était 
la  copie  exacte  et  non  la  charge  du  portrait  en  médaillon 
que  j'avais  donné  à  ma  danseuse  -,  encore  avais-je  fatigué 
le  peintre  de  mes  prières  et  de  mes  obsessions ,  pour  qu'il 
flattât  et  embellit  autant  que  possible  cette  malheureuse 
et  incurable  laideur ,  mon  supplice  et  mon  bourreau. 
(  lYew  Montlilj  Magazine. } 


NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

DL   LA   LITTÉRATL'P.E,  DES  DEÀUX-ARTS,  DU   COMMERCE,    DES  I 

ARTS  INDUSTRIELS,    DE   l'agRICULTURE  ,    ETC. 


Dégagement  du  calorique  observa  dans  certaines 
/leurs.  — Ce  qui  distingue  Tiiomme  de  génie  de  Thomme 
savant,  c'est  la  puissance  créatrice  qui  ranime  ^  c'est  celle 
ardeur  qui  l'entraîne  sans  cesse  vers  l'étude  des  phéno- 
mènes mal  appréciés.  Grâce  à  ces  esprits  rares ,  la  nature 
nous  livre  insensiblement  ses  secrets  ,  et  la  science  réalise 
chaque  jour  de  nouvelles  conquêtes.  M_>L  Lamark,  Sen- 
iicbicr  et  liuher  avaient  reconnu  dans  les  arums  et  spécia- 
lement dans  Xarum  italicum  et  Varwn  cordijolium^  la 
propriété  spéciale  de  dégager  une  grande  quantité  de  ca- 
lorique au  moment  delà  fécondation  -,  plus  tardMM.  Bron- 
gniart ,  Dutrochet  et  Biot  annoncèrent  que  toutes  les 
plantes  étaient  douées  de  la  même  propriété  quoique  à  un 
degré  moins  prononcé.  M.  Schultz,  à  son  tour,  vient  de 
déinonlrer  que  le  dégagement  du  calorique  se  manifeste 
aussi  d'une  manière  très-intense  dans  le  caladiuin  piniia- 
tifidum,  durant  les  mêmes  circonstances  :  découverte 
précieuse,  qui  corrobore  les  expériences  déjà  constatées, 
qui  agrandit  le  domaine  de  la  botanique,  et  détruit  un 
grand  nombre  d'erreurs  accréditées.  Comme  il  arrive 
presque  toujours ,  ce  fait  mal  observé  par  quelques  sa-: 
vans  donna  lieu  d'abord  à  des  critiques  amères  ,  et  l'on  re- 
fusa même  d'ajouter  foi  aux  observations  de  M.  Schultz. 


NOUVELLES  DES  SCIENCES,   ETC.  3^7 

mais  la  vérité  a  enfin  triomphé,  cl  dos  épreuves  muUipUées 
Tont  établie  d'une  manière  inconleslable.  IXous  n'entre- 
prendrons pas  d'exposer  nous-mèmc  le  résultat  des  ex- 
périences nombreuses  de  ce  savant ,  et  de  réformer  les 
jugemens  de  ses  antagonistes-,  nous  serions  ineompélens 
pour  vider  la  querelle  :  nous  laisserons  M.  Schultz  rendre 
compte  lui-même  d'une  découverte  qui  est  le  fruit  de  ses 
travaux  et  do  son  expérience. 

a  C'était  en  1826,  dit-il,  je  me  promenais  dans  le 
Jardin-des-Piantcs  à  Berlin ,  lorsqu'un  beau  pied  de  ca- 
ladiuju  piiinalifidinn  s  offrit  à  mes  regards.  Je  ne  remar- 
quai d  abord  que  le  joli  bouquet  formé  par  la  réunion  de 
vingt  ou  trente  fleurs  qui  dominaient  la  lige  :  mais  bientôt 
je  fus  frappé  de  la  rapidité  avec  laquelle  la  végétation  se 
développe  dans  celte  plante  ,  car  j'étais  passé  depuis  peu 
dans  ces  mêmes  allées ,  et  elle  paraissait  alors  bien  loin 
d'être  en  floraison. 

a  Une  telle  accélération  me  fit  supposer  que  le  caladium 
pourrait  bien  participer  de  la  nature  des  aimms ,  puis- 
qu'il était  de  la  même  famille  ^  il  me  sembla  qu'il  devait 
aussi,  durant  sa  fécondation,  dégager  du  calorique.  Ce  que 
l'analogie  m'avait  fait  soupçonner,  l'expérience  me  le  dé- 
montra ,  et  je  me  convainquis  bientôt  de  la  vérité  ,  en 
constatant  d'une  part  la  température  de  la  serre ,  et  en 
présentant  ensuite  la  boule  du  thermomètre  sur  le  calice 
de  la  fleur-,  je  remarquai  en  effet  que  le  mercure,  élevé  à 
quinze  degrés  par  la  température  de  la  serre,  montait  in- 
sensiblement de  quatre  ou  cinq  degrés  lorsque  je  le  rap- 
prochai de  la  fleur.  Je  poursuivis  mes  recherches ,  et  me 
convainquis  que  la  portion  du  calice  sur  laquelle  sont 
placées  les  étamines  était  celle  qui  donnait  toute  la  cha- 
leur, je  m'assurai  qu  elle  la  communiquait  ensuite  au  ca- 
Iki' ,  el  qu'à  mesure  que  les  pétdes  se  fléuissaient  j  sa  tem-» 


358  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

pérature  devenait  décroissante.  Ces  observations  me  pa- 
rurent assez  intéressantes  pour  ne  pas  négliger  de  les 
publier,  et  je  les  insérai  dans  le  deuxième  volume  d'un 
ouvrage  qui  a  pour  litre  :  Die  Natur  der  lehendigen 
PJlauze.  Plusieurs  savans  voulurent  répéter  après  moi 
Texpérience  dont  j'avais  donné  tous  les  détails ,  mais  ils 
n'obtinrent  pas  les  mêmes  résultats.  Je  fus  combattu  par 
quelques  hommes  érudits  -,  M.  Link  regarda  mon  as- 
sertion comme  fausse  et  inexacte  ,  et  le  professeur  Gop- 
pert  de  Breslau  ne  craignit  pas  de  proclamer  que  le  fait 
était  tout  au  moins  très-douteux.  Convaincu  cependant 
de  l'exactitude  de  mes  expériences ,  j'attendais  impatiem- 
ment Toccasion  de  les  reproduire ,  lorsqu'au  commence- 
ment de  cet  été,  il  m'a  été  permis  de  vérifier  de  nouveau 
ce  phénomène,  et  de  l'établir  par  des  preuves  solides  et 
irrécusables. 

«  La  fleur  du  caladium  piiinatifidum^divyiewK  avec  ra- 
pidité à  son  entier  développement  ,  comme  aussi  il  lui  faut 
peu  d'instans  pour  se  faner  et  périr.  La  nature,  qui  a  mis 
dans  tous  ses  ouvrages  rapport  et  compensation  ,  n'emploie 
que  douze  heures  pour  la  flétrir,  mais  aussi  elle  la  conduit 
à  la  vie  avec  une  puissance  et  une  force  qu'on  ne  remar- 
que pas  chez  les  autres  fleurs.  Celte  accélération  n'est  pas 
continue,  elle  a  ses  époques  d'intensité  et  d'abaissement; 
mais  l'instant  où  elle  se  manifeste  dans  toute  son  intensité 
est  régulièrement  entre  huit  et  dix  heures  du  soir.  Hors  ce 
lems  ,  le  caladium  pinjiatijîduin eslTé.Qi  par  les  mêmes  lois 
communes  aux  autres  plantes:  aucune  particularité  ne  le 
distingue ,  et  sa  température  est  celle  de  ratmosphère. 
S  il  est  des  fleurs  qui  naissent  à  toute  autre  époque  que 
celle  qui  leur  a  été  assignée  ,  la  nature  devient  marâtre  à 
leur  égard-,  la  tige  refuse  de  leur  apporter  les  sucs  nour- 
riciers de  la  terre ,  et  la  fleur  est  condamnée  à  ne  point 


DU  COMMERCE,    DE  l'iNDUSTRIE,   ETC.  35g 

jouir  de  la  rosée  du  lendemain  \  elle  ne  parlicipe  plus  de 
celle  chaleur  vivifiante  qui  la  soulient  sur  sa  lige  ^  délaissée, 
elle  meurt  d'éliolement  et  de  froid.  Ces  faits  ,  que  je  viens 
de  citer,  sont  extrêmement  remarquables,  et  je  suis  cer- 
tain que  si  M.  Link  s'y  fût  arrêté  ,  il  aurait  élé  plus  li€U* 
reux  dans  le  résultat  de  ses  recherches.  Je  les  recueillis  en 
1826,  et  les  insérai  dans  Touvrage  dont  j'ai  déjà  parlé,  à  la 
suite  de  mes  premières  observations.  Je  connaissais  bien  dès 
lors  les  différentes  propriétés  du  caladium  pinnatifidum , 
mais  je  n'avais  pas  apporté  une  attention  spéciale  à 
l'échelle  des  degrés  que  parcourt  l'intensité  de  la  chaleur 
qui  en  émane  j  depuis  j'ai  eu  la  satisfaction  de  compléter 
mes  travaux. 

(c  Le  i"  mai  de  cette  année,  après  m'étre  assuré  que  la 
température  du  caladiiun  était  la  même  que  celle  de 
ratmosphère  qui  l'environnait,  je  cueillis  une  fleur  à  peine 
éclose ,  je  l'emportai  dans  mon  cabinet ,  et  la  plaçai  pav 
Icxtrémité  de  sa  tige  dans  un  verre  d'eau.  La  température 
du  cabinet  et  de  la  fleur  était  de  treize  degrés  Réaumur 
(  Gi°  2  Fahr.  )  ,  et  jusqu'à  cinq  heures  du  soir  je  ne  re- 
marquai aucun  changement  apparent.  Vers  les  six  heures, 
la  fleur,  jusqu'alors  parfaitement  inodore,  répandit  une 
odeur  très-forte  et  désagréable,  sa  température  s'était 
élevée  de  deux  degrés-,  le  thermomètre  marquait  i5'^  à 
sept  heures,  la  colonne  de  mercure  arrivait  jusqu'à  17°  à 
huit  heures-,  à  19°  à  huit  heures  et  demie  ^  à  19°  1/2  à  neuf 
heures  \  20°  1/2  à  dix  heures ,  enfin  la  colonne  du  thermo- 
mètre était  parvenue  à  21°  1/2  à  dix  heures  et  quart.  Je  ne 
me  lassai  pas,  je  continuai  encore  le  cours  de  mes  observations 
jusqu'à  onze  heures,  mais  le  thermomètre  étaitresté  station 
naire  \  la  chaleur  avait  atteint  son  maximum  d'intensité. 
Je  ne  dois  pas  omellre  que  lodeur  désagréable  qui  s'étaijt 
fait  sentir  au  commencement  de  rélévaliou  de  la  tempéra- 


36o 

tiiie  augraenlail  en  raison  de  la  chaleur -,  elle  devint  si  forte 
qu'on  aurait  cru  que  le  parquet  avait  été  arrosé  avec  de 
Tammoniaque.  Le  lendemain,  lorsque  je  revins  auprès  de 
ma  fleur  ,  sa  température  était  au  niveau  de  celle  de  Tair 
atmosphérique;  et  le  soir  de  ce  jour,  les  phénomènes 
que  j'avais  ohservés  la  veille  ne  se  manifestèrent  plus. 
Je  ne  me  hornai  pas  seulement  à  cette  épreuve  ,  je  la  ré- 
pétai sur  toutes  les  fleurs  que  je  pus  me  procurer,  et  dans 
le  cours  de  mes  expériences  j'ai  toujours  vu  le  mémo 
phénomène  se  reproduire,  selon  les  mêmes  lois  et  les 
mêmes  proj  ortions.  » 


^nfÇt^opofogie, 

Origine  et  condition  actuelle  des  Chaliahs  dans  l'ile 
de  Cejlan.  —  Maintenant  que  l'Angleterre  prépare  par 
de  sages  mesures  l'émancipation  des  esclaves  africains  qui 
se  trouvent  dans  ses  possessions  de  l'Inde  occidendale  ,  il 
ne  sera  pas  sans  intérêt  d'examiner  quelle  est  la  condition 
politique  des  divers  peuples  que  le  hasard  ou  la  conquête 
a  placés  sous  sa  domination  dans  l'Inde  orientale  -,  car  là 
aussi  se  trouvent  des  hommes  à  qui  la  liberté  a  été  ravie 
et  qui  gémissent  sous  le  plus  odieux  despotisme.  Nous  ne 
nous  occuperons  dans  cet  article  que  de  la  tribu  des  Cha- 
liahs, l'un  des  plus  anciens  peuples  de  l'île  de  Ceylan. 

L'origine  des  Chaliahs  est,  comme  celle  de  la  plupart 
des  peuples  de  llnde,  enveloppée  d'un  nuage  épais  de 
fables,  de  mystères  et  de  prodiges.  A  travers  tant  de  faits 
exagérés  ou  tronqués ,  qu'on  peut  comparer  à  des  jalons 
mal  placés  qui  conduisent  toujours  à  de  fausses  routes ,  il 
est  souvent  difficile  de  se  reconnaître -,  et  si  un  esprit  sa- 
Race  parvieot  quelquefois  à  débrouiller  co  chaos ,  à  dé- 


36ï 

couvrir  la  vérité ,  alors  même  la  vérilé  ne  se  révèle  à  lui 
que  sous  un  jour  bien  douteux.  Les  premiers  Clialiahs 
habitaient  d'abord  la  péninsule  de  llnde,  et  ce  ne  fut  qu  à 
rinvitalion  du  roi  de  Candy  (i)  qu'ils  vinrent  fixer  leur 
demeure  dans  les  provinces  maritimes  de  Ceylan.  Leur 
industrie  se  bornait  à  confectionner  des  tissus^  plus  tard 
ils  apprirent  à  filer  l'or  et  f  argent ,  mais  les  intérêts  de  leur 
commerce  les  ramenèrent  bientôt  à  leurs  travaux  primi- 
tifs. C'est  là  tout  ce  que  nous  apprennent  de  plus  vraisem- 
blable les  traditions  du  pays  ,  sur  findustrie  et  le  com- 
merce des  Chaliabs. 

L'histoire  politique  de  ces  peuples  n'offre  pas  non  plus 
beaucoup  de  documens  positifs  sur  la  manière  dont  ils 
étaient  gouvernés.  On  sait  seulement  que  cette  nation  fut 
de  tout  lems  divisée  en  plusieurs  castes ,  qu'elle  obéissait 
aux  rois  de  Candy  dont  elle  était  tributaire  -,  mais  c'était 
le  tribut  de  Fesclave  qu'elle  payait,  car  les  Chaliabs 
étaient  non  seulement  obligés  de  remplir  les  greniers  et 
les  magasins  du  roi  ,  mais  encore  de  lui  rendre  des  ser- 
vices personnels.  Plus  tard ,  lorsque  les  rois  de  Candy 
furent  dépouillés  de  leurs  possessions  et  de  leurs  préroga- 
tives par  les  Portugais ,  les  Chaliahs  changèrent  aussi  de 
maîtres  sans  cependant  voir  améliorer  leur  condition. 

Après  avoir  établi  leur  domination  dans  l'ile  de  Ceylan, 
les  Portugais  suivirent  le  même  système  d'administration 
que  les  rois  de  Candy ,  et  les  Chaliahs  furent  toujours  des 
serfs  attachés  à  la  glèbe.  On  les  employa  en  outre  à  re- 
cueillir et  à  préparer  la  cannelle ,  et  ils  se  soumirent  sans 
murmurer  à  ce  nouveau  fardeau  dont  on  les  accabla  tout 
à  coup  \  ils  se  contentèrent  de  lui  donner  le  nom  de  grand 

(0  On  sait  que  le  royauiûQ  de  Candy  occupe  la  partie  centrale  dq 
l'île  de  Ceylan, 


362  iS'OtVELLES  DES  SCIENCES, 

impôt  (i?iuhu~buddu),  comme  s'ils  prévoyaient  qu'il  de- 
viendrait dans  la  suite  une  source  d'exactions  et  d'arbi- 
traire. 

Les  Hollandais ,  après  avoir  délivré  le  roi  de  Candy  du 
joug  des  Portugais  ,  n'eurent  pas  une  pensée  plus  géné- 
reuse que  leurs  prédécesseurs.  Non  contens  de  marcher 
sur  leurs  traces,  ils  allèrent  plus  loin,  en  établissant  de 
nouvelles  lois  qui  consacrèrent  cette  odieuse  servitude.  La 
nation ,  déjà  divisée  en  quatre  castes  ,  eut  de  nouveaux 
devoirs  à  remplir,  mais  les  mêmes  impots  à  payer.  Toutes 
les  castes  étaient  employées  à  la  préparation  de  la  cannelle, 
et  les  privilèges  q'ii  les  distinguaient  les  unes  des  autres 
ne  traçaient  que  de  légères  lignes  de  démarcation.  Cepen- 
dant sur  la  quatrième  retombaient  les  travaux  les  plus 
rudes  et  les  plus  pénibles  -,  c  était  elle  qui  attisait  les  faur- 
neaux  de  distillerie ,  qui  transportait  les  fardeaux  et  qui 
dépouillait  les  canneliers  de  leur  écorce.  Le  gouvernement 
néerlandais  sut  bientôt  apprécier  les  immenses  avantages 
que  lui  procurait  ce  système  dexploilalion  ,  et  ne  négligea 
aucun  moyen  pour  accroître  le  nombre  des  travailleurs  et 
pour  les  empêcher  de  se  soustraire  à  cette  capitation.  A  cet 
effet  il  fit  établir  un  registre  où  se  trouvaient  inscrits  le 
nom  et  1  âge  de  chaque  Chaliah,  la  caste  à  laquelle  il  ap- 
partenait, l'emploi  qu  il  était  chargé  d'accomplir,  et  l'exac- 
titude qu  il  mettait  à  s'acquitter  de  ses  devoirs.  11  fut  ré- 
glé aussi  que  tout  enfant  né  d'un  Chaliah  suivrait  la  con- 
dition de  son  père ,  et  que  ,  lorsque  les  parens  seraient  de 
caste  différente ,  l'enfant  appartiendrait  à  la  caste  infé- 
rieure. Parvenu  à  l'Age  de  onze  ans  ,  le  Chaliah  était  sou- 
mis à  la  taxe  qui  allait  en  augmentant  chaque  année  jus- 
qu'à un  certain  âge.  Dans  la  quatrième  classe  ,  par  exem- 
ple, l'enfant  qui  commençait  à  payer  tribut  était  d'abord 
taxé  à  un  pingo  (55  livres  pesant)  pour  la  première  année, 


DU  COMMERCE,    DE  l'iNDUSTRIE  ,   ETC.  363 

mais  à  mesure  qu'il  grandissait  ou  l'imposait  d'un  pingo 
de  plus  ^  parvenue  à  onze  pingos,  maximum  de  la  taxe  des 
hommes ,  elle  restait  invariable  et  prenait  le  nom  àîange- 
hadde^  ce  qui,  dans  la  langue  du  pays,  signifie  capita- 
tioji. 

Lorsque  les  produits  de  Vangehadde  étaient  insuffisans 
pour  compléter  les  quantités  de  cannelle  demandées ,  on 
exigeait  une  taxe  extraordinaire ,  mais  que  Ton  payait  aux 
Chaliahs  à  raison  de  6pj'ic€(6o  cent.)  le  pingo.  C'est  ainsi 
qu'on  colorait  par  une  légère  rétribution  l  injustice  de  ce 
nouvel  impôt.  Malheur  à  celui  qui  n'apportait  pas  sa  taxe 
régulièrement  ou  en  bonne  qualité  5  pour  lui  point  de  re- 
mise :  on  Tarrèlait  aussitôt ,  on  le  fouettait,  et  on  le  jetaic 
dans  les  prisons  qui  étaient  transformées  en  laboratoires 
pour  la  distillation  de  l'huile  de  cannelle,  travail  pénible, 
auquel  chaque  prisonnier  était  forcé  de  prendre  part. 

Une  telle  oppression  neut  d'autre  résultat  que  d'abrutir 
les  malheureux  Chaliahs  à  un  tel  point  que,  ni  l'amour 
de  la  propriété  et  des  richesses ,  ni  les  tributs  exorbitans , 
ni  les  exactions  sans  nombre,  ni  les  travaux,  ni  les  châti- 
mens ,  n'avaient  encore  pu  réveiller  en  eux  un  vif  désir 
de  s'affranchir  du  joug  qui  les  accablait.  Cependant ,  en 
1716 ,  obsédés  par  les  agens  hollandais,  ils  se  décidèrent 
enfin  à  se  retirer  dans  l'intérieur  des  terres  et  à  abandon- 
ner les  provinces  maritimes.  Un  petit  nombre  seulement 
mit  à  exécution  ce  projet  ^  mais  en  1728,  des  exactions  plus 
révoltantes  encore  déterminèrent  une  révolution  complète. 
Les  canneliers  étaient  rares,  et  le  gouvernement  refusa  de 
diminuer  la  taxe  quoiqu'il  fût  impossible  de  Tacquitter. 
Mais  les  Hollandais  s'étaient  aperçus  à  tems  que  ce  nouvel 
acte  de  tvrannie  ne  ferait  que  leur  aliéner  l'esprit  du  peuple, 
firent  quelquesconcessionspourle  ramener.  Ils  autorisèrent 
la  formation  d'assemblées  annuelles  où  le  peuple  viendrait 


364 

s'imposer  lui-mcme.  La  politique  des  Hollandais  triompha  : 
ce  qu'ils  avaient  prévu  s'accomplit  -,  la  démarche,  généreuse 
en  apparence,  du  gouvernement,  flatta  Tamour-propre  du 
Chaliah,  et  quelques  aunes  de  toile  de  coton  qu'on  lui  jeta 
en  guise  de  récompense  quand  il  outre-passait  la  taxe  ,  lui 
fascinèrent  les  yeux  ^  mais  malgré  cette  apparente  généro- 
sité, la  condition  des  castes  ne  fit  qu'empirer. 

Enfin,  en  17 35,  une  grande  partie  de  la  caste  des/;e- 
Iciirs  ou  préparateurs  éprouva  le  besoin  de  s'affranchir. 
Au  cri  répété  de  plus  cC esclavage  l  ils  se  mettent  en  mar- 
che et  vont  se  fixer  dans  le  territoire  de  Candy.  Les  Hol- 
landais ,  inquiets ,  envoient  des  parlementaires  \  mais  celte 
fois  on  n'écoute  plus  rien ,  ni  promesses  ni  concessions. 
Leur  résolution  est  ferme  \  leur  langage  est  dicté  par  le 
désespoir.  «  Nous  ne  retournerons  plus  sous  de  pareils 
mailres,  s'écrient-ils,  dussiez-vous  ravager  nos  terres  et 
l'héritage  de  nos  ancêtres,  dussiez-vous  brûler  nos  femmes 
et  nos  enfans  et  nous  couvrir  de  leurs  cendres.  )> 

Dans  une  conjoncture  aussi  critique,  le  gouvernement 
hollandais  s'adressa  au  roi  de  Candy  qui  avait  reçu  les  re- 
belles dans  ses  états  ,  mais  ce  prince  ne  crut  pas  devoir  sa- 
crifier aux  exigences  injustes  d'une  puissance  tyrannique 
des  hommes  qui  s'affranchissaient  d'un  joug  odieux.  Il 
protégea  la  nouvelle  colonie ,  qui  grandit  et  prospéra  à 
côté  des  autres  castes  et  des  autres  tribus  indiennes  qui 
habitaient  Ceylan.  Dès  lors  les  Hollandais  comprirent  leur 
position  vis-à-vis  des  castes  qui  étaient  restées  sous  leur 
dépendance  j  ils  ne  manquèrent  jamais  de  satisfaire,  au 
moins  en  apparence,  les  réclamations  qu'elles  leur  adres- 
saient ^  et  leur  système  de  gouvernement  devint  une 
combinaison  de  concessions  et  d  arbitraire.  Les  Chaliahs 
obtinrent  qu'au  droit  de  s'imposer  ,  serait  ajoutée  la 
faculté  de  se  choidi:  uu  dirçcteui:  dQ  radmin.istrai,ion  da 


DU  COMMERCE,    DE   L'l^  DU  STRIE  ,    ETC.  365 

la  taxe.  On  rétablit  les  récompenses  ,  on  redoubla  les  chà- 
limens  ,  et  si  une  année  le  Cbaliab  avait  reçu  quelques 
aunes  de  toile  de  coton  pour  avoir  oulre-passé  la  taxe,  sou- 
vent ,  l'année  d'après  ,  plusieurs  mois  de  fers  le  punissaient 
d'une  légère  négligence. 

  l'époque  où  les  Anglais  débarquèrent  à  Ceylan,  ce 
système  odieux  n'avait  reçu  que  quelques  légères  modiQ- 
cations.  On  n'avait  pas  eu  honte  de  recourir  aux  strata- 
gèmes les  plus  grossiers  pour  caplcr  l'esprit  ignorant  des 
castes.  Ainsi,  le  gouverneur  ne  se  montrait  en  public 
qu'entouré  de  nombreux  officiers,  précédé  de  drapeaux  ma- 
gnifiques et  escorté  d'un  corps  de  musique  très-bruvanle  -,  et 
c'est  souvent  au  milieu  de  ce  faste  que  se  préparaient  de 
nouvelles  exactions  ,  tandis  que  le  peuple  ébahi  venait  ap- 
plaudir et  s'incliner  devant  ses  tyrans.  Il  faut  le  dire,  l'ad- 
ministration des  Hollandais  dans  bile  de  Ceylan  montre 
jusqu'à  la  dernière  évidence  qu'un  gouvernement  despo- 
tique, mais  loyal,  est  préférable  à  tous  égards  à  celui  qui 
couvre  ses  actes  arbitraires  du  manteau  de  la  légalité  ,  et 
qui  recourt  aux  supercheries  les  plus  basses  pour  dépouiller 
les  peuples  qui  lui  sont  soumis.  Les  Hollandais  regardaient 
le  Chaliah  comme  leur  propriété  :  pour  mieux  l'asservir, 
ils  le  dégradèrent  même  à  ses  propres  yeux  ^  ils  lui  dirent  : 
((  Tu  n'es  bon  qu'à  préparer  la  cannelle;  »  et  ce  pauvre 
peuple  sembla  le  croire.  L'esclavage  fut  ainsi  consacré  par 
une  coutume,  si  ce  n'est  par  un  principe  ;  mais  qu'importe, 
c'est  toujours  l'esclavage!  Possesseurs  souverains  des  pro- 
vinces maritimes ,  les  Hollandais  sacrifièrent  le  caractère 
de  bienfaiteurs  ou  de  protecteurs  au  rôle  de  vils  agioteurs. 
Comme  maîtres 5  ils  furent  arrogans,  cruels,  despotes  j 
comme  marchands  ,  ils  allièrent  l'oppression  à  l'avarice. 

Naguère  encore  la  condition  du  Chaliah  n'était  pas 


366  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

meilleure ,  et  l'Angleterre  ,  en  prenant  possession  de  Cey- 
lan  ,  ne  Tavait  pas  changée.  Elle  laissa  subsister  les  mêmes 
impôts,  les  mêmes  cbâlimens,  en  un  mot,  le  même  sys- 
tème, sauf  quelques  légères  modifications.  Cependant, 
comme  tous  les  aulres  Indiens,  le  Chaliah  est  doux,  pa- 
tient et  soumis.  Les  naturels  des  climats  chauds,  il  est 
vrai ,  ne  sentent  pas  leur  dignité  ;  ils  aiment  la  dépendance 
et  souffrent  le  despotisme.  Mais  sont-ce  là  des  motifs  pour 
laisser  croupir  dans  la  servitude  des  hommes  que  nous 
reconnaissons  nos  égaux  ?  Faut-il  donc  les  accabler  parce 
qu'ils  supportent  avec  plus  de  résignation  que  d'autres  le 
Joug  de  la  tyrannie  ?  faut-il  que ,  sous  le  patronage  de 
TAngleterre  ,  ces  hommes  soient  soumis  pour  quelques  lé- 
gères infractions  à  des  chatimens  que  la  civilisation  euro- 
péenne ne  réserve  qu'aux  grands  crimes  ? 

Cependant  nous  devons  dire  que  depuis  l'arrivée  du 
nouveau  gouverneur,  sir  Wilmot-Horton  ,  ce  système  de 
capitation  a  reçu  d'importantes  modifications.  C'est  à  lui 
qu'appartient  l'honneur  d'avoir  appuyé  le  plan  de  réforme 
présenté  au  roi,  et  c'est  lui  qui,  le  22  septembre  i832, 
a  fait  publier  l'abolition  du  travail  forcé,  qui  depuis  un 
tems  immémorial  avait  prévalu  dans  File.  Aujourdhui  la 
culture  et  la  récolte  de  la  cannelle  se  fait  de  gré  à  gré.  D'a- 
près les  derniers  recensemens,  i6,5oo  Chaliahs  sont  oc- 
cupés à  cette  exploitation,  de  concert  avec  4,000  Cingalais. 
Mais  il  reste  encore  bien  des  vexations  à  faire  disparaître, 
bien  des  injustices  à  redresser.  Les  indigènes  de  Ceylan , 
dépouillés  de  toute  espèce  de  droits  politiques,  se  trouvent 
dans  un  état  dilotisme  complet.  C'est  au  parlement  de  la 
réforme  à  faire  disparaître  cette  anom.alic  qui  est  en  oppo- 
sition manifeste  avec  l'émancipation  qu'il  a  étendue  à  tous 
les  esclaves  africains  qui  se  trouvent  dans  les  Antilles» 


DU  COMMEllCE,   DE  l'iNDUSTÏÏIE  ,  ETC.  36^ 


Navigation  inlérieuie  de  la  Grandc-Bretagjie.  —  Le 
nombre  infini  de  canaux  qui  intersecte  l'Angleterre  en  mille 
sens  divers,  et  qui  donne  à  la  carte  de  la  Grande-Bretagne 
l'apparence  d'une  toile  d'araignée  ,  n'est  pas  d'une  origine 
aussi  ancienne  qu'on  pourrait  le  croire.  Le  premier  essai 
de  ce  genre  ne  remonte  pas  à  plus  de  quatre-vingts  ans. 
Il  y  avait  déjà  long-tems  que  la  France  possédait  ses  grands 
canaux  de  Briare  et  du  Languedoc ,  que  l'on  ne  s'occu- 
pait pas  encore  en  Angleterre  des  movens  de  navigation 
artificielle.  Les  côtes  et  les  rivières ,  voilà  où  se  bornait  la 
navigation  du  commerce  de  l'intérieur.  Les  routes  mêmes 
étaient  à  cette  époque  presque   inconnues.   Elles  consis- 
taient le  plus  souvent  dans  le  lit  desséché  des  torrens ,  et 
le  voyageur,  réduit  à  ses  propres  ressources  ,  restait  sou- 
vent deux  ou  trois  jours  en  route  pour  accomplir  un  trajet 
qu'aujourd'hui  on  fait  en  autant  d'heures. 

Les  premiers  efforts  des  ingénieurs  anglais  se  portèrent 
sur  la  canalisation  des  rivières.  Le  parlement  accorda  plu- 
sieurs concessions  -,  mais  le  succès  ne  couronna  pas  tou- 
jours ce  genre  d'entreprise.  Le  courant  des  rivières  chan- 
geait petit  à  petit  la  direction  artificielle  :  les  inondations 
couvraient  les  travaux  d'encaissement  et  renversaient  les 
écluses  ;  les  alluvions  venaient  resserrer  le  lit  nouveau 
creusé  par  la  main  des  hommes  ;  l'été  mettait  le  canal  à 
sec  ^  l'hiver,  les  grandes  eaux  rendaient  la  navigation  dan- 
gereuse et  souvent  impossible  5  et  les  navires  étaient  sans 
cesse  exposés,  malgré  les  jalons  placés  dans  le  courant  pour 
indiquer  le  canal ,  de  se  briser  contre  les  rives ,  contre  les 
atterrissemens ,  contre  les  travaux.  Ce  système  de  canaux 


368  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

fut  donc  abandonné  à  tout  jamais ,  et  l'on  songea  bientôt 
à  creuser  à  côté  de  ces  rivières  des  canaux  artificiels ,  dans 
lesquels  on  put  facilement  retenir  les  eaux  à  un  niveau 
constant ,  au  moyen  de  saignées  faites  aux  rivières. 

Aujourd'hui  TAngleterre  est  de  tous  les  états  du  monde 
celui  qui  possède  le  plus  grand  nombre  de  canaux.  Le  par- 
cours de  ces  différentes  lignes  de  navigation  est  de  plus  de 
2, 4oo  milles  (i)  ,  et  les  frais  généraux  de  construction  en  ont 
été  portés  par  quelques  ingénieurs,  en  i83o,  à  5o, 000,000 
liv.  st.  (i, 260, 000, 000  fr.).  Ces  entreprises  ont  nécessité 
le  percement  de  5i  galeries  souterraines  sur  une  longueur 
de  80  kilomètres,  environ  4o,ooo  toises,  et  la  construction 
de  plus  de  3, 600  écluses  et  de  4^3  ponts.  Mais  aussi,  grâce 
à  ces  prodigieux  travaux,  les  principaux  foyers  de  commerce 
et  d'industrie  se  trouvent  reliés  entre  eux  :  ainsi ,  les  qua- 
tre grands  porls  de  l'Angleterre  ,  Londres,  Hull ,  Liver- 
pool  et  Bristol ,  communiquent  entre  eux  et  avec  les  prin- 
cipales villes  de  Tintérieur,  malgré  les  chaînes  de  monta- 
gnes qui  les  séparent. 

Les  canaux  de  l'Angleterre,  convergeant  tous  vers  une 
de  ses  villes  principales  et  se  ramifiant  autour  d'elles , 
chacune  de  ses  villes  se  trouve  enveloppée  dans  un  cercle 
qui  forme  une  division  distincte  de  canaux.  C'est  d'après 
ces  grands  centres  de  communications  hydrauliques  que 
nous  indiquerons  les  principaux  canaux  de  l'Angleterre, 
afin  de  ne  pas  séparer  ce  qui  forme  un  système  hydrau- 
lique entièrement  distinct.  Tel  est  le  mode  qui  a  été  déjà 
adopté  par  l'un  de  nos  collaborateurs,  INL  Adrien  Balbi, 
dans  son  Temmqwdhlc  udbrégc  de  GcograpJiie.  C'est  mémo 
en  partie  le  travail  de  ce  savant  géographe  que  nous  rc- 

(1)  M.  Page  ,  de  Spccn ,  porte  le  parcours  des  ligues  de  canaux  de 
l'Auglclcrre  seulement  à  2,174  milles. 


DU  commeuce  ,  de  l'industrie,  etc.  36c) 

produisons,   en  y  ajoulant  loulefois  le  résullal  des  nou- 
velles publications  de  M.  Pliilllpps. 

STSTÈMB  HYDaAULlQT7B  DE  MANCHESTER 

Les  divers  canaux  qui  rajounent  autour  de  Manchester,  et 
qui  composent  le  sjslcmc  dont  cette  ville  est  le  centre  ,  ont  im 
parcours  d'environ  2 1 0  milles  ;  nous  ne  citerons  ici  que  les  priu- 
cipaux. 

Le  canal  de  Rochdale  y  construit  en  i8o4,  et  dont  le  par- 
cours est  de  3i  milles,  va  de  Manchester  à  Halifax  en  passant 
par  Rochdale  ;  il  se  réunit  dans  Manchester  avec  celui  de  Bi  id- 
gewater  par  une  galerie  souterraine. 

Le  canal  de  Bridgcivciier.  C'est  au  duc  de  BridgcM-atcr ,  qui 
avait  déjà  fait  creuser  le  canal  latéral  à  la  Sankcy  ,  que  l'Ano-le- 
lerre  doit  celui  de  Bridgewater ,  dont  le  parcours  n'est  pas 
moindre  de  ^o  milles,  en  y  comprenant  ses  principaux  embran- 
chemens.  La  première  branche  de  ce  canal  part  des  mines  de 
charbon  fossile  situées  près  de  Worseley ,  et  va  jusqu'à  Man- 
chester ;  la  deuxième  part  de  Manchester  et  remonte  la  rive 
méridionale  de  l'Irwel  jusqu'à  Runcorn  sur  la  Mcrsey,  après 
avoir  traversé  l'Irwel  sur  un  pont-aqueduc  de  186  mètres  de 
longueur  ;  les  bateaux  à  voile  passent  sous  l'arche  du  milieu.  Ce 
canal  est  remarquable  par  des  portes  de  sûreté  très-ingénieuses 
qui,  eu  cas  de  rupture  de  la  levée,  ne  laissent  écouler  que  les 
eaux  contenues  entre  deux  d'entre  elles.  Une  troisième  branche 
conduit  des  mines  de  \\  orseley  jusqu'aux  marais  Chatmoss  ,  où 
sont  jetées  les  terres  déblayées  afin  d'exhausser  ces  marais  et  les 
rendre  à  la  culture.  Ce  canal  a  88  kilomètres  1/2  de  longueur 
sur  un  seul  niveau ,  le  même  que  celui  des  29  premiers  kilo- 
mètres du  canal  de  Grand-Tronc  avec  lequel  il  communique. 
Ce  canal ,  commencé  en  i  -jSS  ,  fut  achevé  dans  l'espace  de  cinq 
années.  Le  succès  du  duc  stimula  les  spéculateurs  ;  chacun 
alors  voulut  faire  un  canal ,  comme  un  peu  plus  tard  ch.icuu 
a  voulu  crenser  une  mine  ,  comme  aujourd'hui  chacun  veut  Aiirp 
son  rail-way. 


370 

Le  canal  A'Ashton  et  Oldham  va  de  Manchester  jusqu'à 
Ashton  ;  un  premier  embranchement  conduit  à  Oldham  et  un 
deuxième  à  Stockport ,  dans  le  comté  de  Chester.  Il  fut  con- 
struit en  1797,  et  son  parcours  n'est  que  de  18  milles. 

Le  canal  de  Huddersfield  va  d'Ashton  à  Huddersfield  ;  ce 
canal  et  le  précédent  réunissent  deux  rivières  navigables  :  la 
Calder  et  la  Mersey  qui  se  jettent  dans  des  mers  opposées.  Le 
canal  de  Huddersfield  traverse  la  chaîne  de  montagnes  qui  sé- 
pare les  bassins  de  ces  cours  d'eau  ;  ce  passage  est  effectué  par 
une  galerie  souterraine  taillée  dans  le  roc,  de  45828  mètres  de 
longueur.  C'est  une  des  plus  longues  qui  aient  été  faites  dans  la 
Grande-Bretagne.  Le  parcours  de  ce  canal  ,  qui  fut  construit 
en  1798,  est  de  19  milles  1/2. 

Le  canal  de  Peack-Forest ,  commencé  en  1820  ,  part  de  l'ex- 
trémité de  celui  d'Ashton  jusqu'à  Soads-Knowl,  où  il  est  termine 
par  une  route  en  fer,  après  avoir  parcouru  une  distance  d'en- 
viron 21  milles.  Le  canal  de  Ramsdan  conduit  de  la  rivière 
Calder  jusqu'au  canal  de  Huddersfield.  Sa  construction  date  de 
1774,  et  son  parcours  n'est  que  de  8  milles  environ. 

SYSTÈME  HYDRAULIQUE  DE  LXVEBFOOL. 

Les  divers  canaux  qui  rayonnent  autour  de  Liverpool ,  et  qui 
composent  le  système  dont  cette  ville  est  comme  le  centre,  ont 
un  parcours  d'environ  ^12  milles;  nous  ne  citerons  ici  que  les 
principaux. 

Le  canal  d'Ellesmere,  construit  en  i8o4,  prend  son  nom  de 
cette  ville  où  ses  deux  lignes  se  coupent  à  angles  droits  pour 
se  subdiviser  ensuite  en  quatre  branches ,  dont  le  parcours  est 
de  iio  milles  environ.  Le  canal  de  Shreœsbury ,  construit  en 
irgn  ,  va  de  cette  ville  jusqu'à  Newport  et  traverse  le  Tenet  sur 
un  pont-aqueduc  en  fer,  le  premier  qui  ait  été  construit  en  An- 
gleterre. Son  parcours  est  de  17  milles. 

Le  canal  de  Shropshire  ^  commencé  en  1797,  se  divise  en 
deux  branches  qui  vont  jusqu'à  la  Saverne.  Ce  canal  ,  dont  le 
parcours  n'est  que  de  7  milles  1/2,  est  cependant  très-remar- 
^oable  par  les  trois  plans  inclinés  qui  en  facilitent  la  navigatioa  ; 


DU   COMMERCE,    DE   L  INDUSTRIE,  ETC.  3j  I 

les  ])ateaux  montent  le  troisième  plan  au  moyen  d'une  machine 
à  vapeur.  Le  canal  de  Kelley  communique  aux  belles  fonderies 
de  ce  nom  ;  c'est  sur  ce  canal  que  le  système  des  plans  inclinés 
a  été  pour  la  première  fois  essayé  en  Angleterre. 

Le  canal  de  Trent  et  Merscy^  surnommé  le  Grand-Tronc , 
parce  qu'il  est  comme  l'arbre  d'où  se  ramifient  presque  toutes  les 
l)rancbes  de  la  navigation  intérieure  de  l'Angleterre ,  a  été  com- 
mencé en  1777  ,  et  sa  construction  a  duré  onze  ans.  Ce  canal, 
qui  joint  la  Trent  à  la  Mersey ,  a  été  entrepris  sous  le  patronage 
du  marquis  de  Stafford.  Il  commence  à  Prestan-Brook  sur  le  ca- 
nal de  Bridgewater.  On  rencontre  dans  l'étendue  de  son  parcours, 
qui  est  de  i5o  kilomètres  :  75  écluses  ,  5  galeries  souterraines  , 
3  ponts-aqueducs,  etc.  ;  il  passe  près  des  salines  de  Nortwich, 
de  Nanthwicli,  de  Herecastle;  et  plusieurs  de  ses  rameaux  se 
dirigent  sur  diverses  villes  à  droite  et  à  gauche.  Il  se  joint  au 
canal  de  Fresley  ,  qui  communique  avec  ceux  dont  Birmingham 
et  Londres  sont  le  centre. 

Le  canal  de  Derby  se  compose  de  trois  branches  qui  se  joi- 
gnent dans  cette  ville  :  la  première  se  dirige  vers  le  sud  jus- 
qu'au Grand-Tronc  ,  qu'elle  traverse  pour  déboucher  dans  la 
Trent  à  Swarkstone;  la  deuxième  va  vers  le  nord  ;  la  troisième 
vers  l'ouest  jusqu'au  canal  d'Erewash.  Sa  longueur  est  de  27  ki- 
lomètres. 

Le  canal  à'Ere<vash ,  parallèle  à  la  rivière  de  ce  nom ,  fait 
arriver  à  la  Trent  le  combustible  fourni  par  les  houillères  du 
comté  de  Derby.  Il  a  plusieurs  ramifications  :  à  l'ouest,  le  canal 
de  Nutbrook  ;  au  nord  ,  le  canal  de  Cromford  ,  continué  par  une 
route  en  fer  jusqu'à  Mansfield  ;  à  l'est,  le  canal  de  Notlingham 
qui  finit  à  celte  ville  sur  la  Trent,  et  qui  est  prolongé  au-delà 
de  ce  fleuve  par  le  canal  de  Grantham.  Il  a  été  creusé  en  1777, 
et  l'étendue  de  son  parcours  est  de  12  milles. 

Au-delà  de  Nottingham  ,  en  descendant  la  Trent,  on  trouve 
le  plus  ancien  canal  de  l'Angleterre ,  la  Fosse  Dyllie ,  creusé  par 
les  Romains  ;  son  parcours  n'est  que  de  1 1  milles.  A  Stock^vilh 
sur  la  Trent  commence  le  canal  de  Chesieifie!d ,  qui  va  jusqu'à 


3^2  ^OUVELLES   DES  SC1E^CES  , 

celle  ville.  Il  fut  construit  en  1776,  et  son  parcours  est  de  46 
milles. 

Le  canal  de  Leeds  et  Lioerpool,  commencé  en  17^5,0  20g  ki- 
jomètres  de  longueur;  il  communique  par  l'y///-  et  VOuse  avec 
IIull  et  la  mer  du  Nord;  il  prend  naissance  à  Liverpool ,  suille 
cours  de  la  Doniilas  jusqu'à  Wicfan  ,  passe  à  Blackburn,  Burn- 
lej,  Colne  ,  Skipton  ,  Blingley  et  finit  à  Leeds. 

Le  canal  de  Lancasfre,  ouvert  à  la  navigation  en  1799  ,  prend 
naissance  à  West-Houghton  ,  communi(iue  à  l^V  igan  ,  traverse 
à  Chorîey  une  galerie  souterraine  ,  le  Pviblc  à  Prcslon,  arrive  à 
Lancastre  et  finit  à  Kendal  dans  le  A'N  cstmoreland.  Son  par- 
cours est  de  99  milles. 

SYSTÈME  HYDRAULIQUE  TE  LONDRES. 

Les  divers  canaux  qui  rayonnent  autour  de  Londres  et  qui 
composent  le  système  dont  celte  ville  est  le  centre  ont  un  par- 
cours d'environ  200  milles  ;  nous  ne  citerons  ici  que  les  princi- 
paux. 

Le  canal  du  R'^gent ,  qui  fut  achevé  en  1820  et  qui  n'a  que 
C)  milles  de  parcours  ,  étaÎ3lit  une  communication  entre  Londres, 
Hull  et  Liverpool  ;  il  a  2  galeries  souterraines,  12  écluses,  et 
est  traversé  sur  87  ponts.  Le  canal  de  Grnnclc-Jonciion ,  com- 
mencé en  i8o5,  a  i53  kilomètres  de  longueur;  il  va  de  la 
Tamise  à  Londres  jusqu'au  canal  d'Oxford,  en  traversant  les 
comtes  de  Middlesex  ,  de  Hertford,  près  deBcdford,  de  Bue- 
kingliam  et  de  Northamplon  ;  il  passe  par  19  villes  et  a  loi 
écluses. 

Le  canal  de  Grande-Union.,  construit  en  1800  ,  part  du  canal 
de  Grande  Jonction.,  près  Daventry,  jusqu'à  la  ligne  de  com- 
munication de  Hull  à  Liverpool  ;  son  parcours  est  de  23 
milles  1/3. 

Les  canaux  d'Oxford,  Coventry ,  Fazeley,  formant  une  cliaîne 
continue  depuis  la  Tamise  jusqu'au  Grand-Tronc  ;  celui  d'Ox- 
ford a  i47  kilomètres  de  longueur,  et  dans  cette  étendue  onnQ 


DU  COMMERCE  ,    DE  l'i^DUSTRIE  ,    ETC.  3'j?) 

compte  pas  moins  de  2Î)0  pouls.  Le  parcours  du  canal  de  Co- 
vcntry  est  de  27  milles  et  celui  de  Faselej  de  16  milles  1/2. 

Le  canal  de  llerefovd  va  de  celte  ville  à  Glouccslcr,  il  a  36 
milles  de  parcours.  Le  canal  de  Bcrks  et  AYilts  ,  construit 
eu  1801  ,  part  d'Abingdon  pour  aller  joindre  le  canal  de  Kennet 
et  Avon  ,  et  parcourt  ainsi  une  dislance  de  62  milles.  Le  canal 
de  Grand-Surrcy  aboutit  à  la  Tamise  au-dessus  et  au-dessous 
de  Londres.  Il  a  clé  construit  en  1801  ,  el  son  parcours  est  de 
12  milles  environ.  Le  canal  de  la  Tamise  et  de  la  Med^vay  n'a 
que  II  kilomèlrcs ,  mais  il  est  à  très-grande  section. 

STSTÈME  HYDRAULIQUE  DE  BIRMINGRAM. 

Les  divers  canaux  qui  rayonnent  autour  de  Birmini^luim  et 
qui  composent  le  système  hydraulique  dont  cette  ville  est  le 
centre  ont  un  parcours  d'environ  m  milles;  nous  ne  citerons  ici 
que  les  principaux. 

Le  canal  de  Birmingham  et  Faseley  ^  construit  en  i'^'j2  et  qui 
a  22  milles  de  parcours  ,  joint  à  Faseley  celui  d'Oxford  et  celui 
de  Grand-Tronc;  il  complète  ainsi  le  système  de  communica- 
tion hydraulique  avec  les  ports  et  les  villes  de  Londres,  Hull , 
Manchester  et  Liverpool. 

Le  canal  du  T^ieux-Birmin gham  aLoutit  au  canal  de  StaiTord- 
shire  et  AYorcesler.  A  l'ouest  du  canal,  une  branche  va  jusqu'à 
Walsall  ;  cette  branche  el  beaucoup  de  rameaux  secondaires 
mènent  aux  belles  usines  où  l'on  exploite  les  mines  de  fer  et  de 
charbon  du  territoire  de  Birmin^rham. 

Le  canal  de  Wyriey  et  Essington  ,  commencé  en  1796  ,  réunit 
au  nord  de  Birmin"ham  et  de  A'\'aisall  le  canal  du  Vieux-Bir- 

o 

mingham  avec  celui  de  Faseley. 

Le  canal  de  Siafford  et  JVorccster  part  du  Grand-Tronc  jus^ 
qu'à  Hepwood,  sur  la  Saverne.  Le  canal  de  Lecminster  et 
Kingston  va  de  la  Saverne,  près  Slourport,  jusqu'à  Kingston. 
Le  canal  de  M^orcester  et  Birmingham  joint  ces  deux  villes  ,  et 
passe  dans  quatre  galeries  souterraines.  Le  canal  de  Droite 
mch  va  de  la  Snverno  aux  salines  dç  Droitwich  ;  c'est  peut-être 


374  NOrVELLES  DES  SCIENCES, 

sur  tout  le  globe  le  seul  canal  qui  soit  alimenté  par  tics  sources 

d'eau  salée. 

Les  canaux  de  Diidley  et  Stouibriâge  font  communiquer  entre 
eux  les  canaux  du  Vieux-Birmingham  ,  de  Slaffordsliire  et 
Worcester  ,  et  de  Birmingham  et  Worcester.  Le  canal  de 
Stralford  va  de  cette  ville  jusqu'au  canal  de  Birmingham  et 
y\  orcesler.  Le  canal  de  IVarwick  part  du  canal  de  Faseley  et 
Birmingham,  passe  près  de  Warwick  et  va  jusqu'à  Nepton. 

SYSTÈME  HYDRAULIQUE  DE  L'ECOSSE  ET  DE  L'ZALAMDE. 

N'ayant  pas  pu  réunir  tous  les  documens  nécessaires  relatifs  à 
ces  deux  parties  du  Rojaume-Uni,  nous  indiquerons  ici  les  ca- 
naux les  plus  importans  qui  parcourent  leur  territoire. 

En  Ecosse  se  trouve  : 

Le  canal  Calédonien  ,  l'un  des  plus  remarquables  qui  existe, 
fut  construit  en  1822;  il  réunit  les  deux  mers  qui  baignent 
l'est  et  l'ouest  de  l'Ecosse,  par  les  lacs  jSess,  Oich  ,  Loch, 
Eil  et  Linnhe  ;  il  part  de  la  baie  d'Inverness,  non  loin  de 
l'embouchure  de  la  ]Ness  jusqu'à  la  baie  d'Eil.  La  longueur  de 
"excavation  du  canal  est  de  34  kilomètres  ;  celle  des  lacs  inter- 
médiaires de  60  kilomètres ,  ce  qui  donne  une  longueur  totale 
de  C)4  kilomètres;  sa  largeur  est  de  i5  mètres.  Sa  profondeur 
de  plus  de  6  mètres  lui  permet  de  porter  les  vaisseaux  de  guerre 
qui  ont  à  passer  ?.3  écluses  dans  toute  la  longueur  du  canal. 
Comme  entreprise  commerciale,  le  canal  Calédonien  ne  donne 
pas  de  grands  bénéfices;  mais  il  évite  aux  navires  des  périls 
sans  nombre. 

Le  canal  de  Foith  et  Clyde  commence  à  Bowling-Bay,  sur  la 
Clyde ,  au-dessous  de  Glasgow  jusqu'au  Forth  ;  il  est  alimenté 
par  huit  réservoirs  d'une  superficie  de  288  hectares;  il  a  été 
construit  en  i  -jgo ,  et  son  parcours  est  de  35  milles. 

Le  canal  de  Glasgow  à  Paislep ,  couslruit  en  181 2,  et  dont 
le  parcours  est  de  33  milles  i/3,  a  2  galeries  souterraines  et 
5  aqueducs;  on  l'a  prolongé  dernièrement  jusqu'à  Andrcssan. 

En  Irlande  se  trouve  : 

Le  Canal  Fwyal y  qui  va  de  Dublin   à  Tarmanbarrv  sur  le 


DU  COMMENCE,    DE  L'iNDt'STÏÏIE ,    ETC.  3^5 

Sbannon  ;  une  petit  branclic  va  à  Trin  sur  la  Boyne,  et  ouvre 
par  conséquent  une  communication  intérieure  entre  Dublin  et 
Drog,ehe(la.  Son  parcours  est  de  68  milles. 

Le  Grand  Canal ,  qui  part  également  de  Dublin  et  aboutit  à 
Benagber ,  sur  le  Shannon  ;  une  de  ses  branches  part  des  en- 
virons de  Prospéras  et  va  à  Athy,  sur  le  Barow  ;  et  établit  ainsi 
une  communication  entre  Dublin,  Limerick  et  Walerford. 

Tels  sont  les  canaux  les  plus  imporlans  qui  se  trouvent 
en  Irlande  et  en  Ecosse. 


o^rtj^^.-^^rcÇ^ofogû. 


Recherches  aixhéologiques  sur  Constantine  — >  Main- 
tenant que  les  Français  occupent  la  régence  d'Alger,  la 
plupart  des  villes  qui  en  font  partie  vont  devenir  le  sujet 
des  explorations  des  savans  et  des  archéologues.  Sans  con- 
tredit, Constantine,  par  son  ancienne  importance,  est  de 
toutes  les  villes  barbaresques  ,  celle  qui  fournira  les  docu- 
mens  les  plus  précieux  pour  l'histoire  de  ces  contrées. 
Aussi ,  en  attendant  que  les  Français  s'en  soient  défini- 
tivement emparés,  pensons-nous  quil  ne  sera  pas  sans 
intérêt  pour  la  science  que  de  tracer  ici  une  esquisse  rapide 
des  principales  richesses  archéologiques  qui  se  trouvent 
dans  celte  ville  connue  des  anciens  sous  le  nom  de  Cirta. 

Cirla  ou  Cirtha  était  une  des  principales  et  des  plus  for- 
tes villes  de  la  Numidie.  Les  rois  y  faisaient  leur  résidence; 
elle  était  très-opulente  sous  le  règne  de  Syphax,  et  devint  si 
puissante  sous  celui  de  Micipsa,  qui  l'avait  fortifiée,  qu'elle 
pouvait  mettre  sur  pied  10,000  chevaux  et  20,000  fantas- 
sins. Pomponius  iVîela,  qui  a  donné  quelques  détails  sur 
celle  ville,  nous  apprend  qu'elle  était,  de  son  tems ,  oc- 
cupée par  une  colonie  des  Sitlianes.  Le  premier  souve- 
rain qui  fit  sa  résidence  à  Cirta  parait  être   Syphax  j 


3^  NOUVELLES  DES  SCIEKCES, 

vint  ensuite  Massiiiissa,  et  après  lui  Micipsa.  Plusieurs 
autres  princes,  dont  Thistoire  n'a  pas  conservé  le  nom, 
sy  succédèrenl  jusqu'à  Juba  ,  qui  v  gouvernait  du  tems 
de  Slrabon. 

La  plus  (grande  partie  de  la  ville  était  bâtie  sur  une 
érninence  désignée  par  Sbaw  sous  le  nom  de  promon- 
toire j  c'est  là  que  se  trouve  la  ville  actuelle  ,  qui 
est  bien  moins  considérable  que  Tancienne.  Cette  émi- 
nence,  de  forme  oblongue,  et  dont  la  largeur  peut  être 
d'un  demi-stade,  est  inaccessible  de  tous  côtés,  excepté 
au  sud-ouest.  Le  terrain  s'incline  vers  le  sud  :  au  nord,  il 
se  termine  par  un  précipice  décent  brasses  de  profondeur. 
C'est  dans  ce  précipice  que  les  liabitans  de  Cirla  jetaient 
leurs  criminels  ,  pratique  qui  s'er-t  conservée  jusqu'à  nos 
jours.  De  ce  côté,  la  vue  s'étend  au  loin  sur  un  grand 
nombre  de  collines,  de  vallées,  de  ruisseaux:  à  l'esl ,  elle 
est  bornée  par  des  montagnes  qui  dominaient  toute  la 
ville;  au  sud-est,  on  aperçoit  les  montagnes  de  sidi  Rou- 
geisc  et  duZiganeab.  Là  l'éminence  est  séparée  des  plaines 
voisines  par  une  vallée  profonde  ,  mais  étroite  ,  dont  les 
côtés  sont  formés  par  des  rocbers  perpendiculaires.  Dans 
cette  vallée  coule  le  Rummel,  une  des  principales  rivières 
de  la  Barbarie.  Un  peu  au-dessous  d'un  pont  dont  nous  par- 
lerons plus  tard,  le  Piummel  se  dirige  vers  le  nord,  et  coule, 
dans  cette  direction,  par  un  canal  souterrain  prati(jué  par 
la  nature.  L'étendue  de  ce  canal  est  d'environ  un  quart  de 
mille:  sans  cette  issue,  comme  le  remarque  Sbaw,  il  se 
serait  formé  en-deçà  un  lac  qui  eût  inondé  une  par- 
tie des  terres  voisines.  La  rivière  en  sort  en  formant  une 
grande  cascade,  qui  répond  précisément  au  point  le  plus 
élevé  de  Conslantine.  Tout  près  de  là  est  une  belle 
source  d'eau  ibermale  ,  connue  sous  le  nom  de  Kahal- 
Becr-a-naal.  Leau  en  est  claire,  transparente,  et,  comme 
autrefois,  on  y  trouye  beaucoup  de  tortues. 


DD   COMMERCE,    DE    l'iNDUSTKIE,    ETC.  3^ 7 

Le  Rummel  ou  Rum-INIalah  ,  qui  veut  dire  rivière  sa- 
blonneuse (i)  ,  peut  être  considéré  comme  l'ancien  Amp- 
saga,  qui  passait  sous  les  murs  de  Cirta,  et  se  jetait  dans 
la  mer  entre  Igilf^ili  et  Cullu.  Il  est  formé  de  la  jonc- 
lion  du  Wed  el  Hamman ,  du  Si{;;an  et  de  plusieurs  ruis- 
seaux fournis  par  le  Jihbel  Woosgar.  Le  Bou-Marzoukc, 
ainsi  appelé  d'un  marabout  dont  la  tombe  se  trouve  sur 
son  passage  ,  s'y  rend  à  un  stade  au-dessus  de  la  ville. 
Au-dessous  de  celle-ci,  la  rivière  reçoit  le  Boudjer-Aat, 
au  point  où  existaient ,  du  tems  de  Sbaw  ,  les  restes  d'un 
pont  romain.  Trois  milles  au-delà,  elle  reçoit  encore  le 
lïammah ,  courant  d'eau  tbermale.  Elle  s'adjoint  ensuite 
le  Boudjer-Aat.  TAin-el-Fouab,  ainsi  que  plusieurs  sources 
fournies  par  le  Rejass.  Puis ,  laissant  à  quelques  milles  à 
Touest  la  ville  de  Meclab,  elle  s'unit  au  Wed-el-Djabah , 
ou  rivière  d'or,  et  au  Djim-Meelah,  avec  lesquels  elle  va 
se  jeter  à  la  mer  sous  le  nom  de  Grande-Rivière  ,  Wed-el- 
Kcbir. 

Cirta  n'avait  que  deux  portes  :  une  au  sud  ,  l'autre  au 
sud-ouest.  Celle-ci  était  la  principale  ;  ses  piliers  en  granit 
rouge  étaient  parfaitement  travaillés  ,  et  ne  le  cédaient  en 
rien  au  marbre.  Dans  un  mur  du  voisinage  était  un  autel 
d'un  beau  marbre  blanc,  sur  le  coté  duquel  on  vovait  un 
vase  de  la  forme  de  ceux  appelés  siwpuluni ,  sculpté  en  relief. 
Deux  bommes,  en  costume  romain,  la  tête  couverte,  le 
tenaient  suspendu  de  la  main  gaucbe,  se  regardant  atten- 
tivement. La  porte  du  sud,  quoique  plus  petite,  était  con- 
struite sur  le  même  modèle  que  Taulre,  et  conduisait  au 
pont  qui  traverse  la  vallée. 

Au  centre  de  la  ville  était  une  rangée  de  citernes  ,  où 

(1)  Dans  l'expoi^ilion  qui  a  clé  faite  dernièrement  à  la  mairie  cV Al- 
ger des  principales  productions  de  la  Régence  ,  se  trouvaient  deux 
diamans  qu'on  assure  venir  de  cette  rivière.  La  nalme  sabloiîneuïc  de 
sou  lit  donne  |,a  jjIus  gi'audc  vraiscaiblaucc  à  cette  assertion.. 


3^8  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

aboutissait  un  aqueduc,  qui  fournissait  à  tous  les  besoins 
de  la  population.  Leau  venait  dePbvs-Geah,  à  cinq  lieues 
sud-ouest  de  Cirta ,  où  se  trouve  une  source  très-abondante. 
Les  citernes,  au  nombre  de  vingt,  occupaient  une  sur- 
face d'environ  cinquante  verges.  Elles  étaient  beaucoup 
mieux  conservées  que  laqueduc,  dont  les  magnifiques 
restes  suffisaient  pour  donner  une  idée  du  génie  et  du 
courage  des  Cirtésiens. 

Le  pont,  au  sud-est  de  la  ville,  était  un  chef-d'œuvre 
en  son  genre.  La  galerie  et  les  colonnes  des  arches  étaient 
chargées  de  caducées  et  autres  figures.  Entre  les  deux  ar- 
ches principales  on  voyait,  en  relief,  au-dessus  de  deux 
éléphans ,  une  femme  comme  suspendue,  et  dont  la  tête 
était  ombragée  par  une  coquille  du  genre  peigne.  Les  élé- 
phans ,  tournés  l'un  vers  l  autre,  enlaçaient  leurs  trompes  ^ 
la  femme  avait  les  cheveux  frisés,  et  les  autres  attributs 
du  costume  de  Rome  :  de  la  main  droite  elle  soulevait  sa 
tunique  en  regardant  Cirla  d'un  air  moqueur. 

Parmi  les  ruines  dont  nous  avons  parlé ,  au  sud-ouest 
du  pont  5  était  encore  la  plus  grande  partie  d'un  arc  de 
triomphe,  nommé  el  Cassit-Gousah.  le  château  du  géant. 
Il  consistait  en  trois  arches  ,  dont  la  plus  grande  était  celle 
du  milieu.  Les  bordures  et  les  frises  étaient  enrichies 
de  fleurs,  de  faisceaux  d'armes  et  d'autres  ornemens.  Les 
pilastres ,  d  ordre  corinthien ,  élevés  des  deux  côtés  de  la 
grande  arche,  étaient  semblables  à  ceux  des  portes  de  la 
ville,  et  d'un  style  que  Shaw  croyait  propre  à  Cirla.  Les 
colonnes,  du  mémo  ordre,  qui  soutenaient  le  fronton, 
étaient  rompues  et  fort  endommagées. 

Près  du  précipice  qui  terminait  la  partie  nord  de  la 
ville  ,  étaient  les  restes  d'un  grand  et  magnifique  bâtiment, 
qui ,  du  tems  de  Shaw  ,  servait  de  caserne  à  la  garnison 
turque  qu'y  entretenait  la  Régence.  On  y  voyait ,  en  outre, 
quatre  bases  ou  colonnes ,  chacune  de  sept  pieds  de  dia- 


379 

mètre,  avec  leurs  piédestaux,  qui  paraissaient  avoir  appar- 
tenu à  un  portique.  Elles  étaient  d'une  pierre  noire,  peu 
inférieure  au  marbre  ,  laquelle  ,  vraisemblablement ,  avait 
été  tirée  du  sol  même  sur  lequel  la  ville  était  bàlie. 

Situation  des  pécJwries  dans  les  îles  britanniques.  — 
L'état  actuel  de  celte  branche  d'industrie  a  été  récemment 
l'objet  d'une  enquête  dont  les  résultats  démontrent  qu'elle 
décline  de  jour  en  jour  :  celte  décadence  date  du  traité 
de  paix  de  i8io.  Parmi  les  causes  qui  l'ont  amenée  ,  il 
faut  placer  en  première  ligne  la  concurrence  des  pêcheurs 
français  et  leurs  empiètemens  audacieux  sur  les  parages 
britanniques.  Ceux  de  Calais,   de  Boulogne,  de  Dieppe 
€t  de   quelques  autres  ports  de  France  ,   exploitent  en 
grand  le  littoral  des  comtés  de  Kent  et  de  Sussex  -,  parfois 
ils  pénètrent  jusque  dans  nos  baies,  et  détruisent,  dans  la 
saison  du  frai,  toute  l'espérance  des  produits  à  venir.  Les 
bateaux  pêcheurs  qui  viennent  ainsi  usurper  nos  domaines 
sont  plus  nombreux,  mieux  construits,  m.ieux  montés  que 
les  nôtres.  Aucun  de  ces  batlmens  n'est  de  moins  de   3o 
tonneaux;  plusieurs  sont  de  35  à  5o ,  tandis  que  le  ton- 
nage des  nôtres  n'est  que  de  25  à  3o  au  plus.  L'équi- 
page des  bateaux  français  est  de   i5  à  i8  personnes,  et 
celui  des  nôtres  de  huit  hommes  et  un  enfant.  Nos  voisins 
connaissent  leur  supériorité  et  en  abusent  :  quand  ils  sur- 
prennent un  de  nos  bateaux  vent  arrière  et  en  dérive,  ils 
ne  se  font  aucun  scrupule  de  lever  ses  filets,  quelquefois 
même  ils  coupent  les  cordes  qui  les  retiennent.  En  1829, 
les  pêcheurs  de  Folkenstone  dénoncèrent  ces  voies  de  fait, 
mais  le  conseil  de  l'amirauté  n'ayant  prêté  aucune  atten- 
tion à  ces  justes  plaintes ,  les  pêcheurs  français  ont  conti- 
nué leurs  arméniens,  et  Falkestone,  qui  en  17 55  occupait 


38ô  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

à  la  peclic  33  lougres  de  4o  à  5o  tonneaux  ,  n'emploie  au- 
jourdhui  que  21  lougres  et  Sid  tonneaux. 

Ce  n  est  pas  tout,  les  pécheurs  français  se  liguent  quel- 
quefois avec  les  nôtres  pour  l'approvisionnement  de  Lon- 
dres. i\insi ,  lorsque  ces  derniers  ,  au  début  de  la  saison 
des  harengs,  rencontrent  un  bateau  français  qui  n'en  a  pris 
qu'un  ou  deux  milliers,  ils  achètent  cette  provision  à  rai- 
son de  5  sh.  (6  fr.  -20  c.  le  cent  )  ^  en  i832  nos  voisins 
venaient  nous  offrir,  jusque  dans  les  ports  de  Margate , 
Ramsgate,  Gravesend,  Douvres  et  Falkestone,  les  prises 
qu'ils  avaient  faites  le  long  de  nos  cotes,  et  cependant  nos 
pécheurs  ne  peuvent  pénétrer  à  moins  de  trois  lieues  de 
distance  de  celles  de  France,  sous  peine  d'être  remorqués 
par  les  bàtimens  garde-cotes  que  le  gouvernement  fran- 
çais entretient  dans  ces  parages. 

Les  Hollandais  suivent  parfois  l'exemple  que  leur  donne 
l'impunité  des  pécheurs  français  :  ce  sont  eux  qui  nous  four- 
nissent le  turbot  qu'ils  pèchent  sur  nos  cotes.  A  cet  égard, 
nous  ne  pouvons  user  de  représailles  -,  car,  si  nous  avons 
le  droit  de  pécher  en  vue  de  leurs  porls ,  nous  ne  pouvons 
y  déposer  notre  prise  sans  paver  un  droit  qui  excède  sa 
valeur.  Le  turbot  se  tient  principalement  dans  deux  en- 
droits du  détroit  situés  à  peu  près  à  égale  dislance ,  entre 
Douvres  et  Calais.  L"un  de  ces  bancs,  appelé  le  ridgc ^  est 
tellement  couvert  de  bateaux  français  pendant  la  saison  , 
qu'il  est  presque  inabordable  pour  nos  pécheurs  j  aussi 
plus  des  neuf  dixièmes  des  turbots  qui  arrivent  cà  Dou- 
vres ,  y  sont-ils  apportés  par  nos  voisins. 

Insensiblement  les  étrangers  nous  dépouillent  des  di- 
verses espèces  de  pèche  que  nous  exploitions  avec  le  plus 
de  succès.  La  pèche  de  la  sardine  ,  qui  enrichissait  autre- 
fois une  partie  de  nos  cotes  ,  décline  chaque  jour-,  cepen- 
dant, de  tems  immémorial,  on  a  péché  la  sardine  sur  les 
cotes  d'Angleterre  depuis  Pârmouthj  sur  la  côte  méridiq- 


DU    COMMERCE,   DE  l'iWDUSTRIE  ,  ETC.  38 1 

nalc  du  Dcvonsliirc ,  et  de  Cornouailles  jiisqu  à  Padslow. 
Aujourd'hui  on  pèche  la  sardine  de  deux  manières  :  à 
la  seine  ou  7i\i  filet  flollaTit.  La  seine  est  un  grand  filet  de 
deux  cents  hrasses  de  long  sur  quatorze  de  large,  dont 
Fun  des  côtés  est  garni  de  plombs  et  l'autre  de  liège; 
mais  on  ne  l'emploie  que  dans  les  bas- fonds  qui  n'excèdent 
pas  quatorze  brasses  de  profondeur,  et  il  n'est  permis  de 
faire  usage  du  filet  flottant  qu  à  quatre  milles  et  demi  de 
la  côte.  On  compte,  dans  Cornouailles  et  le  Devonshire , 
deux  cent  cinquante  seines,  qui  représentent  chacune 
un  capital  de  700  à  1,000  Uv.  st.  ,  et  dont  la  manœuvre 
exige  4,500  hommes.  Chaque  seine  entraine  une  dépense 
annuelle  de  près  de  200  liv.  st.,  équivalente  au  prix  de  100 
barils  de  sardines.  La  pèche  au  filet  occupe  5oo  bateaux 
de  8  à  j5  tonneaux,  et  qui,  terme  moyen,  ne  coûtent  pas 
plus  de  25o  liv.  Elle  emploie  environ  2.5oo  hommes  et 
représente  un  capital  de  120.000  liv.  st. 

Les  sardines  se  tiennent  dans  le  canal  toute  l'année; 
mais  c'est  en  juillet  que  la  pèche  est  plus  abondante.  A 
cette  époque  on  s'y  livre  en  pleine  mer.  Au  mois  d'août 
le  poisson  se  rapproche  davantage  de  la  côte  ,  et  c'est  alors 
qu'on  fait  usage  de  la  seine.  Les  produits  de  cette  pèche 
avaient  autrefois  des  débouchés  qu'elle  a  perdus.  On  en 
expédiait  une  grande  quantité  dans  le  midi  de  TEurope  et 
dans  nos  colonies  occidentales;  aujourd'hui  on  l'exporte 
presque  entièrement  pour  les  ports  de  la  Méditerranée. 

Les  pécheurs  de  la  sardine  gagnent  chacun  de  7  à  10 
sh.  par  semaine,  et  ils  ont  en  sus  leur  provision  de 
poisson ,  qui,  dans  le  Cornouailles,  ne  se  vend  pas  plus  de 
I  sh.  le  cent.  Au  reste  ,  les  saleurs  trouvent  bien  plus  de 
bénéfice  à  l'exporter  qu'à  le  vendre  à  l'intérieur,  où  la 
sardine  est  quelquefois  si  abondante  qu'on  laisse  pourrir 
celle  qui  excède  le  besoin  de  la  consommation ,  et  qu'on 
s'en  sert  comme  engrais.  Il  y  a  cinq  ou  six  ans,  ces  salai- 


382  NOUVELLES  DES  SCIEPÎCES  ,  ETC. 

sons  ëlaient  soumises  à  un  droit  d'exportation  ad  valorem 
de  10  p.  7oi  et  la  pèche  en  était  encouragée  par  une  prime 
de  8  sli.  6  d.  par  baril.  La  suppression  du  droit  et  de  la 
prime  a  diminué  la  pèche  de  la  sardine  ,  et  ce  n'est  pas  un 
mal-,  car  2s'aples  et  Venise,  les  deux  principaux  marchés 
de  cette  denrée,  en  ont  sensiblement  réduit  la  demande, 
et  d'ailleurs  elle  est  frappée  à  Naples  d'un  droit  de  i8  sh. 
2  d.  par  baril.  Aussi  le  total  des  exportations  pour  les  di- 
verses parties  de  Tltalie  ne  s'élève  qu'à  3i,ooo  barils. 

Le  baril  de  sardines,  qui  revient  dans  le  Cornouailles  à  35 
sh. ,  en  coûte  à  Naples  65  ,  et  le  fret  est  de  5  sh.  6  d.  à  7  sh. 
D'ailleurs  l'Espagne,  la  Turquie  et  la  Sardai/jne  sont  pour 
nous  des  concurrens  fort  redoutables  sur  ces  marchés. 
L'Espagne  v  transporte  de  la  sardine  marinée,  et  les  deux 
autres  d'excellentes  salaisons^  quant  à  Venise,  les  anguilles 
de  ses  lacs  causent  un  grand  préjudice  à  la  vente  de  la 
sardine  de  Cornouailles. 

La  pèche  de  la  sardine  ne  durant  que  trois  mois ,  les 
hommes  qu'on  y  emploie  s'occupent  le  reste  de  l'année  , 
les  uns  à  préparer  leurs  filets ,  les  autres  aux  travaux 
agricoles,  et  la  plupart  se  font  inscrire  sur  la  liste  des 
pauvres  ,  lorsque  la  saison  n'"a  pas  été  bonne.  Il  est 
déplorable  que  celte  branche  d'industrie  soit  réduite 
à  une  aussi  triste  situation  \  mais,  comme  nous  venons  de 
le  voir,  la  condition  des  autres  pêcheries  de  nos  côtes  n'est 
guère  meilleure ,  à  l'exception  de  celle  d'Yarmouth  ,  qui 
prospérerait  davantage  si  elle  n'était  pas  frappée  de  droits 
Irès-élevés  sur  le  marché  de  Naples.  La  réduction  de  ce 
droit  à  un  taux  modéré  permettrait  d'expédier  tous  les 
ans,  d'Yarmouth  sur  celte  ville,  10,000  barils  de  harengs. 
Cette  pêcherie  occupe  160  bateaux,  emploie  5, 000  hommes 
sans  compter  les  industries  accessoires ,  et  représente  uq 
capital  de  5oOj00o  Uv.  st.  (12^000,000  fr.  ). 


TABLE 


DES    MATIERES    DU    SEPTIEME    VOLUME. 


Pag. 
Préface 5 

Histoire.  —  i.  La  Réjjublique  d'Angleterre  avant  le  pro- 
tectorat (le  Crom\^ell.  (^Retrospectiçe  Reçiea\) i3 

2.  Les  Proteslans  des  Cévennes  en  1686  et  en  i83o. 
(  Foreigii  Quarterly  Rci>ieiV.  ) 221 

Finances.  —  De  l'Impôt   en  Angleterre.  (^New  Monihiy 

Magazine. ) ic^S 

Littérature. —  Horace  AYalpole,  sa  correspondance  et 

ses  ouvrages.  (^Eâinburgh  Raueiv.  ) 53 

Puissances  intellectuelles  de  notre  âge.  —  N°  V.  Tho- 
mas Collej-Grattan.  (Neiv  Montly  Magazine) 2^5 

Industrie.  —  i.  Des  chemins  de  fer,  des  canaux,  et  des 
voitures  à  vapeur  sur  les  routes  ordinaires.  {Edinhwgh 

Reçiecv  ) 260 

2.  Des  progrès  de  l'imprimerie  et  de  leur  influence  sur 
les  publications  à  bon  marche.  (Monthly  Literary  Ma- 
gazine.)       ^6 

Voyages. — i.  Une  traversée  avec  lord  Byron.  [RlackcvcocTs 

Magazine .  ) j  j  5 

2.  Voyage  d'Etienne  Kay,  missionnaire  wesleyen  ,  dans 
la    Cafrerie.    (  Edinhurgh  Magazine  ) 38,^ 

Statistique.  —  Tableau  de  la  civilisation  intellectuelle  e4 


384  TABLE    DES    MATIERES. 

morale  danslaconfcdcralion  anglo-américaine.  (Ame- 
rican Repository  of  UsefuI  Knoivlcdge.  ) 1 38 

2.  Organisation    militaire   et   navale   de   l'Égyple  sous 
Mchemet-Ali.  (  Vnîlcd  Seivice  Journal.  ) 91 

Esquisses   Judiciaires.  —  Is°   I.    Les  Spunging-Houscs. 

iJMétropoUtan) 3o5 

Miscellanées.  — Le  Malheur  d'être  laid.  {NavMonthly 

Magazine.  ) 335 

Nouvelles  des  Sciences ,  de  la  Littérature  ,  des  Beaux- 
Arts,  du  Commerce,  de  l'Industrie,  etc 161  cl  356 

De  rinflucncc  magnetitjue  des  feuilles  de  frêne  [frcxinus  americana)  sur 
le  seqîent  à  sonnettes  (rro^rt/iw  Jwrridiis),  161.  —  Dccouvcite  d'un  nou- 
veau fluide  végétal,  iG5. — Delà  lampe  de  Davy  et  des  défauts  qu'on  lui 
reproche ,  166.  —  Mistress  Incbbald  ,  sa  vie  et  ses  ouvrages  ,  1 68.  —  \ic 
et  ouvrages  de  Puiphaël  Morghen  ,  graveur  florentin ,  1  73.  —  De  Tindu- 
strie  manufacturière  en  Angleterre  et  de  son  influence  sur  ceux  qui  Texer- 
ccnt,  17G.  — Moeurs  turques,  180.  —  Socitlés  savantes  ou  littcraiies 
de  Londres,  184.  —  De  rumenagement  des  grands  et  des  petits  jar- 
dins, i85.  ■ —  Dégagement  du  caloiiquc  observe  dans  certaines  fleurs  , 
35G.  —  Origine  et  condition  actuelle  des  Cbaliabs  dans  Tîlc  de  Ceylan  , 
36o.  —  Navigation  intérieure  de  la  Grande-Bretagne,  367.  —  Recher- 
ches arcbcologiqucs  sur  Constantine,  3^5. — Situation  des  pêcheries  dans 
les  Iles  Britanniques,  379. 


^I^'    DE    LA    TARLE. 


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